SCP-REDD
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Dans une pièce sombre, un mur d’écran de surveillance éclairait un visage pâle. La lueur brun rouille du flux d’images donnait à Roger Little plus de couleur que ce que le soleil n’avait daigné lui octroyer durant ces derniers mois. Un kilomètre au nord et deux cents mètres plus bas, un drone de surveillance automatisé faisait lentement son chemin à travers une série de couloirs de métal corrodé.

C’était étrangement silencieux, mis à part le bourdonnement des ordinateurs et le ronronnement des ventilateurs. Roger tritura le bouton du volume avant de vérifier le système audio. Rien en dehors des bruits du drone lui-même. Pas de gémissement, pas de grincement, pas de hurlement. Juste les légers clic clac du drone.

Roger vérifia le timing. Le drone aurait dû l’avoir atteint à ce stade. Il plissa les yeux en direction de la lumière vive et prit le contrôle du drone. Il n’y avait rien d'autre que des paillettes de métal rouillé, tombées des murs et du plafond en métal rouillé, éparpillées sur un sol en métal rouillé.

Après plusieurs minutes de recherche, Roger se massa les tempes. Il tambourina avec ses doigts sur son petit bureau en métal et prit plusieurs profondes inspirations. Il se pencha et saisit l’encombrant téléphone en plastique posé sur le bord de son espace de travail. Il composa le numéro et ne dut attendre que quelques secondes avant qu’on ne lui réponde.

"Monsieur ? Roger Little à l’appareil, de la Surveillance. Il se pourrait que nous ayons un problème."


Dans les froides étendues de l’espace, un satellite continuait à faire ce qu’il avait fait depuis plus d’une décennie. Suspendu dans les zones les plus faibles de la gravité terrestre, il observait un homme errer.

L’homme qu’il surveillait, cependant, était en train de faire quelque chose à mille lieues de ses habitudes. Il courait. Dans l’étouffante chaleur du Sud-est américain au milieu de l’été, à travers la terre brûlée et sous un soleil ardent, Monsieur Perdu courait.

Il était poursuivi par un homme à la chevelure rouge flamboyante. Sa veste noire grande ouverte claquait au vent derrière lui telle une ombre projetée par un feu, le vêtement semblant encore plus terne à côté du rouge de ses cheveux. Il gagnait du terrain sur Perdu, qui continuait de faire l’erreur de regarder par-dessus son épaule. Chaque coup d’œil en arrière semblait donner à l’homme aux cheveux rouges plus de vitesse.

La collision finale laissa Perdu étendu au sol pendant un moment avant qu’il n’essaye de s’échapper en rampant. Le second homme se releva instantanément. Il s’épousseta et attendit un peu avant de recommencer sa traque. Il marcha juste derrière Perdu pendant un certain temps jusqu’à ce que ce dernier tente de se relever. Le poursuivant renvoya sa cible au sol d’un coup de pied. Cette scène se répéta plusieurs fois avant que l’homme aux cheveux rouges saisisse simplement l’homme au blouson vert et le traîne dans la direction opposée.

Ils rejoignirent finalement un troisième homme, qui était resté assis sur un affleurement rocheux. Du sang et de la rouille couvrait chaque parcelle de son corps. Au prix de ce qui sembla être un effort considérable, l’homme se redressa. Il fit deux pas avant de s’effondrer.

L’homme rouge saisit l’homme rouillé par la chemise et le mit sur son épaule d’un geste rapide mais sans brutalité. Durant tout ce temps-là, il avait gardé Monsieur Perdu agrippé avec son autre main. Après ce qui sembla être un soupir de satisfaction, l’homme rouge marcha vers l’Est.


Un O5 roulait un cigare neuf d’avant en arrière sur le dessus lisse de son bureau. En face de lui, l’enregistrement diffusé sur son écran se termina. A la suite de cela, son secrétaire se tint au garde-à-vous.

Le secrétaire jeta un coup d’œil rapide à son porte-bloc. "Comme vous pouvez le voir, Monsieur, l’humanoïde inconnu s’est emparé de 2933 et 920. Une surveillance complémentaire de diverses sources indique qu’il se dirige désormais vers l’une de nos installations."

Le Superviseur donna distraitement une pichenette au cigare, le faisant tourner sur lui-même. "Compte tenu du contexte, je présume que nous pouvons supposer de qui il s’agit sans trop de doutes ?"

"Il s’en est pris à deux des trois anomalies Petits Messieurs que nous n’avons pas pu confiner correctement et semble désormais se diriger vers le Site où nous contenons les dix-sept autres. Si l’on ajoute à cela son apparence globale, oui. Le numéro quatorze de la liste, M. Redd."

"Verrouillez le Site. Nous ne savons pas de quoi Redd est capable. Si l’on considère qu’il a été capable de s’échapper de 2933-1 et de transporter 920 sur plus d’une centaine de kilomètres sans s’arrêter, ce n’est pas quelque chose que l’on a envie de découvrir pour la première fois au beau milieu d’une installation active."

Le secrétaire opina du chef et se rendit à son propre bureau. Laissé seul, le Superviseur prit son cigare et le fit tourner entre ses doigts. Il relança les vidéos reçues et médita calmement.

Finalement son secrétaire revint et après une bref attente il se dépêcha de sortir avec un ordre fraîchement approuvé. De nouveau seul, O5-4 sortit un briquet d’argent de son bureau et l’actionna plusieurs fois avant qu’il ne s’allume.


Un groupe de personnes était assis dans une salle remplie d’écrans de contrôle. Elle ne ressemblait pas à celle précédemment décrite, qui n’était dédiée qu’à la tâche d’un seul homme, effectuée simplement pour le principe de la chose. Comme la porte l’annonçait clairement avec son écriteau "Sécurité du Site-██1", il s’agissait d’un poste de sécurité pour un site de la Fondation, rempli de personnes vigilantes, avec des flux d’images en direct de pratiquement tous les couloirs et la capacité de diffuser l’intérieur de différentes cellules de confinement, si requis par l’équipe de confinement.

Une de ces personnes vigilantes se redressa dans sa chaise, beaucoup plus que sa position déjà parfaite ne l’aurait permis. Elle plongea son regard dans l’un des écrans qui diffusait les images d’une caméra au cœur de l’installation, bien loin de toute entrée.

Sur l’image se trouvait un trio d’hommes. L’un d’entre eux était vêtu d’une veste noire et rouge, un autre d’une couche de métal, et le dernier d’un pull à capuche vert. Le premier portait le second et traînait le troisième, l’un gémissant et grinçant comme des engrenages rouillés et l’autre tentant de s’enfuir en rampant malgré le fait qu’il paraissait inconscient.

Elle se demanda comment ils avaient pu pénétrer dans le site alors que celui-ci était verrouillé sans que personne n’ait signalé quoi que ce soit. L’employée prévint ses supérieurs aussi vite qu’elle le put et expliqua ce qu’elle avait vu. Mais lorsqu’elle désigna le groupe de moniteurs de la zone où ils venaient tout juste d’être repérés, ils furent introuvables. Désormais l’un de ses collègues, qui surveillait une Aile complètement différente, les signalait aussi.

Durant le laps de temps qu’il fallut pour que l’attention se concentre sur le moniteur en question, les individus s’étaient encore une fois évanouis et un examen approfondi révéla qu’ils avaient totalement disparu du système de surveillance.


O5-4 déposa son cigare bon marché d’une main et pressa l’un des boutons de son moniteur avec l’autre. Une femme ronde aux yeux perçants apparut à l’écran.

Après avoir expiré un nuage de fumée, l’O5 s’assit et joignit les mains, seulement pour lui-même puisque ses appels sortants n’affichaient en effet qu’une silhouette générique. "Dziekan. J’espère que tout se passe bien."

La Directrice de site sursauta. Pour sa défense, ce ne fut que légèrement. "Pas vraiment, monsieur. Redd a trouvé un moyen de s’introduire dans le site avec à la fois Perdu et Effrayant. Pire que cela, il a diffusé un message vidéo depuis quelque part dans l’installation. Et il a fait des demandes."

Le poids du silence de son supérieur pétrifiait Dziekan. Après quelques secondes, O5-4 prit une lente inspiration et dit : "Quelque part dans l’installation ?"

"Eh bien, Monsieur, je n’ai pas reconnu la zone. Il semblait s’agir d’une station médicale, mais ce n’est définitivement pas une dont je suis au courant de l’existence. Il y avait une petite fille au ventre gonflé avec lui. Il l’a appelé Katherine mais nous n’avons aucun sujet portant ce nom dans nos fichiers."

Le nom comprima la poitrine du Superviseur. Il prit de longues et profondes respirations dans une tentative pour se calmer, mais chaque inspiration devenait de plus en plus difficile. De manière automatique, ses mains ouvrirent sa boîte à cigare. Le briquet s’alluma du premier coup et il prit une grande bouffée. Il réalisa ce qu’il était en train de faire lorsqu’il expira, mais décida qu’il valait peut-être mieux en profiter tant qu’il le pouvait. Comment diable Redd pouvait avoir connaissance de 231—

"O5-4 ? Êtes-vous toujours là ?"

Il sortit légèrement de son hébétement. "Dziekan. D’accord. Oui. Quelles étaient ses demandes ?"

"Que vous veniez le voir personnellement, ou il tuera la fille."

La seconde bouffée transforma la moitié du cigare en cendres. "Et ?"

"Rien d’autre. Seulement que vous veniez le rencontrer en personne"

O5-4 regarda ses mains trembler, le filet de fumée du cigare zigzaguant. "Que lui avez-vous répondu ?"

"Que je vous en informerais."

"Vous n’avez rien dit sur le fait que ce soit contraire au protocole, peu probable que cela se produise, ou quoique ce soit du genre ?"

"Cela semblait peu prudent à faire, étant donné le contexte."

Il finit son cigare. "Si nous sommes tous les deux en vie demain, rappelez-moi de vous donner une augmentation."

"Monsieur ?"

Il mit fin à la connexion.


Une porte s’ouvrit en grinçant uniquement pour en révéler une autre. O5-4 la franchit et baissa son regard sur l’homme qui était appuyé contre le mur, une intraveineuse plantée dans son bras. Monsieur Effrayant le regarda et sourit. La contraction écailla un peu de rouille et du sang coula des coins de sa bouche. Aucun des deux ne parla tandis que le Superviseur passait devant le Petit Monsieur, jetait un coup d’œil à la poche de morphine, et traversait la seconde porte, rouillée au point d’être déverrouillée.

Il songea à courir à travers le couloir et opta pour une marche rapide. Une partie du carrelage se brisait sous ses pieds et lorsqu'il arriva devant la double porte, celle-ci était déjà ouverte, ses gonds rouillés la maintenant en place. "I: 1-7 Os: Ker " était tout ce qui était visible de la plaque à côté de la porte.

La Rouille commençait à se répandre sur une partie de l’équipement, mais la surveillance vidéo de la chambre de SCP-231-7 fonctionnait toujours. Le Superviseur Quatre prit son courage à deux mains avant de regarder.

Une petite fille était allongée sur un lit d’hôpital, son ventre enceint couvert par sa blouse d’opération. Elle paraissait plutôt calme au vu des circonstances, mais étant donné sa situation générale, il n’y avait probablement plus grand-chose qui pouvait la perturber.

À côté de son lit se trouvait un homme vêtu d’un débardeur rouge, son blouson drapant le dossier de sa chaise. D'une main il retenait la cheville d’un homme en train de rouiller qui essayait de s’éloigner en rampant et de l’autre il tenait un livre pour enfant.

Les seuls sons dans la pièce étaient ceux de Perdu gémissant tandis que son corps se rouillait en s’effritant contre le carrelage brisé et de Redd lisant avec une voix douce.

O5-4 trouva l’interphone et pressa le bouton. Katherine tressaillit en entendant le grésillement d’allumage du système et Redd leva la tête en direction du bruit.

"Très bien Monsieur Redd. Je suis là."

Redd lâcha Perdu, se tourna lentement sur sa chaise pour atteindre la poche de son blouson et en retira un morceau de papier. Il l’utilisa comme marque-page puis ferma le livre et le déposa sur le lit. Lorsque Redd regarda en direction de la caméra, O5-4 aperçut des paillettes brunes et noires sur la peau de Redd. Des éclairs rouges dardaient celles-ci et révélaient ainsi une peau lisse.

Redd sourit. "S’il vous plait, il n’y a pas besoin de "Monsieur" entre nous. Nous sommes entre amis ici. Je suis Redd, ouvrez la parenthèse, retiré, fermez la parenthèse. Mes amis m’appellent simplement Redd. Comment allez-vous, Quatre ?"

La cordialité était la dernière chose à laquelle O5-4 s’attendait. Quelques instant passèrent, rythmés uniquement par le bruit de Perdu tambourinant à la porte, avant que Redd n’incline la tête et face un signe de la main à la caméra. O5-4 s’éclaircit la gorge et dit : "Je me suis déjà porté mieux, Redd. Vous avez causé beaucoup de problèmes dernièrement. Maintenant, dites-moi ce que vous voulez."

Redd haussa les épaules de manière théâtrale en levant les paumes au ciel. "Désolé pour ça. Bien que je croyais avoir été clair avec ma vidéo plus tôt. Je souhaiterais vous voir en face à face. Pas de caméra, pas d’interphone. Pas de combine, ni de doublure."

Était-ce un couteau dans la main de Redd ? Non, rien. Un jeu de lumière, un bug de la vidéo.

"Avant cela, j’ai une question. Comment êtes-vous entré ici ?"

"J’ai marché."

"Le site a été verrouillé et vous avez été capable d’échapper à notre surveillance pendant la majorité de votre périple malgré notre satellite conçu pour traquer Monsieur Perdu. Et non seulement vous connaissiez d’une manière ou d’autre l’existence de cette Aile, mais aussi comment y accéder."

"Comme je vous l’ai dit, j’ai marché. Quant à comment j’ai su, considérez cela comme une information d’initiés. Maintenant, venez à l’intérieur, s’il vous plait."

Une fois encore, il aperçut un éclat noir dans sa paume. Une ombre dentelée qui jurait avec l’éclairage de la pièce.

Avec une grande appréhension, O5-4 déverrouilla la porte blindée et esquiva Perdu alors qu’il se précipitait dehors. Après avoir observé le Petit Monsieur courir à travers le couloir, le Superviseur entra dans la pièce. Elle sentait le désinfectant et le lilas grâce au petit diffuseur de parfum à côté du lit. Il ressentit les martèlements de son cœur dans sa gorge lorsqu’il regarda Redd, et cette dernière se serrer légèrement quand l’enfant lui fit un signe de la main.

Redd l’invita d’un geste à s’asseoir dans le fauteuil à l’autre extrémité du lit. Une fois qu’ils furent tous deux assis, Redd joignit les mains et soupira.

"Alors, nous y sommes," dit Redd. "Le final. Le court point après une longue phrase, qui tombe avec un goût de liberté. Depuis combien de temps faites-vous ce boulot ?"

Le Superviseur resta silencieux.

Redd sourit. Quatre aurait pu jurer que l’éclairage du plafond avait pris une teinte légèrement sanglante.

"Moi," dit finalement Redd, "je suis un Petit Monsieur depuis… quoi, presque 20 ans ? Dans ces eaux-là. Laissez-moi vous dire que ce fut difficile."

Redd baissa le regard sur la dague dans sa main, qui n’était désormais que trop réelle. Avec quelque chose de semblable à une révérence, il leva et fit glisser l’ombre à travers sa propre gorge, coupant si profondément que sa trachée siffla doucement. Du rouge courut le long de son t-shirt. Mais il se répandit de manière bizarre, représentant des runes qui résidaient dans les confins de la mémoire du Superviseur. Des éclairs jaillirent de et vers l’intérieur de la plaie, le sang étant absorbé tandis que les étincelles rouges guérissaient la blessure.

Le Petit Monsieur prit une autre inspiration. "Et il n’y a pas d’échappatoire. Ça ne veut pas me laisser partir. Aussi longtemps que cette stupide boule de terre continuera à tourner, je serais ici. Immuable. Immortel. Incapable de sentir grand-chose à l’exception d’une rage aveugle."

Il sourit de nouveau. "Mais que se passerait-il si j’arrêtais sa rotation ? Et si je pouvais tout arrêter ? Et si je pouvais arrêter de faire du mal ? Je devrais essayer, non ?"

"Si c’est votre intention, pourquoi m’amener ici ? Et pourquoi traîner les deux autres avec ?"

Redd finit par sortir de sa transe. "Voilà, je voulais que vous ayez ceci." Il retira le marque-page de son emplacement et le déplia avant de le lui tendre.

O5-4 examina la liste. Une ligne en particulier attira son regard.

14. Mr. Redd (retiré) ✔

L’homme resta immobile pendant un moment, le regard vide. Quelque part dans son esprit, le vingtième emplacement venait d’être rempli. Il se pencha vers la droite, la main tendue comme prête à ce qu’une canne en supporte le poids. L’instant d’après, il reprit son équilibre et examina sa main droite, puis la gauche, les ouvrant et les fermant. Il se redressa et examina la pièce.

L’ancien corps d’O5-4 inspira.

Et Monsieur Collectionneur expira.

Collectionneur plongea sa main dans sa poche et en sortit un morceau de papier qui n’avait pas été froissé malgré son emplacement.

Il laissa échapper un léger rire. Tenant le papier entre son pouce et son majeur, il claqua des doigts et une bulle se forma autour du parchemin. Elle flotta juste au-dessus de sa paume et rebondit lorsqu’il la tapota. Il donna une petite tape sur le dessus de la bulle et elle s’affaissa sur elle-même, envoyée ailleurs afin qu’il puisse la récupérer plus tard.

"Comment tu te sens ?" demanda Redd depuis son siège.

"Je ne me suis jamais senti aussi bien depuis des années," répondit Collectionneur. Au moment où il parla, Redd bondit de sa chaise en plissant les yeux. "Et toi ?"

"Toi !" dit Redd en bondissant en avant, une lame en main.

Collectionneur envoya celle-ci valser dans une bulle, qui s’envola de la prise tremblante de Redd. Redd en tira une autre de sa manche et la lança, juste pour qu’elle finisse dans une nouvelle bulle. Rouge de colère, Redd balança un coup de poing tandis qu’il produisait une dague de sa paume. Collectionneur bloqua le coup et une bulle soyeuse enveloppa la main de Redd. Il tira et se débattit pour essayer de s’en extirper mais ne fut capable de se libérer que lorsqu’il lâcha sa prise sur la troisième lame d’ombre.

"Comment ?!" Redd demanda. "Tu devrais être mort ! La fille a dit que tu étais mort !"

"C’est ce que je suis, le plus vraisemblablement. Le moi à qui tu es en train de parler n'est rien de plus qu'une copie, créée avant que Monsieur Étourdi ne m’ "efface" de mon ancien corps. Tout ce qui resta dans le corps d’Isiah Crawford après ça fut le Dr. Wondertainment, bien qu’avec un peu trop de la Fabrique dedans à mon goût. Je suppose que je me rappelle tout ça parce qu’Étourdi n'a pas pu m’affecter, vu que je n’existais que de manière virtuelle. Tu te souviens de Monsieur Énervé ?"

"Il n’était qu’un putain de… Est-ce qu’on était tous des simples tests ? Un putain de terrain d’entraînement ?"

"Pas tous, non." Monsieur Collectionneur, né Docteur Wondertainment, sourit. Il manquait à son sourire son ancien éclat arc-en-ciel, mais il était toujours aussi éblouissant. "Étourdi et Rayures pour couvrir mes traces, le frère de ce dernier pour vous amener tous ici…" Le sourire s’effaça. "… Effrayant. Hum. Pour dire vrai, toute cette idée de Collectionneur est arrivée assez tard dans le développement du projet. Je voulais surtout voir comment les choses allaient tourner. Comment se porte Isabel ?"

Redd lui adressa un regard meurtrier. "Alors, pourquoi ai-je été conçu ?"

Le vieil homme plissa les yeux qui n’étaient pas réellement les siens. "Hmm. Tu étais un pari, je suppose. Évidemment, j’ai commis une grave erreur. Il faut toujours miser sur le noir, comme on dit."

Redd saisit Collectionneur par le col. "Tu penses que c’est une putain de blague ? Que je suis amusant d’une certaine manière ?"

"Pas du tout. Mes excuses, j’essayais d’égayer l’atmosphère. Que voudrais-tu que je te dise ? Que tu étais défectueux ? Que j’ai concentré un pouvoir qui était bien plus destructeur que je ne l’imaginais et que je l’ai injecté dans les veines d’un jeune homme ? J’ai essayé de te changer, mais cela ne prenait pas sur toi. Alors Redd tu es devenu."

Redd relâcha sa prise, son visage dépourvu d’expression. "Alors je suis une erreur."

Collectionneur resserra sa cravate. "Je dirais plutôt… une malheureuse surprise. Mais qui n’aime pas les surprises ?"

"Ha…" Redd tituba en arrière, souriant. Il fallut quelques secondes supplémentaires pour que son visage bouge de nouveau. "Je vais t’en montrer une, de surprise."

"Et de quoi s’agit-il ?"

Le rictus sur la bouche de Redd était presque aussi acéré que les couteaux dans les bulles de Collectionneur. "Ce ne serait pas amusant, cher père. Je ne peux pas gâcher la surprise."

Redd s’approcha du lit de l’enfant et lui sourit. Katherine lui rendit son sourire, lançant à l’occasion un regard en coin à l’autre Monsieur. Redd s’assit, l’impact faisant rebondir le livre qui tomba du lit. Un gloussement lui échappa tandis qu’il se pencha pour le récupérer.

Redd posa le livre au milieu du lit. Il traça un couteau à la lame incurvée sur la couverture. Des étincelles rouges suivaient le bout de son doigt, dessinant les contours de l’arme. Une fois terminé, le rouge scintilla et s’emplit de noir. Redd retira le couteau de la couverture comme s'il eut s’agit d’une carte à jouer et le brandit pour que Collectionneur puisse le voir. Quand Redd le fit tourner pour que la lame soit en face de Collectionneur, ce n’était à peine qu’une ligne noire vaporeuse vacillant dans la lumière.

"Tu es prête ?" Demanda Redd à Katherine d’une voix douce.

L’enfant prit quelques respirations. "Tu es sûr que tu peux le faire ? Je ne veux pas qu’Il soit blessé."

Redd fit tournoyer le couteau dans une main et remit en place une des mèches de la fillette avec l’autre. "Ces gens ont peut-être réussi à l’enfermer, mais il se trouve que je possède justement la clé."

Avec des doigts tremblants, elle releva sa blouse pour découvrir son ventre. Des marques parcouraient la peau gonflée, ternes et sombres. Elles crépitèrent comme des braises lorsque Redd les toucha. Katherine s'allongea et ferma les yeux.

Le scalpel tordu s’enfonça en elle, la lame étant si fine qu’elle ne tressaillit même pas. Mais alors que Redd fit glisser le couteau à travers elle, elle commença à crier. Les runes sur sa peau grésillèrent quand Redd coupa au travers et de la vapeur commença à monter dans l’air. À l’intérieur de la fillette, du rouge et du mauve pulsait et se tortillait. Des bruits de succion et des gargouillis sortaient de son ventre mutilé et dilaté tandis que ses hurlements devenaient de violents sanglots.

Durant toute l’opération, Collectionneur resta au pied du lit, impassible. Il avait vu des choses aussi horribles, causé bien pire, mais néanmoins un élan de culpabilité le saisit quand il pensa à Douceur. Avec un peu de chance, elle lui adresserait au moins la parole quand il l’aurait trouvée. Collectionneur sortit de ses pensées quand Redd s’éclaircit la gorge, son couteau suspendu au-dessus du carnage.

"Reste attentif, vieil homme. Tu es sur le point d’assister à la naissance d’une nouvelle ère. Ou, du moins, à la fin de celle-ci."

Le couteau tomba.

Plutôt que de trancher ou de déchirer la chair, la dague s’enfonça simplement au travers. Du noir dans des nuances de rouge. Mais alors qu’elle était avalée, une pointe de rouge vif apparut. Il y eut un moment de flottement, même dans les entrailles de la fille, tandis que l’ombre projetée au travers de ses intestins virait au rouge.

La pièce fut soudainement bien trop remplie. L’odeur de fer était presque tangible. Un violent bruit de déchirement fut la seule chose qui accompagna les hurlements de Katherine qui avaient désormais repris. De la chair solidifiée de la même couleur qu’un soleil mourant dégoulina avec le sang et le placenta. Ça se répandit partout dans la pièce, contre les murs, sous le lit, et même sur ses résidents. Le plafond se mit à craquer et le bruit de lacération s’intensifia suffisamment pour couvrir celui des sanglots.

Le plafond explosa. La terre et le béton au-dessus furent oblitérés tandis que la chose s’élevait, les étages s’effondrant les uns après les autres au fur et à mesure de la croissance de la monstruosité. Elle grandissait durant son ascension, chaque niveau étant détruit encore plus que le précédent. Finalement, le Site-██ fut exposé à l’air libre, où des nuages noirs étaient battus par une paire d’ailes inversées. Onze bouches s’ouvrirent dans un craquement sonore pour prendre leur premier souffle.

Le personnel de la Fondation, bouche bée, contempla le ciel avec terreur. Plus loin, les civils qui arrivaient au moins à apercevoir la couronne de cornes commencèrent à paniquer. En bas, dans la salle de soins, le trio était toujours là. Un mince cordon ombilical reliait Katherine à son fils. Redd gloussa et pointa la monstruosité à l’enfant épuisée. Collectionneur se tapa sur le côté de la tête et une bulle se forma autour.

Le Septième fils parla. Sous le poids de ses mots, les nuages se déchirèrent et des éclairs fissurèrent le ciel. L’air lui-même eu un goût de sang. Ceux qui étaient à portée de Sa puissante voix sentirent l’écarlate sortir de leurs oreilles, à l’exception d’un seul homme se tenant au centre de tout cela. Sa bulle arc-en-ciel vibrait face au déferlement, mais elle tint bon.

"Tu vois ?!" hurla Redd, personne ne l’entendant par-dessus le vacarme. Il toucha le sang qui coulait de son oreille et le montra à Collectionneur. "C’est la fin ! Je peux enfin avoir ma fin !"

Une fois que la bulle arrêta de trembler, Collectionneur l’éclata. Le monde était silencieux, attendant les prochains mots du Fils. Il prit le cordon ombilical dans sa main et le présenta à Redd. L'ébauche d’un sourire apparut sur le visage de ce dernier. Il produit une nouvelle dague de nulle-part et sans aucune autre forme de cérémonie, sépara la mère de l’enfant.

Ressentant cela, le Septième Fils prit une nouvelle inspiration. Quand Il parla à nouveau, Ses mots tombèrent dans l’oreille d’un sourd. L’air autour de lui miroita légèrement, reflétant des arcs-en-ciel.

Collectionneur éloigna sa main de l’endroit où il avait touché la progéniture du Roi Écarlate. Quelque chose resta collé sur sa paume, qu’il essuya sur le drap de lit. Il s’éclaircit la voix et réajusta à nouveau sa cravate.

Après un moment, il se tourna vers Redd, un léger sourire sur les lèvres. "Je suis vraiment désolé, j’ai bien peur de ne pas avoir pu t’entendre avec tout ce bruit. Tu disais ?"

Redd ne dit rien, ne fit rien durant un court instant. Puis son œil fut pris de spasmes. Il regarda le chatoiement de la bulle autour du Septième Fils, et la tache sur le drap de lit. Des mains saillantes plongèrent dans ses yeux alors qu’il essayait de frotter cette absurdité qui déformait sa vue. Lorsqu'il regarda à nouveau, la scène était identique.

"… Non," dit finalement Redd, une épée dans sa main. Il donna un coup dans la bulle, la lame s’enfonçant contre la pellicule. Puis l’arme fut expulsée de sa main quand la bulle la repoussa. "Non."

Collectionneur regarda Redd attaquer la bulle encore et encore, avec une variété d’armes d’ombre. Après qu’environ une douzaine d’armes soient plantées dans le mur derrière lui, Redd entailla ses propres mains et plongea les éclairs écarlates dans la bulle. Cela ne fit rien d’autre que des jeux de lumières.

"Non !" répéta Redd, se tournant vers Collectionneur. "Non."

"Désolé, est-ce que ceci te distrait ?" dit Collectionneur. Il leva la paume et attrapa le Septième Fils, qui faisait désormais la taille d’un triton, contenu à l’intérieur de la sphère dans la main du Petit Monsieur. "Je vais le ranger."

Redd regarda son sauveur disparaître dans un "pop!" fantaisiste. Bouche bée, il se tourna vers sa Reine. Elle ne pouvait lui rendre son regard, ses yeux vitreux fixant le plafond. Ses respirations étaient de courts chuintements rauques. Redd serra les dents et se retourna vers Collectionneur.

Avec une bouche remplie de sang et d’obscurité, Redd hurla "Non !"

Il tituba en avant, un couteau dans la main sans le mouvement habituel. Celui-ci s’enfonça dans la poitrine de Collectionneur.

"Non !" cria Redd, aspergeant le visage de Collectionneur de sang. Il sortit le couteau de son frère/père et continua à le poignarder. "Non. Non ! NON !"

Du sang giclait du couteau à chaque coup. Les gouttelettes s’immobilisaient dans l’air, captant d’autres gouttes et s’unissant en bulles de sang flottantes. La couleur fut drainée du visage de Collectionneur tandis que celui de Redd en gagnait de plus en plus.

"Non…" murmura Redd, à bout de souffle. Son bras retomba, ouvrant une large entaille à travers le ventre de Collectionneur. Le couteau chuta et se désintégra, fusionnant avec l’ombre projetée par le dernier orbe de sang. Une larme la rencontra. "Non…"

Collectionneur/Isiah serra son frère/fils dans ses bras. Redd éclata en sanglots contre l’épaule qui lui était offerte. Quand les pleurs diminuèrent en intensité, Collectionneur ramena Redd à son siège. Redd se laissa tomber dedans et s’enveloppa dans sa veste. D’un léger mouvement du poignet, Collectionneur ramena les orbes pourpres à l’intérieur de lui. Le temps qu’il finisse de récupérer ce qui restait de l’arsenal d’ombre, il avait retrouvé ses couleurs, bien qu’il se déplaçait toujours lentement. Il pop!a toutes les armes ailleurs à l’exception d’une seule. Il la sortit de sa bulle et s’assit sur l’accoudoir du fauteuil, entre Redd et Katherine.

"Je ne peux pas dire que c’est comme ça que j’imaginais la réunion de famille," songea Collectionneur à voix haute. "Mais je crois que je peux t’accorder un dernier présent."

Redd en rit presque. "Qu’est-ce que tu pourrais bien me donner ?"

"Pas donner." Collectionneur tapota le front de Redd. "Plutôt enlever."

Redd cligna des yeux. Il fixa la bulle de haine tourbillonnante devant lui. Il tressaillit quand une petite tape de Collectionneur la fit disparaître. Le vide l’emplissait. Un merveilleux et calme vide. Une sérénité simple et tranquille.

Redd palpa l’endroit ou Collectionneur l’avait touché. "C’est… C’est parti ?"

"C'est simplement ailleurs."

Redd bondit presque de son siège. "La fille ! Tu pourrais… lui enlever quoique ce soit qu’ils lui ont fait ? La guérir ?"

"Je ne pense pas qu’ils l’aient rendue mauvaise," dit Collectionneur en tournant son regard vers Katherine. "Si le Roi Écarlate pouvait entrer en ce monde sans l’aide de l’humanité, il l’aurait déjà fait. Elle a choisi cette vie pour lui. Il n’y a rien que je puisse lui ôter, si ce n’est…"

La dague noire semblait essayer d’absorber la lumière de sa main.

"Laisse-moi le faire, au moins," le pria Redd.

"Je ne viens pas de laver tes mains de leur sang juste pour que tu te les salisses à nouveau, Redd," répondit Collectionneur. "Et que sont quelques gouttes de plus sur les miennes ?"

Redd resta silencieux un moment, et puis il dit : "Je ne pense pas que je veuille encore de ce nom."

"Oh ?"

Il ferma les yeux. La mer rouge déchaînée de son esprit était désormais un bleu calme. "Je pensais à Bluee."

"Blue ?"

"Avec deux E."

Collectionneur laissa s’échapper un léger rire. "Qu’il en soit ainsi. Excuse-moi un instant, Bluee."

Ce fut vite terminé. Bluee trouva dur de la regarder, alors il la couvrit.

"Alors… Que fait-on maintenant ?" demanda Bluee.

"Maintenant, tu entres dans une des petites boîtes de la Fondation comme tes frères et sœurs," dit Collectionneur.

"Quoi ? C’est tout ?" Bluee se leva. "Non, ce n’est pas juste, ça ne peut pas se finir comm-"

Collectionneur leva une main, et Bluee se tut. Collectionneur mit lentement sa main dans sa poche, comme le vieil homme auquel il ressemblait. "Tu es peut-être libre de la marque du Roi Écarlate, mais pas de celle de Wondertainment. Je suis dans le corps d’un Superviseur désormais. Nous devons jouer nos rôles."

Collectionneur retrouva finalement le papier qu’il avait tiré de sa poche plus tôt. Il le tendit à Bluee, qui le prit délicatement.

Wahou ! Tu les as tous trouvés et es devenu M. Collectionneur !!

Mais l’amusement n’est pas encore terminé, car maintenant une toute nouvelle série de Messieurs sera bientôt en développement, qui vous sera proposée par votre propre Mlle Héritière !

00. M. Collectionneur ✔
01. M. Caméléon
02. M. Sans-tête
03. M. Rigolo
04. M. Étourdi
05. M. Pâte à modeler
06. M. Savon
07. M. Affamé
08. M. Laiton
09. M. Chaud
10. Mlle Douceur
11. M. Vie et M. Mort
12. M. Poisson
13. M. Lune
14. M. Redd (retiré) ✔
15. M. Argent
16. M. Perdu
17. M. Menteur
18. M. Fou
19. M. Effrayant
20. M. Rayures

Bluee dut y regarder par deux fois.

Mais l’amusement n’est pas encore terminé, car maintenant une tout nouvelle série de Messieurs sera bientôt en développement, qui vous sera proposée par votre propre Mlle Héritière !

Bluee redressa la tête.

Le sourire de Collectionneur avait plus de force que tout le reste de son corps combiné. "Parce que nous n’en avons pas encore terminé."

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