Le jour où nous avons enterré ma sœur, le soleil brillait. C'était la canicule. C'était un petit cimetière en ville, une parcelle d'herbe desséchée, jaune et brûlée. Quand j'y repense, je n'ai pas l'impression d'être chez moi, mais je suppose que c'était bel et bien ma ville à l'époque. Je n'avais jamais connu d’autre endroit.
Je n'ai pas pleuré ce jour-là. Je ne me souviens pas de grand-chose, mais je me souviens de ce détail. Le choc était trop fort. Je n'arrivais pas à réaliser ce qui lui était arrivé. Je me tenais là, entre mes parents, avec ma mère voilée et mon père effondré, qui était en train de sangloter. Je n'avais que huit ans. Elle n'avait jamais fait que me sourire, avant ça.
Ce jour n'était pas spécial. Il ne signifiait rien. Il ne ressemblait pas aux enterrements que j'avais vus à la télé, ces espèces de sceaux solennels marquant la fin de quelque chose. C'était juste un jour comme les autres, où les sauterelles crissaient et le vent soufflait dans les herbes. Elle n'était pas partie. Elle était juste là, dans cette boîte. Il n'y avait pas d'histoire à raconter, il n'y avait que la terre que les fossoyeurs pelletaient, et qui tambourinait en rythme sur le cercueil.
Le jour où nous sommes partis vers notre nouvelle maison à la campagne, nous avons pris le train. Mes parents ont essayé de parler tout l'après-midi, mais je n'en avais pas besoin. Les roues glissaient sur les rails, encastrées dans l'herbe et le métal, avec la verdure dehors qui fleurissait de plus en plus. Et je me sentais heureuse. Maintenant je pouvais le voir - l'évasion, la renaissance. La danse des nuages, le bruit du vent. Les pommes d'automne.
J'écris ceci à bord du dernier train de retour à la normale, et je découvre que le Conseil O5 est devenu fou. Ils brûlent la Fondation de l'intérieur. Kells est probablement saoul par terre, s'insultant lui-même et tous ceux qui l'entourent. Et le Dieu de Néon rôde à ma périphérie, presque visible, presque là, mais dominant toujours tout le reste.
Personne ne lira ces mots que j'écris. Mais, oh, mes chers amis, vous n'avez pas à le faire. Les mots existeront quand même.
~ Dr Rosie Hartlepool
PAR ORDRE DU CONSEIL O5
Le fichier suivant est classifié Niveau 5/7005. Tout accès non autorisé est interdit.
7005
| Objet no : SCP-7005 | Niveau 5/7005 |
| Classe : Thaumiel | Classifié |
Un train de SCP-7005 passant de l'Univers A001 "Principal" à l'Univers A051 "Empire Mongol Infini".
Procédures de Confinement Spéciales : SCP-7005 a été placé sous la responsabilité du tout nouveau Département de Logistique Interdimensionnelle, qui opère actuellement depuis le Site 565 et est provisoirement dirigé par le Dr Rosie Hartlepool et le Dr Simon Kells. Les directives opérationnelles actuelles, plutôt que de se concentrer sur le confinement de l’objet, ont été conçues afin de continuer à faciliter la communication et les voyages à travers le multivers. Pour cette raison, un degré inhabituel de flexibilité a été accordé pour l'embauche de membres du personnel et pour autoriser l'accès de membres du personnel hors-Fondation à SCP-7005.
Certaines mesures de confinement dans l'Univers A001 "Principal" ont cependant été jugées nécessaires. Plus précisément, le personnel de la Fondation a sécurisé tous les points d’accès connus à SCP-7005, en préservant la nature publique des bâtiments lorsque cela s’avérait approprié, et en créant des sites de recherche temporaires pour permettre aux membres de la Fondation de voyager facilement entre les univers.
L'utilisation des connaissances acquises grâce à SCP-7005, en particulier l'observation de différentes anomalies dans différents univers, a été autorisée dans le but d'améliorer le confinement des anomalies dans l'Univers A001.
Description : SCP-7005 est un réseau de transport multidimensionnel, communément appelé Lampeter. SCP-7005 est constitué de plusieurs moyens de transport conventionnels - comme, par exemple, le train, l’automobile, l’avion, la montgolfière et les relais yam mongols - tous anormalement modifiés pour permettre le déplacement entre différentes lignes temporelles, univers et réalités. SCP-7005 contient également un certain nombre d'univers de poche, spécialement conçus pour servir d'aiguillages et de centres de transport.
SCP-7005 joue un rôle essentiel dans la communication et le transport interdimensionnels, tant pour la Fondation que pour le monde anormal en général. Son étendue totale, à la fois dans cet univers (A001 "Principal") et dans d'autres, inclut plus de 4000 univers connus, et on suppose qu'il en existe davantage. 12 points d’accès au réseau sont connus depuis A001 "Principal", mais beaucoup d'autres sont connus par le recoupement d’indices variés.
Quelques exemples de points d’accès au réseau depuis A001 "Principal" :
- Une petite porte en bois derrière l'église de San Paolino, à Lucca (en Italie), donnant sur une station de tramway souterraine conduisant le voyageur à une station de tramway plus grande située dans l'univers B723 "Hospice".
- Une jetée abandonnée et interdite d’accès dans le nord d'Ishikari, à Hokkaido (au Japon) ; marcher dessus conduit le voyageur à un grand port maritime situé dans la ligne temporelle Q944 "Mintuci".
- Un bureau des objets trouvés dans une gare de Lima, au Pérou, conduisant à une grande gare dans l'univers H020 "Grand État Inca".
- L'entrée secondaire d'un caravansérail de l'époque ilkhanide à Kerman, en Iran, conduisant à une série de caravansérails imbriqués, tous situés simultanément dans dix lignes temporelles distinctes.
- Une parcelle de ciel située au-dessus du nord de la Mongolie ; les avions traversant cette zone sont redirigés vers un aéroport intra-universel (SCP-7005-77a) desservant au moins 350 univers dans ce que les chefs de station du réseau appellent communément le "Corridor du Sud-Ouest".
SCP-7005 aurait été fondé au XIIIème siècle dans un univers actuellement non découvert (Univers Z999 "Halogène") par des membres de la famille Lampeter dans un objectif inconnu. Il a été géré par la Compagnie de Transport Non Euclidien Lampeter (CTNE-L) du début du XVIIème siècle jusqu'en 2021, date à laquelle la CTNE-L a fait faillite. Depuis lors, la Fondation en administre le réseau, afin d'éviter un effondrement complet des réseaux de communication transdimensionnels et les nombreux scénarios de Classe-Z que cela pourrait entraîner.
Le contrôle de la Fondation sur le réseau ne s'étend actuellement qu'à 832 stations distinctes ; cependant, il semble que des parties importantes du réseau continuent d'être entretenues par des groupes de volontaires, des entreprises privées à petite échelle et des accords entre seigneurs de guerre multidimensionnels. Le contrôle total de la Fondation sur le réseau devrait être achevé en 2035 2050 2070.
Il est difficile de décrire tout l’étendue de SCP-7005 avec des mots adéquats. À chaque fois que nous découvrons un nouveau passage, une autre porte dans une gare ou un portail caché dans un marais, je pense à ces premiers Lampeter, et à ce qu'ils ont réussi à accomplir.
La quantité d'énergie nécessaire pour envoyer des messages d'un univers à un autre est immense. Cela nécessite une source d'énergie anormale capable de transmettre une quantité stupéfiante de données dans des espaces extra-physiques. Nous avons tous lu le témoignage de Scranton sur l'espace situé entre les réalités – maintenant, imaginez-vous essayant de découvrir les paramètres exacts de ce grand rien, de ces limbes. Essayant de définir l'indéfinissable.
Pour autant que nous puissions en juger, aucun nouvel univers n'a été ajouté au réseau depuis un certain temps. La technologie permettant de le faire semble avoir été perdue depuis des décennies, voire des siècles. Nous n'avons pas la moindre idée de la façon dont ces ajouts étaient effectués – les archives Lampeter ont été perdues au cours des dernières années de l'existence de la CTNE-L. Certains chefs de station nous ont parlé de superbes illustrations et de fresques murales qui détaillent la technique en question, mais nous n'en avons trouvé aucune trace.
Peut-être qu'un jour, nous découvrirons le légendaire univers Z-999. Peut-être qu'il y aura une réponse à cette question - qui était assez fou, assez audacieux, pour percer ce premier trou entre les univers ? Quel genre de cerveau était capable de résoudre ces équations anormales sans fin de la physique et de la réalité ? Nous n'avons aucune idée du type de torsion cérébrale nécessaire pour voir le monde de façon à rendre cela envisageable.
L'espace physique couvert par le réseau Lampeter est immense, et pourtant négligeable. C'est un réseau connu seulement de ceux à qui le secret en est confié, ses stations sont cachées dans les lieux les plus reculés possibles, ou les plus discrets. Son existence même est un énorme exploit technique. J'aime l'imaginer comme un réseau de stations et d'arrêts, tressant ensemble différentes lignes et câbles, existant sur un axe d'existence complètement différent de ceux que nous connaissons - mais ce n'est pas cela du tout, quand on le regarde vraiment. Ce ne sont que des hangars et des entrepôts, une cascade de lieux de stockage. Beaucoup d'employés très, très fatigués.
Et une déchéance interminable.
~ Dr Simon Kells
Le document suivant est un entretien entre le Dr Hartlepool et M. Rameau, un employé de SCP-7005 dans l'Univers G299 "Tombeaux des Foires". Cet entretien a été réalisé dans le cadre des efforts du Dr Hartlepool pour mieux comprendre l'histoire et la nature de SCP-7005, suite à la perte de la grande majorité des archives du CTNE-L.
<Début du Rapport>
La caméra montre le flanc d'une montagne. Le Dr Hartlepool se dirige vers une petite cabane en rondins située à 70 ou 80 mètres. Il neige abondamment et le ciel est d'un gris uniforme.
Après une minute de marche, le Dr Hartlepool atteint la porte de la cabane et l'ouvre. À l'intérieur, on peut apercevoir une silhouette - Rameau - sur la droite de la cabane, assis à une table avec un casque sur les oreilles. Un lit est visible de l'autre côté. Plusieurs gravures, principalement des peintures de fleurs de cerisier, sont accrochées aux murs de la cabane. Une petite table se trouve au centre, et un coin cuisine avec une bouilloire et une plaque de cuisson est visible tout à gauche.
Rameau : 94… 942… 94… nan, au sud-est… est, Gerry, est-ce qu’on doit vraiment faire ça tous les -
Dr Hartlepool : Bonjour ?
Rameau : Oh !
Rameau se retourne brusquement.
Rameau : Je te rappelle, Ger.
Rameau enlève son casque et se lève en souriant.
Rameau : Je suis désolé, je n'attendais pas de visite. Euh, si vous voulez bien -
Rameau fait un geste en direction de la table au centre de la pièce. Le Dr Hartlepool s'assied et lui sourit. Rameau commence à préparer deux tasses de thé dans le coin cuisine.
Dr Hartlepool : Je ne mords pas.
Rameau rit.
Rameau : Quand on vit dans une petite cabane en bois à des centaines de kilomètres de tout et à flanc de montagne, on ne s'attend pas souvent à recevoir des visiteurs.
Dr Hartlepool : Je suppose que le réseau Lampeter n'a jamais envisagé de vous transférer dans un endroit plus accessible ? Quelque part qui ne nécessiterait pas une quantité ridicule de puissance et de précision pour s'y rendre ?
Rameau : Oh, mais ça n'était pas le cas ! Ou ce n'est pas le cas. Bref. Dans les temps anciens, quand cet endroit était habité…
Dr Hartlepool : Et c'était il y a combien de temps ?
Rameau : Des siècles. C'est un monde-tombeau, ici. En avez-vous visité beaucoup ?
Dr Hartlepool : Quelques-uns. J'en ai traversé au moins trois en venant ici.
Rameau : Ha. Bon. Avez-vous envisagé de simplement emprunter la ligne de télésièges pour venir ici ?
Il y a une courte pause.
Dr Hartlepool : Il y a… des protocoles. Cet endroit est techniquement classé par la Fondation comme "nouvellement récupéré", ce qui signifie -
Rameau : Mais vous êtes Rosie Hartlepool, n'est-ce pas ? Notre maîtresse à tous ?
Dr Hartlepool : Écoutez, si je le fais, ça sera mauvais pour l'image de tout le département…
Rameau rit.
Rameau : Aucun souci. Je ne suis pas vexé. Mais la ligne est sûre, vraiment.
Dr Hartlepool : Pas d’après ce qu’on m’a rapporté. On compte sept disparus rien que dans ce quadrant…
Rameau : Mais aucun dans cette station ! Je suis très strict, ici.
Dr Hartlepool : Dans ce cas, pourquoi personne d'autre ne l’est ?
Rameau revient à la table avec deux tasses de thé. Il en place une devant le Dr Hartlepool, et s'assoit en face d'elle, remuant son thé tout en la regardant attentivement. Elle boit une gorgée de thé et le fixe en retour.
Rameau : Vous n'avez jamais vu cet endroit à la grande époque, n'est-ce pas ?
Dr Hartlepool : Et vous ?
Rameau : Qu'est-ce que ça veut dire ?
Dr Hartlepool : Les lignes du réseau Lampeter existent depuis des siècles. Leur âge d'or a dû prendre fin bien avant que la compagnie ne tombe en disgrâce. J’ai cru comprendre que le dernier membre de la famille s’est immolé vivant ?
Rameau : C’est une rumeur.
Dr Hartlepool : Une rumeur impossible à confirmer, vu ce qui est arrivé aux archives.
Rameau : OK, je l’admets. Je ne l'ai jamais vu dans ses jours de gloire non plus. Mais j'en ai entendu parler. Nous en avons tous entendu parler. Il y a des histoires qui circulent le long de la ligne, transmises par les passagers et les chefs de gare. Un petit arrêt comme celui-ci aurait normalement eu trois, voire quatre employés en permanence. Une maintenance constante. Des centaines de télésièges montant et descendant le long des câbles chaque heure, des dizaines et des dizaines de passagers. Et…
Dr Hartlepool : Et des gens, s’envolant vers tellement de stations.
Rameau : Des palais dorés, qu’ils disaient.
Dr Hartlepool : Ils disent tous ça.
Rameau : Mais c’est logique, ceci dit. Qui qu’aient pu être les premiers Lampeter, ceux qui ont fait des trous dans la réalité… ils devaient avoir de grandes ambitions. Et une fortune derrière eux.
Dr Hartlepool : Ouais. Logique.
Rameau : Mais de nos jours… écoutez, je ne dis pas que vous n'avez pas fait une bonne chose en reprenant la gestion comme vous l'avez fait. Mais le travail devient de plus en plus difficile. Un des câbles a cassé le mois dernier - nous avons été hors service pendant une semaine.
Dr Hartlepool : Je - suis désolée, mais ce n’est pas moi qui fixe notre budget. J'essaie de leur dire qu’on a besoin de plus d’argent, mais-
Rameau : Non, je sais bien comment ça marche. La CTNE-L - ouais, d’accord, ce n'était pas beaucoup mieux, vers la fin. Mais il fait froid ici. Les quarts de travail sont de plus en plus longs - je vis ici la moitié de l'année, maintenant, et je ne rentre quasiment jamais à la maison.
Dr Hartlepool : Vous n'avez pas de maison.
Il y a une courte pause.
Rameau : …Mon foyer d'adoption, alors. Un endroit qui n'est pas une cabane sur le flanc d'une montagne gelée.
Dr Hartlepool : Passons.
Rameau : La situation devient tendue. Le réseau ne peut pas continuer à fonctionner comme ça. Toute une partie de la ligne passe par ici, par une station de télésièges ! Nous n'avons pas assez de main d'œuvre pour un truc pareil. La seule raison pour laquelle nous avons des stations comme celle-ci est que les trous dans la réalité devaient être placés ici, ou quelque chose comme ça.
Le Dr Hartlepool se penche en arrière.
Dr Hartlepool : Devaient être placés ici ?
Rameau : Écoutez, j’en sais rien. C'est juste une vieille légende de la station. Quelque chose à propos des endroits qu'ils choisissaient. Des points faibles, ou quelque chose comme ça. Des endroits où il était plus facile de construire.
Dr Hartlepool : Hmm.
Tous deux restent silencieux pendant quelques instants, buvant leur thé.
Rameau : Pourquoi êtes-vous là, d'ailleurs ?
Dr Hartlepool : Par pure curiosité. Je me suis dit que j'allais poser des questions un peu partout, parler à certains des anciens du CTNE-L. Nous n'avons pas d'archives, alors j'ai pensé…
Rameau : Qu’il fallait bien commencer quelque part.
Dr Hartlepool : Ce n'est pas exactement un entretien dans le cadre professionnel, mais j'avais un peu de temps libre. Je voulais juste voir tout ça par moi-même, je suppose.
Rameau hoche la tête.
Rameau : Je comprends. Le réseau Lampeter - SCP-7005, je suppose que je devrais dire - est important. Il relie les choses entre elles. Toute la réalité.
Dr Hartlepool : Avait-elle besoin d'être reliée, ceci dit ?
Rameau : Oh, oui. Comment trouverions-nous Dieu, autrement ?
Hartlepool rit.
Dr Hartlepool : Vous croyez que tout cela vise à trouver Dieu ?
Rameau : Je ne sais pas ce que ça vise, mais c'est la seule façon de s'y prendre. Et je suppose que ça n'a pas besoin d'être Dieu, exactement, mais… il n'y a rien d'autre au-delà de ça. Chaque possibilité, contenue dans chaque univers, s'étendant à l'infini… c'est vraiment la dernière frontière, ce multivers. Si quelque chose peut y révéler une harmonie cachée, c'est bien le réseau Lampeter.
Dr Hartlepool : Peut-être qu'il existe d'autres multivers au-delà de celui-ci.
Rameau : Qu'est-ce que ça signifie ?
Dr Hartlepool : Je… ne sais pas trop. C'est juste quelque chose dont mon collègue – Kells - parlait l'autre jour.
Rameau : Ah. Notre seigneur et maître.
Dr Hartlepool : C'est ce qu'il aime à penser. Mais je ne pense pas être d'accord avec vous.
Rameau : Toute la réalité, reliée et unifiée. C'est un rêve qui en vaut bien un autre.
Dr Hartlepool : Mais un rêve aussi grand que ça doit être meilleur qu'un "rêve qui en vaut bien un autre". Personne ne peut échapper à une chose pareille. Il n'y aura plus nulle part où aller après ça si les choses deviennent bizarres pour "toute la réalité".
Rameau : Peut-être. Mais est-ce que vous avez vraiment une autre option ?
Il y a une autre pause. Le Dr Hartlepool se lève, se dirige vers la fenêtre et regarde dehors.
Dr Hartlepool : Savez-vous ce qui est arrivé aux archives ? Est-ce que la station aurait aussi de vieilles légendes à ce sujet ?
Rameau : Oh, oui. On raconte que John Lampeter, le dernier membre de la famille, a fini par devenir fou.
Dr Hartlepool : Ah ! Donc il s'est effectivement immolé vivant.
Rameau : Oui, bon, peut-être. Je ne veux pas dire du mal des morts. Mais on raconte qu'il a découvert quelque chose, quelque part, très loin à l'est de la ligne.
Dr Hartlepool : Comment ça, à "l'est ?" Il n'y a pas de points cardinaux dans le multivers.
Rameau : Non, mais c'est plus facile à conceptualiser de cette façon. Ici - toute la zone que vous contrôlez, en fait - c'est l'ouest. Vous en avez plus que vous ne le pensez. Puis il y a le centre, qui est rempli d'échangeurs et de stations à moitié abandonnées, un réseau fragmenté qui était autrefois la gloire de tout Lampeter. Et puis il y a l'est. Personne ne sait vraiment ce qui s'y passe.
Dr Hartlepool : Pourquoi ?
Rameau hausse les épaules.
Rameau : C'est comme je l'ai dit. J'ai travaillé sur cette partie de la ligne pendant toute ma carrière. Je n'ai pas beaucoup de temps libre pour discuter avec les passagers - les télésièges passent tous au-dessus de ma tête.
Dr Hartlepool : Donc John Lampeter aurait découvert quelque chose là-bas…
Rameau : Quelque chose qui l'aurait rendu fou. Ouaip. Et puis les flammes l'ont englouti dans leur lumière aveuglante.
Dr Hartlepool : Poétique.
Le Dr Hartlepool regarde par la fenêtre. La neige est trop épaisse pour qu'on puisse en distinguer la source, mais on peut voir une petite lumière au pied de la montagne.
Dr Hartlepool : C'est quoi, cette lumière ?
Rameau : C'était un monde-tombeau.
Dr Hartlepool : La plupart des mondes-tombeaux sont, euh, pleins de tombeaux.
Rameau : Exactement. Les Prêtres Retranchés du Cœur Flamboyant croyaient en la gloire de la désintégration elle-même. Chacune de leurs tombes brûle éternellement, maintenant chaque cadavre dans une boucle constante de destruction. Les cendres tombent perpétuellement, se transformant en carburant pendant qu'elles flottent vers le sol. Le corps n'est jamais détruit, mais il perd à chaque fois un peu plus de lui-même.
Dr Hartlepool : Est-ce que vous savez combien de fichiers nous avons actuellement dans la base de données de la Fondation ? Sept mille. Sept mille anomalies individuelles. Et pourtant, à peine dix univers plus loin, les lois de l'entropie sont suspendues, et des milliers de tombes jonchent la surface d'un monde inconnu.
Rameau : C'est censé me choquer ?
Dr Hartlepool : Non. Non, je suppose que non.
Le Dr Hartlepool retourne à sa chaise, le regard fixé sur sa tasse.
Dr Hartlepool : Vous êtes aussi un agent de la désintégration, je suppose. Tous les chefs de gare semblent l'être.
Rameau : Est-ce que vous essayez de m'énerver, docteur ?
Dr Hartlepool : Peut-être un peu.
Rameau : J'étais le fils d'un chercheur de la Fondation. En grandissant, j'ai fini par rejoindre la Main. A l'âge de trente ans, je suis tombé sur un dossier de la Fondation qui racontait comment un certain Matthew Rumsfeld avait traversé le temps pendant son adolescence, changé son nom en Rameau, et vécu une vie désastreuse et tragique dans un passé lointain. Puis il a vieilli, et il est mort. Mais vous saviez déjà tout ça.
Dr Hartlepool : Je suis désolée.
Rameau : Ne le soyez pas. Je suis un rat des rails, Rosie Hartlepool, comme nous tous. Comme vous, d'ailleurs. J'ai pris le nom de mon autre moi pour me rappeler que si je n'étais pas ici, je serais là-bas en ce moment, ou ailleurs encore. Ici, cependant, à la frontière des possibilités… peut-être que c'est vraiment là où je peux trouver Dieu.
Dr Hartlepool : J'espère que vous le trouverez.
Le Dr Hartlepool se lève et se dirige vers la porte.
Rameau : Hé - attendez.
Le Dr Hartlepool s'arrête et se retourne. Rameau se dirige vers son bureau et écrit quelque chose sur un morceau de papier. Il le remet au Dr Hartlepool.
Rameau : Si vous voulez vraiment savoir ce qu'il y a là-bas, essayez de contacter ce type. Il est dans l'Univers F433. Il travaillait dans l'Est, apparemment. Il pourrait en savoir davantage.
Dr Hartlepool : Merci. Merci, Mathieu.
Rameau : À votre service, doc.
Le Dr Hartlepool ouvre la porte et sort. Elle se retourne une dernière fois et voit Rameau de retour à son bureau, en train de remettre son casque.
Rameau : 65…93… treize, Ger, pour l’amour de -
La porte se ferme.
<Fin du Rapport>
Ce qui suit est un journal personnel récupéré dans une gare de l'Univers L453 "Le Trou d'Harald", un univers situé dans la zone "centrale" de SCP-7005 décrite par Rameau dans l'entretien précédent. On pense qu'il a été rédigé il y a plus de 300 ans.
Aujourd'hui, nous avons enregistré 456 réfugiés en provenance de l'Est. Cela représente plus de 12 % du trafic total de cette station. Nous sommes une petite station, c'est certain, mais le nombre de passagers qui fuient quelque chose reste stupéfiant pour moi. Ils portent ce qu'ils ont, ce qu'ils ont pu emporter, et comptent sur la pitié des chefs de stations pour les ravitailler en nourriture, en eau et en vêtements.
Nous avons fait notre part - nous leur avons donné toutes les guenilles que nous avions, tout ce que les autres passagers nous ont donné. Je me demande, parfois, quels sont les plans du Grand Maître. Notre Roi Écarlate est un dieu bon et miséricordieux, c'est certain, mais pourquoi tant de gens passent-ils par ici ?
Ils ont tant de formes différentes. Il y a les riches, ou ceux qui l'ont été, qui se promènent dans des costumes en loques et des manteaux dorés. Il y a les pauvres, les visages durcis par les privations qu'ils ont subies. Il y a les enfants, certains qui pensent que tout cela n'est qu'un jeu, d'autres qui comprennent que leurs maisons ont disparu pour toujours. Il y a une telle variété parmi eux que tout ce que je viens de dire semble superficiel, juste des catégories sans importance que même moi je ne comprends pas pleinement.
Il y a autant de souffrance dans le monde terrestre, mais elle n'est pas aussi étendue que sur le réseau. Toutes les possibilités se heurtent à présent les unes aux autres, et pourtant il y a quelque chose que nous devons fuir. Nous avons tous entendu parler de ce qui habite l'Est, de ce qui étend ses griffes d'un endroit à l'autre. Je n'arrive pas à y croire, mais les preuves se reflètent dans chaque iris qui passe, chaque œil hagard.
J'ai été élevé, comme tous les Ghoul, dans le lointain désert, sur les sables qui s'étendent sous le ciel noir. Là-bas, nos seules habitations sont des assemblages de tentes et, à l'occasion, des abris-sanctuaires érigés par les morts qui nous ont précédés. Je n'avais jamais entendu parler de la ville avant de venir ici. C'est comme le désert, à sa façon ; il y a une pureté en elle, un rejet de tout ce qui est sauvage, malgré la sauvagerie qui s'y trouve. Dans son désir de rassemblement, elle crée sa propre forme d'étendue sauvage.
J'ai entendu parler d'autres mondes, où notre Roi n'est pas le ciel bienveillant à la couronne rouge, mais une créature vicieuse faite de rancune et d'envie, une idée née du poids écrasant de la souffrance. C'est difficile pour moi d'y croire. Et pourtant, je continuerai à faire des offrandes de pierre et de cobalt, dans l'espoir que notre Roi nous entende. Quand je verrai la souffrance venir à moi, je me souviendrai bien de la chance qu'il m'a accordée. Et un jour, j'en suis sûr, tous les royaumes seront unis, et l'Est sera à nouveau libre. Un jour, j'espère, nous festoierons ensemble dans les salles du Roi, les riches comme les pauvres.
Le document suivant a été récupéré dans les ruines des archives Lampeter. Il s'agit de l'un des rares documents qui n'a pas été détruit à la fin de l'existence du CTNE-L.
La ville brille. Je la vois de ma fenêtre.
Elle est dans ma fenêtre.
Elle a pris presque toute la chambre maintenant. Il ne reste que le lit. Je ne sais pas pourquoi je peux la voir et pas les autres - c'est tellement évident. Il y a la ville, et il y a le reste du sol. Et puis il y a moi.
La ville brille dans la nuit, et c'est magnifique. Avant, je la détestais, comme tous les autres, mais maintenant je l'aime. Ils la traversent lentement, essayant toujours d'y trouver des espaces libres, dans l'espoir d'en sortir. S'enfuir En Voiture. Mais ils n'en trouvent jamais. Ils apprendront à l'aimer, eux aussi. Ils devront bien, au bout d'un moment.
Son expansion s'étend vers l'extérieur, progressivement, caressant tout ce qu'elle touche. Ils s'élèvent, l'acier et le verre, se tordant vers le haut comme d'étranges plantes sur ce qui était le désert de Mojave, écrasant les cactus, enfouissant leurs racines dans le sable. Les lois de la physique permettent-elles à la croûte terrestre en fusion d'être convertie en immeubles ? Les lumières s'éteindront-elles lorsque nous tomberons dans le soleil ? Mais cela n'a pas d'importance non plus, car alors le soleil en fera partie aussi.
Je n'ai pas encore été emporté, mais je désire l'être. J'arrache mon cœur, je lui offre ma peau. La ville souffre, elle se fraie un chemin à travers le monde, ses lignes serpentantes créant de nouveaux emplois là où il n'y avait que des terres agricoles. Le béton coule, joue dans les mélangeurs, éclabousse les vallées, les collines galloises redevenant des terrils, la steppe kazakhe absorbée par un grand Almaty lui-même absorbé par un grand Novossibirsk lui-même absorbé par un grand Beijing.
J'aime la ville. Je l'aime tout entière. J'aime ses ruelles et ses théâtres, qui projettent une lumière blanche sur leurs visages gémissants et hurlants. J'aime ses banlieues immaculées, nettoyées jusqu'à l'os, comme toute ville qui se respecte. J'aime ses monuments anciens, détruits et refondus en métal, juste pour être détruits à nouveau et recontextualisés dans le futur. J'adore tout cela.
Et par-dessus tout, j'aime les lumières. J'aime ces lampes, au sommet des bâtiments, là où il y avait des montagnes, là où il y avait des tombes. J'aime leurs couleurs palpitantes, le rouge, le vert, le jaune ! L'herbe si est belle, parsemée de jaune. Je veux me rouler dedans.
Je me donne à toi, ô ville. Je veux être l'un d'entre eux. Un néon, qui clignote vers l'infini, l'infini, l'infini pour toujours. Laisse-moi éclairer le monde. Laissez-moi leur montrer comment on fait.
Le document suivant est un entretien entre le Dr Hartlepool et Titus Quaker, un chef de station de l’Univers M433 "Le Creux".
<Début du Rapport>
Le Dr Hartlepool est dans un ascenseur qui monte vers le dernier étage d'un immeuble. Les murs et le sol de l'ascenseur et du bâtiment sont en verre, ce qui permet à l'occupant de voir l'ensemble de la structure. L'immeuble est extrêmement grand, de plusieurs centaines de mètres de haut, divisé en un grand nombre de pièces carrées sans meubles ni occupants visibles.
Par les fenêtres extérieures, on aperçoit un énorme volcan ; le bâtiment est apparemment construit au bord de la caldeira. On peut voir un certain nombre de plates-formes métalliques dépassant du même bord de la caldeira, sur lesquelles un grand nombre de ballons sont visibles. Ces montgolfières semblent à la fois monter vers les nuages et en descendre ; sur les plates-formes, une série complexe de transferts de passagers a lieu.
Le Dr Hartlepool atteint le dernier étage du bâtiment. On distingue un homme âgé de l'autre côté de la pièce, à plusieurs mètres ; il est vêtu de noir, tient une canne argentée et contemple les ballons. Le Dr Hartlepool quitte l'ascenseur.
Dr Hartlepool : Pfiouuu… c’est sacrément haut, ici.
Quaker : Oui.
Le Dr Hartlepool s’approche de Quaker.
Dr Hartlepool : Je m’appelle Rosie Har-
Quaker : Hartlepool. Oui.
Le Dr Hartlepool soupire.
Dr Hartlepool : Écoutez, je travaille pour la Fondation. J'en ai jusque-là des réponses cryptiques des personnes auxquelles je parle pendant des entretiens pour mes recherches. Vous n'avez aucun tour dans votre manche que je n'ai pas déjà vu cent fois auparavant, et si vous avez des pouvoirs magiques, ça ne vous rend pas exceptionnel. D'accord ?
Quaker se retourne, et sourit.
Quaker : Mes excuses, docteur. J'avais la tête dans les nuages. Venez donc me rejoindre.
Le Dr Hartlepool s'approche de la fenêtre et regarde les ballons qui s'élèvent.
Dr Hartlepool : Avez-vous une idée de la raison pour laquelle…?
Quaker : On m'a dit que c'était la seule option. Le trou dans la réalité a dû être aménagé à côté du volcan. Les ballons - bon, je ne peux pas le confirmer, bien sûr, mais c'était, selon les légendes des chefs de station -
Dr Hartlepool : - les rumeurs -
Quaker : - la seule façon dont ils ont été en mesure d'installer le réseau ici. Dr Hartlepool, puis-je faire quelque chose pour vous, ou avez-vous fait tout ce chemin uniquement pour m'interrompre avec des remarques sarcastiques ?
Dr Hartlepool : Désolée.
Quaker : N’en parlons plus. Et donc..?
Dr Hartlepool : J’ai été envoyée ici par Mathieu Rameau, de l’Univers G299.
Quaker : Ah, oui. L'homme sur la montagne. Je l'ai rencontré brièvement à une réunion ou quelque chose de similaire, dans les derniers jours de la CTNE-L. Nous avons discuté une fois ou deux. Un bon garçon. Un peu isolé, je pense.
Dr Hartlepool : Isolé ? Vous travaillez dans un immeuble en verre de la taille d'un gratte-ciel avec personne d'autre dedans.
Quaker : Certes, mais contrairement à lui, je monte dans un ballon à la fin de la journée et je rentre chez moi auprès de ma famille. Vous devriez essayer, un jour.
Dr Hartlepool : Je n’ai plus de famille.
Quaker : Trouvez-en une nouvelle, alors. Il y en a beaucoup qui existent à travers le multivers. Certaines sont identiques à l'originale, mais il leur manque une Rosie Hartlepool.
Dr Hartlepool : C'est ce que vous avez fait, donc ? Trouver une nouvelle famille ?
Quaker : Bon Dieu, non. Je ne fais pas dans ce genre de perversion.
Le Dr Hartlepool regarde Quaker avec méfiance.
Dr Hartlepool : Perversion?
Quaker : Oh, oui. Vous voyez - eh bien, je suis né dans un monde où il neigeait en permanence.
Dr Hartlepool : Quel bonheur.
Quaker : Oui, en effet. La neige vous faisait des choses. Elle… changeait des choses. Ça changeait ce qu'elles avaient toujours été. Vous vous réveilliez et les gens que vous aviez connus toute votre vie n'étaient jamais nés. Toutes les possibilités s'altéraient, changeaient, se brisaient autour de vous. Finalement, la ligne temporelle entière disparaissait, détruite par ses propres contradictions. Ce n'est pas une façon de vivre, de se déplacer entre les possibilités de la vie, de chercher à sauter entre les lignes temporelles pour satisfaire son désir de réparer les erreurs du passé. Nous avons tous nos propres voies, et nous devrions nous y tenir.
Dr Hartlepool : …D'a-ccord. Bon. Je n'ai pas l'intention de trouver des copies de qui que ce soit de ma famille, merci, mais je vais garder cela à l'esprit. Ceci dit -
Quaker : Ne soyez pas si désinvolte. Les possibilités sont infinies, ici. Vous pouvez passer de la pauvreté à une richesse inimaginable, juste parce que la poussière dans votre poche vaut plus que tout pour une réalité à moitié ratée quelque part dans le bras oriental. Vous pouvez vous y perdre - plaisir après plaisir. Miroir après miroir.
Dr Hartlepool : Je n'étais pas désinvolte. Je comprends la… tentation que cela représente. Mais cela ne les ramènera pas réellement.
Quaker : Non. En effet.
Il y a une pause de plusieurs secondes.
Quaker : Maintenant, je suppose que vous voulez savoir ce que j'ai fait dans l'Est.
Dr Hartlepool : Est-ce que c’est Rameau qui vous l'a dit ?
Quaker : Non, je sais simplement comment cela fonctionne. Pourquoi seriez-vous venue ici, sinon ? Il n'y a rien, ici. C'était autrefois un immeuble très animé, jusqu'à ce que -
Dr Hartlepool : Jusqu'à ce que la décadence s'en empare, que la CTNE-L parte à vau-l'eau, et ainsi de suite. Oui, j'ai déjà entendu tout ça. Je voudrais plutôt savoir ce que John Lampeter a découvert à l'est.
Quaker soupire.
Quaker : Ce qu'il a découvert, c'est ce que n'importe quel habitant de l'Est, ou du centre, pourrait vous dire qu'il existe là-bas. Ce qu'il a découvert, c'est le Dieu de Néon.
Il y a une pause.
Dr Hartlepool : Et qu’est-ce que c’est, le Dieu de Néon ?
Quaker : Le Dieu de Néon est - est ce que vous obtenez quand vous touchez trop au tissu de la réalité.
Dr Hartlepool : Ce qui veut dire ?
Quaker : Vous n'avez pas besoin d'aller là-bas. Rameau est rempli d'idées idiotes. Il est jeune. Idéaliste. Nous devons tous forger nos propres -
Dr Hartlepool : Je m'en fous. Dites-moi ce que c'est.
Quaker soupire à nouveau.
Quaker : Il existait un monde - un monde très loin d'ici. Un univers. Il y avait une Terre, comme dans tant d'autres univers. Elle ressemblait beaucoup à la vôtre. Il y avait un village sur cette Terre, un village appelé - appelé Peiriant. En Argentine.
Dr Hartlepool : Un village?
Quaker : Oui. C'était un village. Puis, un jour, une des maisons a commencé à pousser. De nouvelles pièces ont poussé dessus. Un phénomène anormal somme toute classique. Donc, leur Fondation est intervenue.
Dr Hartlepool : Que voulez-vous dire par "pousser" ?
Quaker : C'est juste apparu un jour. Une autre pièce, puis une autre. Ça s'étendait et se développait, se propageant de maison en maison. Jamais deux tout à fait identiques, mais toutes - en accord, je suppose, avec l'esthétique du village. Au début, du moins, avant qu'elles ne deviennent plus… génériques. En béton, en verre, en métal.
Dr Hartlepool : Un village qui serait entré en… expansion ?
Quaker : Oui. Et ça a continué. Pour toujours. Sans jamais s'arrêter.
Dr Hartlepool : …Oh.
Quaker : Oui. Il a fallu des décennies au phénomène pour recouvrir l'Amérique du Sud, et des décennies de plus pour couvrir la terre entière. Une seule métropole, s'étendant, encore et encore, gratte-ciel après gratte-ciel, dévorant tout sur son passage. Ses habitants… ils s'arrêtaient de manger, de boire, de faire quoi que ce soit. Au début, ils sont devenus comme fous en voyant ce qui arrivait à leur monde, mais une fois que tout était terminé, que le monde n'était plus qu'une seule ville entièrement connectée, ils ont tout simplement - arrêté de se battre. Ils se sont effondrés. Ils ont pleuré, ils ont tapé du poing, ils ont hurlé, et puis… ils se sont arrêtés. Fixant les étoiles.
Dr Hartlepool : Vous semblez savoir comment tout cela s'est produit dans les moindres détails.
Quaker : Parce que ça ne s'est pas arrêté là. Ça a continué.
Dr Hartlepool : …Oh. Oh.
Quaker : L'Est a été anéanti, Dr Hartlepool. Il n'y reste plus que de petits îlots de civilisation entre les mondes qui sont devenus le Dieu de Néon. Le premier, à Peiriant, c'était il y a des millénaires. Nous n'avons découvert ce qui s'est passé, où tout a commencé, que grâce aux archéologues qui y sont retournés, un monde mort après l'autre. Ils n'ont jamais osé mettre les pieds dans l'univers original. Actuellement, il y a des centaines, peut-être des milliers…
Dr Hartlepool : Des milliers ?!
Quaker : Oui. Les gens ont tout essayé pour l'arrêter, mais rien ne fonctionne. Ils ont essayé de faire exploser des planètes entières pour endiguer la progression, mais ça recommence simplement ailleurs. Et encore. Et encore. Et ça continue encore à l'heure où nous parlons.
Il y a un long moment de silence.
Dr Hartlepool : Pourquoi n'avions-nous encore jamais entendu parler de-
Quaker : Les réfugiés n'arrivent pas souvent jusqu'à l'ouest. Le réseau Lampeter est vaste, et il a été très mal géré pendant longtemps. Le Dieu de Néon est juste devenu un autre élément des légendes, oublié depuis longtemps. C'est un conte parmi des centaines d'autres qui viennent de terres lointaines. Mais plus vous allez vers l'est, plus il devient une réalité.
Il y a un silence de plusieurs minutes. Le Dr Hartlepool continue à regarder les montgolfières qui montent et descendent.
Dr Hartlepool : Donc - il existe une sorte de virus. Qui transforme les planètes en villes.
Quaker : Partout où la vie intelligente existe.
Dr Hartlepool : Et les trains évacuent les survivants.
Quaker : Oui.
Dr Hartlepool : Vous y compris ?
Quaker : Oh, non. Mon monde est mort parce que - enfin, bon, c'est une histoire pour un autre jour. Mais il n'existe plus. Il n'a jamais existé. Je me suis enfui quand j'ai pu, et j'ai tout laissé derrière moi, et maintenant je suis là, jour après jour, à regarder les ballons. Faisant mon devoir, comme je le conçois.
Dr Hartlepool : Et cela vous apporte… du réconfort ?
Quaker se tourne et regarde le Dr Hartlepool dans les yeux pour la première fois.
Quaker : Que peut-il bien exister d’autre ?
Le Dr Hartlepool met sa tête entre ses mains.
Dr Hartlepool : Il existe une sorte de virus, qui transforme des planètes en villes, en les dévorant et en laissant les gens fous et hébétés au passage. Des milliers d'univers y ont succombé. Et on ne peut rien faire pour l'arrêter.
Quaker : Peut-être qu'on peut. Je n'en sais rien. Je ne fais que diriger cette station.
Dr Hartlepool : Tant mieux pour vous. Tant que ça vous rend heureux.
Quaker : Oh, allez-y, essayez de l'arrêter. Vous serez peut-être l'héroïne qui y parviendra. Moi, je vais continuer à faire fonctionner la station, à permettre à des vies entières d'être vécues là où, autrement, elles seraient arrêtées, que ce soit à cause de cette peste néon ou d'autre chose. Des générations entières sont en vie grâce à nos efforts.
Dr Hartlepool : Des générations déjà emportées pourraient être en vie elles aussi. Pourquoi ne pas nous l'avoir dit plus tôt ?
Quaker continue de regarder par la fenêtre.
Quaker : J'ai fait mon devoir. J'ai la conscience tranquille.
Le Dr Hartlepool fixe Quaker pendant quelques instants, avant de tourner les talons et de partir.
<Fin du Rapport>
Rapport du Directeur Kells sur le Dieu de Néon
Nous n'étions pas complètement étrangers au concept de ce "Dieu de néon" décrit par Quaker. Nous avions déjà entendu des histoires à son sujet, surtout de la part de ceux qui connaissaient l'"Est multiversel", comme nous l'appellerons provisoirement. Des histoires de villes qui envahissent le monde entier, de villes factices qui imitent la façon dont les gens vivent, construisent et développent les communautés. Une ville-cauchemar, une ombre de la réalité.
C'est l'essence même des villes. Ce sont essentiellement des conglomérats de personnes coincées ensemble. Les premières villes se sont formées parce que l'agriculture permettait aux gens de se "spécialiser" - au lieu de passer tout votre temps à chercher assez de nourriture pour survivre à chaque journée, un plus petit sous-ensemble de la tribu pouvait fournir de la nourriture à tout le monde. Cela signifiait que certaines personnes étaient libres de faire d'autres choses, comme construire des bâtiments, faire du commerce, prier, etc. Et même conquérir, régner, et devenir un dieu vivant.
Beaucoup de ces choses devaient être réalisées dans des endroits spécifiques, avec d'autres personnes - donc, les villes se sont formées. Les gens se sont rassemblés. C'est une simple question de cause à effet, d'une certaine manière. Une chose arrive, donc une autre chose arrive par réaction.
Mais, dans toutes les histoires que nous avons entendues, dans tous les textes et légendes, la même chose revenait sans cesse. Un jour, la ville en question est juste - apparue. Elle a commencé à grandir. Ce n'était pas une vraie ville, un concept humain qui acquiert un sens selon la façon dont les individus vivent leur vie. Elle… existait, tout simplement. Avec les mêmes symboles que dans notre réalité, répliqués, encore et encore, constamment.
J'ai grandi à Londres - une ville immense, une vaste métropole. La ville d'origine était toute petite, accrochée aux rives de la Tamise, une rivale de Westminster qui se trouvait juste à côté. Puis, les différents villages ont fusionné pour former quelque chose de plus grand qu'eux. Mais ils n'ont jamais été complètement éliminés. Il y a toujours de vieux vestiges, des murs, des petits morceaux par-ci par-là. Les limites d'anciens quartiers.
Cette ville-là n'a rien de tout cela. C'est une parodie grotesque, qui se transforme encore et encore, comme si elle essayait de devenir une vraie ville, mais ne savait pas comment y parvenir. Ou peut-être que c'est juste un bug dans un système que nous ne pouvons pas percevoir.
Il faudra des milliers d'années, probablement, avant qu'elle ne nous atteigne. Mais c'est néanmoins une menace. Nous sommes la Fondation, après tout - nous devrons trouver un moyen de la confiner, un jour. C'est ce que nous faisons. C'est notre but premier. Et on ne nous a donné qu'un budget de trois bouts de ficelle pour le faire.
Le poème suivant a été découvert par le Dr Hartlepool au cours d'un voyage dans le "Centre Multiversel".
en rond rôde l'esprit embrouillé
qui file le long des trains et leurs voies
tel une toupie il vire et tournoie
et il cherche à savoir où allermais il n'y a nulle part où aller
les cendres s’alignent avec l'acier
qui transperce carton et papier
un nouveau monde où l'on renaît
et puis un autre où tout disparaîtle train de papier hurle ton nom
ton temps esclave du dieu de néon
ton monde n'est qu'halogène étrange
et toi sans fin tu bénis la fange
où tu es né, où tu te morfondstes décisions cent fois calculées
à travers tout, l'arbre s'est ramifié
lampeter fuit dans l'obscurité
et dans ses veines, l'écorce calcinée
le dieu néon s’est précipité
passant par les tunnels pour régner
tous tes choix sans arrêt répétés
les lanternes devant toi alluméeset le monde n'est plus qu'acier et verre
à jamais aux tréfonds de la terre~jean-antoine delacroix
Le document suivant est un compte rendu d'une rencontre faite par le Dr Hartlepool dans l'univers Q865 "Les Prairies".
<Début du Rapport>
Le Dr Hartlepool se trouve sur une grande steppe qui s’étend jusqu’à l’horizon. Devant elle, on aperçoit une écurie et une petite structure en bois ; elles évoquent une station yam (ou örtöö) mongole du XIIIème siècle, un relai de poste pour les messagers de l'Empire mongol où ils pouvaient changer rapidement de chevaux, ce qui leur permettait de faire de longs voyages en très peu de temps.
Autour des bâtiments se trouvent plusieurs gros rochers. La plupart d'entre eux comportent des gravures très érodées, en grande partie indéchiffrables. Certains semblent comporter des dessins plus récents, bien que plus grossiers, montrant des câbles entrecroisés.
Le Dr Hartlepool s'approche du bâtiment le plus proche de la station.
Dr Hartlepool : Bonjour ?
Aucun mouvement n’est visible à l'intérieur du bâtiment. Le Dr Hartlepool s'approche davantage.
Dr Hartlepool : Bonjour ? Il y a quelqu'un ?
PdI #7005-A : Personne ne vous répondra.
Le Dr Hartlepool sursaute et se retourne. Un homme d'une quarantaine d'années, vêtu de fourrures, est assis près d'un rocher et est occupé à tailler un bâton de marche.
PdI #7005-A : Il n'y a personne. Ils vont bientôt revenir.
Dr Hartlepool : Je - vous m'avez fait peur.
PdI #7005-A : Venez. Asseyez-vous.
Dr Hartlepool : Êtes-vous le chef de la station ?
PdI #7005-A : Quelque part, probablement.
Dr Hartlepool : Je n’aime pas les réponses cryp-
PdI #7005-A : -tiques. Oui, je m’en doutais. La Fondation ne les apprécie généralement pas. Très bien ; je m'appelle [DISTORSION].
Dr Hartlepool : Rosie - euh, Dr Hartlepool. Enchantée de vous rencontrer. Pourquoi êtes-vous assis près d'un rocher dans une station yam multiverselle ?
PdI #7005-A : Ça fait passer le temps.
Le Dr Hartlepool soupire. La PdI #7005-A rit.
Dr Hartlepool : Je cherche des informations sur le Dieu de Néon. Savez-vous quelque chose à ce sujet ?
PdI #7005-A : Oh oui. Mais cela n'a vraiment pas d'importance. Venez, venez, asseyez-vous à côté de moi. Jouons à un jeu de hasard.
Dr Hartlepool : De hasard ?
PdI #7005-A : Oui. L'un de nous raconte un mensonge sur son passé, et l'autre raconte ce qui s'est réellement passé.
Dr Hartlepool : Comment ça ? Et en quoi est-ce un jeu de hasard ?
PdI #7005-A : Cet endroit est une station entre les réalités. Le tissu de l'univers est plus mince, ici ; la bonne réponse devrait être plus simple à deviner. Quant à savoir si c'est un jeu de hasard, eh bien - tout ce que nous allons dire a eu lieu quelque part, pas vrai ?
Dr Hartlepool : D’accord…
PdI #7005-A : Tout ça, c'est juste une affaire de chance. Il y existe une infinité de Dr Hartlepools, une infinité de [DISTORSION], avec chaque choix ou proto choix et chaque possibilité de ramification créant de nouvelles réalités à partir d'eux-mêmes. Mais pourquoi êtes-vous vous ? Pourquoi ressentez-vous les sensations de cette unique Dr Hartlepool que vous êtes ?
PoI #7005-A fait un grand geste.
PdI #7005-A : Cette steppe existe en tant que partie d'un groupe de réalités où l'Empire mongol n'est jamais tombé, où le monde entier est devenu un lieu de vie pour les nomades. Seuls quelques-unes de ces réalités sont reliées au réseau Lampeter, mais elles sont toutes là, les unes derrière les autres. Tant de steppes, tant de camps, tant de yourtes. Des choix à l'infini. Mais chaque individu est toujours une personne unique, faite de sang, de chair et d'os. Et pourtant, chacune de ses versions possibles doit exister, parce que toutes les choses existent.
Dr Hartlepool : Pourquoi essayez-vous tous continuellement de -
PdI #7005-A : Parce que parler de ce genre de choses fait passer le temps, par ici. Parler des truquages, des coulisses. Chaque réalité est tellement remplie de récits et de significations et de toutes ces choses-là que le seul sujet de conversation qu'il nous reste encore, c'est, eh bien, de discuter d'à quel point l'univers est étrange.
Dr Hartlepool : Humm.
PdI #7005-A : Logique, non ?
Dr Hartlepool : En quelque sorte. Très bien. Je veux bien jouer à votre jeu de hasard.
PdI #7005-A : Bravo. Très bien, je commence : quand j'étais petit, j'ai appris à jouer de la clarinette. Quelle est la vérité ?
Le Dr Hartlepool le regarde fixement pendant un moment.
Dr Hartlepool : Vous avez en fait appris à jouer du piano ?
PdI #7005-A : Du violon. Mais vous avez saisi l'idée générale ! Bon, à votre tour.
Dr Hartlepool : Humm. D'accord. J'ai divorcé deux fois.
PdI #7005-A : Alors…
La PdI #7005-A se frotte le menton pendant quelques secondes.
PdI #7005-A : Une seule fois - je crois, il y a huit ans ? Vous étiez à… un endroit appelé San Francisco ?
Le Dr Hartlepool recule brusquement.
Dr Hartlepool : Des murs poreux dans l'univers peuvent permettre de savoir ça ?
PdI #7005-A : Oh oui. Allez. Essayez encore une fois : Je suis né dans l'Idaho.
Dr Hartlepool : Non… vous êtes - vous êtes né dans un endroit qui ressemble à l'Idaho, ou qui pourrait devenir l'Idaho, mais qui s'appelait… [DISTORSION] ?
PdI #7005-A : Oui ! Exactement ! Vous êtes naturellement douée à ce jeu.
Dr Hartlepool : Merci. Mais - alors, si tout ça est un jeu de hasard, qu'est-ce que cela implique ?
PdI #7005-A : À quel sujet ?
Dr Hartlepool : Eh bien - au sujet de tout. Quel est le sens de -
PdI #7005-A : Le sens de la vie ? Voyons, nous ne sommes pas des enfants. C'est ce que vous voulez que ce soit. Vous êtes qui vous êtes à cause du hasard du tirage au sort. Détendez-vous. Amusez-vous un peu. Tous les bons moments finissent par passer, alors saisissez-les tant qu'ils sont là.
Dr Hartlepool : C'est seulement réconfortant pour les personnes qui vivent de bons moments.
PdI #7005-A : Euh - eh bien, d'accord. Mais que peut-il y avoir d'autre comme sens à la vie ?
Dr Hartlepool : J'ai rencontré quelqu'un qui vivait sur une montagne. Il pensait que tout l'intérêt de pouvoir observer le multivers, d'en voir toutes les possibilités, était d'y trouver Dieu.
PdI #7005-A : Mais si jamais vous trouviez Dieu, un autre ensemble de réalités se créerait, un où vous ne trouveriez pas Dieu.
Dr Hartlepool : …Je ne vous suis pas.
PdI #7005-A : Le multivers n'est pas la fin du chemin, vous voyez ? Non ? Écoutez, le fait est que, tout comme chaque décision dans une réalité crée une nouvelle réalité, chaque décision dans un multivers crée un nouveau multivers. Une fois que vous brisez les barrières entre les lignes temporelles, elles deviennent juste un univers à plus grande échelle, ce qui signifie que son contrepoint où les choses se produisent différemment a toujours existé. Comme des miroirs déformants à l'infini.
Dr Hartlepool : Ce… la logique de ce raisonnement me semble -
PdI #7005-A : Que pourrait-il y avoir d'autre comme possibilité ? Votre Dieu de Néon recouvrira tout le multivers, le monde deviendra uniforme, et ensuite un autre multivers viendra le refléter, un où le Dieu de Néon n'aura jamais existé. C'est aussi simple que ça. Maintenant - c'est à votre tour de jouer.
Dr Hartlepool : Très bien. Ma sœur est une spécialiste de la biologie marine.
PdI #7005-A : Non… ce n'est pas vrai. Non…
PoI #7005-A penche la tête de côté.
PdI #7005-A : Non. La vérité, c'est que vous avez quitté la ville à bord d'un train quand vous étiez petite.
Dr Hartlepool : …Quoi ?
Le Dr Hartlepool se lève brusquement. Elle regarde autour d'elle, apparemment paniquée.
Dr Hartlepool : Que - qu'est-ce que vous voulez dire ? Comment savez-vous… Qui êtes-vous, bordel ?
PdI #7005-A : [DISTORSION]. Je vous l’ai déjà dit.
Dr Hartlepool : Ça n'est pas un nom ! C'est un bruit ! Le bruit de - je ne sais pas, une bobine de film qui crépite ? Qu'est-ce qui se passe, bordel ? Où je suis, là ?
Le Dr Hartlepool s'éloigne rapidement en reculant. La PdI #7005-A continue de tailler son bâton, lentement, tout en la fixant.
PdI #7005-A : Vous reculez, Rosie Hartlepool. C'est là où vous êtes. Vous reculez, en même temps que vous jouez à ce jeu, en même temps que ce bâton vous empale.
Dr Hartlepool : …Merde.
Dr Hartlepool court vers l'écurie et monte sur un cheval. La PdI #7005-A continue de tailler son bâton et de la regarder fixement. Le Dr Hartlepool s'enfuit à cheval.
<Fin du Rapport>
Rapport du Directeur Kells
Les réfugiés ont commencé à arriver aux stations que nous contrôlons - ou, peut-être, nous sommes simplement capables de les repérer, maintenant que nous savons quoi chercher. Maintenant, nous savons repérer les histoires parlant de villes au milieu de toute la confusion ambiante. Et une fois que nous avons commencé à les repérer, il y en a eu une multitude.
L'anonyme "Ghoul" auteur d'un des documents précédents les décrivait comme ayant "les visages durcis par les privations qu'ils ont subies". Je n'en suis pas si sûr. Je ne vois pas des gens qui ont construit des défenses, mais des gens qui portent des masques, essayant désespérément de paraître normaux alors que rien ne l'est autour d'eux.
D'après ce que nous avions entendu dire, les personnes affectées par ces villes deviendraient folles à lier. Cela ne semble pas tout à fait approprié. Il semble que chaque personne soit affectée différemment. Certaines deviennent quasiment psychotiques, d'autres commencent à désespérer, d'autres encore deviennent des fanatiques illuminés et étranges, prêchant l'évangile de la planification urbaine et des plans de développement à forte densité urbaine. Il n'y a pas de réaction unique face au Dieu de Néon ; il ne produit aucun schéma, aucune cohérence.
Du moins, c'est le cas au début. En fin de compte, les personnes affectées finissent toutes dans le même état. Plus d'une vingtaine de réfugiés étaient trop affectés pour être sauvés ; nous les avons placés en observation. Mais au bout d'un moment, une fois toute leur rage et leur désespoir passés, il ne reste plus rien à observer. Ils restent allongés sur le sol et fixent le plafond - ils ne mangent rien, ils n'ont besoin de rien. Ils ne ressentent rien, pour autant que l'on puisse en juger.
C'est comme s'il n'existait plus rien qui méritait de bouger, de se lever. Physiquement, ils n'ont aucun problème. Mentalement, ils sont encore intacts. Il n'y a pas d'effet anormal que nous soyons en capacité de détecter - nous pouvons uniquement l'observer. Leur silence, leurs yeux écarquillés et leur bizarre beauté.
Les gens continuent de quitter l'équipe de recherche. Nous travaillons dans deux bâtiments près du site 565, avec une équipe réduite à sa plus simple expression et qui essaie néanmoins de coordonner des centaines et des centaines de stations. Ça ne peut pas durer. Nous avons besoin de plus de fonds, mais les O5 continuent de les réaffecter ailleurs.
Que se passe-t-il au sommet de la hiérarchie ? Ne comprennent-ils pas l'importance du réseau Lampeter ? C'est la méthode principale de voyage interdimensionnel, c'est notre seul moyen de communiquer efficacement avec tout ce qui se trouve au-delà de notre réalité. Pourtant, le Conseil semble de plus en plus indifférent à son égard. Presque personne n'a pris la peine de lire cette page depuis des mois. Le fichier a juste dégénéré en notes, interviews et rapports écrits par Rosie et moi. Il n'y a plus rien de méthodique ici.
Comment puis-je leur faire comprendre ? Je pourrais écrire des romans entiers sur SCP-7005. Je pourrais utiliser cet espace pour cartographier le réseau, décrire chaque bribe de son histoire que nous avons réussi à reconstituer, détailler toutes les légendes des anciennes lignes - la Cascade du Golem, l'Incident de Corialis, la Prophétie de Clairlampe. Mais je ne le fais pas. J'écris mes impressions. J'écris ce qui me semble important sur le moment.
Je ne suis pas certain de savoir à quoi rime ce que nous faisons.
Ce qui suit est une lettre découverte dans les possessions d'un réfugié de l'"Est multiversel". Bien que son authenticité ait pu être établie, on ignore comment ce document est tombé en la possession de l'individu en question, car celui-ci a succombé à l'influence du Dieu de Néon peu de temps après.
À qui trouvera cette lettre,
La nuit dernière, j'ai rêvé que je rentrais à la maison.
Aucun Lampeter n'est rentré chez lui depuis des siècles. Nous avons des légendes à ce sujet. Nous avons gravé des fresques sur les plafonds de nos trains et de nos tramways, sur nos télécabines et sur nos sacoches. Elles montrent toutes la même chose : des hommes grotesques, les premiers membres de notre famille, soulevant, taillant et construisant des choses qui ne devraient pas être construites.
Je ne sais pas à quoi ressemblait leur monde, mais je peux le deviner. C'était une Terre, un de ces mondes standards si communs à nos lignes de trains. Là-bas, il y avait un New York, une Tour de Londres, un Fort Rouge de Delhi avec tous ses gardes d'apparat. Il y avait une Ispahan en Iran, mise à sac par les Hotakis comme des milliers d'autres. Il y avait des forêts vertes et des lampes marocaines, des clochers et des symphonies, des Iron Gate1 et des nuits dans le Wyoming. Il y avait toutes les choses que j'ai vues, et que d'autres ont vues tant de fois auparavant.
J'ai vu plusieurs de mes cousins s'installer dans des mondes similaires, essayant de recréer ce à quoi leurs présents, leurs passés, auraient pu ressembler. Je les ai vus se proclamer princes de leurs propres fiefs. Mais qui était le premier Lampeter ? Était-il un roi ? Un homme riche ? Ou était-il un prédateur, un homme pauvre qui a vu un moyen de s'enrichir aux dépens de ses semblables ?
Nous profitons tous des fruits de son labeur. Le réseau nous a rendus riches. Nous sommes prospères, respectés, appréciés. Les billets de trains s'arrachent comme des petits pains dans nos stations, augmentant notre fortune, nous rendant inarrêtables. Même la décadence et le lent effondrement de la famille Lampeter n'a pas causé de problèmes durables à ce niveau.
Mais je suis le dernier Lampeter, le dernier qui porte encore notre nom. Et j'ai découvert quelque chose, loin à l'Est. J'ai trouvé notre maison. J'ai localisé, dans une salle de navigation abandonnée autour d'une étoile lointaine, les origines exactes des Lampeter. Au milieu des squelettes et des cadavres calcinés, j'ai récupéré le dernier fragment d'un ordinateur à moitié brûlé datant de plusieurs siècles, un objet de bronze et de fer façonné par les premiers enfants de notre famille.
J'ai trouvé notre monde. Et c'était le premier - le tout premier - à succomber. Le mythique Univers Z999 est celui où le Dieu de Néon est né.
Et est-ce que tout cela n'est pas parfaitement logique ? J'en ai vu des images - des photos granuleuses, pixelisées, des continents recouverts d'un revêtement bleu-gris. J'ai vu, à ce moment, pourquoi tout cela était arrivé. Ce qu'étaient les Lampeter. Comment ils avaient, dans leur désir de pouvoir aveugle, déchaîné l'enfer sur le multivers.
Parce que c'est comme ça que ça se propage. Ça ne peut être que ça. Il se propage le long du réseau Lampeter. Notre réseau et le Dieu de Néon sont inextricablement liés, car l'un est le vecteur de l'autre.
C'est nous qui avons créé cela. C'est notre orgueil démesuré. Notre désir de connexion, de réussite, de découvrir toujours plus, de la destruction d'innombrables univers au nom d'une seule réalité, d'individus vivant toute leur vie sur notre réseau sans avoir aucun lien avec un monde ou une époque. Nous avons créé cela. Nous voulions une unité totale, et nous l'avons eue - une unité enterrée sous une cité de la nuit.
Les archives de Lampeter se trouvent sous un vaste dôme bleu, rempli de papiers, de documents, de microfilms, de disques durs. Il n'y a aucune autre sauvegarde - les archives existent au seul endroit où elles le peuvent, un univers de poche hors du temps et de l'espace. J'irai là-bas ce soir, et j'y mettrai le feu. Je ne peux pas détruire le réseau, mais je peux nous détruire. Je peux détruire tout ce qui reste de nous. Lampeter brûlera, comme du pétrole, comme une lumière brillante dans ce ciel multiversel. Et tous les mondes qui meurent dans l'obscurité pourront reposer en paix, en sachant que leur vengeance a été accomplie.
~ John Lampeter.
Ce qui suit est le compte rendu d'un incident vécu par le Dr Hartlepool dans l'Univers Z987 "La Fin de la Ligne".
<Début du Rapport>
C'est la nuit. Le Dr Hartlepool se trouve dans un dépôt de trains, qui appartenait à la CTNE-L avant sa dissolution. Un feu de joie assez important est visible à 20 ou 30 mètres de là ; une silhouette indistincte est visible de l'autre côté. La silhouette porte de grosses lunettes de soleil.
Autour du Dr Hartlepool se trouve une multitude d'épaves de trains, datant apparemment de plusieurs décennies différentes du XXème siècle. Certains d'entre eux sont endommagés de façon surprenante, comme s'ils avaient été progressivement affectés par des conditions climatiques variables au cours de plusieurs siècles.
Le Dr Hartlepool s'approche du feu.
Dr Hartlepool : Bonsoir ? Il y a quelqu'un ?
PdI #7005-B : Oh ! Bonsoir. Je suis désolé - je n'attendais pas de visiteurs.
Dr Hartlepool : Je ne m'attendais pas vraiment à être ici non plus. Où sommes-nous ?
PdI #7005-B : Ici ? Oh, c'est un dépôt, ma chère. C'est un endroit où les vieux trains viennent mourir quand le réseau n'en a plus besoin. Vous voyez celui-là ?
La PdI #7005-B fait un geste en direction d'un wagon.
PdI #7005-B : Celui-ci était l'un des premiers ! Il a été inauguré depuis seulement le cinquième univers que les Lampeter ont découvert. Il est intemporel, et éternel.
Dr Hartlepool : Je vois. C'est vraiment étrange. Nous avons des trains comme ça dans mon propre univers, mais aucun qui soit si ancien qu'il ressemblerait à ça. Quelles sont ces gravures dessus ?
PdI #7005-B : Oh, ne sont-elles pas magnifiques ? Ce sont des gravures réalisées par les Lampeter eux-mêmes. Tous les anciens modèles en ont. Elles racontent l'histoire des premiers Lampeter, et comment ils ont fabriqué un appareil permettant de briser les murs de la réalité elle-même.
Le Dr Hartlepool s'approche du train et l'éclaire de sa lampe torche. On peut voir une série de gravures dans le métal du train, représentant apparemment plusieurs hommes et femmes posant des briques pour construire un énorme mur.
Dr Hartlepool : Extraordinaire. Comment ont-ils fait ?
PdI #7005-B : Je l'ignore ! Je ne suis qu'un prêtre. Ce n'est pas à moi de décrire la vision des prophètes.
Le Dr Hartlepool se retourne, et regarde la PdI #7005-B.
Dr Hartlepool : Des prophètes ? Les Lampeter ?
PdI #7005-B : Bien sûr. Ils ont créé le réseau. Ils ont permis au Dieu de Néon de toucher la totalité de l'univers.
Dr Hartlepool : Le Dieu de Néon ?
Le Dr Hartlepool commence à s'éloigner lentement, tout en gardant les yeux fixés sur la PdI n° 7005-B. La PdI #7005-B rit.
PdI #7005-B : Oui ! N'avez-vous pas entendu parler de nous, de son Église ? De ses serviteurs dans ces nombreux mondes ?
Dr Hartlepool : Vous le vénérez ?
PdI #7005-B : Bien sûr. Je comprends sa vraie nature, alors que tant d'autres y sont aveugles.
Dr Hartlepool : Il - ça - semble être une force inarrêtable qui transforme des mondes en villes.
PdI #7005-B : Oh, mais il est bien plus que cela. Venez vous asseoir près du feu. Je ne vais pas vous faire de mal.
Le Dr Hartlepool s'arrête. Après quelques instants d'hésitation, elle s'approche, et s'assoit autour du feu de façon diamétralement opposée à la PdI #7005-B.
Dr Hartlepool : D'accord. Je n'ai pas d'autre endroit où aller, de toute façon. Je ne sais même plus comment rentrer chez moi, à ce stade.
PdI #7005-B : Vous venez de l'ouest ?
Dr Hartlepool : Du point le plus à l'ouest. A001. Bien que je pense que nous avons changé ce nom quand nous avons pris le contrôle.
PdI #7005-B : Nous ?
Dr Hartlepool : La Fond- avez-vous une Fondation, dans ce monde ?
PdI #7005-B : Je ne sais pas ce que c'est. Une Fondation qui fait quoi ?
Dr Hartlepool : …En fait, je ne sais pas vraiment comment répondre à ça. C'est juste la Fondation. La Fondation SCP, si vous vous sentez d'humeur plus officielle. Ça a toujours été un peu vague.
PdI #7005-B : Eh bien, fille de la Fondation, vous êtes tout de même la bienvenue autour de mon feu. Il ne s'arrête jamais de brûler, le saviez-vous ?
Dr Hartlepool : Je l'ignorais.
PdI #7005-B : Je suis assis ici depuis bien longtemps. Je ne l'ai jamais vu s'éteindre.
Dr Hartlepool : Ça doit être problématique en été.
PdI #7005-B : Oui. Je suppose que ça doit l'être.
Hartlepool penche la tête d'un air perplexe. La PdI #7005-B sourit.
PdI #7005-B : Donc. Vous voulez en savoir plus sur notre maître.
Dr Hartlepool : Mmh. Si… s'il n'est pas un virus, alors qu'est-ce qu'il est ?
PdI #7005-B : Il est notre salut. Savez-vous ce qu'est une ville, Fondation ?
Dr Hartlepool : C'est un conglomérat de personnes vivant au même endroit. C'est ce qui se passe quand vous commencez à vous spécialiser en tant que société…
PdI #7005-B : Continuez.
Dr Hartlepool : Les gens se regroupent parce que, quand vous commencez à cultiver la terre, il y a assez de ressources pour que tout le monde n'ait pas besoin de la cultiver. Donc ces personnes peuvent faire d'autres choses, et souvent les faire plus efficacement en étant proches les unes des autres. Ça commence par des temples, des granges, des entrepôts, et puis ça s'agrandit.
PdI #7005-B : Oui. Oui, c'est vrai. Et ensuite il y a les fabriques, n'est-ce pas ?
Dr Hartlepool : On peut fabriquer des choses, tellement plus de choses, dans l'enceinte de vastes bâtiments où tout le monde travaille ensemble. Finies les industries artisanales tissant des tapis - maintenant, une seule pièce peut en produire des dizaines, des centaines chaque jour. La ville devient un point de convergence de la production.
PdI #7005-B : Oui. Et ça continue comme ça pour toujours. La ville existe pour se justifier elle-même.
Dr Hartlepool : Qu'est-ce que vous voulez dire ?
PdI #7005-B : Pourquoi fabriquer ces choses ? Quel est leur but final ? Le profit ? Ce serait trop facile. La force de la nation ? Mais la nation persiste malgré tout. Non, la ville existe pour elle-même, se propageant comme un système. Les choses que nous faisons, les raisons pour lesquelles nous nous levons le matin… elles disparaissent toutes peu à peu. Ne le ressentez-vous pas ?
Dr Hartlepool : Pas depuis très longtemps.
PdI #7005-B : Mais vous le ressentiez auparavant, n'est-ce pas ? Nous l'avons tous ressenti, un jour. C'est ce que font les villes. Quand vous réalisez que tout ce que vous faites ne sert à rien, la façon dont elles ont été créées commence à compter de moins en moins. Jusqu'à ce qu'il ne vous reste plus que l'image de la ville. Les routes sont tracées pour une raison, à l'origine - d'anciens sentiers de bergers, des chemins faciles à parcourir - mais ces raisons n'ont plus d'importance, un jour. Vous ne pouvez plus les percevoir. Vous voyez comment les gratte-ciel s'élèvent, et ils perdent leur fonction dans votre tête.
Dr Hartlepool : Je ne -
PdI #7005-B : La ville devient quelque chose de plus qu'une fonction. C'est une image. C'est un millier d'idées véhiculées par elle. Ses ruelles où les pauvres vivent et meurent, ses avenues remplies de voleurs et de marchands. Ça devient trop grand. Vous ne pouvez plus en voir la logique. Oh, les livres la décrivent, certes, mais vous ne pouvez plus la voir. Vous savez que cette ville est construite sur une colline ou un port, à l'origine, mais quand vous levez les yeux, vous ne voyez que davantage d'immeubles, des bâtiments où des personnes accomplissent d'obscures tâches que vous ne pouvez pas comprendre, que personne ne peut comprendre. C'est juste comme ça que sont les choses. C'est juste davantage du même concept.
La PdI #7005-B se lève et écarte les bras.
PdI #7005-B : Oh, et n'est-ce pas magnifique ! J'étais pasteur autrefois. Je conduisais mes troupeaux dans l'adoration du Seigneur. Mais un jour, le feu des néons m'est apparu, et j'ai vu que ce que je croyais être la réalité n'était qu'autant de lumières, autant de sons. Et quelles belles lumières !
À ce moment, des lumières correspondant à celles d'une ville s'allument tout autour du dépôt. On peut apercevoir une grande quantité de grattes-ciel, entièrement illuminés. Le Dr Hartlepool se lève brusquement et recule en titubant.
Dr Hartlepool : Oh, mon dieu…
PdI #7005-B : Oui ! C'est l'un de ses fiefs ! Il a conquis ce monde il y a bien longtemps ! Et nous avons tellement de sang et de matière à lui donner !
La PdI #7005-B enlève ses lunettes de soleil. À la place de ses yeux, il y a deux phares couverts de sang séché, qui illuminent le sol à quelques pas du Dr Hartlepool. Le Dr Hartlepool bat rapidement en retraite derrière un train, là où la lumière ne peut pas l'atteindre.
Dr Hartlepool : Oh mon dieu, oh -
PdI #7005-B : Vous lui appartenez aussi, Fondation ! Allez ! Continuez ! Trouvez-le, trouvez-le au bout de la ligne ! Il vous montrera tout ce qu'il sait !
Le Dr Hartlepool court vers la porte d'accès à SCP-7005, à une centaine de mètres sur sa droite. Pendant ce temps, d'autres phares commencent à s'allumer : ils se trouvent derrière les trains, sur le toit des entrepôts, parmi les épaves. Ils semblent se déplacer de manière aléatoire, mais on peut distinguer des silhouettes humanoïdes, auxquelles ils sont attachés de la même manière que sur la PdI #7005-B.
Le Dr Hartlepool atteint la porte et sort précipitamment. Des rires se font entendre derrière elle.
<Fin du Rapport>
Ce qui suit est un rapport d'entretien entre le Dr Kells et O5-9.
<Début du Rapport>
Kells : Monsieur.
O5-9 : Kells. Vous allez bien ?
Kells : Je ne peux pas me plaindre, monsieur.
O5-9 : Votre famille va bien ? Toujours en vie ?
Kells : Toujours amnésiée et à une telle distance que je ne pourrai plus jamais les voir, monsieur, oui.
O5-9 rit.
O5-9 : Vous ne devriez vraiment pas m’en tenir rigueur. C’était inévitable.
Kells : Si vous le dites, monsieur.
O5-9 soupire, et désigne une chaise en face de son bureau.
O5-9 : D'accord. Je vous en prie, asseyez-vous.
Le Dr Kells s’assoit. O5-9 se penche en arrière, fixant le plafond.
Kells : Monsieur, j'aimerais savoir pourquoi, après avoir demandé sept fois le mois dernier une augmentation des fonds et des effectifs, on me dit aujourd'hui que vous réduisez notre budget de dix pour cent. D'un dixième, monsieur. Sur les recherches portant sur la découverte la plus importante de notre époque.
O5-9 : Kells, vous n'êtes pas le seul département qui ait besoin de fonds. Nous avons des dizaines, des centaines même, de menaces de fin du monde potentielles dans nos fichiers. La recherche est une partie importante du mode opératoire de la Fondation, mais le confinement reste notre…
Kells : Monsieur, avec tout le respect que je vous dois, le réseau Lampeter - SCP-7005 - il contient une infinité d'anomalies, qui pourraient toutes nous détruire autant de fois que celles déjà présentes dans nos fichiers. Il contient des exemples de la façon dont nous, dont la Fondation, a vaincu toutes les menaces auxquelles vous pourriez songer. Monsieur, en théorie, il contient tout. J'ai donné ma vie à cette organisation. Nous avons ici un outil qui peut résoudre tous nos problèmes, et vous ne faites que l'ignorer, monsieur !
Il y a une pause de plusieurs secondes pendant qu’O5-9 fixe le Dr Kells.
O5-9 : Je pourrais vous faire exécuter en moins d'une seconde, et vous m'interrompez ?
Kells : Allez-vous me faire exécuter, monsieur ?
O5-9 fixe le Dr Kells pendant plusieurs secondes de plus, avant de lui sourire.
O5-9 : Non. Je ne le ferai pas. Et je pense que vous le saviez.
Kells : Dans ce cas, allez-vous me dire -
O5-9 : Pensez-vous vraiment que notre conseil soit aussi totalement ignorant de l'existence du multivers que vous le suggérez ?
Kells : Je - non, mais nous -
O5-9 : Le réseau Lampeter n'est pas notre seule porte de sortie, Kells. Si vous pouviez voir ce que je peux voir dans les archives, les centaines de milliers d'anomalies que nous avons répertoriées - Lampeter n'est rien. C'est juste une porte de sortie de plus.
Kells : Et c'est pour ça que vous refusez de nous subventionner ?
O5-9 : Je refuse de vous subventionner parce que je m'en fiche, Kells.
O5-9 soupire, et se redresse sur sa chaise.
O5-9 : Savez-vous combien d'entre vous j'ai déjà vu ? Il y a un Simon Kells qui s'est battu contre le Dévoreur, et qui est mort. Il y a un Simon Kells qui a déchaîné sur son monde un blizzard en constante évolution, annihilant ligne temporelle après ligne temporelle, pour toujours, constamment, créant des réalités entières qui n'ont jamais existé. Il y a un Simon Kells qui a passé un siècle à devenir un tyran, enfermé dans une guerre éternelle contre un monstre des temps anciens, et un Simon Kells qui s'est suicidé pour que cela n'arrive jamais.
Kells : Je ne -
O5-9 : Il y a un Simon Kells qui a traversé une Terre morte pour revoir sa femme, et un Simon Kells qui lui a brisé le cou. Je vous ai vu brûler dans le clair-obscur d'un soleil mourant pour sauver toute l'humanité. J'ai vu tellement de versions de vous, Kells, et pourtant vous n'êtes toujours rien qu'un petit point de plus sur mon radar.
Kells : Comment est-ce- est-ce que. Comment pouvez-vous dire ça ? Tout ça-
O5-9 : Ça compte ? Vous ne comprenez donc pas ? Tout ça va arriver quelque part. Tout doit arriver. Vous ne comprenez donc pas ce qu'est le réseau Lampeter, Kells ? C'est un miroir, pour vous, pour moi, qui nous montre que nous ne sommes que le résultat d'un tirage au sort. Je vous donne de l'argent, je vous l'enlève. Je deviens fou, je garde ma santé mentale. Les affres du choix ne sont pas des affres du tout !
O5-9 rit de façon hystérique. Kells se lève et se dirige vers la porte.
O5-9 : Et maintenant, vous allez retourner à votre bureau, et rester assis à regarder votre écran, en attendant que Rosie vous envoie d'autres rapports pendant que vous êtes coincé ici, Kells ! Elle vous enverra toujours plus de rapports, et vous tendrez la main vers votre bouteille - ou peut-être que vous ne le ferez pas. Peut-être que vous mourrez, peut-être que vous vivrez, peut-être, peut-être, peut-être, peut-être…
Kells sort de la pièce.
<Fin du Rapport>
Rapport Final du Dr Hartlepool
J'écris ceci depuis le dernier train. J'écris ces lignes en regardant ces fresques, gravées sur le plafond du train qui traverse les glaces, les flammes, les jungles - je lève les yeux et je pense à ma sœur, à ce qu'était mon monde avant sa mort.
Je suis enfin arrivée dans l'Univers Z999, essentiellement parce que je ne savais plus où aller. J'ai émergé - quelque part. Sur la côte de l'Amérique du Sud, je suppose, mais là-bas, la ville s'étend même à la surface de l'eau. Il ne restera bientôt plus grand chose de l'océan.
Il n'y a plus aucun habitant, désormais. Pas même ceux qui regardent fixement le ciel. Le soleil ne se lève plus. L'eau est d'un noir brillant, et des poissons morts flottent à la surface, de manière désespérante, dans une puanteur étouffante, celle de milliers de cadavres.
J'ai trouvé une ligne de train, et je me suis dirigée vers le sud. Il y avait des publicités sur les trains, sans texte, juste des images qui n'avaient plus aucun sens dans ce monde. Elles changeaient au fur et à mesure que je les regardais. Je me suis demandé pourquoi je n'étais pas affectée de la même façon que les autres, mais je n'ai pas trouvé de réponse à cette question.
La ville brûlait, la ville brillait. Des panaches de flammes s'élevaient d'usines qui ne produisaient rien. Le paysage urbain ressemblait au circuit d'une puce électronique, d'étranges bâtiments sans raison d'être s'élevant dans toutes les directions, à l'infini. Il y avait des ruelles miteuses et des bureaux étincelants, de l'industrie et du bruit. Mais personne n'y vivait. La ville n'avait pas su quoi faire de ses vrais habitants.
Je suis arrivée là où Peiriant se trouvait, à l'origine. Là où tout avait commencé, si l'on en croyait Titus Quaker. J'ai d'abord cru que j'étais revenue à ce dépôt de train d'un des univers précédents, avec ses grandes carcasses métalliques qui me cernaient de toutes parts. On aurait dit un dépotoir, un cimetière. Je ne savais pas où chercher.
C’est alors que j’ai vu les néons.
Ils étaient éparpillés un peu partout dans la station, des tubes métalliques tordus, qui brillaient et clignotaient faiblement. Il y en avait des dizaines. Ils étaient accrochés aux toits des bâtiments, ou émergeaient du bitume des routes. Ils se regroupaient, finissant par dessiner des lignes, des motifs. Les grattes-ciel encombraient le ciel autour de moi, et j'ai suivi les lumières plus profondément vers le cœur de la ville.
Il y avait tellement de couleurs différentes. Du rouge, du bleu, du violet. Mais tandis que je me rapprochais de plus en plus d'un point central imaginaire, elles commençaient à devenir blanches. Jaunes. Tout semblait jaune dans cette lumière, cette lumière intense. Les rues serpentaient, grandes et petites, se tordant dans des directions anormales. La banlieue devenait un labyrinthe.
Finalement, la piste s'arrêta. Et c'est là, à l'endroit où tout avait commencé, que j'ai enfin vu le Dieu de Néon.
Un mur, d'une trentaine de mètres de haut et quinze de large, sortait du sol comme un éclat d'obus, comme une stalagmite d'acier. On n'entendait plus aucun son aux alentours, pas même le vent. Comme si même lui s'efforçait d'essayer d'entendre quelque chose. Tout autour du mur, les lumières jaunes étaient étalées, constellant les dalles de ciment comme les tombes le feraient d'un cimetière.
Les lumières les plus au centre étaient directement accrochées au mur, fixées de façon irrégulière à l'aide de métal et de fil de fer. Elles étaient disposées en rangées et en colonnes. Je n'étais pas certaine de ce que cela représentait - une tentative d'art ? Un avertissement ? Mais non, j'ai fini par comprendre qu'il s'agissait d'une tentative d'écriture.
C'était censé être un message. Les lumières essayaient d'épeler des lettres. Mais elles ne savaient pas ce qu'étaient les lettres, ce qu'était une phrase, ce que pouvait signifier un mot. C'était un gribouillage incohérent avec des symboles qui n'existaient pas.
Et au-dessus de nous, aucune étoile ne brillait. Il n'existait plus rien, au cœur de toute cette dévastation, à part ces choses. Ces néons jaunes et aveugles, essayant d'être quelque chose, et échouant.
Je suis à nouveau ici, dans un autre train quittant la ville, en train d'écrire ces mots. Au-dessus de moi se trouvent des images d'hommes et de femmes avec des marteaux et des burins, creusant un trou dans leur univers, se frayant un chemin vers l'infini.
Et c'est en regardant cette frise au plafond que quelque chose m'est venu à l'esprit. John Lampeter avait tort. Delacroix avait tort. Les premiers Lampeter n'ont pas répandu le Dieu de Néon à travers leurs réseaux. Ce n'était pas du tout ce qui s'était passé.
Ils tentaient de lui échapper.
Le réseau Lampeter - SCP-7005 - toute cette entreprise, ces siècles de construction, de quête, de rêves. Lampeter, ces nuits solitaires des chefs de stations s'occupant de remontées mécaniques, de volcans, d'écuries, de puits à souhaits, que sais-je encore, tandis qu'ils contemplaient, au ciel, des étoiles qu'ils croyaient, enfants, qu'elles promettaient l'infini. Tous animés par quelque chose qui existait au-delà de la simple chair et de la matière.
Lampeter est une route d'évasion. Le réseau a été construit sans espoir, sans grand projet. Il a été construit comme un acte de désespoir éperdu dans l'obscurité, à mesure que ceux qui souffraient essayaient de s'échapper, de fuir, de s'éloigner de ce vide de néon qui se trouvait derrière eux. Et ce faisant, Lampeter a permis à des milliards et des milliards de personnes de vivre leur vie. Des histoires entières, des civilisations entières ont pu naître et mourir. Qui se soucie encore du hasard ou de la chance, quand on a encore une vie à vivre ?
Il n'y a pas d'acier et de verre ici. Il ne se déplace pas au gré des vents. Les fresques sont ciselées, dures et fermes, dans les formes elles-mêmes. Quelle que soit la chance ou le hasard qui a influencé leur conception, face à l'énormité de tout ce qui existe, cela n'a aucune importance.
Le jour où nous avons enterré ma soeur, il faisait beau, et j'ai fui la ville. J'ai pris un train, pour pouvoir fuir cette journée, tandis que le soleil brûlait et que les personnes en deuil se balançaient doucement, là où rien n'avait de sens. J'ai pris un train pour fuir la ville, et je suis devenue Rosie Hartlepool, fuyant au milieu des feuilles d'automne. Les pommes que j'allais manger. Le soleil ambré qui touchait l'herbe.
J'ai pris mes outils dans mes mains engourdies, et j'ai gravé des fresques dans l'air lui-même. Je les ai gravées dans le métal et la rouille, et dans les lignes sans fin de la voie ferrée, tandis que je m'éloignais. Et ainsi, je me suis tenue devant le néon, devant son cœur jaune et aveugle, et je l'ai vu pour ce qu'il était.
Pas même rien.
