Secrets et Prophéties
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24 octobre 1994 - Bibliothèque du Vagabond, Secteur des Oubliés, Quartier général de la Main du Serpent

Folle invention pour certains, murmures d'une légende cachée derrière un mythe dans d'anciens textes pour d'autres, le Secteur des Oubliés n'en était pas pour le moins bien réel. Quoique cela ne fut pas toujours le cas. Autrefois simple partie de la Bibliothèque dédiée aux ouvrages sur les Daevites, il avait sombré dans l'oubli en même temps que les enfants hybrides du Roi Écarlate, et avait refait surface en même temps qu'eux au début du siècle dernier. Et très vite, Frémont s'était accaparé de l'endroit, le dissimulant de nouveau, pour y faire résider quelques unes de ses activités les plus sensibles.

Rares étaient ceux qui pouvaient se targuer d'avoir connaissance d'un tel lieu. Encore moins nombreux étaient ceux pouvant se vanter d'y avoir accès. Mais nul ne le ferait. Du secret du Secteur dépendait la durabilité d'une entreprise démarrée il y a des éons. Si la Main du Serpent prétendait ne pas avoir de réelle organisation, et ses membres semblaient se rassembler autour de figures charismatiques plus qu'autour de simples chefs, la réalité était en vrai tout autre. Les quelques élus ayant accès au Secteur étaient le sommet de la pyramide de la Main du Serpent, qui bernaient tous les autres, et s'arrangeaient pour manipuler les foules d'érudits se pressant dans la Bibliothèque. Dans les murmures de la Bibliothèque, ils étaient connus comme les Doigts, et dirigeaient par de subtiles touches l'immense filet qu'était le réseau de la Main, à quelques exceptions près - voire à une seule, se nommant Septimus l'Enchanteur.

Et aujourd'hui, chose rare, tous les Doigts étaient réunis dans le Secteur Oublié. L'ensemble de la zone fourmillait d'activité, et nul ne semblait pouvoir avoir la possibilité de s'arrêter. Certains beuglaient des ordres, d'autres courraient vers d'autres lieux de la Bibliothèque à la recherche d'ouvrages, tandis que des groupes important se disputaient, livres à la main, sur la signification ou l'importance de tel ou tel passage, devant de grands tableaux blancs où s'affichaient des codes sans queue ni tête.

Cela faisait deux semaines qu'un érudit avait remonté à la Bibliothèque un simple extrait de carnet. Quelques notes griffonnées à la hâte, et un simple croquis, l'ensemble couvert de tâches de sang et de terre. Quelques pages, déchirées, la plupart illisibles. Un simple récit d'un homme mourant décrivant ses derniers instants dans la pénombre face à une horreur de plus, alors que sa torche venait à s'éteindre. Triste conclusion pour un rapport de fouilles. Rien d'important en apparence.

Et pourtant. C'était le premier écrit de toute la Bibliothèque de son genre. Le premier de la seconde catégorie d'écrit que la Main avait juré, depuis sa création, de récupérer.

Quelques jours après la récupération de l'écrit par la Bibliothèque, les Doigts réalisèrent la valeur de ce dernier. Ils vinrent trouver l'érudit responsable de sa découverte, et lui posèrent la seule et unique question qu'ils avaient à lui poser.

"Comment avez vous mis la main sur un croquis du corps de Thot le Fol ?"

Il apparu vite que l'homme avait récupéré le carnet de l'un de ses oncles, en Egypte. Le carnet avait été retrouvé dans le désert, sur le corps du père de ce dernier, dans les années 80. Le malheureux faisait partie d'une expédition de fouilles qui avait disparu, et fut le seul à être retrouvé, la nuque brisée, sans plus d'explication, des semaines après le dernier contact entre le monde civilisé et l'équipe de fouille.
Très vite, il fut clair que le carnet n'appartenait pas au cadavre, mais à une entreprise de fouille bien antérieure. Certaines des notes mentionnaient l'année 1937, avec quelques indications éparses sur les fouilles, et leur mystérieux commanditaire. Mais le plus important était sans nul doute le croquis fait par le malheureux premier propriétaire du carnet dans ses dernières minutes : un corps mutilé, couvert de multiples symboles.

Sans doute l'homme avait il cru bon de laisser derrière lui un portrait de ce qui l'avait tué. Sans doute le propriétaire suivant du carnet tenta de se cacher dans le tombeau décrit dans les funestes pages de l'ouvrage alors qu'une furie antédiluvienne s'abattait sur son équipe et trouva l'ouvrage, et pensa qu'il devait à tout prix en dévoiler le contenu au monde pour le sauver de la fureur des sables. Peut-il tenta de traverser le désert à reculons, tentant de garder la bête assez loin, assez longtemps, pour y survivre.

Mais tôt ou tard, le sommeil vint. Ou le désespoir. Qu'importe.

Pour la première fois depuis sa création la Main du Serpent disposait du Code. Et depuis cette obtention, les Doigts s'activaient à y trouver un sens, tentant de comprendre comment ce dernier fonctionnait, testant leurs hypothèses sur les divers ouvrages de la Bibliothèque, dans un espoir fou : celui de connaitre la Vérité.

Et Jean de Frémont, pour la première fois de sa vie, attendait. Le croquis n'était pas précis. Il ne présentait que la face avant du corps de Thot, et il y avait fort à parier qu'il n'y aurait qu'une partie du Code y figurant. Sans doute cela ne suffirait pas. Sans doute. Mais il savait désormais d'où était parti Thot. Ce n'était qu'une question de temps avant de le retrouver.

Après tout, il savait à quoi il ressemblait désormais.


15 décembre 1996 - Bibliothèque du Vagabond, Secteur des Oubliés, Quartier général de la Main du Serpent

Finalement. Du sens. Pendant deux années, rien n'était sorti de la trouvaille miraculeuse et du croquis du corps de Thot. Le dessin imprécis avait à lui seul mené à diverses interprétations de la graphie réelle d'un code incomplet dont le cryptage était inscrit dans dix mille ans d'écrits. Mais en ce jour, un homme, seul, avait décrypté ce code incassable. Et il était devant Jean de Frémont. Seul. Un papier à la main. Ils étaient tous deux dans une salle immense, mais le papier semblait désormais prendre des dimensions monumentales, absorbant l'ensemble de l'espace de la pièce tout comme il absorbait l'esprit de Frémont.

Il y eu d'abord un flot interminable d'explications : du code de base, de son application réelle, et de toutes les vérifications qui avaient été faites, mais à peine arrivé à la moitié, Jean de Frémont avait cessé d'écouter. Cela ne pouvait être que cela. Il n'y avait pas d'autre explications. Et la suite lui donna raison.

Fébrile, l'Alchimiste se saisit du papier et démarra sa lecture.

"… Après le Voile, l'inconnu commencera à recouvrir le monde.
Alors que tous croiront la Fin passée, elle ne le sera pas vraiment,
Tant qu'il y aura des Hommes de ce monde, ce dernier subsistera
Et donc nous pouvons ainsi voir à travers le Voile, jusqu'à ce que les Quatre Derniers s'éteignent.
D'abord le vieil explorateur au corps brisé, incapable de marcher,
Lancera ses frères dans un somptueux voyage,
Puis le soldat sans guerre fatigué, sans sens ni famille,
Mourra pour ses frères, et l'arme à la main face à l'ennemi éternel,
Ensuite l'érudit isolé, terrifié de s'en aller sans personne à ses côtés,
Soupirera pour la dernière fois, appuyé contre ses frères,
Et enfin l'écorché apeuré, terrifié par son passé comme par ceux des autres,
Partira en dernier, libérant sur le monde le dernier testament
Ainsi se termine notre monde, par la lettre avec laquelle il débuta,
Ainsi se termine notre monde, et pas plus tu n'en décrypteras
Cette quête n'est plus tienne, érudit studieux
Va donc voir mon oncle, et transmets lui mes vœux."

Les trois dernières lignes firent courir un froid sentiment le long de l'échine de Frémont. Il regarda le Doigt et lui demanda :

- Vous n'avez rien réussi à décoder de plus ?
- Non. C'est comme si je… je n'y arrivais plus.
- Évidemment. Vous avez travaillé seul sur tout cela, nous sommes bien d'accord ?
- Oui.
- Et personne ne vous a aidé ?
- Non, personne.
- Et personne n'est au courant de vos avancées ?
- Non plus.
- Bien. Vous pouvez disposer. Merci beaucoup.

Le Doigt salua Frémont, avant de commencer à partir. Mais, saisit d'un doute, il se retourna :

- Je ne verrai pas de lendemain, n'est ce pas ?

Il désigna la porte de la salle qu'il s’apprêtait à passer.

- Je n'arriverai même pas à cette porte, pour tout dire, pas vrai ?

Frémont soupira. Il plia le papier qu'il avait encore dans la main, et le rangea dans la poche intérieure de sa veste.

- J'ai bien peur que ça soit effectivement le cas.

Il y eu un silence. Le Doigt finit par le rompre.

- Je m'y attendais, vous savez. Je ne vous en veux pas. Je comprends. J'imagine que c'est comme pour l'immortel à Aleph ?
- Plus ou moins. Je ne peux me permettre de donner cette information à Laura. Le moment venu il nous faudra avoir une longueur d'avance. Mais ce n'est pas que cela.
- J'imagine que c'est l'oncle dont parle le texte. Dont parle Thot. C'est vous, n'est ce pas ?
- Vous n'imaginez pas le chagrin que j'éprouve à tuer quelqu'un de tel que vous. Je comprends désormais pourquoi vous avez réussi à décrypter le Code là où tous les autres ont échoués.
- Je comprends. Faites ce que vous avez à faire.

Mais déjà les ombres s'étaient allongés dans les coins de la pièce. Et le regard de Frémont s'était durci. Il n'était pas emplis d'une colère insoutenable, ou d'un désir de tuer. Non. C'était les yeux d'un homme qui avait un regret à faire naitre.

Alors que les ténèbres s'apprêtaient à dévorer le Doigt, Frémont lui déclara

"Ne t'en fais pas mon enfant. Au moment venu, les Justes seront sauvés, et leur sacrifice sera reconnu."

Plus tard cette nuit, et dans la journée qui suivit, Frémont continua à décrypter le Code laissé par son fol neveu. Jusqu'à ce qu'il y lise un message de plus lui signifiant qu'il n'irait pas plus loin. Poussant un soupir, exténué, il relu ensuite l'ensemble de cette savante traduction qui devait l'éclairer plus sur sa triste destinée.

Après tout, il savait désormais qu'il était Jean de Frémont, celui avec qui chevaucheraient les Douze durant la dernière bataille de ce temps.

Ne restait plus désormais qu'à les trouver. Après tout, il ne suffisait pour cela que d'attendre la fin du monde.

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