ENREGISTREMENT AUDIO
DATE : 17/05/1997
NOTE : Pour des raisons de couverture, le Dr Lombard, en charge de l'étude de l'objet, a été présenté comme un agent de la gendarmerie à Mme Duconte.
[DÉBUT DE L’ENREGISTREMENT]
-HEURE : 15 h 21-
- Interrogée : Mme Duconte.
- Interrogateur : Dr Lombard.
- Dr L : Bonjour Mme Duconte, pouvez-vous me décliner votre identifiant complet ?
-Mme D : Heu…Oui. Excusez-moi. Je suis Arlette Duconte, veuve de Pierre Béssoie.
Je suis née à Vichy le 3 janvier 1922.
- Dr L : Pouvez-vous nous raconter la vie commune que vous avez vécue avec
M. Béssoie ?
- Mme D : Nous nous sommes connus aux alentours d'avril 1940, je m'en souviens bien, il était travailleur, gentil et souriant. Vous l'auriez connu à cette époque ! Mais en juin 1942, il a décidé de prendre le maquis, je ne le voyais qu'à certains moments, mais nous avions déjà décidé de nous marier après la libération. Finalement, après avoir accompli son devoir avec les FTP, nous nous sommes épousés le 30 novembre 1947. D'ailleurs, un camarade FTP fut l'un de nos témoins.
- Dr L : Après cela, il a décidé de prendre part à la lutte armée classique en
intégrant l'armée ?
-Mme D : Oui, en effet, en janvier de 51, il a rejoint le corps expéditionnaire en Indochine. Mais après Diên Biên Phu, j'ai appris avec horreur qu'il avait été fait prisonnier. Il n'a pu revenir qu'en 1966. C'était un 27 juin, le jour même, il m'a promis que plus jamais il ne se battrait contre un autre homme de sa vie.
- Dr L : Il vous a paru très changé par son expérience des camps de rééducation ?
-Mme D : Ho ! Très changé ! Il avait perdu son caractère légèrement belliqueux et avait adopté les pratiques bouddhistes. Mais jamais il n'a fait de séjour dans un camp comme ces pauvres camarades.
- Dr L : Comment ça ?
(Le Dr Lombard fit signe à l'agent Bourbaki de lui apporter une feuille vierge et un stylo.)
- Mme D : en me renseignant auprès de l'ANAPI j'ai découvert qu'il n'avait
pas de dossier sur lui.
- Dr L : Et vous savez pourquoi ?
- Mme D : Il m'a raconté qu'il n'avait pas été prisonnier à proprement parler. Mais kidnappé par un groupe de religieux locaux qui lui ont apporté le sens de l'existence. J'ai été étonné, car je ne l'avais jamais connu concerné par les questions philosophiques ou religieuses. D'après ses dires, ils avaient pour but d'éradiquer les idées marxistes du Vietnam et plus largement d'Asie avec une série d'armes. Pierre m'avait raconté que le groupe se composait de religieux louches, de nationalistes du Laos, du Cambodge et du Vietnam, bref, de gens peu recommandables. Il s'est enfui le jour où on lui donna l'ordre de forcer des ouvriers qui travaillent dans une armurerie de les rejoindre. Il n'avait aucune envie de faire du tort à ces gens et il n'avait aucune envie de participer de nouveau à un conflit armé.
- Dr L : Ce groupe, vous savez ce qu'il en est advenu ?
- Mme D : Mon mari, pour quitter le pays, a dû passer par les autorités vietnamiennes, il les a dénoncés aux Viêts quelques semaines plus tard. Il a appris par le journal de là-bas qu'ils avaient été exécutés.
- Dr L : C'est alors qu'il est parti.
- Mme D : Oui.
- Dr L : Avec des affaires ?
- Mme D : Trois fois rien, des souvenirs de la guerre, un pistolet, des photos, une
mitrailleuse et son uniforme.
- Dr L : Vous en savez un peu plus sur cette secte ?
- Mme D : Peu de choses. Pierre était très réticent à se remémorer cette époque. Il
en faisait parfois des cauchemars, vous savez, comme un grand traumatisé. Pendant la première décennie qui a suivi son retour, impossible de la faire parler sur ce qui s'y est passé. Encore aujourd’hui, j'en sais peu de choses.
- Dr L : Même pas un nom ? Celui de l'organisation, d'un chef ?
-Mme D : Vous allez rire, mais quand j'ai posé la question à mon mari, il m'a répondu que leur chef, impossible de me souvenir d'un quelconque nom, disait qu'ils n'en avaient pas besoin. Il était, de ce que Pierre avait compris, en désaccord avec le clergé bouddhiste nommant les courants, sous-courants et écoles de pensée par des mots ambigus. Il prônait la simplicité, quitte à ne même pas avoir de nom.
- Dr L : Bon, il faudra s'en passer alors. Oui, en parlant d'organisation, tiens ! En épluchant son dossier, j'ai remarqué qu'il était membre du club de tir local.
- Mme D : Oui tout à fait, comme bénévole et tireur.
- Dr L : Il utilisait cette arme sur le site ?
-Mme D : Vous pensez bien qu'non ! Il était illégal son engin. C'est une arme de
guerre, je vous le rappelle. On ne la trimballe pas comme son panier au marché !
- Dr L : Comment faisait-il pour pouvoir tirer avec cette arme alors ?
- Mme D : Comme il ne pouvait pas utiliser son arme là-bas, il s'est fait son propre
stand de tir dans une petite dépression du terrain vers la route qui mène à ███████.
- Dr L : Vous pourriez nous indiquer sur une carte sa localisation plus précise, une
fois que nous aurons terminé ?
- Mme D : Bien sûr.
- Dr L. : Qu'avait-il comme relation avec le tir ?
- Mme D : Il disait que sa pratique lui était essentielle comme un traitement médical,
ça le libérait de tout le poids de la vie quotidienne.
- Dr L : Combien de fois par semaine pratiquait il son passe-temps ?
- Mme D : Le plus souvent une ou deux fois par semaine.
-Dr L : Il avait une relation spéciale avec son arme de prédilection ?
-Mme D : Vous savez, il n'était pas très bavard sur les armes, il était paradoxal là-dessus. Il ne pouvait pas se passer de tirer avec la sienne, mais quand on entendait aux infos toutes les horreurs que causent ces engins, il désapprouvait catégoriquement leur utilisation.
- Dr L : J'imagine qu'après son retour de la guerre son comportement a changé.
- Mme D : Exact. Il était très à cheval sur le respect des rites et lois bouddhistes.
Même s'il n'a pas pu… Comment dire, profiter longtemps de sa retraite, il avait passé le plus clair de son temps à étudier des textes asiatiques. Cette guerre a vraiment fait des ravages dans son esprit.
- Dr L : M. Béssoie a-t-il été déjà atteint de problèmes psychologiques ?
- Mme D : Non jamais.
- Dr L : Médicaux ?
-Mme D : À part les aléas de la vieillesse, non. Il suivait son traitement d'antidouleur suite à son opération qui lui avait provoqué des complications. Non, il était dans une relative bonne santé.
- Dr L : Pour quelles raisons cette opération si je peux me permettre ?
-Mme D : Il s’est pris deux balles de ce qu'il m'a dit. Une dans l'épaule droite et l'autre dans la hanche, une des balles a été déviée par un os et l'autre est resté coincée dans l'omoplate. Je me souviens que cela s'est produit durant la période où il était avec son groupe.
- Dr D : Alors qu'il n'était plus au front…
-Mme D : Oui, c'est troublant, mais étant donné les activités peu pacifistes de ce
groupe, je ne m'en étonne pas.
- Dr L : Vous vous êtes déjà éloigné pendant une longue période de votre domicile ?
-Mme D : Très peu de fois. Mais quand ça arrivait, vous auriez dû voir la comédie que me faisait Pierre pour pouvoir emmener son engin ! Pire qu'un homme politique pris la main dans le sac !
- Dr L : Son comportement lors de ces séances de tir n'avait rien d'anormal ?
-Mme D : Ma foi… non. Le peu de fois que j'y suis venu, il ne m'avait été rien
rapporté et il avait d’excellents amis au stand.
- Dr L : Et politiquement vous saviez où il se plaçait ?
-Mme D : Non il ne s’intéressait pas à la politique, tout comme moi d'ailleurs !
Mais Pierre, lui, avait une déplaisance toute particulière pour les communistes. Il crachait avec plaisir sur Maurice Thorez et Georges Marchais.
- Dr L : Savez-vous pour quelles raisons il aurait… mis fin à ses jours ?
- Mme D : [ visiblement émue] Pas vraiment… mais son arme fut confisquée par la gendarmerie pour un genre… d'histoire de catégorie ou je ne sais quoi. Mais ça l'a
anéanti, il est passé du tout au rien en une semaine quand les gendarmes lui ont dit que son arme serait détruite. Je suis partie faire les courses et quand je suis rentrée… c'est dans le jardin où je l'ai trouvé… je… je savais que son arme l'affectait beaucoup émotionnellement, mais à ce point c'est… non ! Ce n'est pas possible, M. l'agent ! Comment… [ s’interrompt ]
- Dr L : Il n'avait pas de raison apparente pour mettre fin à ses jours.
-Mme D : Mais enfin ! Non ! Il riait, il souriait ! Il… il n'est pas traumatisé de guerre !
Que voulez-vous que je vous dise ! C'est trop gros pour que ce soit un suicide. Monsieur ! C'est un assassinat, comment voulez-vous qu'il se soit donné la mort ! Il ne peut pas avoir fait une erreur avec son arme, ça fait bientôt 35 ans qu'il s'en sert. [ essuie ses larmes] Je suis à bout, M. l'agent, c'est un vide trop soudain pour moi.
- Dr L. : Bon… Très bien. Je vous remercie pour votre témoignage.
-Mme D : …Oui, merci à vous M…. Bonne journée à vous.
- Dr L : Vous de même, Mme.
[Mme D sort de la salle]
- Dr L : Agent Bourbaki, allez me vérifier ces infos de l'ANAPI s'il vous plaît. Oh, et essayer de me trouver le dossier médical de ce Rambo nostalgique.
-HEURE : 15 h 25-
[FIN DE L’ENREGISTREMENT]
Suite aux indications de Mme Duconte, un stand de tir clandestin fut découvert. Aucune installation relevant de l'anormal ne fut découverte. La prise en charge de sa destruction fut prise en main par la Gendarmerie nationale.