« …Hein ? »
« La Question est pourtant claire, » répond Celui qui Joue.
Jacques regarde autour de lui, confus. Celui qui Joue est assis en face, surélevé sur une pile de crabes morts. Ils sont tous les deux au fond de l'océan : il n'y a que quelques rayons de lune qui les éclairent et l'eau salée les enveloppe de sa morsure glaciale. Pourtant, Jacques parvient à respirer. Ses poumons inspirent et expirent la mer avec difficulté. Son cœur se met à battre fort, si fort qu'il lui fait mal, mais il ne se réveille pas.
Il n'a jamais eu aussi mal face à un cauchemar.
« Entre un milliard de catamarans et le porte-avions Charles de Gaulle, qui gagne ? »
Jacques boit la tasse et une louche de sel lui tombe au fond de l'estomac, le clouant sur place. Il hoquette, manque de vomir et essaie de se relever sur ses deux jambes, mais n'y parvient pas. Ses fesses retombent dans la vase qui se disperse au ralenti.
Il s'essuie les yeux, agrippe le sable à pleines poignées pour se donner du courage et regarde enfin la créature qui lui parle.
Celui qui Joue l'observe, ses grands yeux ternes de baudroie comme deux puits de lumière froide perçant sa peau de corail rugueuse. Sa main soutient son menton dans une position d'impatience presque puérile. Il est aussi petit que lui, mais ainsi posté sur son tas de crustacés, il est plus élevé. Il répète :
« Alors ? Qui gagne ? »
Jacques aurait beaucoup de questions à poser, à cet instant, mais une seule lui vient :
« Pourquoi tu me demandes à moi ? »
Celui qui Joue sourit. Ses dents sont des bris de coquillage blancs comme neige. Elles sont acérées et amicales, meurtrières et complices.
« Je me pose la Question, avec un ami. Nous avons parié dessus. Et je me demandais ce que tu en pensais. »
Jacques déglutit. Il rêve. Il sait qu'il rêve. Il ne sent pas l'oreiller, actuellement, mais il sait qu'il n'est pas en danger. Mais…
Il sait qu'il ferait mieux de jouer le Jeu s'il ne veut pas que ça devienne un cauchemar.
Alors, il réfléchit. Il ne sait pas vraiment qui est Charles de Gaulle mais il sait ce qu'est un porte-avions. Il sait que c'est un bateau très grand, tellement grand que des avions peuvent se poser dessus, et que ces avions ont beaucoup de missiles. Il y a aussi des militaires avec des mitraillettes, peut-être des hélicoptères, et peut-être même la bombe nucléaire si le Président de la France en a envie.
Il hoche la tête, croise les bras pour se donner de l'assurance, et articule son verdict :
« Je pense que c'est le Charles de Gaulle qui gagne. »
Celui qui Joue hoche lentement la tête. Il a l'air très jeune et très ancien en même temps, comme un enfant noyé depuis un millénaire, son cadavre animé par le spectre de l'abysse. Sur son front, une balafre qui ressemble bien trop à la sienne parcourt sa peau épaisse.
« Les Jeux sont faits. J'ai hâte de voir la Réponse. »
Avec un sourire plus grand, il tend la main vers Jacques.
Jacques se réveille.
Et son rêve ne s'interrompt pas.
[RETRANSCRIPTION ONIRIQUE INTERROMPUE, FIN DE L'ENREGISTREMENT]
[BONNE NUIT, DR GUÉZÉNEC]
Conclusion : Ça fait un bout de temps que je surveille ses rêves de temps à autre avec mon appareil et ses cauchemars n'ont jamais été aussi étranges ; celui-là est particulièrement long… Mais ce n'est pas ce qui m'interpelle le plus.
Je ne devrais pas être capable de lire son prénom dans cette retranscription.
Je vais revenir à quai et retourner à la maison. Je réserve ce numéro, au cas où il s'agirait d'une anomalie… Dieu, faites que je m'inquiète pour rien.
Je mettrai ce rapport à jour au besoin. - Dr Guézénec
[ENREGISTREMENT AUTOMATISÉ - PASSERELLE PORTE-AVIONS CDG]
[12/04/2026 00:26:12]
M. LEGRAND-LAROCHE — Alors ?
T. CLAIRON — Ils mettent du temps.
M. LEGRAND-LAROCHE — Gardons bien le cap.
C. VIGNES — Reçu.
[Silence : 44 secondes]
M. LEGRAND-LAROCHE — C'est pour ça que je déteste les RAM1 nocturnes. C'est plus long que d'habitude, qu'est-ce qui les coince ?
T. CLAIRON — La visibilité, comme d'habitude, je suppose. Et le tireur est encore bleu, alors il galère avec l'amarre.
M. LEGRAND-LAROCHE — Tenez-moi au courant. Il va falloir tirer des oreilles plus tard, c'est trop long, là. Je suis pas regardante, en général, mais on doit changer de cap bientôt et ils nous retardent.
T. CLAIRON — Reçu.
[Silence : 2m24 minutes]
T. CLAIRON — Problème sur le RAM.
M. LEGRAND-LAROCHE — Que se passe-t-il ?
T. CLAIRON — J'essaie de comprendre. Le chef de poste s'emporte trop, je n'entends rien. Problème de communication avec le Jacques Chevallier2, peut-être un plus gros manque de visibilité que prévu.
M. LEGRAND-LAROCHE — Hum. Barreur, on se tient prêts à ajuster.
C. VIGNES — Oui.
[Silence : 19 secondes]
T. CLAIRON — Le Chevallier s'écarte. Il s'écarte, Madame.
M. LEGRAND-LAROCHE — Hein ?
R. ABDENBI — Ils ont arraché la ligne téléphonique, Commandant.
M. LEGRAND-LAROCHE — Wow, d'accord. On garde le cap. Clairon, ils disent quoi.
M. LEGRAND-LAROCHE — Clairon, qu'est-ce qu'ils disent ? Ils ont un problème technique ?
T. CLAIRON — Je ne reçois rien. Le canal est ouvert mais ils ne disent rien. J'initie.
M. LEGRAND-LAROCHE — Dépêchez-vous.
T. CLAIRON — CdG à Jacques Chevallier, CdG à Jacques Chevallier. Vous vous éloignez de nous, le fil téléphonique a été arraché, RAM impossible. Que se passe-t-il ?
[Silence : 8 secondes]
M. LEGRAND-LAROCHE — Allez me chercher un tech télécoms. Clairon, répétez-vous jusqu'à ce qu'ils répondent.
R. ABDENBI — Ils continuent de s'éloigner.
T. CLAIRON — CdG à Jacques Chevallier, CdG à Jacques Chevallier. Vous vous éloignez, que se passe-t-il ? CdG à Jacques Chevallier…
M. LEGRAND-LAROCHE — Abdenbi, contactez les autres bâtiments, ils ont peut-être les infos qui nous manquent.
R. ABDENBI — Oui, Commandant.
M. LEGRAND-LAROCHE — Merci.
R. ABDENBI — CdG à Languedoc, CdG à Languedoc, notre RAM a été interrompue, le Jacques Chevallier s'est éloigné, avez-vous des informations sur les raisons de-
M. LEGRAND-LAROCHE — Abdenbi ?
R. ABDENBI — Je viens de perdre la liaison, ils me reçoivent pas.
M. LEGRAND-LAROCHE — Que le tech se grouille !
C. VIGNES — Cap maintenu, Madame.
M. LEGRAND-LAROCHE — Clairon ?
T. CLAIRON — Pas de réponse, Commandant, je continue.
R. ABDENBI — J'ai les données radar du CO3, les autres bâtiments changent de cap.
M. LEGRAND-LAROCHE — Ils changent de cap ?! Clairon, vous recevez quelque chose, n'importe quoi ?
T. CLAIRON — Rien du tout.
C. VIGNES — On dévie aussi ?
M. LEGRAND-LAROCHE — Deux secondes, Vignes. Quel cap ils prennent, Abdenbi ?
[Silence : 19 secondes]
R. ABDENBI — Trajectoires multiples, aucune en potentiel chemin de collision avec nous. Ils font demi-tour.
M. LEGRAND-LAROCHE — Demi-t… Clairon, vous ne recevez vraiment rien du tout ?
T. CLAIRON — Non. Non, rien. Pas de communication, même pas de Paris.
C. VIGNES — On les suit ?
M. LEGRAND-LAROCHE — Non. Sans communication, on ne fait rien, le risque de collision est trop grand. Allez réveiller le Pacha4, Abdenbi.
R. ABDENBI — Bien.
M. LEGRAND-LAROCHE — Qu'est-ce qu'ils foutent tous, merde…
« Réveille-toi, trou du cul. »
La couverture est brutalement retirée, l'air froid frappe Jacques d'un soubresaut comme si on venait de le poignarder. Il gémit :
« Ah ! Mmng ! »
Il ouvre les yeux avec difficulté, la lumière du couloir perçant ses rétines, et voit sa sœur, Mélissa, qui le toise avec une sévérité de militaire.
« Debout. Je vais pas t'attendre. »
Déjà à moitié habillée, elle tourne sur ses talons et descend d'un pas décidé vers la cuisine. Jacques se frotte les yeux et se tortille jusqu'à se tourner vers son réveil. Ses neurones surchauffent pour interpréter les aiguilles.
Il est bientôt une heure du matin.
Il aurait pu se plaindre, râler, crier à sa sœur qu'elle n'a aucun droit de le réveiller en pleine nuit alors que demain, on est dimanche, et qu'il compte bien jouer à la console toute la journée après une vraie nuit de repos.
Mais son cœur se serre, son cœur s'inquiète. Sa sœur a été rude, comme d'habitude, mais le doute s'installe pour de vrai : pourquoi l'a-t-elle réveillé ?
Il met ses chaussons et ne retire pas son pyjama, comme s'il y avait encore un maigre espoir qu'il retourne dans son lit.
C'est quand il se lève enfin qu'il le sent.
Là, à travers l'un des murs de sa chambre, il perçoit quelque chose. C'est distant, c'est grand, c'est menaçant. C'est subtil, aussi. Ça n'a pas de couleur, ça pulse, ça l'appelle sans un bruit. Présence muette mais impossible à ignorer, il parvient d'instinct à estimer qu'elle est…
Loin. Vraiment très loin. Il pourrait pourtant la percevoir les yeux fermés…
Ses tripes se serrent. Quelque chose de grave est en train de se passer et cet appel surréel lui donne l'impression que lui, lui tout seul, du haut de ses dix ans, a attiré l'attention d'un phénomène au moins aussi puissant que… Le soleil. Ou l'univers, peut-être. Il ressent un écrasement, une peine sur tous ses organes, et sa gorge se serre tout de suite.
Il pourrait aller vomir, mais au lieu de ça, ses jambes flageolantes le guident au rez-de-chaussée. Sans descendre les dernières marches, il appelle sa grande sœur sur un ton geignant, celui qu'il utilise quand il se sent très malade, qu'il ne veut pas aller à l'école et qu'il veut qu'elle le plaigne. Sauf que là, c'est réel, et il espère qu'elle le croira.
« Mel… »
Son tremolo ne l'atteint pas. Il la voit s'agiter dans la cuisine, sauf qu'au lieu de préparer un petit-déjeuner, elle fouille dans les tiroirs.
« Putain de pute, putain de merde… Où est-ce qu'elle l'a encore foutu… »
Jacques ne l'a jamais vu aussi énergique, encore moins si tôt. Il répète, plus fort, sa voix éraillée de sommeil.
« Mel..! »
Elle l'ignore. Elle ouvre un énième rangement et empoigne dans celui des serviettes, des torchons et des ciseaux un grand cutter orange, le genre qu'il n'a pas le droit de toucher même en faisant très attention. Il ignore exactement pourquoi, mais voir ça le pousse tout de suite à crier :
« MEL ! »
« QUOI ? », rugit-elle sans lâcher son outil.
« Qu'est-ce qu'on fait, Mel ? Pourquoi tu… Pourquoi tu me réveilles ? »
Melissa pousse un soupir qui vient de loin. Elle baisse les yeux sur son cutter, vérifie son bon fonctionnement et le rétracte pour le fourrer dans sa poche.
« Habille-toi, on doit partir. »
Jacques se sent pleinement réveillé, à présent. Des sueurs froides lui saisissent le visage, la nuque, les côtes. Il rétorque :
« Où ça ? »
« Tu sais très bien », conclut-elle, et Jacques pourrait jurer qu'elle vient de regarder dans la direction de la Présence.
Jacques ne bouge pas. Il regarde sa sœur se préparer, choisir son manteau, mettre ses chaussures, et à chaque fois qu'elle jette un œil vers la Présence, sa respiration s'alourdit, son esprit s'embrume.
Il se rappelle de la Question et il n'a pas l'impression, au vu des frissons qu'il ressent, d'être véritablement sorti de l'eau gelée.
« HÉ ! TU TE BOUGES, OUI, OU MERDE ? »
Jacques sursaute. Sa grande sœur, complètement habillée, marche vers lui à grandes enjambées, ses courts cheveux teints en noir dressés sur sa tête. Elle le suit jusqu'à sa chambre, lui donne des coups de pied aux fesses, le pousse au dos, lui sort des vêtements de son placard, les lui lance au visage, l'habille brutalement.
« T'ES VRAIMENT UN PUTAIN DE GAMIN ! FAUT TOUT TE FAIRE, MERDE ! »
« Mel- Aïe- Ah- Attends… »
« T'AS DIX ANS, PAS SIX ! C'est PAS à MOI de t'habiller ! T'ES un GROS BÉBÉ, c'est HALLUCINANT, et à cause de TOI, on va arriver EN RETARD ! »
« Buh… Buuuh… »
Tout va très vite et ses gémissements ne l'attendrissent pas. Elle le frappe, parfois, car elle a dix-sept ans, car c'est elle qui sait et que c'est elle qui commande quand Maman n'est pas là, car c'est lui qui est un gros bébé plus petit que tous les autres à l'école et qu'il ne sait toujours pas faire ses lacets correctement. Elle le frappe, car parfois, il ne l'écoute pas, ou pas assez vite, ou qu'il fait le rebelle. Elle le frappe car elle le déteste, c'est certain.
En revanche, elle ne tape jamais sa tête, et encore moins sa cicatrice.
« ARRÊTE de chialer, putain… »
« Buuh… »
Elle lui met ses chaussures à scratch, car c'est plus rapide et plus facile. Son manteau est enfilé dans le mouvement d'après et quand elle ajuste son col, elle le secoue un peu, sa voix sifflante mais plus basse, presque douce comparé à d'habitude :
« Hé. Hé. Stop. Écoute moi. »
Jacques s'arrête un peu de pleurer. Il lève les yeux, regarde à travers ses larmes ceux de sa sœur, plus clairs que d'habitude car elle n'a pas pris le temps de se maquiller et de mettre tout son noir habituel sur ses cils et ses lèvres.
« Il va y avoir beaucoup de monde, au port, d'accord ? Vraiment, vraiment beaucoup de monde. Alors, il faut qu'on se dépêche si on veut pas être au milieu de plein de gens, sinon ça va être dur de manœuvrer. »
Ses mots s'enchaînent. Jacques ne comprend pas, ou plutôt, ne veut pas réellement comprendre. Il fait une moue mais il se tait ; Melissa grince des dents et lui rabat sa capuche sur cette cicatrice qui la nargue.
« Allez, on y va. »
Elle le prend par la main, ou plutôt, par la manche. Dehors, la nuit est d'encre, la lune absente, le froid terrible. Jacques sèche ses larmes avec sa main libre, ses pieds lui faisant déjà mal au vu du rythme que sa sœur lui impose. Heureusement, Melissa les conduit d'abord vers le garage, et Jacques attend alors, patient contre son gré, qu'elle sorte sa moto.
Il regarde vers l'horizon, au-delà de leur jardin perdu en pleine campagne, hors du monde. Il ne voit rien, pas la moindre étoile ni la moindre lumière, et pourtant, la Présence qu'il ressent est évidente, toujours aussi éloignée mais toujours aussi vive. La ressentir, là, irréelle mais réelle, lui fait serrer le poing et lui donnerait envie de taper, lui aussi.
Il ne sait pas trop pourquoi. Il n'est pas du genre à taper. Mais cette adrénaline le trompe, le fait se sentir moins malade ; sans elle, il s'effondrerait au sol.
Mel sort la moto. Elle l'aide à monter dessus, puis l'enfourche. Docile à présent, Jacques s'accroche à elle et palpe, à travers son manteau, le cutter qu'elle a piqué ainsi que son portable.
Le portable vibre, mais Melissa ne décroche pas.
Jacques serre un peu plus fort et ses paroles ne sont qu'un souffle distant, sidéré :
« Pourquoi est-ce qu'on fait ça, Mel ? »
« Parce que c'est comme ça. »
Elle a la voix éraillée, elle aussi.
Son pied hésite plusieurs instants avant de s'abattre sur la pédale.
Le moteur démarre.
Ils sont réveillés, c'est certain. J'ignore comment, mais je peux voir ce qu'ils font alors qu'ils ne rêvent pas.
Je suis enfin assez proche de la côte pour les appeler, mais Mel ne décroche pas… J'essaie de contacter le poste de sécurité de la Zone-Mem, mais personne ne me répond non plus. Si quelqu'un voit ces lignes, peut-il les contacter à ma place et revenir vers moi ? J'arrive à quai dans une vingtaine de minutes. - Dr Guézénec
[ENREGISTREMENT AUTOMATISÉ - PASSERELLE PORTE-AVIONS CDG]
[12/04/2026 01:18:25]
T. PUGA — Ils en sont où ?
M. LEGRAND-LAROCHE — Ils survolent. Ils n'ont aucune com de leur part.
T. PUGA — Reconfirmez.
M. LEGRAND-LAROCHE — Dauphin, vous nous entendez toujours ?
A. VILLEROT — Reçu cinq sur cinq, Commandant. On survole. Aucune indication visuelle, aucune com. Ils nous laissent dans le noir.
M. LEGRAND-LAROCHE — Avez-vous un visu sur la plateforme pour vous poser quand même ?
A. VILLEROT — Négatif, Commandant. Quand je dis qu'ils nous laissent dans le noir, c'est littéral. Aucune indic visuelle, aucune com, mais aussi aucun repère lumieux. Je ne peux pas poser l'hélico dans ces conditions. Le Forbin ne fait pas que nous ignorer, il a l'air opposé à ce qu'on se pose chez eux.
T. PUGA — Oui, et puis, ils sont toujours à pleine vitesse.
M. LEGRAND-LAROCHE — Revenez au bercail, Dauphin. Clairon, rappelez les Rafales dès que Dauphin est hors de portée.
A. VILLEROT — Reçu cinq sur cinq.
T. CLAIRON — Ça marche.
M. LEGRAND-LAROCHE — Vous êtes certain que notre flotte n'est pas compromise, Cap ?
T. PUGA — Même si c'est le cas, je ne donnerai l'ordre d'attaque qu'en dernier recours. Quoi qu'il se passe, il y a toujours des gens à nous sur ces bâtiments, Laroche.
M. LEGRAND-LAROCHE — Je ne suggérais pas de les attaquer.
T. PUGA — Que suggérez-vous, alors ?
M. LEGRAND-LAROCHE — Franchement, sans com avec Paris, je suis aussi perdue que vous.
T. PUGA — C'est ce qui me tue. Les techs ne voient pas de problème, les canaux sont grands ouverts…
M. LEGRAND-LAROCHE — Excepté une force étrangère ennemie très coordonnée, je n'ai aucune théorie. Et ça n'explique pas le… Le silence côté satellite avec Paris.
[Silence : 11 secondes]
M. LEGRAND-LAROCHE — Il y a des procédures, pour un silence radio aussi total ? Rester seuls en mer nous met dans une position… Critique.
T. PUGA — Il y en a. Peu, mais il y en a.
M. LEGRAND-LAROCHE — Je peux savoir ?
T. PUGA — Déjà, j'ai ordonné un roulement de Hawkeyes pour contrôler la zone, par sécurité. D'après les données, il y aurait du mouvement sur les côtes israéliennes, libanaises, chypriotes, aussi… Des milliers de très petites embarcations sont en train d'être mises à l'eau, mais elles sont trop petites pour avoir plus de précisions pour l'instant.
M. LEGRAND-LAROCHE — Ça a un rapport avec notre situation ?
T. PUGA — Un mouvement comme ça, inter-étatique, dans une région instable ? Je serais étonné que ça n'ait pas un rapport, je…
R. ABDENBI — Monsieur ? J'ai l'Officier Atomicien qui demande à vous voir.
T. PUGA — Sujet critique ?
R. ABDENBI — …Préoccupant, au minimum, de ce qu'il dit.
T. PUGA — J'arrive. Laroche, ne dépassez pas de votre quart, essayez de vous reposer. Le rythme va s'intensifier alors je vous veux parfaitement opérationnelle.
M. LEGRAND-LAROCHE — Très bien, Commandant.
La moto file.
Jacques n'a pas de casque, mais Mel ne roule pas vite. Elle doit conduire prudemment, car fréquemment, ils croisent des gens qui traversent la route sans regarder, parfois seuls, parfois groupés en fratries ou en cousinades ; certains ont l'âge de Mel, d'autres l'âge de Jacques, ou entre les deux. Ceux qui sont encore plus jeunes sont portés sur le dos des plus grands pour aller plus vite.
Il n'y a aucun adulte.
Jacques n'ose pas trop les regarder. Dans l'ombre des lampadaires, la plupart ont la même expression que lui. Confus, effrayés, mais déterminés à se rendre au même endroit qu'eux, vers la mer, l'évidence qui leur saisit les boyaux, pendant que les plus téméraires et les plus âgés ouvrent la marche à travers la nuit.
Trop les regarder rend la situation trop réelle, trop concrète pour Jacques. Lui et sa sœur ne sont que des fourmis parmi beaucoup, beaucoup d'autres fourmis.
L'air marin commence à se faire sentir et la foule à se densifier. Jacques aperçoit une voiture piégée dans la masse comme elle le serait au milieu d'un troupeau de moutons, et il espère, un instant, que la personne qui la conduit si tard fera preuve de sa sagesse et de son autorité d'adulte : elle va sortir, hurler à tout le monde de retourner se coucher en les disputant, et ils n'auront qu'à obéir, c'est certain !
Mais la voiture traverse la foule à un rythme de marche au fur et à mesure qu'elle s'ouvre sur son passage, et sitôt qu'elle trouve une voie libre, elle reprend son chemin comme s'ils n'avaient été qu'un désagrément.
Jacques grimace d'une vilaine mine de peine, de peur et de déception.
Brest approche. Melissa les engouffre naïvement dans l'une des routes les plus directes, Rue de Quimper, en pensant aller au plus vite vers la plage du Moulin Blanc, mais la route devient difficile, et les plus petits qu'ils croisent geignent à cause du phare à hauteur de leur visage, ce qui pousse les plus grands qui les accompagnent à les invectiver.
« Ça va, ça va ! », râle Mel contre un adolescent criant par-dessus leur moteur des injures en breton. « On s'arrête ! »
Par-dessus son épaule, elle siffle à Jacques pendant qu'elle retire son casque :
« Descends ! »
Il s'exécute, et à sa grande surprise, elle lui prend la manche pour aller s'enfoncer dans la masse d'enfants convergeant vers la côte, sans prendre le temps de mettre son antivol sur sa moto adorée. Il n'ose pas poser la question, mais il regarde longuement en arrière le rouge vif du carénage, jusqu'à ce que les passants et la nuit ne la fassent disparaître.
La respiration de Jacques continue de s'alourdir tandis que la foule se densifie. Il y a encore plus de monde que quand il est à l'école et que tout le monde doit se ranger pour aller en classe. Sauf que là, il y a aussi plein d'adolescents et qu'à cause d'eux, il ne voit même pas le bas des immeubles et encore moins le chemin qu'ils empruntent.
Ils sont tous si calmes… Mais aucun ne donne l'impression qu'il devrait l'être. Certains sont blêmes, d'autres se tiennent entre eux. Des grands essaient de jouer des coudes pour aller plus vite, comme sa sœur, et des plus petits pleurent silencieusement en se mettant l'avant-bras entier sur le visage, leur avancée à l'aveugle décidée par les mouvements de la foule.
À l'approche de la plage, un léger brouhaha de disputes lointaines se laisse deviner.
« Y aura jamais assez de catas, y aura jamaiiiis assez de catas… », gémit Melissa dont la progression est de plus en plus ralentie, à sa grande frustration.
Soudain, elle plante sa main dans sa poche. Jacques retient son souffle, pense un instant qu'elle va sortir son cutter et agresser quelqu'un pour se tailler un chemin, mais c'est son portable qu'elle sort. L'appareil est plaqué si fort contre son oreille que la douleur lui donne une raison de plus d'être énervée dès le départ de sa conversation.
« QUOI ? »
« …Ouais ! Je t'entends, ouais ! »
« Tu parles trop vite ! »
Jacques lève le nez, la bouche entrouverte, et l'espoir empoisonne son cœur. Il croasse :
« C'est Maman ? »
Mel lui fait signe de se taire et continue de beugler, quitte à se prendre des mauvais regards de leurs voisins :
« Non, on est pas à la maison, on est sortis. »
« On est sortis, c'est tout. »
Son ton est raide, fermé. Jacques serre davantage la main de sa sœur, la secoue un peu. Lui aussi aimerait parler à leur mère.
« Pourquoi ça t'intéresse, ce qui se passe ? Ça fait QUATRE jours que t'es pas là, t'as dit que ça arriverait plus. »
Mel grimace, pousse des gamins du coude. Il y a des protestations, mais avec ses grosses bottines, elle leur écrase le pied. Jacques est tiré avec elle, compressé.
« C'est trop tard, Maman. On est partis, là. »
Un instant, elle se mord la lèvre. Le suivant, elle explose.
« PARCE QUE C'EST COMME ÇA, MERDE, MAMAN ! C'EST COMME ÇA ET C'EST TOUT ! »
Sa voix se casse. Elle continue de pousser des gens, mais c'est plus mou, comme si son esprit voulait s'arrêter mais que son corps continuait seul.
« Et si j'ai pas envie de te le dire, où on va, hein ? Pourquoi c'est q-que quand… Snf… P-Pourquoi c'est que quand c'est t-trop tard que ça t'intéresse ? »
Jacques n'a jamais vu Mel ainsi. Il entend, très faiblement, le timbre familier de sa mère dans le téléphone de sa sœur, si tiraillée de panique et de confusion qu'il aimerait hurler qu'il est là, lui aussi, qu'il va bien et qu'il veut retourner à la maison, mais il n'en a ni le courage, ni l'esprit.
Et face aux émotions de sa mère, Mel cède aux siennes. Elle ferme les yeux très fort et elle balance son bras, manquant de gifler une voisine :
« ON S'EN VA, C'EST TOUT ! »
« Aah ! », réagit Jacques en apercevant la silhouette noire de l'appareil filer au-dessus du rassemblement.
Il ne réfléchit pas. D'instinct, il lâche la main de Mel et joue des coudes à son tour pour foncer vers sa mère à l'autre bout du fil.
« MAMAN ! »
Son nom est crié, mais c'est déjà distant à son esprit embué par le trop-plein de stress. Il s'élance.
Elle l'a lancé fort, alors il doit s'éloigner beaucoup s'il veut espérer le retrouver. Il est presque sûr qu'elle l'a lancé là-bas, derrière les poubelles, en contrebas de la route surélevée. Le trajet est compliqué, il doit beaucoup s'excuser, braver le mouvement, et le cauchemar ressemble alors à une mer de gens. Il se cogne la tête contre des poignets, trébuche sur des chevilles, lutte contre des ventres pour aller pratiquement à contre-sens jusqu'à enfin atteindre un point où il y a moins de monde.
Il scanne le sol, plisse les yeux vers le sol à s'en faire mal. Le temps passe très vite et trop lentement. Comme la marée montante, le flux de Joueurs continue d'augmenter, et il est contraint de suivre le rythme. Il essaie de regarder dans les mains des adolescents, pensant que l'un d'eux a pu récupérer le téléphone, mais il ne voit rien. Il fait nuit, après tout. Et puis, la lumière des lampadaires est mauvaise. Et puis, les gens font des ombres en passant devant les lumières… Et puis, il y a les phares des voitures bloquées, avec les adultes dedans qui ne font rien pour l'aider !
Et puis, il y a son cœur qui gonfle, son souffle qui s'accélère. Et puis, il y a l'odeur des embruns qui lui prend le nez tandis qu'il s'avance sans le vouloir vers la mer. Et puis, il y a le bitume, qui laisse place au pavé parsemé de sable fin, qui le laisse comprendre qu'il est beaucoup trop loin pour retrouver le portable à présent.
Et puis, il a perdu sa sœur.
« MELISSA ! », se surprend-t-il à crier à pleins poumons, à s'en faire mal, prenant enfin conscience que ses joues sont trempés de sanglots nerveux.
« MELISSAAAAAAAAAAA ! », braille-t-il, mais le son ne fait que s'ajouter au chahut grandissant qui l'avale.
Parce qu'il s'approche de la plage, et que d'instinct, tous le savent : il faut être deux par bateau, autrement il n'y aura pas assez d'embarcations pour tout le monde. Alors, à l'approche du roulement des vagues, les grands groupes se disputent. Les fratries de trois se déchirent, les enfants uniques bataillent, et plus loin encore, on entend de furieuses mêlées pour embarquer sur les premiers catamarans disponibles. Mais comment peut-il y en avoir encore ?
Même s'ils sont parmi les premiers, ils devraient déjà être tous partis, à l'heure qu'il est.
Ce n'est qu'une pensée fugace, chez Jacques. Quand la nécessité d'être deux lui vient, il essaie d'aller à contre-courant, de retrouver Mel et de lui tenir la main très fort, cette fois-ci, et de faire équipe jusqu'à la fin.
Mais c'est trop tard. La foule est un mur, un flot, et il est emporté sans pouvoir rien y faire d'autre que gémir.
Soudain, une main l'agrippe. Un grand brun empestant la sueur le secoue presque avec de gros yeux fous :
« Hé, petit ! Petit ! T'es tout seul ? Fais équipe avec moi ! J'te porte et on va chercher un- »
Jacques le mord jusqu'au sang avec la vivacité d'un piège à loups. L'adolescent hurle, le cogne et le repousse dans la foule. Il disparaît.
Le visage de Jacques est rouge d'effort, luisant de larmes, et une teinte bleue vient s'ajouter sur son front, juste à côté de cette vieille cicatrice qui lézarde sa peau juste au-dessus de son œil droit. Il avance mécaniquement, comme une bête menée par un berger invisible, hagard, trop surchargé d'émotions fortes et vives pour songer, rêver de quoi que ce soit.
« Aide-moi. »
C'est une petite voix qui l'appelle dans cette mer de visages sans identités, de corps sans forme, de camarades sans esprit. Elle éveille chez lui une brève étincelle qui s'éteint tout de suite. Peut-être se laissera-t-il simplement mourir sur le sable, une fois que tous les bateaux auront été pris.
« Hé. Aide-moi. »
C'est insistant, plus marqué, sans être agressif. Il se sent doucement tiré sur le côté, à l'abri de la marée par un grand pylône électrique en métal. Dans ce coin de calme, une boucle en plastique, ouverte, lui est présentée juste sous les yeux. Il ne voit plus que ça.
« Aide-moi à le mettre. »
C'est un problème simple. Lentement, ses mains s'animent et le peu d'intelligence qu'il est capable de rassembler se dédie à cette tâche. Il pose ses doigts dessus, force un peu, et dans un clac, la ceinture se ferme.
« À ton tour. »
Il se retrouve, sans vraiment comprendre, à lever les bras, et quelque chose de rigide, d'un peu lourd, est enfilé. Ça lui enveloppe tout le torse et l'encombre un peu, la familiarité du poids et le froid humide qu'il ressent sur sa peau le réveille juste ce qu'il faut pour identifier ce qui vient de lui être mis.
Un gilet de sauvetage.
« Viens avec moi. »
Il suit sans discuter. L'inconnue la tient par le poignet. Elle fait sa taille, doit avoir son âge. Ses cheveux courts, châtains, ne sont pas brossés et forment une vilaine tignasse à l'arrière de son crâne tandis qu'elle le tire doucement en avant.
Calmement, ils longent la plage sans y entrer, jusqu'à ce que la foule se dissipe, rien qu'un peu. Sitôt qu'ils peuvent respirer un brin, le duo s'engage sur le sable et avance.
Puis, brutalement, ils s'arrêtent. Autour d'eux, des catamarans, gigantesques selon sa perspective, sont mis en place par des équipes de tout âge. Les voiles sont bordées avec moult grincements, les cordages arrangés comme ils le peuvent. Certains enfilent prestement des combinaisons trouvées on ne sait où.
Arrêtée sans rien faire devant leur petit carré de sable, la petite voix parle à nouveau :
« On mettra nos combis plus tard. On doit partir rapidement. »
« Uh-uh », répond Jacques en écho, médusé.
Une petite bosse de sable se forme à trois pas de leur duo nouvellement formé qu'il ne songe pas à questionner.
« Tu sais faire du catamaran ? », questionne sa coéquipière.
Jacques déglutit, et sans la regarder, il acquiesce et articule, bas :
« J'en ai fait avec ma sœur pendant… Mes… Vacances d'été… »
« Super », juge-t-elle.
Elle pointe la butte de sable naissante, et au moment où elle se laisse percer par la pointe d'un mât, elle crie à tous ceux qui les entourent, petits et grands :
« Celui-là est à nous ! »
Et lentement, comme une tortue naît de la plage pour s'élancer vers la mer avant que les oiseaux ne les dévore, un catamaran sort du sable. Sur son trampoline, posé en offrande, sont nichés cordages, chaussures et combinaisons à leur taille.
Rien d'autre.
Pour patienter, le temps que le bateau sorte complètement, elle fait la conversation :
« Je m'appelle Silvia. Et toi ? »
Si vous voyez ces lignes, sonnez l'alerte. Je crois que Mem est compromis. Ça fait un quart d'heure que je demande à accoster mais le poste de sécurité n'a pas l'air de recevoir mes appels radio, ni de me voir. Je vais devoir faire autrement. - Dr Guézénec
Et, s'il vous plaît, envoyez du monde à Brest, empêchez-les de partir. - Dr Guézénec
[ENREGISTREMENT AUTOMATISÉ - PASSERELLE PORTE-AVIONS CDG]
[12/04/2026 08:15:58]
M. LEGRAND-LAROCHE — Monsieur.
T. PUGA — Ah. Bonjour, Marie.
[Silence : 6 secondes]
T. PUGA — Vous… Vous avez assez dormi ?
[Silence : 4 secondes]
M. LEGRAND-LAROCHE — Oui.
T. PUGA — Mh. Il vous en faut du temps, pour dire oui.
M. LEGRAND-LAROCHE — J'ai entendu qu'il y a eu une réunion de sécurité à 3h.
T. PUGA — C'est exact. J'ai pris la décision de nous faire repartir en urgence à Toulon. On suit notre flotte. Vu leur vitesse, on ne les rattrapera pas, mais au moins, nous ne sommes pas encore trop loin d'eux.
M. LEGRAND-LAROCHE — Vous avez des informations sur ce qu'il se passe ?
[Silence : 5 secondes]
M. LEGRAND-LAROCHE — Il vous en faut du temps, à vous aussi.
T. PUGA — C'est compliqué. Le silence radio est toujours total de tous les côtés, mais après m'être branché sur des chaînes d'info de chez nous par satellite, la situation est claire : on est en pleine SP.
M. LEGRAND-LAROCHE — Une… SP.
T. PUGA — Oui.
[Silence : 6 secondes]
M. LEGRAND-LAROCHE — Excusez-moi, mais… SP. Situation… Particulière ? C'est ça ?
T. PUGA — Moins fort. Mais oui.
M. LEGRAND-LAROCHE — Alors ça. La dernière doit remonter à… Quatre ans, peut-être ? De mémoire, on avait dû changer de trajectoire en urgence suite à des ordres troubles de Paris, rien de plus.
M. LEGRAND-LAROCHE — Ça a l'air plus grave, ce qu'on a là.
T. PUGA — Ça l'est. Contrairement à la dernière fois, la SP, c'est nous.
M. LEGRAND-LAROCHE — Et donc, que se passe-t-il ? Vous avez plus d'informations, cette fois-ci, ou pas ?
T. PUGA — C'est…
M. LEGRAND-LAROCHE — Ça a un rapport avec les réacteurs ? L'officier qui vous a appelé hier…
T. PUGA — Laroche, pas trop vite.
M. LEGRAND-LAROCHE — Que…
T. PUGA — Pas en pleine passerelle, d'accord ? Oui, ça a un rapport avec les réacteurs. C'est là que j'ai obtenu des informations aussi. Pour l'instant, ma priorité, c'est de nous amener à Toulon, plein gaz.
T. PUGA — Les SPs, c'est un pur cauchemar côté administration. À la première difficulté rencontrée, je convoquerai les officiers pertinents pour briefer un maximum de monde, mais les règles m'obligent à ne faire ça qu'en cas de stricte nécessité.
T. PUGA — C'est de la merde, mais c'est comme ça.
[Silence : 5 secondes]
M. LEGRAND-LAROCHE — Très bien, Commandant.
T. PUGA — Merci. Vous êtes solide, Laroche. Très solide. Je sais que je peux vous faire confiance.
T. PUGA — Croyez-moi : au premier pet de travers sur notre manœuvre, j'informe tout le monde. Mais pour l'instant, tout ce que vous avez besoin de savoir, c'est qu'il faut retourner à Toulon rapidement, tranquillement, et en sécurité.
M. LEGRAND-LAROCHE — Très bien.
T. PUGA — Vous avez un quart à 16h, donc allez vous briefer sur les plans de vol rapidement. On a les Hawkeyes en roulement de surveillance jusqu'à nouvel ordre et je viens d'envoyer un Rafale chez les italiens. Il va se poser sur la première piste libre et secouer un de leurs officiels.
M. LEGRAND-LAROCHE — Il leur faudrait bien ça.
Image d'archive. Au cas où il a vraiment disparu.
Objet no : SCP-802-FR
Niveau de Menace : Noir ●
Classe : Keter
Procédures de Confinement Spéciales : Je l'ignore.
Description : SCP-802-FR désigne un phénomène à effet compulsif, ou peut-être mémétique, ayant affecté la quasi-totalité de la population mondiale. Je ne suis pas spécialiste sur ces domaines, donc je n'ai malheureusement pas plus de précision que cela.
Je vais essayer d'être claire malgré mes sources limitées d'informations :
- Les mineurs de 6 à 18 ans se dirigent vers la mer la plus proche et embarquent sur des catamarans se manifestant spontanément sur les plages ou directement dans l'eau. Leur destination est inconnue.
- Ces mineurs peuvent être observés via des dispositifs d'enregistrement oniriques à distance, même s'ils ne sont pas actuellement en train de dormir. Je n'ai pas assez de données pour avoir une théorie à ce sujet. Mon fils est peut-être un cas particulier.
- Les majeurs de 18 ans et plus ignorent le phénomène n'y font pas attention. C'est compliqué à décrire et je n'aurai sûrement pas les mots pour, mais grossièrement, ils ignorent consciemment. Ils savent que tout ça est en train de se passer, mais ils n'y font rien, comme si c'était une catastrophe naturelle terrible mais inévitable. De ce que je vois à la télévision, ils les laissent passer, arrêtent leurs véhicules sur leur passage, les regardent embarquer, mais excepté réagir émotionnellement, ils n'ont aucune initiative pour les intercepter.
- Le porte-avions français Charles de Gaulle a été déclaré perdu par Emmanuel Macron ce matin dès 7h30. C'est le premier sujet qui passe aux infos, la transhumance des enfants n'est que le second sujet, voire le troisième après celui sur les conséquences géopolitiques d'une telle perte. Au vu de mes données, je ne pense pas que ce soit une coïncidence, le porte-avions doit être affecté par un phénomène similaire… Mais en vérité, je n'en sais rien. Il a peut-être réellement disparu, les chaînes ne s'intéressent pas du tout aux circonstances et le déclarent juste « perdu », ce qui veut tout et rien dire. Je pense que d'ordinaire, ils auraient annoncé ça moins rapidement, le temps de contrôler l'info, mais si on part du principe que ça fait partie de SCP-802-FR, ils doivent avoir du mal à en cerner la gravité.
Pour une raison que je ne m'explique pas, je ne suis pas affectée par le phénomène. En conséquence, on m'ignore de la même manière. Ça doit être ce que ressentent les sans-abris quand on les ignore : on se met sur le chemin, on essaie d'attirer l'attention, mais ils essaient de nous contourner en déviant le regard. J'ai essayé la violence, et je ne le recommande pas : comme dit, ils savent qu'on est là, ils ne nous considèrent que quand on devient un problème, et même là, c'est comme s'ils chassaient un chien agressif. Ils insultent, ils répliquent, mais ils ne me parlent pas, et sitôt que je ne suis plus sur leur passage, ils s'en vont.
Si vous lisez ces lignes et que vous êtes dans la même situation, contactez-moi au 06 ██ ██ ██ ██, s'il vous plait. Je m'appelle Olwenn Guézénec, je suis Docteure en Onirologie sur la Zone-Mem depuis deux ans et j'opère SCP-745-FR, un appareil me servant à observer les rêves d'un individu donné à condition d'être en pleine mer et… Et il y a pas mal de conditions, en vérité. Ce n'est pas un très bon appareil. Dans notre milieu, on appelle ça une « conche ».
C'est en étudiant les rêves de mon fils vers minuit, la nuit dernière, que j'ai pu observer ce que je suppose être l'entité responsable de SCP-802-FR. Je transmets les enregistrements avec cette première ébauche de rapport. La « Question » qui y est évoquée m'inquiète.
Et il est possible que ce soit en assistant à ce rêve que je me suis retrouvée immunisée.
Je suis actuellement sur mon ordinateur personnel, dans les locaux du Département d'Onirologie. La Zone-Mem est localisée sur une île proche des côtes bretonnes, alors j'ai envisagé de prendre mon bateau de service pour retourner sur le continent, mais au vu des données maritimes que je reçois, les ports sont saturés. Il me serait impossible d'accoster facilement, je risque d'entrer en collision avec des enfants et…
Je ne vois pas ce que je pourrais faire, une fois là-bas. Je suis plus utile ici.
Mais il faut que quelqu'un me réponde.
[ENREGISTREMENT AUTOMATISÉ - PASSERELLE PORTE-AVIONS CDG]
[12/04/2026 09:15:08]
L. CHAUBARD — Je regrette, monsieur, il ne répond plus.
T. PUGA — Donc, là, vous me dites qu'on a perdu un Rafale et son pilote ?
L. CHAUBARD — Il est toujours en vol vers la base italienne, le canal est ouvert, mais il ne répond pas.
T. PUGA — Donc on l'a perdu.
L. CHAUBARD — Oui, enfin… Non. Non, il est… Il n'a pas été abattu, il est en vol, il…
T. PUGA — Chaubard, il ne répond pas. Donc, on l'a perdu. On ne peut plus compter sur lui, ni sur son appareil. Donc ?
L. CHAUBARD — Il est perdu.
T. PUGA — Donc il est perdu.
L. CHAUBARD — Désolée, Commandant.
T. PUGA — Urg. C'est pas grave. Pardon, je m'emporte contre vous et… Ce n'est pas bien.
[Silence : 5 secondes]
T. PUGA — Bon, nouvelles consignes : vous doublez la fréquence de contact avec tous les appareils en vol, y compris les Hawkeyes. Surtout les Hawkeyes, en fait. Dès que quelqu'un vous ignore, vous le signalez. Et essayez de recontacter périodiquement le pilote qui nous a lâché, on ne sait jamais.
L. CHAUBARD — Oui, Commandant.
Jacques fronce le nez, agressé par le soleil sortant d'un nuage.
Il se masse les paupières comme s'il venait de se réveiller, mais en réalité, ce rayon de jour ne fait que le sortir d'une torpeur de zombie bien trop loin du sommeil pour son confort. Il ne sent pas fatigué, pourtant, mais son esprit émerge tout juste d'un brouillard mental tenace.
Encore maintenant, rien ne lui paraît réel. Logique, après tout : tout ceci n'est qu'un rêve. Un rêve particulièrement désagréable, mais pas un cauchemar, car personne ne s'aventure dans un cauchemar en équipe, et Jacques n'est pas seul : de l'autre côté du trampoline, Silvia tient fermement la barre pendant que lui tient mollement la corde reliée à la voile.
Ce n'est pas lui qui pilote et qui veille à ce qu'ils ne se prennent pas les autres catamarans rôdant proches, alors Jacques peut se permettre de la regarder, un tout petit peu.
Elle a sa taille, son âge, mais elle paraît plus mûre, ou plutôt, plus abîmée. Sa coupe courte, désordonnée, en casque, a une franche tranchée au millimètre. Elle a le nez aplati, comme s'il avait déjà été cassé, et son teint légèrement halé est constellé d'acné précoce. Sa moue est fermée, sa bouche close avec force, ses dents mordant distraitement sa lèvre inférieure pendant que ses yeux dévisagent la mer, ses paupières assombries d'une fatigue datant de bien avant la nuit qu'ils viennent de passer.
Il détourne le regard. Ce n'est qu'une fille, et malgré ses airs belliqueux de garçon, elle reste une fille. Il ne faut jamais regarder une fille trop longtemps. Un garçon non plus, d'ailleurs. Bref. Il regarde la mer, plutôt.
Et il sent la Présence. Loin derrière l'horizon et cette forêt de mâts colorés parsemant l'eau autour d'eux, elle est là, il la voit. Ou plutôt, il sait.
Ils ne vont pas dans la bonne direction.
« C'est pas par là, S-Silvia », lui dit-il tout de suite, le nom qu'elle a lui donné plusieurs heures plus tôt roulant difficilement sous sa langue par pure timidité puérile.
Elle le zieute à peine assez pour qu'il le remarque, avant de déclarer, monocorde :
« On peut pas y aller en ligne droite. Il va falloir contourner des pays. »
Jacques entrouvre la bouche et réfléchit. Elle l'aide :
« L'Espagne, je crois. P'têt d'autres. »
Il hoche la tête. Cela fait sens, selon son instinct. Selon ses tripes aussi, d'ailleurs, mais elles ne vont pas très bien, alors c'est dur à déterminer. Il n'a jamais été très sujet au mal de mer, mais après autant de temps sur l'eau, même son expérience d'école de voile ne peut pas le sauver. Il essaie de cacher son teint pâlot, toutefois, par fierté.
Il tire sur la corde, s'occupe les mains en leur donnant davantage de prise au vent. Quand la bôme bouge, il la fixe avec attention, comme si elle pouvait s'élancer vers son visage d'un seul coup. Elle l'a fait, une fois, il y a longtemps. Il en est tombé à l'eau, ça lui a ouvert le front, et sa sœur a mis si longtemps à faire demi-tour pour le récupérer qu'il s'est cru aux portes de la mort. Il n'a pas envie de retenter l'expérience, encore moins maintenant.
Car là, il n'est pas sûr que Silvia ferait demi-tour, au vu de son air.
« Pourquoi est-ce qu'on fait ça ? », essaie-t-il, supposant Silvia moins farouche sur le sujet que Melissa.
« Mh ? »
Elle ne le regarde pas. Il marque un peu les syllabes et clarifie de façon à ce que sa question (sans majuscule) ne puisse pas être ignorée. Pour affirmer son caractère auprès de cette fille.
« Pourquoi on essaie de l'attaquer ? Le… Le Charles de Gaulle. »
Il la dévisage à son tour, elle qui dévisage la mer, mais quand elle se tourne vers lui, son visage se tourne ailleurs. Il attend sagement qu'elle songe et qu'elle dise :
« Je sais pas. C'est comme ça. »
C'est exactement la même réponse que Mel, mais étrangement, elle le rassure. C'est sans doute la réponse qu'il aurait donné si un plus petit que lui posait la même question. Il aurait bien envie de pleurer rien que pour ça, rien que pour cette proximité inattendue avec quelqu'un qui lui ressemble plutôt que quelqu'un qui se referme brutalement à son contact. Peut-être qu'il n'a pas besoin de s'affirmer autant que ça face à cette fille, alors.
« D'accord », accepte-t-il pour cette fois, n'osant pas aborder son cauchemar avec Celui qui Joue.
J'ai trop peur d'interrompre l'enregistrement, à présent. Si son Identifiant Onirique change, je ne le retrouverai plus… Si j'avais su, j'aurais appris à Mel qu'elle en a un pour qu'elle me le donne aussi. Si seulement j'avais su… - Dr Guézénec
Addendum 12/04/2026 [12:06] : Je ne sais pas quoi faire. À la télé, ils parlent d'embouteillages monstres. Les gosses ont l'air de préférer les voies rapides pour aller vers les côtes au plus vite. Le commerce international est à l'arrêt car aucun paquebot ne veut risquer de balayer des catamarans en sortie de port.
Personne ne panique. Je dirais que c'est l'inverse. Tout le monde à l'écran est apathique, triste. Ils passent leur temps à interviewer des mères qui pleurent quand ils ne sont pas en train de bavasser sur ce putain de porte-avions perdu.
J'actionne toutes les procédures et toutes les alertes que je peux de mon côté mais je ne fais que crier dans le vide. Personne ne me lit, personne ne m'écoute, et je ne vois aucun signal similaire en retour. J'ai beau écouter sur toutes les stations radio possibles avec les antennes du Département d'Oniro, je ne reçois rien.
Je ne suis pas faite pour ça.
Dieu, protégez mes enfants.
Son crâne pulse. Après une journée entière sous le soleil, son cerveau est encore en train de bouillir. Sa peau rougie le pique. À force de refléter la lumière, les vagues le contraignent à plisser les yeux très fort. Il a renoncé à tenir la corde en permanence, préférant utiliser le taquet pour la bloquer. Il sentira bien si le vent se lève sur son dos écrevisse.
Il pensait qu'ils seraient arrivés depuis longtemps, mais après plus de douze heures en mer, à cuire et à naviguer sans interruption, il se dit que son cauchemar ne fait peut-être que commencer.
Sa combinaison le colle. Il nage dans sa sueur. Heureusement, sa gorge n'est pas sèche.
Sa gorge n'est pas sèche…
…
Il se penche vers l'eau, rien qu'un peu, et imagine un grand pichet d'eau fraîche déposé devant lui par sa sœur après une après-midi à dribbler dans le jardin et il ne ressent aucune pulsion particulière de lever le bras pour faire le plus gros cul sec de glaçons de la Terre.
Il se redresse et regarde Silvia qui n'a pas bougé depuis ce matin. Du coin de l’œil, il l'imaginait solide comme un roc, mais finalement, il voit bien qu'elle s'est affaissée, sa posture fondue au soleil. Autour d'eux, les quelques catamarans qu'ils côtoient sont éloignés de plusieurs centaines de mètres, tout juste des tâches colorées çà et là, alors Silvia a moins besoin d'être attentive et ses mirettes irritées sont presque closes.
Elle n'a pas l'air d'aller bien, alors Jacques s'inquiète. Subtilement d'abord.
« On… Tu… Tu as soif ? »
C'est une question bête, car il n'a pas de gourde. Si elle lui dit oui, il aura l'air bête.
« Non. »
Ouf.
« On devrait avoir… On devrait avoir soif, je crois ? Ça fait… On a été ici toute la journée », continue-t-il, ses doutes se déroulant sans qu'il ne les filtre pour sa camarade.
Silvia se redresse un peu pour mieux répondre.
« Je sais pas. J'ai pas soif, moi. »
Elle a le ton fermé, désagréable, mais l'avantage d'avoir une sœur un peu rude, c'est que Jacques sait faire la différence. Au début, il craignait qu'elle était en train de lui faire la tête, qu'elle le détestait déjà, mais en la voyant se redresser, s'animer à ses paroles, il s'encourage à continuer pour lui éveiller l'esprit, comme si c'est ce dialogue rare qui était leur eau.
« Je crois que j'ai des coups de soleil. »
« Mh », croasse-t-elle avant de se taire, mais le silence ne dure pas. L'échange futile se déroule, de moins en moins péniblement. « Moi aussi. J'ai mal. »
Ils ne se disent rien d'intéressant, c'est très nul, ça leur rappelle leurs souffrances, mais Jacques aurait presque envie de sourire malgré tout. Il ne le fait pas car il ne sait pas si Silvia sait faire.
« Tu veux que je prenne la barre ? »
Silvia, alors, le regarde. Le voulait-elle depuis le début de leur discussion ? Ou même avant ça ? Elle est très rapide à répondre.
« Ouais. Ouais, je veux bien. »
Ils échangent en rampant sur le trampoline et sur toute la manœuvre, ils gémissent de douleur, leurs coudes sensibles se frottant à la toile. Les bruits se font écho, se croisent. C'est un peu amusant, avec beaucoup, beaucoup, beaucoup de recul.
Une unique larme roule sur la joue crasseuse de sueur et de sel de Jacques tandis que sa paume essaie de se saisir prudemment de la barre chauffée au soleil. Silvia lui tourne le dos pour plonger son avant-bras dans la mer, alors il sourit.
Ils continuent d'avancer.
Prends soin de toi. S'il te plaît, prends soin de toi. - Dr Guézénec
Le soleil est tout juste couché, et pourtant, Jacques a toujours l'impression d'être en train de cuire. Sa peau irradie de chaleur et il doit lutter contre l'envie folle de simplement sauter à la mer : au vu de la façon qu'a Silvia de se gratter les bras après les avoir trempés, sans même envisager le problème épineux de devoir remonter à bord d'un bateau en pleine course, il comprend bien qu'il ne s'agit pas de l'idée du siècle.
Même de là, il voit les marques rouges que ses ongles taillent sur la peau fine de ses poignets.
« Te gratte pas trop fort », a-t-il essayé, mais elle l'a ignoré.
La nuit tombe doucement et la douleur qu'il ressent sur toute surface de peau ayant touché de près ou de loin les rayons du jour lui font se demander s'il va réussir à dormir ce soir. Mais devraient-ils dormir, en vérité ? De temps à autre, ils croisent d'autres catamarans plus lents ou plus rapides qu'eux, et les distances ne sont pas toujours confortables. Plus d'une fois, Jacques a craint la collision.
S'ils dorment, jamais ils ne pourront éviter les autres chauffards. Alors, quelque part, il devrait remercier la torture qu'il subit actuellement, mais c'est plus facile à penser comme ça, pour s'occuper l'esprit, qu'à sincèrement ressentir. Là, il aimerait être noyé dans l'Antarctique si ça lui permettait de se sentir un peu mieux.
« T'as besoin de lumière, non ? », finit par articuler Silvia, rauque.
Elle dodeline involontairement de la tête, étourdie par les chaleurs de la journée, et sans attendre sa réponse, elle fouille dans la poche du trampoline pour en sortir une dynamo.
Elle l'active, et Jacques s'étonne de l'énergie qui lui reste : elle tourne la manivelle comme une furie, le bruit insupportable luttant contre celui de la mer, constante et mugissante. Une langue de lumière éclaire à peine les deux premières vagues devant eux, que les coques brisent en une traînée de perles qui éclaboussent leurs jambes dans une agression fraîche à la fois bienvenue et terrible : plus tard, tous deux vont avoir une terrible envie de se gratter.
Jamais cette lumière ne suffira, mais Jacques la laisse s'amuser. Il se dit qu'elle se fatiguera vite, de toute façon.
Heureusement, lui, il a beau avoir mal partout, il est encore loin d'être fatigué.
Du temps passe.
Devrait-il être fatigué ?
Du temps passe encore.
Il n'a pas faim non plus.
Et le temps, toujours, s'écoule. Le bruit de la dynamo est vraiment pénible.
« J'ai pas bu une seule goutte de la journée », déclare d'un coup Jacques.
Silvia l'entend, mais elle continue de tourner la dynamo. Il rajoute :
« J'ai rien mangé non plus. »
Sa coéquipière ralentit son mouvement, pose la lampe-torche contre le trampoline, et lutte pour se tourner vers lui, le contact râpeux du tissu sous ses fesses faisant hurler ses nerfs jusqu'à lui coller une grimace froncée.
« J'ai mal aux bras, j'ai mal partout… », continue-t-il, « Mais je suis pas fatigué. J'ai pas soif. J'ai pas faim. »
Est-ce que faire autant de sport d'un coup coupe la soif en plus de l'appétit ? Pourtant, à la télé, les gens qui faisaient du marathon buvaient beaucoup, et les courses duraient bien moins longtemps qu'une journée entière. Ils devaient sans doute avoir envie de dormir à la fin aussi.
« Pourquoi ? », demande le garçon.
La question, sans majuscule, ne déride pas Silvia, qui reprend la dynamo contre elle, vraisemblablement dans l'intention de continuer son manège.
« Tu fais que poser des questions où j'ai pas la réponse. »
Jacques ne la laisse pas revenir à son silence pratique, pas après une journée entière à sentir son cerveau bouillir, pas quand le soleil est en train de mourir dans l'eau loin derrière l'horizon et qu'ils se retrouvent dans cette situation qui n'a plus aucun sens, à chasser une Présence qui les force à contourner des pays dont ils ne connaissent même pas tous les noms.
Sa gorge, qui devrait être sèche à l'heure qu'il est, croasse :
« On est là à cause d'une Question, tu sais ? »
Silvia se fige, mais ça ne dure qu'un instant. Elle se décide finalement et la mécanique horripilante de la dynamo vrombit à nouveau. Jacques continue. D'ordinaire, il craindrait d'être pris pour un fou, mais son supplice solaire le distrait de toute considération sociale.
« J'ai rêvé de quelque chose, l'autre nuit. Ça disait que… Ça pariait sur un combat. Entre nous, nous tous, plein, plein de catamarans et un porte-avions. »
« Le Charles de Gaulle », précise Silvia sans lever les yeux.
Elle en a rêvé aussi. Un soupir de soulagement s'échappe de Jacques, qui s'affaisse un peu contre la barre.
« Je sais pas ce que c'est, mais ça veut la Réponse. C'est pour ça qu'on en est là. »
« Tu penses que tous les enfants du monde ont eu le même rêve ? », demande Silvia, sa voix plus petite que d'habitude, plus discrète.
Jacques ne réfléchit pas longtemps. Quelque part, il est un peu content que ce soit elle qui demande, pour une fois. Ça le fait se sentir pas trop bête, pas trop perdu, même s'il doit improviser ses réponses.
« Oui. »
Elle tourne la dynamo un peu moins vite, à présent.
« Pourquoi ils n'ont pas fait faire ça à des adultes ? »
Jacques entend son début de colère, même s'il a à peine entendu la question. Il réfléchit à nouveau, mais elle l'interrompt :
« Désolée. Tu peux pas savoir, forcément. »
Il secoue la tête et répond malgré tout :
« Parce que c'est plus amusant comme ça. »
Sa coéquipière lève la tête, plus rapidement qu'elle ne l'a jamais levée. Après tout juste une journée, sa mine fait déjà peine à voir.
« Hein ? »
Il toussote, puis développe :
« C'est un pari. Ils jouent. C'est… C'est méchant, mais ça doit être amusant, pour eux, de mettre beaucoup de gens très faibles contre quelque chose de très fort. »
« N'importe quoi », rétorque Silvia, âpre. « C'est pas drôle. »
Jacques se tait. Évidemment qu'il ne trouve pas ça drôle non plus, mais il ne voit pas comment expliquer cette nuance. Ses mots ont cuit dans sa tête. Quand il essaie de les retrouver, il n'empoigne que des morceaux de charbon humides.
La lumière de la dynamo s'éteint en même temps que la voix de Silvia.
« C'est pas juste. »
Et alors qu'elle venait de naître, sa colère s'éteint aussi.
Je vois des voiles, au loin. Il y en a tellement.
J'ai songé à aller les voir, à les intercepter, ne serait-ce que pour obtenir plus d'informations, mais leur nuée est si désorganisée que je risquerais de les faucher avec mon bateau.
J'ai relu l'enregistrement de Jacques. Ce premier rêve, vers minuit, et… Et je serais inquiète, aussi, qu'ils me prennent pour cible si je m'approchais.
Si ce rêve est littéral et prémonitoire, je sais qui essayer de contacter. - Dr Guézénec
Addendum 13/04/2026 [12:30] : Flash spécial. Les écoles sont vides. Les plus petits sont enfermés à la maison par leurs parents, pour éviter qu'ils ne partent eux aussi.
Dix minutes de reportage sur une école vide. Ils n'ont même pas montré les gosses eux-mêmes, alors qu'il y en a des millions qui sont encore en train d'embarquer. Personne ne parvient à circuler sur les villes côtières.
Pourquoi ils ne filment pas leurs visages ?
[ENREGISTREMENT AUTOMATISÉ - PASSERELLE PORTE-AVIONS CDG]
[13/04/2026 16:57:01]
M. LEGRAND-LAROCHE — On maintient la trajectoire, on les ignore. Même s'ils se rapprochent, on reste sur le cap, c'est les mitrailleurs qui gèrent de leur côté.
C. VIGNES — Okay. D'accord. Je… D'accord.
M. LEGRAND-LAROCHE — Cap ? …Cap ?
[Silence : 4 secondes]
M. LEGRAND-LAROCHE — Monsieur !
T. PUGA — Pardon. Oui. Je vous écoute.
M. LEGRAND-LAROCHE — On est en SP, donc je comprends que vous ayez sonné l'alerte, mais… Il n'est pas armé, si ?
T. PUGA — À première vue, non.
M. LEGRAND-LAROCHE — Vous pensez qu'il l'est ?
T. PUGA — Je n'ai pas la réponse à toutes les questions, Laroche.
M. LEGRAND-LAROCHE — Vous aviez dit que vous en parleriez au premier couac. Ce catamaran ressemble à un couac.
T. PUGA — J'y songe, Laroche, j'y songe. C'est juste que c'est une SP… C'est une SP complexe à présenter aux équipes.
M. LEGRAND-LAROCHE — Les rumeurs courent déjà. Tout le service com et toute la passerelle d'aviation savent qu'il y en a 15 000 autres derrière. Les Hawkeyes ont du mal à estimer le nombre, donc il y en a sans doute davantage. Vous savez combien ?
[Silence : 6 secondes]
M. LEGRAND-LAROCHE — Monsieur, vous transpirez.
T. PUGA — Je vais bien.
M. LEGRAND-LAROCHE — Même s'ils sont nombreux, ils ne peuvent pas nous atteindre, vous savez. Les ponts inférieurs ont été bouclés selon vos ordres, on a accéléré la cadence, les mitrailleurs sont en place, on a trois appareils en vol… Aucun ne va pouvoir s'approcher.
M. LEGRAND-LAROCHE — Vous maîtrisez la situation.
T. PUGA — J'espère que je la maîtrise, Laroche. Mais merci.
[Silence : 10 secondes]
T. PUGA — Laroche ?
M. LEGRAND-LAROCHE — Monsieur ?
T. PUGA — Dites aux mitrailleurs de ne pas tirer, même s'ils s'approchent. Comme vous dites, ils n'ont aucun moyen de monter, alors contentons-nous d'aller vite.
M. LEGRAND-LAROCHE — Mais s'ils ont piégé leurs…
T. PUGA — Ils ne sont pas piégés, ce sont des enfants. Ce sont tous des enfants.
M. LEGRAND-LAROCHE — Je ne comprends p…
T. PUGA — Transmettez l'ordre. Je dois aller voir les réacteurs.
M. LEGRAND-LAROCHE — Je… Bien. Bien, Commandant.
[ENREGISTREMENT AUTOMATISÉ - PASSERELLE PORTE-AVIONS CDG]
[14/04/2026 01:12:25]
T. PUGA — On les a percutés ?
[Silence : 3 secondes]
T. PUGA — Laroche, putain, dites-moi, on les a percutés ?
M. LEGRAND-LAROCHE — Oui, Cap. Oui.
C. VIGNES — Ils sont passés sous la coque.
M. LEGRAND-LAROCHE — Ils ont été pulvérisés. C'est fini.
T. PUGA — Putain de merde.
[Silence : 6 secondes]
C. VIGNES — Pas mal d'émoi sur la radio. Les équipes du pont d'envol se demandent ce qu'il se passe. Il y a… Il y a de la grogne qui gonfle.
T. PUGA — Ils ne nous voient pas, en pleine nuit… Et quand ils nous voient, c'est trop tard…
C. VIGNES — Je crois que certains ont repéré que c'était des gosses.
T. PUGA — Vignes, transmettez à tout le pont d'allumer toutes les lumières disponibles. Je veux qu'un aveugle puisse nous voir depuis la côte.
C. VIGNES — Je transmets.
T. PUGA — Laroche, on maintient le cap, on maintient la vitesse. Si on s'arrête ne serait-ce qu'un peu, ils vont s'accumuler et ça sera un massacre, en plus de risquer de briser notre hélice avec leurs Hobie Cat5.
M. LEGRAND-LAROCHE — Oui.
[Silence : 8 secondes]
M. LEGRAND-LAROCHE — Vous devriez aller dormir, Pacha.
T. PUGA — Je devrais. Je ne sais pas si j'en serais capable.
T. PUGA — Les entraînements aux SPs partent toujours du principe qu'on a une connexion avec l'extérieur, qu'on a des alliés. Tomber sur un scénario où on est livrés à nous-mêmes fout toute la théorie par la fenêtre. On ne dirait pas, mais j'improvise.
M. LEGRAND-LAROCHE — Vous n'improvisez pas, monsieur. Je le vois bien. Vous avez peur, mais vous prenez les bonnes décisions, je pense. Vous les prenez rapidement.
T. PUGA — J'aimerais avoir votre sang-froid.
M. LEGRAND-LAROCHE — Vous l'avez. Je n'en donne pas l'air, mais je suis terrifiée.
T. PUGA — Vous sembliez confiante, plus tôt, pourtant.
M. LEGRAND-LAROCHE — Je ne m'inquiète pas pour nous. J'ai les estis des Hawkeyes, vous savez. 15 000, c'était pour rire. Pour dire qu'ils croyaient pas à leur vraie estimation.
M. LEGRAND-LAROCHE — Combien y a-t-il de gamins en mer, actuellement, Pacha ? 100 000 ? Un million ? Trois millions ?
M. LEGRAND-LAROCHE — Combien sont déjà morts en essayant de nous atteindre en pleine nuit, en pleine mer ? Qu'est-ce qui peut bien leur avoir ordonné de s'abandonner à une attaque aussi… Aussi absurde ? Vous le savez.
T. PUGA — Ça, je ne le sais pas, Marie. Je vous le jure.
M. LEGRAND-LAROCHE — Mais vous savez combien ils sont. Combien ils sont exactement. Sans l'aide de nos Hawkeyes.
T. PUGA — Oui.
[Silence : 8 secondes]
M. LEGRAND-LAROCHE — C'est pour ces gosses que je m'inquiète. J'ignore combien ils sont, mais… Ils sont plus en danger que nous. J'aimerais les aider plutôt que les broyer sur notre passage.
T. PUGA — Je comprends. Je comprends.
[Silence : 10 secondes]
T. PUGA — On peut essayer de communiquer avec eux.
[ENREGISTREMENT AUTOMATISÉ - PASSERELLE PORTE-AVIONS CDG]
[14/04/2026 02:09:31]
T. PUGA — Okay, Dauphin. Maintenez votre vitesse. Espana, vous avez un visuel ?
J-J ESPANA — Ils sont bien en-dessous. Ils attendent de voir ce que l'on fait.
T. PUGA — Vous pensez pouvoir descendre ?
M. LEGRAND-LAROCHE — Ça va le faire.
J-J ESPANA — Oui. Les conditions sont bonnes. Je lance la corde ?
T. PUGA — Allez-y, doucement. Je ne veux pas qu'ils pensent qu'on les agresse. Le bruit des pâles doit les stresser.
A. VILLEROT — Ils n'ont pas l'air de dévier de leur trajectoire pour nous fuir, en tout cas.
J-J ESPANA — C'est deux filles.
A. VILLEROT — Okay. On fait monter les deux à bord, ou seulement une ?
T. PUGA — Les deux. Ne laissez pas la deuxième seule.
J-J ESPANA — Vous êtes certains qu'elles veulent être secourues ? Elles lèvent le nez vers moi comme si j'allais leur lâcher une grenade.
M. LEGRAND-LAROCHE — Vignes, concentrez-vous sur le cap. Mettez votre casque si on vous distrait.
C. VIGNES — Pardon, Madame.
T. PUGA — Descendez doucement, sans gestes brusques. Elles seront peut-être méfiantes, mais ça ira. On les invite à bord et on va parler.
J-J ESPANA — Je descends la corde.
[Silence : 6 secondes]
J-J ESPANA — Ce qui serait pratique, c'est qu'elles aient l'idée de la prendre pour l'accrocher quelque part. Plus simple.
[Silence : 18 secondes]
J-J ESPANA — Corde bientôt à portée. Elles se lèvent pour l'atteindre.
T. PUGA — Très bien.
M. LEGRAND-LAROCHE — Super. Super…
J-J ESPANA — Ah ! Heu..?!
J-J ESPANA — Cap, elle monte !
T. PUGA — Hein ?
J-J ESPANA — Elle monte ! Elle grimpe à la corde ! Je ne suis pas encore descendue.
T. PUGA — Je… Euh…
M. LEGRAND-LAROCHE — Est-ce qu'elle est armée ?
T. PUGA — Est-elle armée, Espana ?
J-J ESPANA — J'en sais rien ! Elle va se tuer, si elle tombe !
A. VILLEROT — On… On va la laisser monter à bord ?
T. PUGA — Je…
J-J ESPANA — Cap, elle monte vraiment vite, je n'aime pas son regard ! Ce n'est pas une bonne idée !
T. PUGA — Espana, serait-ce envisageable que vous la laissiez monter et que vous la maîtrisiez pour que…
J-J ESPANA — La deuxième aussi ! La deuxième aussi s'accroche ! Elles grimpent !
T. PUGA — Coupez la corde.
M. LEGRAND-LAROCHE — Cap ?!
T. PUGA — Coupez la corde !
J-J ESPANA — Je… Je… D'accord.
[Silence : 12 secondes]
J-J ESPANA — Corde coupée, Cap. Je répète, corde coupée.
[Silence : 4 secondes]
J-J ESPANA — L'une… L'une d'elle a heurté la coque avant de tomber à l'eau, et…
T. PUGA — Revenez au bercail, Dauphin.
A. VILLEROT — Reçu cinq sur cinq.
J-J ESPANA — Je suis désolée…
T. PUGA — Ne vous excusez pas, Espana, c'est moi qui vous ait ordonné de faire ça.
[Silence : 4 secondes]
T. PUGA — Espana ?
J-J ESPANA — Je n'ai pas aimé son regard, Pacha. J'ai… Elle est arrivée très vite, très proche. Je n'ai pas du tout aimé son regard.
[Silence : 6 secondes]
T. PUGA — Revenez et reposez-vous, Dauphin.
J-J ESPANA — Re… Reçu.
A. VILLEROT — Reçu. On rentre.
[Silence : 34 secondes]
T. PUGA — Marie. Non, pardon… Laroche.
M. LEGRAND-LAROCHE — Oui ?
T. PUGA — On va… Changement de programme, on ne va pas à Toulon.
M. LEGRAND-LAROCHE — Je… Pourquoi ?
T. PUGA — Si on se rapproche des côtes, on va se faire prendre en tenaille sitôt que l'on va ralentir. Il faut partir en pleine mer. En plein océan, plutôt. On doit sortir de la Méditerranée, c'est trop restreint.
M. LEGRAND-LAROCHE — Trop… La Méditerranée est trop restreinte ?
T. PUGA — Oui.
M. LEGRAND-LAROCHE — Comment…
T. PUGA — Ils sont plus que trois millions. Beaucoup, beaucoup plus.
[Silence : 8 secondes]
T. PUGA — Je pars organiser une réunion générale. Il faut préparer les équipes.
T. PUGA — On va en heurter bien davantage.
Midi. Pour le reste du fuseau horaire, il s'agit d'un beau milieu de journée.
Jacques et Silvia, eux, sont en enfer.
Leur catamaran, petit morceau de plastique, de toile et de métal perdu au milieu de l'eau, cuit sous les rayons directs du soleil sur la grande plaque aqueuse, scintillante, éblouissante de l'Océan Atlantique. D'autres bateaux sont autour, à diverses distances.
Certains sont chavirés. Leur équipage essaie désespérément de faire contrepoids pour les retourner. Beaucoup n'y arriveront jamais, en particulier ceux ayant dessalé de nuit. Les plus chanceux auront de l'aide de leurs camarades d'offensive. Les autres auront Joué et auront Perdu, quelle que soit l'issue de la Question.
La Question.
Elle tourne dans le crâne de Jacques comme un poison mis au micro-ondes. Il zieute entre les manches de la combinaison qu'il a mis sur sa tête pour essayer de se protéger de l'astre maudit, et voit que Silvia, dans le même état que lui, continue de tenir bon.
De la même façon qu'il tient le cordage, elle tient la barre. De la même façon qu'il la regarde, elle plisse les yeux vers l'avant, déterminée. De la même façon qu'il tient debout, elle survit aussi.
Hier soir, elle semblait en colère. À présent, sous son épiderme rougi, son expression est vidée de toute émotion.
La Question continue de tourner. Elle devient physique, il la saisit. Il compare les mots individuels à leur bateau, à leurs corps déjà meurtris, son imagination au réel. Ce réel qui débloque trop pour qu'il parvienne à exactement distinguer le délire fiévreux de la vérité.
Ce n'est pas grave s'il se ridiculise. Ce n'est pas grave si l'autre est une fille qu'il ne connaît que depuis trois jours. Il parle, la présence persistante de salive dans sa bouche une anomalie en elle-même :
« On a pas dormi. »
Elle ne se tourne pas vers lui. Ce serait trop dur, trop douloureux. Elle conserve son énergie par instinct, alors qu'ils semblent en avoir à l'infini. Il répète.
« On a pas dormi du tout. Je suis pas fatigué. Et toi ? »
Elle ne répond pas. Ce n'est pas grave. Ce n'est plus important. Elle est seule avec lui, elle l'entend forcément. Il continue, et ce n'est pas grave si elle ne répond pas. Il doit le dire, le verbaliser. Établir, au moins pour son équilibre mental, les règles du monde.
Les règles du Jeu.
« On dort pas. On a chaud. On a super chaud. Mais on a pas soif. »
Silvia répond enfin, sa voix presque aussi grave que celle de Celui qui Joue :
« Si on pouvait avoir soif, on serait déjà tous morts. »
Jacques entrouvre la bouche. Ses neurones peinent à traverser la lave dans sa tête pour diffuser une pensée vers une autre. Lentement, les mots sortent de sa bouche :
« Le rêve nous rend plus fort, alors. Sinon, on aurait… On aurait aucune… On aurait aucune chance. Aucune. »
Il secoue la tête et grimace.
« C'est de la triche, non ? On a un avantage… Un avantage de malade si on a pas besoin de manger, ni de… Ni de boire. Ni de dormir ! À quoi ça sert de Jouer si on est forts comme ça ? »
La réponse de Silvia sonne fort dans l'air bouillonnant :
« Tu te sens fort, là, Jacques ? »
Il cligne des yeux, ne sait pas quoi répondre. Sa peau, ses muscles, ses articulations lui font trop mal.
Silvia le dévisage, prostrée dans la maigre ombre de sa combinaison utilisée comme chapeau de fortune, ses chevilles tordues pour essayer de rester dans la miette de protection face au soleil. Sa couleur a changé depuis dimanche : ses pieds sont blancs de sel, fripés aux extrémités, striée de crevasses rouges. Des sections sont écarlates, écrevisse, brûlées. Des pans de peau entier se fragilisent dans sa nuque, sur le dos de ses mains, sur son front. Elle s'émiette.
Elle est son reflet, il le sait. Il n'ose pas inspecter ses propres mains.
« C'est plus drôle comme ça », grogne-t-elle. « C'est toi qui l'a dit. À quoi ça servirait de Jouer si on perdait tout de suite ? Le rêve ne s'amuserait pas. »
Il cligne des yeux à nouveau. Il pourrait pleurer, mais à cet instant, ses propres émotions lui paraissent futiles. Il ne sait plus trop où il est, ni qui il est. Il n'y a que la mer, Silvia, leur bateau. La Présence.
Il gargouille :
« Tu penses qu'on va perdre, Silvia ? »
Elle pousse un léger soupir du nez. Pas trop fort, car même l'air qui sort de ses narines lui brûle les lèvres. Puis, elle hoche la tête, et elle n'a pas l'air de ressentir grand chose quand elle fait son Pari :
« Oui. On va mourir. »
Tiens bon, mon chéri. Maman va t'aider.
Mel, sois prudente de ton côté, où que tu sois. - Dr Guézénec
[ENREGISTREMENT AUTOMATISÉ - PASSERELLE PORTE-AVIONS CDG]
[15/04/2026 10:11:36]
R. ABDENBI — J'arrive pas à croire que Ganeval ait suggéré de tous les flinguer. Quel con !
M. LEGRAND-LAROCHE — Restez concentré, Abdenbi. Ganeval n'a balancé ça que parce qu'il est angoissé, comme nous tous. Il n'a pas réfléchi.
C. VIGNES — Mais si on n'a ni port d'attache, ni alliés, on va finir par être obligés de répliquer, non ? D'une manière ou d'une autre… Nos vivres ne sont pas éternels.
M. LEGRAND-LAROCHE — Comment voudriez-vous répliquer contre un milliard de catamarans, Vignes ?
C. VIGNES — Ce sont… Ce sont de petits bateaux, ils… Nos Rafales…
R. ABDENBI — Pfff.
M. LEGRAND-LAROCHE — Un milliard, Vignes. Ne dites pas n'importe quoi. Même si nous avions la puissance de feu pour en couler mille par minute, il faudrait que l'on soit en bataille non-stop pendant deux ans entiers, jour et nuit.
[Silence : 6 secondes]
C. VIGNES — Mes excuses, Commandant.
M. LEGRAND-LAROCHE — Je ne vous dispute pas. C'est abstrait pour moi aussi. Pour l'instant, notre espoir, c'est de…
T. CLAIRON — Madame ? Madame ! J'ai une com ! J'ai un canal !
M. LEGRAND-LAROCHE — Que… Qui ? Où ça ? Où ?
T. CLAIRON — Un… Euh… Une ligne prioritaire, affiliée à Paris, mais… Jamais… Jamais utilisée à ma connaissance…
M. LEGRAND-LAROCHE — Répondez. Répondez !
T. CLAIRON — CdG, ici le CdG, identifiez-vous.
[NON-IDENTIFIÉ] — Vous m'entendez ? Allô ?
T. CLAIRON — Ici le porte-avions Charles de Gaulle, je vous entends. Identifiez-vous. Je répète. Identifiez-vous.
[NON-IDENTIFIÉ] — Je suis… Je… Attendez.
[Silence : 3 secondes]
T. CLAIRON — Je n'ai aucune idée de qui est ce…
M. LEGRAND-LAROCHE — Taisez-vous. Écoutez.
[Silence : 5 secondes]
[NON-IDENTIFIÉ] — Okay. Okay, j'ai. Code Bleu Foncé numéro 6-4-5. Je répète, Code Bleu Foncé numéro 6-4-5. J'ai été claire ? Je répète…
M. LEGRAND-LAROCHE — J'y crois pas. Le code des SPs.
R. ABDENBI — Le Pacha doit être en train de dormir, est-ce qu'on…
M. LEGRAND-LAROCHE — Passez-moi ça.
T. CLAIRON — Tenez.
M. LEGRAND-LAROCHE — Ici le CdG, je répète, ici le CdG. Code Bleu Foncé 6-4-5 reçu, Code Bleu Foncé 6-4-5 reçu. Quel est votre identificateur ?
[NON-IDENTIFIÉ] — Mon ident-… Mh…
[Silence : 3 secondes]
M. LEGRAND-LAROCHE — Je n'ai pas entendu. Je répète, quel est votre-
[NON-IDENTIFIÉ] — Olwenn ! Appelez-moi Olwenn.
M. LEGRAND-LAROCHE — Ol… Olwenn. C'est votre… Prénom ?
[NON-IDENTIFIÉ] — Oui. Olwenn. J'épelle : O-L-W-E-N-N. Vous me recevez bien ?
[Silence : 4 secondes]
M. LEGRAND-LAROCHE — Je vous reçois, oui. Vous n'êtes… Vous n'êtes pas militaire, qui… Qui êtes-vous ?
[NON-IDENTIFIÉ] — Je n'ai pas les autorisations pour exactement dire qui je suis, je m'excuse. Vous… Vous devriez avoir une procédure particulière à bord, alors, hm… Si je vous dis… SP ?
M. LEGRAND-LAROCHE — SP, oui. Je suis familière.
[NON-IDENTIFIÉ] — Très bien. Alors, attendez…
M. LEGRAND-LAROCHE — Je m'excuse mais je dois vous presser. Nous sommes actuellement en mer, nous avons un très grand nombre d'embarcations qui convergent vers nous, trop pour pouvoir engager le combat. Nous approchons rapidement du Détroit de Gilbraltar pour fuir la Méditerranée mais le risque de collision est constant. Il risque d'augmenter en passant par le Détroit.
M. LEGRAND-LAROCHE — Si vous avez des informations utiles à nous communiquer, des instructions à suivre, il nous les faut maintenant.
[NON-IDENTIFIÉ] — Okay, okay ! Deux secondes ! Merde alors !
C. VIGNES — Qu'est-ce que…
[NON-IDENTIFIÉ] — Ça arrive. Je regarde… Je regarde la carte… Il va me falloir votre position exacte.
M. LEGRAND-LAROCHE — Pour quoi donc ?
[NON-IDENTIFIÉ] — Il vous faut un endroit pour débarquer en sécurité, non ?
[Silence : 3 secondes]
M. LEGRAND-LAROCHE — Oui. Oui, il nous faudrait ça, Olwenn.
[NON-IDENTIFIÉ] — Je vais vous donner ma position. Nous avons l’infrastructure pour vous accueillir et vous évacuer rapidement. Vous avez de quoi noter ?
M. LEGRAND-LAROCHE — Je suis désolée mais je vais devoir insister : qui êtes-vous ? Nous n'allons pas nous diriger vers un port inconnu qui-
[NON-IDENTIFIÉ] — Ce n'est pas inconnu, c'est en Bretagne.
M. LEGRAND-LAROCHE — Peu… Peu importe. Vous n'êtes pas militaire, ça s'entend, et…
[NON-IDENTIFIÉ] — Dites au Capitaine que je vous emmène à la Zone-Mem. Il comprendra, les hauts-gradés sont censés être au courant.
M. LEGRAND-LAROCHE — La Zone-Mem…
[NON-IDENTIFIÉ] — C'est ça.
[Silence : 4 secondes]
T. CLAIRON — Madame ?
M. LEGRAND-LAROCHE — Je… Je ne sais pas. C'est…
[NON-IDENTIFIÉ] — Je m'excuse si je n'ai pas vos procédures militaires, je ne suis pas formée à ça. Je suppose qu'à vous aussi, personne ne vous répond ?
M. LEGRAND-LAROCHE — C'est… Affirmatif. Enfin… Oui.
[NON-IDENTIFIÉ] — Je suis dans la même situation. Je suis contente d'enfin pouvoir parler à quelqu'un, j'avais l'impression d'être seule au monde.
[Silence : 3 secondes]
M. LEGRAND-LAROCHE — Nous aussi.
[NON-IDENTIFIÉ] — Je vous donne mes coordonnées, vous me donnez les vôtres ?
M. LEGRAND-LAROCHE — Nous sommes… 36 degrés et 58,24 minutes Nord de Latitude et 0 degré et 19,2 minutes Ouest de Longitude. Je répète…
[NON-IDENTIFIÉ] — Pas besoin, j'ai.
M. LEGRAND-LAROCHE — Euh… Bien.
[NON-IDENTIFIÉ] — À moi. La Zone-Mem, plus particulièrement la section adaptée pour vous débarquer, est à ██ degrés et ██,██ Nord de Latitude et ██ degrés et ██,██ minutes Ouest de Longitude. Je redis. ██ degrés et ██,██ Nord de Latitude et ██ degrés et ██,██ minutes Ouest de Longitude. C'est bon ?
T. CLAIRON — Reçu pour moi.
M. LEGRAND-LAROCHE — Reçu, Olwenn. Merci. Nous… Je vais en parler au Cap. Restons en contact.
[NON-IDENTIFIÉ] — Attendez !
M. LEGRAND-LAROCHE — Quoi ?
[NON-IDENTIFIÉ] — Je n'ai pas eu votre nom.
M. LEGRAND-LAROCHE — Mon… Mh… Legrand-Laroche.
[NON-IDENTIFIÉ] — Votre prénom, pardon.
M. LEGRAND-LAROCHE — Marie.
[NON-IDENTIFIÉ] — Okay. Marie, c'est relatif à votre SP, j'ai besoin de savoir : est-ce que, quand vous rêvez, on vous appelle d'une façon particulière ?
M. LEGRAND-LAROCHE — Euh… C'est-à-dire ?
[NON-IDENTIFIÉ] — Quand vous dormez. Visualisez votre rêve le plus récent. Les nuits dernières, peut-être. Dedans, on ne vous appelle pas Marie, on vous appelle peut-être autrement. Ça vous dit quelque chose ?
[Silence : 5 secondes]
[NON-IDENTIFIÉ] — Si ce n'est pas le cas, je me débrouillerai sans, mais…
M. LEGRAND-LAROCHE — On m'appelle Grande-Mâte.
[NON-IDENTIFIÉ] — Grande-Mâte ?
M. LEGRAND-LAROCHE — …Oui. C'est… Un vieux terme de marine, mais… Féminisé. Je crois que j'ai inconsciemment associé ça à mon nom de famille, je… C'est…
[NON-IDENTIFIÉ] — C'est très joli. Enchantée, Grande-Mâte. Moi, c'est Morphiris.
R. ABDENBI — Je ne comprends plus rien.
M. LEGRAND-LAROCHE — …Eh bien, enchantée, Morphiris. Et cela va vous servir pour..?
[NON-IDENTIFIÉ] — Regarder vos rêves et vérifier que tout se passe bien de votre côté.
Date : 16/04/2026
Expérimentation n°21-516
Intention : Tentative d'observation d'un rêve de Marie Legrand-Laroche, actuellement coincée sur le porte-avions Charles de Gaulle à cause de SCP-802-FR. Calibrage de la seconde CONQUE6.
Opérateur : Dr Guézénec
IOS7 : Grande-Mâte
Observations : Marie nage. Sa brasse est laborieuse, maladroite. Elle boit la tasse et c'est trop gluant, trop rouge pour être juste de l'eau de mer.
Marie se dirige vers le large, sans but autre que celui de fuir. Devant elle, une colombe blanche est posée sur la ligne d'horizon, portant en son bec une feuille de laurier qui brûle doucement.
Dans l'eau, quelque chose heurte son bras. C'est dur, métallique. L'éraflure est exagérée, ressemble à un trou béant dans sa chair. La plaie pleure, des larmes en sortent. Les cris ressemblent à ceux d'un nourrisson.
D'autres chocs surviennent. Ils ne s'arrêtent pas et chaque blessure geint comme un nouveau-né.
Marie crie. Son cœur s'emballe et irradie tout son corps de terreur.
Marie se réveille.
Elle se redresse et regarde sa cabine. Il y a des plumes d'oiseau partout, même sur les corps de ses camarades qui dorment. Dehors, la mer grince. Chaque vague amène son lot de plastique broyé.
Les cris sont étouffés. Elle les entend quand même.
Le Détroit de Gibraltar passe et le laurier finit de se consumer.
La Question demeure.
Conclusion : C'est un rêve très trouble, le système a eu du mal à en tirer du sens. D'ordinaire, je supposerais que c'est le manque de lien entre Marie et moi qui cause ces interférences, mais elles sont trop importantes pour que ce soit juste ça.
Les instruments révèlent des traces d'influence onirique. Pour faire simple : il y a un plus gros rêveur qui dort proche d'elle. Ses songes prennent plus de place et débordent sur le sien. Et au vu de l'influence, il est soit très gros, soit très proche. Possiblement une camarade de chambrée avec une aptitude remarquable… Peut-être pourrais-je demander à Marie plus d'informations sur elles.
Au moins, ça me prouve que l'équipage aussi fait partie de SCP-802-FR. Même éveillée, je peux la voir. Je n'ai toutefois pas l'impression qu'ils soient atteints d'une compulsion anormale particulière. - Dr Guézénec
Par miracle, il pleut.
La grisaille couvre le ciel, offrant à Jacques et Silvia tout le loisir d'un air marin qui ne les carbonise plus. Bien sûr, leur peau continue de chauffer, mais en comparaison, ce cercle de l'enfer-ci est plus doux.
Les vagues de ce cercle sont en revanche plus grandes. C'est au tour de Jacques de tenir la barre, alors, du bout des doigts, le corps allongé pour recevoir un maximum de gouttes de pluie sur sa chair, il pousse le mécanisme pour épouser la courbure de la houle.
Le temps paraît interminable. La nuit, ils la passent à vomir chacun leur tour, le premier tenant la barre et la lampe-torche pendant que le deuxième se vide, leur esprit désorienté par la pénombre et le tangage, chaque reflux sorti de leur ventre vide brûlant leur gorge. Le jour, la lumière agresse leurs yeux fatigués et fait regretter aux deux coéquipiers d'avoir souhaité son retour.
Ils ne sont plus qu'une forme trouble l'un pour l'autre. Silvia est en étoile de mer sur le trampoline, la corde enroulée autour de sa paume gauche. Jacques soutient sa nuque de son bras libre pour voir devant eux. Parfois, ils croisent un catamaran retourné, manquent même de le percuter, mais ils ne voient jamais de gens nageant à proximité, alors ils ne s'arrêtent pas.
Ils ne sont ni affamés, ni assoiffés, ni fatigués. Juste souffrants, la peur ayant cédé sa place à un ennui poisseux teinté de désespoir, la douleur perdant progressivement de son sens pour ne devenir qu'une raison occasionnelle de changer de posture ou de permuter leurs rôles.
Ils ne se parlent plus depuis dix heures. Quand Silvia veut la barre, elle lui donne directement la corde. Quand elle veut la quitter, elle lui frôle le pied. Quand Jacques veut la corde, il marmonne une note basse, monocorde. Quand il veut la lâcher, il la lève devant le nez de sa coéquipière. Deux rouages bien huilés, à la survie bien chanceuse.
Jacques se conforte dans ces réflexes mécaniques pour s'isoler dans ses pensées. Depuis que Silvia a dit qu'ils allaient mourir, il ne pense qu'à cela. Il pense à la façon désintéressée dont elle l'a dit, aussi, comme si c'était dommage mais que ça ne la concernait pas tant que ça. Il se dit que la mort doit être plus tranquille que ce qu'ils sont en train de vivre, que ce n'est peut-être pas si mal, et que c'est pour ça qu'elle n'a plus l'air en colère contre Celui qui Joue.
Perdre, c'est peut-être Gagner.
Et à chaque fois qu'il se répète ces mots, seul dans sa tête, la petite boule d'angoisse qui subsiste dans son estomac diminue en taille. Il ne la sent presque plus.
Il aurait juste aimé ne pas mourir tout seul.
« Jacques. »
Quelqu'un lui parle. Silvia. Il n'est pas seul sur son catamaran ? Il se tourne vers elle comme si elle venait d'apparaître, ses yeux irrités peinant à se fixer.
« Jacques, est-ce que tu sens ? »
Elle se redresse, s'élève d'une vigueur nouvelle comme si elle allait s'envoler, flotter dans le vent qui leur fouette le visage. Il y a une nuance jaune, ensoleillée dans sa voix. Elle dissone dans les oreilles de Jacques, le faisant grimacer de stupeur muette.
Silvia rayonne, son énergie inépuisable convergeant dans ses traits abîmés avec une telle candeur que même sans clairement les voir, il les devine. Elle s'exclame :
« Il passe ! Il passe devant nous ! On n'a plus besoin de contourner un pays ! »
Les paupières de Jacques se plissent jusqu'à pratiquement se fermer. Elle a raison. La Présence glisse lentement et n'est clairement pas au même endroit qu'il y a plusieurs jours. Mais cette joie troublante n'atteint pas le cœur du garçon.
Son silence n'atténue pas l'humeur de sa coéquipière. Elle tend le poing et borde la voile. Leur bateau prend le vent et s'envole.
« On va le voir, Jacques ! On va peut-être le voir ! »
Elle se trémousse, ce qui apparaît à son coéquipier comme une danse folle pour une raison qui l'est tout autant. Ils vont mourir, après tout, alors pourquoi réagir ainsi ?
Malgré tout, un rictus se dessine lentement sur sa joue.
Le Charles de Gaulle va faire un grand détour. Soi-disant qu'ils ne veulent pas entrer en collision avec des enfants en longeant les côtes… Mon œil ! Je pense qu'ils veulent les attirer un maximum en mer avant de revenir tranquille à Brest. Ils comptent sur l'océan pour faire le ménage. Et je ne peux même pas les implorer, sinon ils vont se douter de quelque chose.
Merde… - Dr Guézénec
Date : 17/04/2026
Expérimentation n°21-517
Intention : Surveillance.
Opérateur : Dr Guézénec
IOS : Grande-Mâte
Observations : Marie dort.
Elle est enchaînée à un tuyau. L'air vibre : elle est proche des réacteurs. Elle sent du sel sur sa peau et essaie de se frotter le visage contre le mur. Ses cheveux sont trempés mais l'endroit est sec.
Des soldats arrivent. Ils tiennent une énorme cuillère. Dedans, un chien enragé est muselé, attaché, et se débat comme un diable. Il aboie des insultes mais ce n'est pas du français. De l'espagnol, peut-être.
Ils ne savent pas comment il est parvenu à monter. Peut-être s'est-il accroché au mât avant de sauter sur les passerelles inférieures, juste avant que son navire ne soit détruit ?
Les soldats s'avancent et forcent la cuillère et l'animal en entier dans la bouche de Marie. C'est désagréable, douloureux. Elle sent la bête hurler tandis qu'elle déglutit, elle sent ses griffes labourer contre sa glotte avant de tomber dans son estomac et de rugir de plus belle.
Marie, prostrée aux pieds des soldats, marmonne des excuses envers le chien prisonnier. Elle regrette de ne pas pouvoir l'aider et de l'abandonner ainsi. Plusieurs fois, elle essaie de le rassurer, de lui dire qu'elle est là, mais elle sait bien qu'il est incapable de l'écouter, qu'il est condamné à être seul jusqu'à ce que quelqu'un d'autre soit capable de faire quelque chose.
Elle pleure.
Dehors, un milliard de loups courent après leur caravane.
Conclusion : [vide]
[ENREGISTREMENT AUTOMATISÉ - PASSERELLE PORTE-AVIONS CDG]
[19/04/2026 00:23:40]
M. LEGRAND-LAROCHE — Il n'y a pas de bon moment, Monsieur.
[Silence : 5 secondes]
M. LEGRAND-LAROCHE — Il y aura toujours des bateaux, même aux alentours de la Zone-Mem. C'est… On a pas le choix, il faudra être offensifs à un moment donné. J'ai autant de mal à l'admettre que n'importe qui ici.
M. LEGRAND-LAROCHE — Selon les plans du quai d'évacuation transmis par la Dr Guézénec, grâce aux trois pontons, nous pourrons évacuer tout le monde en moins de cinq minutes. Vous pensez que ça ne suffira pas ?
T. PUGA — Les Rafales devront passer faire un premier nettoyage, tout en évitant de toucher les structures nécessaires au débarquement.
M. LEGRAND-LAROCHE — Un nettoy-… Mh. Oui. Bien.
T. PUGA — Cap vers Brest, Laroche. On fait confiance aux Hawkeyes et on se dit que le gros du peloton est en mer. C'est à nous de les prendre de vitesse et de revenir au bercail en premier.
M. LEGRAND-LAROCHE — Entendu.
Addendum 20/04/2026 [20:11] : Si quelqu'un de la Fondation lit ces lignes et veut me retrouver, je me suis enfermée dans mon bateau, le Valhalla, à l'emplacement 64 du quai E, celui le plus à l'écart des bâtiments principaux. Je n'ai assez de vivres que pour quelques jours, même en rationnant.
La Zone-Mem est compromise. J'ignore le degré de précision, mais SCP-802-FR donne aux enfants la capacité de déterminer la position du Charles de Gaulle, alors ils ont dû sentir qu'il s'approchait des côtes bretonnes. Il y a ceux qui sont revenus avec leur cata et ont débarqué, et il y a ceux qui viennent de l'intérieur des terres, à pied, qui ont tout juste eu le temps de mettre la main sur un bateau. Ils ont commencé à occuper l'espace pour accueillir leur cible.
J'ai entendu beaucoup de coups de feu. Au vu des effets de SCP-802-FR, je ne parierais pas sur la capacité de la sécurité de la Zone-Mem à les contenir. S'ils tiennent à prendre l'endroit, ils vont le faire. Ils sont assez nombreux et assez déterminés pour que ce ne soit qu'une question de temps, peu importe si une partie d'entre eux se fait abattre.
Je prie Dieu chaque minute pour que mes enfants n'aient pas eu l'idée de revenir dans le coin trop vite, surtout Mel dont je n'ai aucune idée de la situation. Si elle était déjà là, elle serait repartie vers Brest, plutôt, non ?
[ENREGISTREMENT AUTOMATISÉ - PASSERELLE PORTE-AVIONS CDG]
[22/04/2026 09:36:06]
M. LEGRAND-LAROCHE — C'est pas vrai, Olwenn. Dites-moi que ce n'est pas vrai.
[NON-IDENTIFIÉ] — Je suis désolée, Marie.
T. PUGA — Cent vingt-mille. Cent-vingt-putain-de-mille marmots estimés sur votre Zone-Mem à la noix. Où est la sécurité que vous nous avez vendu ? Et je ne vois pas les pontons dont vous nous avez parlé.
[NON-IDENTIFIÉ] — Ils ont existé. Pendant un temps, du moins. Vers… Vers 2008, ils ont été démontés.
[Silence : 6 secondes]
[NON-IDENTIFIÉ] — Je suis désolée.
[Silence : 8 secondes]
T. PUGA — Vous êtes avec eux, c'est ça ? Vous voulez notre peau, vous aussi ?
M. LEGRAND-LAROCHE — Ses enfants font partie de la flotte, je pense, Cap. Elle a voulu les… Les ramener. C'est ça, Olwenn ?
[Silence : 5 secondes]
T. PUGA — Je vois.
[NON-IDENTIFIÉ] — Je suis désolée.
T. PUGA — Vous avez conscience qu'actuellement, on pulvérise un de leurs bateaux chaque minute ? Ils s'écrasent comme des mouches sur un pare-brise tellement ils sont possédés. Les plus sportifs parviennent même à s'accrocher, parfois. On est obligés de les chasser à la lance à eau.
T. PUGA — Si vos gosses sont là, vous avez attiré leur mort à eux.
[NON-IDENTIFIÉ] — Si je ne fais pas ça, ils meurent en mer à essayer de vous poursuivre. Eux, et beaucoup d'autres, d'ailleurs. C'est leur seule chance.
T. PUGA — Leur seule chance ! Leur seule chance ? Si je l'ordonne, je demande à tous nos appareils de les vaporiser. Et de vous vaporiser aussi, d'ailleurs, où que vous soyez cachée ! Ne parlez pas de chance !
M. LEGRAND-LAROCHE — Thomas.
T. PUGA — Quoi ? Qu'est-ce qu'il y a ?
M. LEGRAND-LAROCHE — S'il vous plait.
[Silence : 8 secondes]
T. PUGA — L'enjeu, pour nous, c'est d'évacuer en sécurité. Pas de combattre. Ce serait une perte de temps et de ressources.
[NON-IDENTIFIÉ] — Je ne souhaite pas votre mort. Peut-être que si vous approchez le quai A, vous pourriez toujours…
T. PUGA — On se retrouverait sur une île encerclés par une flotte de zombies avec des renforts infinis. Taisez-vous, d'accord ?
M. LEGRAND-LAROCHE — Il faut que l'on débarque dans une zone sûre. Si on fait ça, on est sauvés.
T. PUGA — Si ce sont bien là les règles du Jeu, oui.
[Silence : 4 secondes]
T. PUGA — Nous allons faire une ronde d'hélicos et évacuer ainsi. Ramenez tous les pilotes disponibles, il va falloir synchroniser les allers-retours au millimètre. Tant qu'ils ne s'éloignent pas autant que notre Rafale perdu, nous devrions être dans les clous.
M. LEGRAND-LAROCHE — J'espère.
Date : 22/04/2026
Expérimentation n°21-518
Intention : Ils sont là.
Opérateur : [vide]
IOS : [vide]
Observations : Marie est éveillée.
Marie court dans l'intestin congestionné. Les alarmes sonnent, le vaisseau hurle en chœur avec son équipage.
La rumeur se répand comme une traînée de poudre et explose dans le même temps. « L'hélicoptère ! », disent-ils tous. « L'hélicoptère ne répond plus ! »
Quelque chose ricane dans les profondeurs de l'océan, sous les pieds de Marie. Celui qui Joue s'amuse beaucoup. Elle entend sa cruauté, son rire malsain, la satisfaction qu'il ressent quand les Joueurs se heurtent aux règles du Jeu.
Car, oui, si un hélicoptère quitte le Jeu, alors il n'a pas le droit d'y revenir. Ce serait de la triche.
Sa moquerie rauque gratte contre la coque en concert avec les catamarans qui se râpent contre le métal, ceux qui parviennent à approcher le bâtiment ralenti. Les techniciens ont quitté les moteurs, les pilotes se disputent pour les appareils, la passerelle s'est vidée. Les rats tentent de quitter le navire, mais tout le monde ne peut pas quitter le Jeu, sinon il n'y aurait plus de quoi s'amuser.
Alors, les rats s'entredévorent.
Quand le premier coup de feu retentit, tiré par un égoïste désireux de réserver sa place dans l'un des derniers hélicoptères, Marie crie et se jette dans une cabine pour s'y enfermer. Toutes les consignes, toutes les procédures, toutes les instructions, tous les beaux principes coulent avec ses larmes pour s'écraser au sol, devenues absurdes.
Elle se tient le crâne si fort qu'elle pourrait peut-être l'éclater. Dehors, les gradés tentent de contrôler la panique.
« ON VA SUR LE PONT D'ENVOL, ON ABAT CEUX QUI GRIMPENT ! »
« IL FAUT UNE ÉQUIPE À LA PASSERELLE ! »
« OÙ EST LE CAPITAINE ? »
Mais tout stagne, car personne n'y croit. Tout l'équipage sait, pour le milliard. Tout le monde a fait les calculs. Maintenant que c'est engagé, tout n'est plus qu'une question de temps avant qu'ils ne soient en rade. Munitions, carburant, nourriture. La mort cogne contre les murs.
Les ordres qu'elle entend dans le couloir voient leur sens s'étioler au fur et à mesure que le cauchemar la gagne.
« IL Y A TROP DE MONDE, LA BARQUE NE S'ENVOLERA PAS ! »
« ARMEZ LES CANONS ! »
Ils se raréfient. Les gradés ne s'époumonent plus. Les couloirs sont scellés, les compartiments fermés.
« SOUQUEZ LES ARTIMUSES ! »
Les mots vieillissent, sentent le sel et l'algue sèche. Le rêve se diffuse.
« Brassez les vergues..! »
Le Charles de Gaulle se tait progressivement. Les sommations cessent. Une à une, les lourdes portes séparant les différentes sections du bâtiment sont scellées, protégeant (ou emprisonnant) les soldats ayant eu la présence d'esprit de rassembler des vivres pour l'attente à venir.
Aucun assaillant ne pourra entrer.
Marie se redresse lentement, seule dans sa cabine.
Aucun soldat ne pourra sortir.
Conclusion : Je ne peux pas les aider. Je suis désolée. - Dr Guézénec
Addendum 22/04/2026 [19:06] : Je n'ai qu'un minuscule visuel sur l'extérieur mais je suis pile dans l'angle du Charles de Gaulle. Il est à un peu moins de deux milles nautiques de la Zone-Mem, je dirais, à 112 degrés de ma position. C'est dur à distinguer mais j'ai l'impression qu'il est à l'arrêt.
Je crois que c'est fini pour eux. Je commence à ne même plus voir la mer, il y a trop de bateaux. Je n'ai vu que deux hélicoptères décoller et aucun n'est revenu.
D'après ma CONQUE, Marie est encore vivante. Elle est avec le reste de l'équipage, enfermée là-dedans. Le siège a officiellement démarré.
Je ne suis pas fière mais j'aurai peut-être au moins sauvé mon fils.
Je suis déjà en rade d'eau et il fait très chaud, ici. Je n'avais qu'une gourde avec moi, j'ai été stupide. J'ai gardé les yeux rivés sur mon appareil, comme si je pouvais faire quoi que ce soit… Et finalement, c'est moi qui me retrouve dans la merde.
Je vais essayer de sortir. Ils n'ont aucune raison d'avoir pillé les réserves de la Zone-Mem, alors ce sera ma priorité. Ils sont nombreux, dehors, mais ils sont tous en train de converger vers le porte-avions, alors ça devrait aller. Je sortirai quand il fera nuit.
Je laisse les enregistrements oniriques tourner, au cas où. Mais je reviens. D'accord, Jacques ?
Maman revient.
Date : 23/04/2026
Expérimentation n°21-519
Intention : [Enregistrement automatique lancé le 22/04/2026 à 21:38]
Opérateur : [vide]
IOS : Grande-Mâte
Observations : [Retranscription automatique]
Conclusion : Il fait nuit. Les diodes rouges du Charles de Gaulle remplacent la lune, remplacent les étoiles.
Marie ouvre la porte de sa cabine. Elle salue Arrachart, elle salue Olry, de bons camarades. Elle leur offre même un maigre sourire. Ils répondent à peine et lui donnent un morceau de pain frais, peut-être son dernier. Le rationnement sera drastique.
Marie range son sourire et grignote son quignon avec un peu de viande, de l'eau et des biscuits dans un coin de couloir. Espana, l'une des pilotes d'hélicoptère restée à bord, raconte à ses voisins le regard de la fille qui a grimpé à sa corde il y a plusieurs jours. Elle martèle, martèle encore que dehors, ils sont tous possédés, et que même armés, ils ne pourront pas les contenir. Des enfants normaux fuient si leurs rangs sont abattus par dizaines, mais ceux-ci, leurs tirs les encourageraient.
Marie se tait, recluse de son côté. Elle n'ose pas dire que, même dans leur situation, elle a pitié pour ces enfants à l'esprit malade que le monde a abandonné.
La Question tourne dans sa tête.
Pourraient-ils hisser le drapeau blanc ?
Jacques et Silvia errent.
Le froid les a contraint à la mesure, ou plutôt, à la léthargie. Depuis que le ciel s'est couvert, le temps s'est dilué en même temps que leur chaleur. Jacques ne saurait compter les jours depuis le début du rêve. Les nuits les obligent à se blottir ensemble, leur combinaison insuffisante face aux températures. Au matin, ils jouent à un jeu qu'ils ont inventé : la corde de feu. L'un d'eux enroule les cordages autour des mains et des pieds de l'autre et les actionne furieusement, le polyester créant la chaleur nécessaire pour réveiller leurs corps par friction.
Leur peau ne les remercie pas, mais ainsi, ils peuvent commencer à rediriger leur catamaran plus tôt sans avoir besoin d'attendre que des rayons de soleil daignent passer à travers les nuages pour les sécher.
Ils n'avancent pas beaucoup. L'air glacial les empêche de manœuvrer quand le soleil est couché, alors ils dérivent au gré des courants chaque soir et jusqu'au lendemain.
Depuis vingt-quatre heures, ils n'ont fait que reculer.
Pourtant, ils ne désespèrent pas. Ou en tout cas, ils n'en donnent pas l'air. Ils trompent l'ennui et la peur en parlant dès que leur menton tremblotant ne hache pas leurs mots. Jacques a parlé de sa sœur, de sa mère, de son père disparu en mer quand il était très jeune. Il lui a aussi raconté la quasi-intégralité de son manga préféré. Silvia a surtout écouté.
Il est si rare qu'elle prenne la parole que quand elle le fait, Jacques se tait tout de suite. Souvent, elle parle de choses en lien avec leur cauchemar :
« Si on avait un moteur, on serait déjà arrivés. J'ai déjà vu des bateaux à moteur dans des films et si on avait tous ça, on aurait même déjà tous gagnés. Ils vont aussi vite que des chevaux qui courent. »
« Les ministres de la guerre, ils vont peut-être récupérer le Charles de Gaulle avant qu'on l'atteigne. Ils s'en fichent de nous récupérer, nous. Ils sont pas ministres des enfants, c'est dommage. »
« Quand on aura Perdu et qu'on sera morts, j'espère que je vais flotter. Je n'ai pas envie de tomber tout au fond de l'eau. »
Jacques ne sait jamais trop quoi répondre à ça mais il l'écoute quand même attentivement. Toujours. Quelque chose dans leurs échanges persistants malgré la Question leur fait beaucoup de bien à tous les deux. Ils ne se rendent pas compte que ça les aide à rester sains d'esprit. Un instant, Jacques se demande ce qu'il se serait passé s'il avait dû naviguer seul.
Soudain, une lumière lui brûle les yeux. Il se protège le visage et grimace face à la dynamo que Silvia braque sur lui avant de geindre :
« Hé ! Qu'est-ce tu fous ?! »
« Tu as une cicatrice sur le front, j'ai remarqué. »
C'était un exploit de voir un tel détail sur son corps en lambeaux.
Elle ne demande pas son origine et attend qu'il raconte l'histoire de lui-même, assise en tailleur, ses pieds fripés d'humidité coincés sous ses cuisses en ignorant au mieux la douleur.
L'index de Jacques passe par réflexe sur le sillon léger qui marque le petit espace au-dessus de son sourcil.
« Je me suis blessé en catamaran quand j'étais plus petit. »
« Tu as déjà eu une autre Question ? », s'étonne Silvia tout de suite.
« Quoi ? Non, non », bafouille Jacques, les lèvres sèches de sel.
« J'étais avec ma grande sœur. Ma mère nous avait inscrit à un club de voile. »
Il pose avec prudence la main sur la bôme au-dessus de sa tête, comme s'il s'agissait d'un animal farouche qu'il avait apprivoisé avec un succès relatif.
« Y a ça qui m'est revenu dans la face et je suis tombé à l'eau. Le moniteur a dit à ma sœur que j'aurais pu mourir et ma mère l'a beaucoup disputée. »
Silvia a une moue que Jacques ne parvient pas à déchiffrer. Elle garde son commentaire pour elle, ce qui le frustre un peu.
Elle commente rarement quand il parle de sa famille.
Mais alors qu'il s'apprête à le lui reprocher, Silvia lève le nez.
« Tu sens ? »
Jacques l'imite. Quand elle s'anime ainsi, c'est qu'il y a du neuf du côté de la Présence.
« J'ai l'impression qu'il a arrêté de bouger. »
Après les avoir contournés, leur cible était passée derrière eux depuis presque une semaine. Le découragement avait été dur à digérer, à ce moment-là. Jacques grogne :
« Ça fait longtemps qu'il bouge presque plus. »
Silvia, alors, tire sur la corde et borde la voile.
« Tu aurais dû me le dire avant, alors ! »
Sa joie revient. Elle sourit en reprenant les cordages et la barre en même temps, laissant son coéquipier à ne rien faire. Incompréhensible, trop énergique, un peu énervante à présent que tous les muscles de Jacques grincent. Elle n'est pas dans un meilleur état que lui, ses cheveux ressemblent à une botte d'algues collée sur sa tête, des lambeaux de peau volent encore au vent dans sa nuque, cicatrices de coups de soleil passés. Elle va mourir, comme lui.
Lui aussi, il aimerait être heureux comme elle. Par jalousie, ça l'énerve.
« Pourquoi tu es contente, Silvia ? Tu n'arrêtes pas de dire qu'on va perdre. »
Le vent siffle, le catamaran saute en avant. Jacques est obligé de se tenir pendant que Silvia rit :
« On est en mer pour répondre à un pari ! On a été appelés par l'univers pour ça, on peut pas s'en empêcher ! L'école, les devoirs, les fois où j'ai été malade, mes dessins animés, mes livres… Toute ma vie, elle finit avec la Question ! »
Son hilarité l'énerve encore plus, mais alors que Jacques ouvre la bouche pour crier, il s'arrête : cachée par les éclats des vagues, par les fines gouttelettes d'eau salée emprisonnées dans sa tignasse poisseuse, Silvia pleure malgré ses sourires. De fines lignes argentées sillonnent ses joues cramoisies tandis qu'elle tire de toutes ses forces sur la voile.
« Alors… Alors si on arrive à au moins voir le Charles de Gaulle, je suis contente ! »
Jacques est sonné. Il n'est pas en phase avec elle pour la première fois depuis des jours. Lui, il pense à sa sœur, à sa mère, à sa maison. Il ne peut s'empêcher d'aller attaquer le porte-avions mais il ne ressent aucune joie à l'idée de le voir.
Son lit lui manque face à ce rêve trop long.
Il articule doucement à travers le bruit de la houle :
« Silvia, tu… »
Elle se lève sur le trampoline, scrute l'horizon comme une conquérante malgré l'allure lamentable de sa combinaison aux couleurs délavées par la sueur et le soleil, teintés d'auréoles vertes dues au mal de mer nocturne.
« T'as jamais parlé de ta maison. De ta famille. »
Silvia ne le regarde pas, mais elle cesse de sourire. Elle serre le poing sur la corde, son nez enfoncé pousse un souffle brûlant, fébrile.
« J'imagine que… Tu n'as pas envie de rentrer chez t-… »
Silvia lève le menton et hurle, les lèvres arrondies, comme un loup. La syllabe vibre dans l'air marin chauffé par les premiers rayons du soleil levant.
Et au loin, cachés par les vagues et les restes d'obscurité matinale, d'autres équipages hurlent en retour. Le chœur hante l'océan sur un kilomètre ; l'onde ira jusqu'aux côtes, portée par les autres loups de mer.
Silvia rit, hurle encore pour faire bonne mesure, et se tourne vers Jacques, son sourire jusqu'aux oreilles.
Jacques commence enfin à comprendre : Silvia sait qu'elle a déjà perdu la Question. Elle le sait depuis le premier jour.
Pourtant, elle ne rentrerait chez elle pour rien au monde.
Et mourir sans rire, ce n'est pas très drôle.
Il détourne le regard, rien qu'un peu, ses doigts effleurant distraitement sa cicatrice. Puis, finalement, il lève le nez, inspire, tend la main pour reprendre le cordage et souffle avec un léger rictus :
« Okay. Allons perdre ensemble. »
Le retour du soleil marque l'aube du vingtième jour de la Question.
Les deux coéquipiers agonisent lentement dans leurs combinaisons, tous deux réfugiés dans l'ombre de leur voile. Silvia, assise contre Jacques, contrôle la barre avec son pied, couvert par son gilet de sauvetage pour ne pas le retrouver carbonisé. Jacques, lui, a les bras contorsionnés pour contrôler la bôme avec la pire posture que le monde de la voile ait jamais vue.
Avec l'ensoleillement, les brûlures reviennent, mais ils parviennent à mieux les éviter. Ça ne leur épargne pas l'abrutissement causé par la fournaise, la tiédeur de leur propre salive et cette désagréable sensation qu'ils devraient avoir soif mais n'ont toujours pas soif.
« Ce serait vraiment nul que l'on perde avant de l'avoir vu », répète Silvia pour la quinzième fois en six heures. Jacques ne lui en veut pas. À ce stade, leurs deux corps en nage ne font plus qu'un et c'est comme si c'était lui-même qui radotait. Il croasse un « Mh », la nuque renversée en arrière pour voir où ils vont.
Une timide étincelle de pensée cohérente pousse le garçon à grogner :
« Si ça se trouve, il va nous envoyer un missile et on va exploser sans le voir. »
Silvia geint en grimaçant.
« Oh non, pas un missile… J'ai pas envie de mourir avec du chaud… »
Jacques rit, la douleur oubliée sous l'absurde de leur cauchemar partagé qui, finalement, est un peu rigolo.
Puis, Silvia se redresse.
« On est proches, non ? »
Elle se lève complètement, passe derrière la voile et se fige.
« JACQUES ! », crie-t-elle.
Malgré la violence du son, l'intéressé ne s'active pas bien vite, l'esprit engourdi. Mais sa camarade commence à rire. À rire longtemps, par salves de hoquets déments. À travers la voile, il voit son ombre lever les bras doucement.
« Haha ! Hahaha ! »
Elle va s'envoler.
« HAHA ! HAHAHAHA ! HAHAHAHAHAHA ! »
Elle va s'envoler !
Les muscles de Jacques, soudainement en feu, le font sauter sur le trampoline pour rejoindre sa coéquipière. Posté derrière elle, il contemple le même tableau surréaliste.
Au loin, derrière la nuée de voiles qui parsèment la mer, une gigantesque structure de métal flotte sur l'eau. Elle est grise, géométrique, terrible et effrayante. Sa promesse est celle de la mort, mais aucun missile n'est tiré, aucun avion ne décolle.
Sous leurs yeux, la Question prend forme.
Agglomérés autour du bâtiment, gigantesque masse bariolée de plastique et de métal, des millions de catamarans gisent. L'amas est démentiel, impossible, assez haut pour être à mi-hauteur du pont d'envol. Même d'ici, les deux enfants peuvent clairement voir leurs camarades marcher sur la banquise d'épaves.
Silvia braille, jubile :
« REGARDE ! JACQUES, REGARDE, ON EST EN TRAIN DE GAGNER ! »
Date : 01/05/2026
Expérimentation n°21-519
Intention : [Enregistrement automatique lancé le 22/04/2026 à 21:38]
Opérateur : [vide]
IOS : Grande-Mâte
Observations : Marie est éveillée. Elle cauchemarde en même temps.
Ici, personne ne dort. Les enfants ont le bon instinct pour les harceler : ils se relaient pour tambouriner contre la tuyauterie, causant des échos empêchant le moindre soldat de fermer l’œil.
Il y a eu des coups de feu. Marie sait que certains groupes tentent des percées à l'extérieur, plus par détresse qu'autre chose. Les enfants se moquent des balles. Dès que l'un d'eux s'effondre, il est remplacé par un autre. Et Marie sait qu'à force de tenter le coup, l'une des sections finira par ouvrir la porte trop longtemps. Un môme de six ans tentera d'y glisser le bras, finira avec du plomb dans l'aile, il s'effondrera précisément en travers de la fermeture.
Ils ne parviendront pas à sceller la porte à temps et le reste de la vague suivra d'un coup. Comme un sous-marin ouvrant un velux pour aérer au fond de la Fosse des Mariannes, chaque couloir isolé, chaque compartiment calfeutré, chaque refuge de fortune, cédera sous la pression ou choisira de mourir de faim.
Elle voit ces scènes quand elle ferme les yeux. Elles sont prémonitoires.
Le ventre de Marie gronde. Elle a donné plusieurs fois sa part à d'autres pour essayer de mitiger le désespoir qui s'infiltre à travers les portes blindées.
Elle est occupée, de toute façon. Elle n'a pas le temps de manger.
Avec le peu de forces qui lui restent, elle tranche les draps de sa couchette.
Conclusion : [vide]
Jacques ne sait pas trop à quoi il s'attendait. Une bataille rangée, menée par des chefs, peut-être ? Des colonnes entières de navire dirigées par des grands qui s'abattent contre le porte-avions, avec des Rafales qui les bombardent et des soldats qui leur tirent dessus avec des tourelles depuis le pont. Avec du gros plomb. Bam-bam-bam-bam. Et du sang partout.
L'issue de la Question est loin de ressembler à ça.
Premièrement, personne ne navigue. Avec Silvia, il arpente laborieusement la mer d'épaves de catamarans montés les uns sur les autres, peu aidés par leurs muscles éreintés, leurs corps détruits. La masse de bateaux abandonnés est enfoncée par son propre poids, les carcasses coulant largement sous la surface de l'eau en un iceberg synthétique à peu près stable.
Il ne peut que supposer que cette structure ne s'est pas faite en un seul jour, ni sans fracas. Parfois, il devine des silhouettes coincées plusieurs mètres sous lui, ensevelies sous les coques brisées et les cordages emmêlés. Il ne s'arrête pas pour regarder.
Plus ils avancent, plus il y a du monde. Ils se retrouvent à souvent devoir attendre pour emprunter les chemins praticables, comme s'ils faisaient la queue pour aller sur une attraction populaire à Disneyland. Puis, ils entendent quelques maigres coups de feu, de loin, et tout le monde hurle en même temps en rigolant pour se donner du courage, même si tout le monde est secrètement effrayé.
Il a l'impression d'être une fourmi attendant son tour pour grignoter la chair d'un grand adversaire agonisant. Il ne sait pas s'il devrait être soulagé ou déçu, mais voir Silvia continuer à sourire l'encourage à garder ses doutes pour lui. S'il est trop rabat-joie, il craindrait qu'elle ne l'abandonne au milieu des débris de catamarans.
Monter sur le Charles de Gaulle prend une éternité. Il n'y a pas beaucoup de moyens de grimper à mains nues et il y a déjà eu des accidents. Des grands trouvent des stratagèmes : ils lancent des cordages lestés, de véritables lassos improvisés, pour accrocher leur propre chemin d'accès que seuls les plus costauds pourront emprunter à la force de leurs bras. Les autres, ceux qui n'ont pas envie de réfléchir ou de trop se fatiguer, passent par l'arrière où la banquise de plastique surélevée permet d'atteindre des reliefs salvateurs pour enfin atteindre le pont d'envol.
Une fois dessus, ils s'y massent comme des pingouins. Jacques tient le poignet de Silvia pour ne pas la perdre. Elle le laisse faire pendant qu'elle se met sur la pointe des pieds pour voir où se passe le gros de l'action mais cela semble dur à déterminer avec autant de monde. Ils entendent les gens tambouriner sur des tuyaux en permanence mais ils ignorent si cela fait partie d'un plan particulier. Leurs voisins n'ont que des théories à leur donner : certains pensent que c'est des grands qui essaient d'enfoncer des portes, d'autres que c'est des petits qui grattent à travers le métal avec leurs ongles.
Parfois, une clameur s'élève, et tout le monde suit par imitation. Si ça crie, c'est que quelque chose se passe ! Quand c'est une salve de coups de mitraillette dans les profondeurs du navire, la clameur est longue car ça veut dire que le combat progresse, que les leurs sont en train de progresser à l'intérieur. Quand il n'y a pas de raison audible, la clameur meurt rapidement dans un silence un peu gêné.
Silvia sautille, survoltée.
Jacques, lui, commence à se sentir mal. N'est-ce pas là trop facile ? Il a l'impression d'être en train d'écraser un animal gigantesque avec un million d'autres bourreaux. Regarder la ligne d'horizon ne l'aide pas : il aperçoit une myriade de points colorés, très loin, qui n'ont pas l'air de diminuer en nombre.
Il se met à se demander quel est l'intérêt de la Question si c'était voué à être aussi vite expédié. Un milliard, c'est vraiment beaucoup, finalement. Celui qui Joue ne pouvait-il réellement pas se douter de l'issue ? Au vu d'à quel point son monde a été renversé dans tous les sens, il s'attendait à ce que la puissance soit accompagnée d'une intelligence équivalente.
Mais alors qu'il est occupé à penser, une forme blanche attire son attention.
Un grand drapeau blanc est agité sur la tour de contrôle, tout là-haut, à plus d'une dizaine de mètres du sol. La hampe est un long morceau de métal, probablement un morceau de barrière, et le tissu fin semble avoir été arraché d'une literie pour y rapiécer un grand carré en signe de paix.
La femme qui la tient est une militaire. Amaigrie, tremblante, elle semble lutter pour tenir fièrement debout et agiter son drapeau improvisé devant l'armée qui lui fait face.
« ON ABANDONNE ! », crie-t-elle.
Une onde de têtes qui se lèvent se propage dans la foule. Comme un organisme vivant, hostile, multiple, la horde la fixe dans un rage grondante, muette de stupeur.
Il n'y a aucune clameur, aucun cri de guerre. Pour l'instant.
Chaque enfant, du marmot de six ans à l'adolescente aux portes de la majorité, écarquille les yeux en grand, révélant leur hargne surréelle dans ce silence poisseux seulement brisé par les frottements des catamarans contre le blindage. La soldate frissonne de tout son corps un instant mais tient bon.
Elle ne les abandonnera pas.
« LA QUESTION EST RÉGLÉE ! NOUS CAPITULONS ! NOUS AVONS PERDU ! VOUS COMPRENEZ ? »
Elle s'époumone. Tout son cœur est mis dans chaque éclat de voix et ses syllabes se brisent plus d'une fois. Le drapeau est agité de droite à gauche, puis d'avant en arrière, pour que tous voient, même ceux à plusieurs milles. Elle continue, espère saisir leurs sentiments humains, puérils, et que sa parole soit colportée entre eux jusqu'aux confins de ce monde insensé qui les a tous condamnés dans cet affrontement grotesque.
« RETOURNEZ À VOS FAMILLES ! VOUS MANQUEZ À VOS PARENTS ! PRENEZ VOS BATEAUX ET ACCOSTEZ ! LA QUESTION EST TERMINÉE ! »
Le sourire qu'elle affiche est incertain. Est-elle entendue ? La pression énorme de l'attention de deux millions d'enfant la comprime aussi fort que l'air marin qui cherche à la renverser de son perchoir.
Mais ils se taisent. Ils l'écoutent. Elle sera la mère qu'ils n'ont pas eu depuis trois semaines entières.
« TOUT VA BIEN ! IL N'Y A PLUS BESOIN DE SE BATTRE ! PLUS PERSONNE N'A BESOIN DE MOURIR ! VOUS ÊTES EN SÉCURITÉ ! JE VOUS- »
Soudain, quelqu'un se jette sur elle par derrière. Il y a une lutte brève durant laquelle une lame glisse sur une gorge.
Une clameur explose, percute les tympans tandis qu'une adolescente aux cheveux noirs très courts s'acharne sur la pauvre femme, son poing serré autour d'un cutter auquel Jacques n'a pas le droit de toucher, même en faisant très attention.
Melissa.
Le drapeau tombe lentement. La haine de Jacques retombe, laissant place à la stupeur de voir sa sœur et de la voir tuer. Il n'y a guère que sa prise sur le poignet de Silvia qui le maintient dans la réalité.
Ça, et les grincements du porte-avions de plus en plus bruyants.
Melissa se redresse, triomphante, son bras armé couvert de sang, son visage constellé de pourpre. Sa peau est brûlée, comme eux tous. Ses muscles gémissent, comme eux tous. Elle porte mille blessures, comme eux tous !
Elle lève sa lame face à la nuée.
« ON A GAGNÉ ! »
La joie explose. Les petits trépignent, les grands s'enlacent de bonheur.
Jacques sursaute quand Silvia l'écrase dans un câlin qui lui compresse les poumons. Il hoquette sous le choc mais parvient à les stabiliser.
« ON A GAGNÉÉÉÉÉ ! », répète Melissa, ses cordes vocales faiblissant sous l'émotion et la force de ses cris.
« On a gagné, Jacques ! On a gagné la Question ! », pleure Silvia, émue, terrassée par le soulagement de ne pas mourir.
Mais Jacques ne peut pas être heureux.
Il sent, il entend. Le sol vibre sous ses pieds. Du métal gronde, inaudible sous les hurlements de la foule.
Alors que tout le monde crie, le silence se fait autour du garçon. Il dissocie. Le rêve revient, et Celui qui Joue réapparaît en même temps que l'eau glace son sang.
« La Question est pourtant claire », articule l'être, son sourire mauvais caché par les algues poussant sur les aspérités coralliennes de sa peau, ses grandes orbites blanches plantées dans les siennes.
Jacques marmonne :
« Entre un milliard de catamarans et le porte-avions Charles de Gaulle, qui gagne… »
Il repousse Silvia d'un coup, la pauvre fillette tombe sur les fesses. Le garçon devient une furie et s'élance en avant, grimpant sur les épaules d'un adolescent pour lui passer par-dessus.
Il braille :
« ON A PAS GAGNÉ ! »
Sa voix peine à être entendue, noyée parmi toutes les autres. Il continue en ligne droite vers la tour de contrôle, là où sa sœur vit son triomphe. Elle est en danger.
« ON A PAS GAGNÉÉÉÉ ! », s'époumone-t-il, sa voix se brisant déjà.
Il répète à tue-tête, pousse des grands, envoie valser des petits. Il écrase des pieds, griffe et frappe ceux qui tardent à s'écarter. La confusion trouble ses environs immédiats mais évidemment, la clameur générale ne peut pas mourir complètement à cause d'un seul enfant. Mais quand cette bulle d'attention naît autour de lui, il beugle pour continuer de la faire grossir.
Melissa baisse la tête vers son petit frère retrouvé.
Et Jacques pleure de terreur :
« LA QUESTION PARLE PAS DES ÉQUIPAGES ! C'EST PAS ÇA, LA QUESTION ! »
Il ravale un sanglot, manque de s'étouffer, et continue avec empressement, les grondements du porte-avions maintenant audibles par tous.
« CE QU'ON DOIT AFFRONTER, C'EST LE CHARLES DE- »
Le pire sifflement qu'il ait jamais entendu perce ses oreilles. En une fraction de seconde, un missile Aster 15 est tiré, noyant dans la fumée Melissa et beaucoup d'autres à moins de quelques mètres de sa trajectoire. Il s'élève, et cette fois-ci, sa mission ne sera pas d'abattre un avion. Il n'ira pas aussi loin que les trente kilomètres qu'il est conçu pour atteindre.
En dix secondes terribles, sous un concert de confusion et de panique, le missile file en cloche et vaporise en un instant tout un groupe aux pieds du porte-avions.
Dans un rugissement tonitruant, le bâtiment entier bouge sous les pieds de la horde. Beaucoup tombent au sol tandis que tout le navire pivote, broyant la banquise de catamarans qui l'encercle. Le système de stabilisation s'emballe : dans un grand claquement aussi fort que le tonnerre, les contrepoids du Charles de Gaulle penchent du même côté d'un seul coup.
Le sol penche. Des centaines d'enfants sont projetés hors du pont d'envol sur un lit de plastique brisé, de mâts dressés comme des pièges vers le ciel et des trampolines loin d'être assez tendres pour briser une chute.
En voulant s'accrocher quelque part, Jacques est poussé contre une rambarde. Son front heurte le fer précisément à l'emplacement de sa cicatrice.
Sa conscience s'éteint.
Jacques reprend conscience sur un lit d'hôpital. Son crâne est alourdi par une masse de pansements enroulés avec bien peu de maîtrise. Au moins, il n'est pas percé : la Question n'a pas fuité de sa tête.
Sa paupière gauche est lourde mais sans sommeil. Elle s'ouvre sur une pièce petite, restreinte, et il sent distinctement un roulis léger, ce qui l'empêche de se sentir sauvé et ne lui épargne pas une certaine confusion.
Où est-il ? Sur un bateau de sauvetage ?
« Te redresse pas », ordonne Melissa qui se tenait assise à sa droite sans qu'il ne la remarque, ce qui le fait réaliser que son œil droit est collant de sang qu'elle n'a pas réussi à bien nettoyer.
Elle s'approche de lui et essaie de refaire ses pansements correctement avec le peu de connaissances de premiers soins qu'elle possède. Avec une éponge, elle gratte le sang qui reste. Son travail n'est pas très bon mais ses gestes sont au moins aussi doux que ceux de sa mère. Il aurait bien aimé s'endormir comme ça, mais comme il ne peut pas, il reste placide.
Ils ne réalisent pas la chance qu'ils ont de s'être retrouvés. Ou peut-être que si, pour Melissa, et que c'est pour ça qu'elle ne l'a pas encore insulté. Un coup d’œil prudent de Jacques rend son silence plus profond encore quand il devine aux traces sur ses joues qu'elle a pleuré.
Melissa non plus ne dit rien. Pendant qu'elle s'active, il devine sur sa peau les mêmes blessures que lui. Il ignore tout le chemin qu'elle a parcouru pour en arriver là mais il est sûrement similaire au sien.
« Y a ta copine qui attend dans le couloir », croasse Melissa après avoir terminé, bas.
Jacques ouvre la bouche mais choisit de la refermer. Il scrute sa sœur. Elle ne parle jamais bas.
Mel est voûtée, la mine morose et perturbée de brèves grimaces de douleur. Elle a bien plus d'expérience en voile, alors son petit frère ne peut que s'imaginer qu'elle a manié son bateau avec beaucoup d'énergie et de motivation, au grand regret de ses muscles endoloris.
« Elle a l'air toujours fâchée que tu l'aies poussé, hier », dit-elle sur un ton de petite plaisanterie faiblarde, pince-sans-rire. Il y a sans doute plus grave que ça, vu leur situation. Jacques corrige tout de même, en retard :
« C'est pas ma copine. »
Mel souffle du nez, secoue la tête. Elle range les rouleaux de bandage et il la regarde faire longtemps avant d'oser lui demander, s'attendant à ce qu'elle s'énerve comme au début :
« Pourquoi on est pas morts ? »
Et à sa grande surprise, Mel rétorque calmement :
« Parce qu'on est pas tombés. Et que ce rafiot de merde ne va pas se tirer des missiles dessus tout seul. »
Elle pose la grosse trousse à pharmacie rouge pétant à côté de son oreiller et s'amuse de la situation, un peu comme Silvia, ce qui ne le chamboule donc pas trop :
« On est encore un bon millier de connards. Il peut pas nous virer, maintenant. Mais on peut pas le couler non plus ! Haha… Et c'est pas ces vieux catas qui vont réussir à le rattraper… Hahaha… »
Son sourire s'amaigrit.
« On ne sait pas trop où est-ce qu'il nous emmène, je préfère te prévenir… », avoue-t-elle, sa force de grande sœur bien amenuisée.
Elle reste assise sans mot dire, n'ose pas lever le regard vers lui. Et dans ce silence qui s'éternise, grâce à tout son temps passé avec une autre fille peu loquace, Jacques arrive à y lire quelque chose : une couleur ocre, acide, lourde, aux nuances de culpabilité et aux formes du souvenir de leur mère, qui lui aurait reproché cent fois de ne pas avoir su le protéger.
« Tu peux me faire un câlin, si tu veux », lâche-t-il sans trop réfléchir.
Mel cligne des yeux, puis fronce les sourcils, confuse. Son premier réflexe est d'ouvrir la gueule pour lui cracher de ne pas dire de connerie. Le second, plus traître, est de porter la main à son visage pour cacher ses yeux qui s'humidifient.
Avec un soupçon de réticence et de fierté, elle s'affaisse vers lui.
Jacques ferme les yeux tandis que la chaleur de sa sœur l'enveloppe.
Là aussi, il aurait bien aimé s'endormir.
L'air se refroidit.
D'après les grands qui ont réussi à rentrer dans la passerelle de navigation, les instruments indiquent qu'ils se dirigent vers le nord. Ça ne les avance pas beaucoup.
Jacques se balade sur le pont d'envol. L'amas de bandages enroulé autour de sa tête lui sert de bonnet. Arrivé au bout de la piste de lancement, il s'arrête. Même s'il avait su voler, il ne serait probablement pas parti.
La Question est encore là. Elle accapare son esprit, celui de tous ceux restés sur le porte-avions et de tous ceux qui les pourchassent. Il ne pourrait pas partir. En vérité, la Question lui donne davantage envie de taper du talon en espérant frapper assez fort pour finir par couler le bâtiment mais ce serait probablement peu utile. Au loin, il entend encore les grands qui s'acharnent sur les portes scellées du réacteur avec mille et un objets différents en espérant que cela change quelque chose. Ils font ça jour et nuit. Heureusement que personne ne dort, ici.
Jacques écoute les autres bruits du bateau. L'hélice a sans doute été abîmée : un gémissement métallique sonne à l'arrière en permanence depuis que le porte-avions a fui l'agglomérat de catamarans qu'il a traversé comme un brise-glace fend la banquise.
Il se tait. Il pense. Il rêve, médite sur les complaintes de leur trop grand ennemi.
« On est chanceux », dit une voix dans son dos.
Silvia apparaît à ses côtés, les mains dans le dos. Elle s'est servie dans les cabines des femmes pour se débarrasser de sa sempiternelle combinaison et porte sur ses épaules une veste militaire épaisse loin d'être à sa taille.
Elle paraît heureuse.
« On va voir le monde entier, vu qu'on ne peut pas mourir. Tu penses qu'il va nous porter jusqu'à d'autres pays ? »
Jacques se détourne et cesse de la regarder. Un vague marmonnement lui échappe :
« Mh… Je… Sais pas… »
Il déglutit, sa moue serrée, pendant que sa coéquipière continue :
« Et quand il sera fatigué, quand il aura plus de carburant du tout, là, il aura perdu, car il pourra plus du tout bouger… Vaincu par forfait, en fait. Ou bien, peut-être que tant qu'il ne coule pas, ça ne compte pas ? Il faudra qu'on attende que la mer le fasse couler tout seul… On va peut-être s'ennuyer un peu, mais… »
Elle lève les bras et clame, paisible :
« Tant que je peux voir la mer tous les jours, sans avoir mal, je suis contente de gagner ! »
« On va pas gagner, Silvia », souffle Jacques.
Quand il la voit lentement baisser les bras et éteindre son sourire d'un coup, son cœur se serre fort. Après le soleil, le sel et les vagues, il ne veut pas être celui qui lui fera du mal, mais il n'a pas su s'en empêcher.
« Il nous emmène vers le nord. »
« Je sais. Et alors ? »
Il grimace avant d'expliquer une théorie dont il est déjà persuadé :
« Il nous emmène vers le nord. Le vrai nord, le pôle. Là où il fait froid, où il y a de glace. Où il fait… Où il fait moins cent, parfois. »
Elle cligne des yeux et fait un pas chancelant en arrière. L'ascenseur émotionnel est brutal, mais ce qui la frappe en premier, c'est le déni.
« Et… Et alors ? On se mettra à l'intérieur, et… »
« Il y a pas de chauffage, à l'intérieur. C'est éteint. À cause de lui, sûrement, s'il est capable de tirer ses missiles tout seul. »
« Les moteurs sont encore chauds ! »
« Il les éteindra une fois arrivé, Silvia, il… »
« On se collera ensemble comme on l'a fait sur le catamaran ! Ça ne change rien ! », braille-t-elle soudainement, plus furieuse que jamais elle l'a été avec lui. Elle donne l'impression qu'elle pourrait le frapper s'il continuait à dire qu'ils allaient perdre.
Mais Jacques ne répond plus. Silvia se tourne, se retourne pour voir tout l'horizon. Elle ne voit aucun catamaran. S'il dit vrai, alors le reste du milliard fera comme il l'a toujours fait depuis le début de la Question : ils avanceront droit vers le Charles de Gaulle, peu importe où il se trouve, et l'hypothermie les cueillera tous, un à un. Peu importe combien ils sont.
Un milliard, un million, dix, un trilliard. Cela n'a pas d'importance.
Dans l'absurdité de la Question, ils ont toujours été seuls.
Du pouce, Silvia frotte furieusement une unique larme. Le geste est si agressif envers son propre visage que Jacques se sent obligé de se tourner vers elle, hésitant à lui dire de ne pas s'éborgner. Mais avant qu'il ne le fasse, elle relève le menton.
Elle sourit.
C'est maigre, mais c'est là. Les commissures de ses lèvres tremblotent mais travaillent dur pour le garder vrai, le garder fort, le garder présent auprès de son coéquipier qui, depuis le départ, a l'air au moins aussi solitaire qu'elle.
« Alors… Ça veut dire que… Ça veut dire qu'on verra des icebergs ? »
Jacques est resté calme jusqu'ici, mais quand elle pose cette question qui paraît à cet instant bien plus importante que l'autre, son expression se tord. Il est obligé de lutter fort pour sourire, lui aussi.
« Oui, je… Oui, Silvia. Oui, je pense qu'on en verra. »
Ils se jettent doucement l'un contre l'autre. Leur étreinte dure jusqu'à ce que la nuit tombe.
L'air glacial remplit les entrailles du Charles de Gaulle comme un poison. L'odeur de sang séché, restes des batailles ayant nécessité de jeter beaucoup de corps par-dessus bord, se diffuse dans l'humidité froide et donne l'impression à Jacques qu'ils sont en train de mourir dans un steak haché flottant.
Sur le pont d'envol, il entend les grands hululer leurs derniers chants de guerre face au grand feu de joie fait des meubles en bois qu'ils ont trouvé. Lui et les plus petits sont reclus près des moteurs, à l'arrière. Les machines tournent encore, mais tôt ou tard, elles s'éteindront quand le Charles de Gaulle se jugera suffisamment perdu dans le Grand Nord.
Le spectacle merveilleux des icebergs ne lasse pas Silvia. Si elle n'est pas dehors, emmitouflée dans trois vestes volées, c'est uniquement parce qu'il fait nuit. Quand le soleil est couché, elle reste près de lui, épaule contre épaule, main dans la main, en attendant que le jour se lève à nouveau. Depuis la fuite du porte-avions, elle lui a raconté, en entier, trois de ses dessins animés préférés durant ces longues attentes nocturnes.
Jacques pourrait se satisfaire de cette défaite. Mourir de froid se ressent comme un endormissement, paraît-il, et après un cauchemar aussi long, il rêve d'une bonne nuit de sommeil. Perdre en tenant la main d'une fille le réconforte, même, quelque part : le stress lui pèse nettement moins lourd sur le ventre.
Mais quelque chose le tracasse trop pour qu'il ne tente pas le coup.
« Je reviens », marmonne-t-il en se séparant de Silvia.
« Mmh ? »
Il se lève et s'aventure dans les couloirs. La lumière rouge éclaire nettement moins bien que les néons blancs allumés pendant la journée ; de grandes ombres se dressent sur les surfaces anguleuses des murs, son imagination y nichant mille cauchemars. Il tourne au hasard, descend dès qu'il en a la possibilité. L'objectif n'est pas vraiment d'aller quelque part de précis mais de s'éloigner au maximum, jusqu'à ce qu'il soit certain d'être parfaitement seul.
Il jette son dévolu sur une longue ligne droite déserte, proche de la cantine. Les maigres restes abandonnés par les militaires n'ont pas eu grand succès auprès des enfants qui n'y auraient goûté que pour s'occuper de toute manière.
Une fois parfaitement au milieu, entre deux grandes tâches de pénombre causées par des giclées de sang sur les ampoules, Jacques appelle de sa voix la plus grave :
« Hé. Le Joueur. »
Pas de réponse, mais il s'y attendait. Il insiste en y mettant toute l'autorité dont il est capable.
« J'ai la réponse à ta Question. »
Au fond du couloir, une lueur claque et s'éteint. Jacques sursaute un brin mais fait semblant de ne pas avoir peur en se tournant vers le bruit.
Une odeur de crabe emplit ses narines.
« Le Charles de Gaulle gagne. Tout le temps. On peut pas couler un bateau avec juste ses mains. »
Il tapote le mur comme s'il caressait le flanc d'un cheval blessé.
« Alors, parce qu'il a peur, il va s'abriter dans des coins où il fait froid pour ne pas qu'on le suive. Et là, même si on est plein de milliards de milliards, on mourra tous quand même. »
Jacques retrousse les manches de sa combinaison qui lui colle à la peau.
« Regarde. »
Il ignore la douleur et montre son épiderme sec, abîmé par le sel, le froid et le chaud successifs, le frottement des cordages, les coups contre la bôme.
« On est que des enfants. Même si on a pas faim ni soif, juste en naviguant, notre corps s'abîme plus vite qu'un porte-avions. Il a plus d'énergie, il est plus solide. On s'usera toujours avant. C'est logique. »
Une deuxième lumière saute, l'ombre l'atteignant presque. Il recule d'un pas et s'agace :
« C'est bon ! Tu l'as, la réponse à ta Question ! Tu peux la dire à tous tes copains, c'est réglé ! Laisse-nous tranquille, maintenant ! »
L'ampoule au-dessus de sa tête explose, suivie par toutes les suivantes. Jacques se couvre la tête pour se protéger des bris de verre et ferme fort les yeux pour ne pas être éborgné par un morceau. Quand le dernier tintement se tait, il les rouvre.
« Tu es certain que c'est la Réponse, Jacques ? », lui demande Celui qui Joue, assis sur son trône de carcasses de crabe.
L'enfant tombe sur les fesses. Sa face épouvantée tarde à s'affermir et il lui faut une pleine minute pour qu'il se relève.
Durant tout ce temps laborieux, Celui qui Joue le regarde, le détaille. Ses iris vitreux passent sur ses blessures, sur son humeur, apprécie le spectacle dramatique dans son entièreté. Ses dents irrégulières rongent un morceau de catamaran arraché. En plus de la cicatrice sur son front rocailleux, il y a une veste de militaire en lambeaux sur ses épaules.
Il l'écoute. Jacques n'est pas pris au sérieux, clairement. Mais il l'écoute.
« Je suis sûr. Tu peux refaire la Question cinq-cent fois, ce sera toujours la même Réponse. »
Sur les ponts supérieurs, des sons sourds retentissent à travers les murs. Il s'agit des grands qui profitent de leurs dernières jours de vie à s'amuser et à taper partout. Jacques et Celui qui Joue les ignorent.
« Mh », marmonne la créature. « Donc, tu voudrais que l'on termine la Question en avance sans même avoir vu la Réponse ? »
L'enfant crache :
« À quoi ça sert d'aller jusqu'au bout si vous savez comment ça finit ? »
Celui qui Joue sourit. Sa mâchoire de requin abyssal grimpe jusqu'aux coins de son visage où des oreilles devraient se trouver. Un ricanement gluant s'extirpe de sa gorge :
« Hgrk-hgrk-hgrk… Eh bien, on risquerait de rater les rebondissements surprises… »
« Les qu- », s'interrompt Jacques en sentant que le porte-avions accélère subitement sous ses pieds d'une légère impulsion.
« Qu'est-ce qui se passe ? », panique-t-il.
« Dans une équipe, tout le monde joue un rôle », explique Celui qui Joue. « Tu as joué le tien. Face à mes décisions, tu as persisté, persisté… Jusqu'à un certain point où tu as pensé connaître la Réponse. Puis, d'autres ont pris le relais. »
Il lève l'index vers les ponts supérieurs. Des grands rient. Jacques entend des grands coups d'outil, de hache, de clé à molette, de crosse de fusil-mitrailleur donnés dans des tuyaux et des panneaux électriques.
« Tu n'es pas tout seul, Jacques. Face à la Question, d'autres pensent aux mêmes choses que toi. Les plus âgés ne comptent pas se laisser congeler sans essayer de planifier un sabotage surprise dans les boyaux de leur ennemi, et il y a assez d'adolescents qui s'y connaissent pour savoir où frapper. »
L'accélération s'intensifie. L'hélice abîmée tourne à plein régime et le moteur s'affole. Jacques retombe à quatre pattes, ses mains nues dans le verre.
« En réaction, il panique, il accélère, pensant qu'il doit se presser pour vous achever avec les grands froids, et par empressement, par mégarde… »
Le fond du couloir rugit. L'air vibre si puissamment que Jacques ne s'entend plus penser, et l'enfant, pensant que Celui qui Joue se met en colère, détale. Il ne remarque pas que derrière lui, de l'eau de mer s'accumule déjà à tout petit flot, créant une flaque qui s'étend lentement jusqu'aux pieds de Celui qui Joue qui se lève pour y patauger d'une petite danse puérile.
« Les gros bateaux, ça ne tourne pas vite ! Et il n'y a rien de plus traître qu'un iceberg ! », il lance au fuyard qui ne l'entend pas.
D'un salut militaire sarcastique, il envoie ses adieux.
« Merci pour votre service. »
Et sur ces derniers mots, Celui qui Joue disparaît dans la fine pellicule d'eau arctique.
Jacques est assis sur le bord du pont d'envol. À sa gauche, il y a sa sœur. À sa droite, il y a sa coéquipière. Sous leurs pieds, il y a le vide, un iceberg encastré dans le flanc du porte-avions et beaucoup, beaucoup d'eau.
Emmitouflés dans des manteaux, tous volés par Silvia et généreusement offerts, ils jouent avec leur souffle qui dessine des volutes de vapeur dans l'air polaire.
« Ça coule lentement », remarque Silvia pour la quatrième fois.
Autour d'eux, le millier d'enfants survivants à bord du Charles de Gaulle est assis pour observer le soleil qui se lève sur l'océan de glace. Les feux de joie commencent à ne plus avoir beaucoup de carburant.
« On a gagné », répète à son tour Mel mais sur la même intonation plate qu'il y a quelques minutes.
« On a gagné, mais on va mourir », regrette Jacques. À force d'ascenseurs émotionnels, même l'idée de se noyer dans l'eau gelée perd de son sens.
Son lit lui manque. Il en pleurerait presque.
Mel articule mollement :
« Ce que je ne comprends pas, c'est… »
L'adolescente tapote un morceau de missile qui traîne à sa droite avant de le jeter devant elle.
« …C'est pourquoi est-ce qu'il n'est pas parti directement au Pôle Nord. On ne l'aurait jamais rattrapé. »
Le cœur de Jacques se serre. Finalement, cette impression d'être le bourreau d'un grand animal étrange ne s'en sera jamais vraiment allée.
« Le Charles de Gaulle était tout seul. Mais il avait son équipage sur le dos. Il a voulu essayer de les sauver, je pense. »
D'une main distraite, discrète, Silvia caresse le pont d'envol, peinée.
« Je suis sûre qu'il a essayé de les prévenir. Que c'est un gentil bateau, au fond. Sur les panneaux, il y a marqué qu'il a un cœur… », murmure-t-elle.
« C'est un cœur de réacteur, banane. Pas un vrai cœur », rétorque Mel.
Mais cette théorie leur plaît bien, à tous les trois.
« Entre un milliard de catamarans et un porte-avions, c'est nous qui gagnons, alors », souffle Mel après un temps à méditer sur le sens de ce rêve sans parvenir à en tirer grand chose d'autre qu'un grand sentiment d'absurdité.
« Parfois », conclut Jacques en liant son coude au sien : la seule chose qui ne soit pas absurde dans un cauchemar pareil.
Quelque chose gronde. Les deux enfants Guézénec sursautent, mais ce n'est ni un mugissement de métal, ni un missile, ni une tempête en approche.
« J'ai faim », grogne Silvia.
Mise à Jour 12/04/2026 [11:55] : Les efforts de sauvetage sont toujours en cours. La Fondation SCP, la Coalition Mondiale Occulte et les différentes organisations étatiques de contrôle de l'anormal ont déposé un accord de trêve le vendredi 8 mai à 7h lors d'un Haut Conseil exceptionnel afin de venir au secours des nombreux civils encore perdus en mer. Les survivants présents sur SCP-802-FR-CDG ont été évacués et pris en charge sur les sites les plus proches.
Jacques Guézénec, Melissa Guézénec et Silvia Spallacci (SCP-802-FR-G1, -G2 et -S) ont été placés sous la responsabilité du Département d'Onirologie de la Zone Mem.
La Dr Guézénec devra être interrogée dès la fin de sa période de convalescence.
Le Capitaine Thomas Puga, la Lieutenante Marie Legrand-Laroche, ainsi que tous les autres marins décédés de SCP-802-FR-CDG se sont vus décernés la Médaille de la Fondation à titre posthume.
