SCP-339-FR
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Objet # : SCP-339-FR

Niveau de Menace : Orange

Classe : Euclide

Procédures de Confinement Spéciales : SCP-339-FR doit être contenu dans une salle standard pour entité humanoïde isolée acoustiquement, équipée d’un sas anéchoïque.

Garder SCP-339-FR en bonne santé mentale facilite grandement le confinement et le déroulement des tests, ainsi des actions régulières doivent être entreprises pour veiller à son bon maintien. En cas de longue absence de test, SCP-339-FR devra recevoir de la visite une à deux fois par semaine, de façon à assurer un contact social. Cette tâche pourra être accomplie par un membre du personnel de classe D préalablement formé, ou par un membre de l'équipe scientifique. Hormis ces nécessités sociales, SCP-339-FR ne semble pas posséder de besoins physiques quelconques, comme l'alimentation.

Il est rappelé qu'en dépit de son intelligence limitée, SCP-339-FR semble posséder un talent pour l'apprentissage mimétique, il est demandé en conséquence au personnel de faire attention à toute action réalisée en sa présence, celle-ci pouvant par extension être « apprise » par SCP-339-FR.

En cas de brèche de confinement, une équipe d'intervention équipée de casques d'isolation phonique doit intervenir pour ramener et contenir SCP-339-FR dans sa cellule insonorisée. Il est rappelé qu'en dépit de son apparence, SCP-339-FR n'a jamais présenté le moindre signe d'animosité envers le genre humain et en semble incapable, il n'est donc pas nécessaire d'user d'arme contre lui. Même si jugée improbable, toute tentative d'attaque de SCP-339-FR sur un membre du personnel devra être signalée. Il est également rappelé que l'anomalie étant fragile, l'usage d'arme à feu ou à fort impact est prohibé.

Complément suite aux expérimentations réalisées après l'enquête : si une brèche de confinement venait à intervenir, l'équipe d'intervention devra faire son possible pour empêcher SCP-339-FR d'entrer en contact avec tout cadavre humanoïde. Tout individu relié de près ou de loin à la tribu des ██████████, originaire de Papouasie, devra être arrêté et interrogé. Tout membre de l’équipe scientifique souhaitant interagir avec SCP-339-FR devra retirer sa blouse blanche avant de rentrer dans sa cellule de confinement.

Note du docteur ██████ : Il a été remarqué que la présence de plantes aidait à la stabilisation de l'état mental de SCP-339-FR. Un plan de Brassica napus (Colza) en pot lui a été fourni. Il est demandé au personnel effectuant les visites de surveiller l'état de la plante et de l'entretenir. En cas de dégradation de l'état de celle-ci, merci d'informer la direction pour procéder à son remplacement.

Description : SCP-339-FR est une entité humanoïde consciente d'un mètre soixante-treize (1,73) et pesant quarante-deux (42) kilos, récupérée le ██/██/20██ errant près de la route départementale ██, au kilomètre ██, en France. Des tests ADN ont permis d'identifier SCP-339-FR comme initialement humaine, mais le corps d'origine semble avoir subi d'importantes modifications. Il semble que le corps ait été vidé de ses chairs et ses orifices cousus (à l'exception notable de la bouche) avant d'avoir été fumé. Le corps semble avoir ensuite été rembourré avec de la paille sèche. Des traces d'inscriptions rituelles originellement marquées avec du sang ont été trouvées au niveau des coutures des orifices ; malheureusement, dû à leur état de conservation déplorable, aucune n'a pu être intégralement reconstituée. Il est supposé que l'individu d’origine soit mort dans la première moitié du XXème siècle.

En dépit de son état, SCP-339-FR est tout à fait capable de voir, entendre et sentir. Il semblerait en revanche qu'il n'ait ni la notion du goût, ni du toucher. Bien que capable de se déplacer seul, voire de courir, SCP-339-FR possède une mauvaise coordination moteur, ainsi qu'une motricité fine très affectée.

Des expériences menées sur l'entité ont révélé chez elle une intelligence similaire à celle d'un enfant de cinq (5) ans. Incapable d'écrire et de parler, SCP-339-FR semble tout de même apte à comprendre le français et le patois ████████, réagissant correctement face à des phrases formulées dans ces langues. Pour communiquer, il a été tenté de lui enseigner le langage des signes, avec des résultats cependant mitigé.

D'un point de vue comportemental, SCP-339-FR se montre docile en toute circonstance face à un interlocuteur humain. En dehors de périodes de crise, celui-ci se contente d'obéir à presque tout ordre formulé, tant que celui-ci se révèle inoffensif pour lui-même et pour tout être humain. Visiblement capable de reconnaître les visages, il exprime rapidement des signes d'hypersensibilité avec les personnes fréquemment mises en contact avec lui. L'entité exprime également de la crainte face à des personnes inconnues ou menaçantes, notamment armées, ce qui suppose que SCP-339-FR comprenne le fonctionnement d'une arme à feu. Face à d'autres espèces que le genre humain, l’entité semble hésitante, oscillant entre des phases d’intérêt et de crainte. Elle semble cependant détester les oiseaux, contre qui la seule réaction réellement hostile de SCP-339-FR a été enregistrée : là où face à toute autre espèce (chien notamment), l’entité privilégie la protection de ses chairs, celle-ci aborde une toute autre tactique face à ceux-ci. L'entité expose en effet délibérément la chair restante de sa main pour attirer l’oiseau vers celle-ci avant de s’en saisir pour lui tordre le cou ; l'entité semble alors ne plus se préoccuper du cadavre de l’oiseau qu'elle jette à terre ou propose aux chercheurs (pigeon ramier ou ortolan notamment). Lors d’un contact avec un élément réellement agressif ou menaçant, SCP-339-FR entre systématiquement dans un état de crise.

En cas d'absence de contact humain, SCP-339-FR reste la plupart du temps immobile, debout. Bien qu'une étude à l'encéphalogramme soit impossible (le cerveau initial de l'individu d'origine ayant été retiré en même temps que ses organes), une étude basée sur certains mouvements erratiques tend à montrer un état proche d'un sommeil paradoxal. De façon a priori imprévisible, lors de cet état, SCP-339-FR entre en phase de courte crise également. Il est supposé que ces états soient provoqués par les « rêves » de l'entité. Il a également été remarqué que l'absence de contact humain tend à augmenter la fréquence de ces crises.

Le test de Gallup a prouvé que SCP-339-FR a conscience de lui-même, bien que son apparence semble le dégoûter. Celui-ci tente en effet de cacher au maximum son corps, en portant tout vêtement lui étant donné.

Lors de crises, SCP-339-FR prend une posture défensive, se recroquevillant généralement et se mettant à hurler. Il est rappelé que SCP-339-FR ne possédant pas de corde vocale, le procédé qui crée ce son est inconnu. Tout être vivant entendant ce cri semble en proie à un sentiment de terreur extrême à l’égard de SCP-339-FR et cherchera à le fuir par tout moyen possible. Une crise se termine en général lorsque l'individu hostile s'éloigne suffisamment de l'entité, ou que celle-ci recouvre son calme. N'ayant pas besoin de reprendre sa respiration, il est supposé que SCP-339-FR puisse, en théorie, tenir son cri indéfiniment. Les mesures réalisées situent celui-ci à environ 110db. L’exposition à un enregistrement audio provoque chez le sujet un léger sentiment de peur, ou de malaise, laissant supposer que seule une partie de ce cri est émise dans le spectre audible, et qu’une partie de celui-ci ne puisse être captée par des moyens classiques.

Addendum 1 : Résumé des tests menés sur SCP-339-FR.
Pour évaluer le potentiel du cri de SCP-339-FR, plusieurs sujets lui furent présentés, avec consigne de toujours se montrer menaçant face à l’anomalie.
Dans tous les cas, l’entité entra dans un état de crise. La tentative de fuite des sujets fut systématique, avec des résultats différents en cas d’absence de voie de repli existante.

Dans le cas d’une voie de repli possible, le sujet cherche à s’éloigner le plus possible de SCP-339-FR, jusqu’à ce que celui-ci arrête son cri ou que celui-ci soit suffisamment inaudible. La mesure précise de l’atténuation minimum nécessaire se révèle impossible, car les sujets conservent le sentiment de peur même après l'arrêt des effets anormaux, les poussant généralement à continuer la fuite. L'entité stoppe dans ce cas son cri dans les minutes suivant la disparition du sujet de son champ visuel.

En cas d'absence de voie de repli cette fois-ci, la plupart des sujets finissent par s’allonger en position foetale, en tentant de se boucher les oreilles. Dans cette configuration, l'entité stoppe son cri au bout de dix à vingt minutes, et les victimes sont alors récupérées en état de détresse profonde, souffrantes d’un état post-traumatique plus ou moins grave selon les individus. Dans de rares cas, les sujets semblent lutter au maximum pour sortir de la pièce malgré l'absence de sortie, se jetant de toutes leurs forces contre la porte du sas, allant parfois jusqu'à se fracturer l’épaule. L’entité maintient alors son cri, jusqu'à l’observation de l’apathie du sujet.

Face à un individu seulement inamical, ou face à un animal qu’il ne comprend pas, SCP-339-FR pousse parfois de courts cris (quelques secondes), généralement dans le but d'effrayer rapidement son potentiel futur agresseur. Ce cas de figure ne semble cependant apparaître que dans le cas ou SCP-339-FR considère l’attitude de l'agresseur comme involontaire.

Addendum 2: A la suite des éléments découverts lors de l'enquête, il a été supposé que SCP-339-FR pouvait être capable de créer une nouvelle instance sur son propre modèle, et l'équipe de recherche a souhaité vérifier cette théorie. Les éléments nécessaires identifiés, incluant le cadavre d'un membre du personnel de classe D, ont été présentés à SCP-339-FR, sans réaction notable.

Le docteur █████████, en charge de l'expérience, a émis l'hypothèse qu'un lien affectif avec le mort pourrait influencer SCP-339-FR, et un membre du personnel de classe D (D-1306) a été désigné pour rendre des visites quotidiennes à l'entité, afin de créer cette affection. Divers éléments, comme des jeux d'éveil, lui ont été fournis pour faciliter la création d'une “amitié” entre les deux individus. Un mois plus tard, le rapport établi a été jugé suffisant et l'ordre d'abattre D-1306 par balle avant sa prochaine visite à l'entité fut donné. Le ██/██/████, à 09h03, le plan fut exécuté, non sans avoir déjà positionné les éléments nécessaires au rituel dans la cellule de confinement. À la vue du cadavre de D-1306, SCP-339-FR est entré dans un état de crise et a éventrer le sujet, pour en retirer grossièrement ses organes internes. Après avoir rembourré tant bien que mal la carcasse de paille, celui-ci pris une aiguille qui lui avait été mise à disposition, et cousu les orifices du corps. Avec le sang laissé par l'opération de "vidage", SCP-339-FR traça [DONNÉES CENSURÉES]. L'entité ne s'est pas servie du fumoir mis à disposition. Au bout de quelques minutes, le cadavre se releva.

Le sujet, dorénavant désigné comme SCP-339-FR-A, semble posséder les mêmes capacités anormales que l'entité d'origine. Sa récupération se révéla plus complexe que prévue, les deux entités entrant en crise dès l'approche de tout être humain. Les deux anomalies ne sont pas affectées l'une et l'autre par leurs crises respectives, et sont capables de communiquer par un moyen qui reste encore inconnu. Remis en contact par la suite, leur relation observée reste amicale.

L'étude comportementale de SCP-339-FR-A se révéla riche en enseignement, de par la connaissance de la psychologie du sujet vivant. Le sujet semble avoir conservé son identité post mortem, tout en ayant conscience de sa propre mort. En effet, SCP-339-FR-A fut capable d'identifier sa cellule parmi d'autre, ou certains objets personnels. Celui-ci semble également attiré par des personnes connues de son vivant. Face au miroir, une courte phase de crise a été observée, avant d'entrer dans la phase de dégoût observée chez SCP-339-FR.
L'intelligence du sujet semble avoir fortement diminué, étant donné qu'il se montre incapable d'écrire ou de parler. Cependant, celui-ci entra en phase de crise à la vue de tout membre du personnel de la Fondation, à l'exception des autres membres du personnel de classe D. Tout comme SCP-339-FR, aucun geste hostile n'a été constaté.

Malheureusement, l'anomalie créée par SCP-339-FR, non protégée par l'étape de "fumage", et n'ayant été que partiellement vidée de ses chairs, s'est rapidement mise à se putréfier et à pourrir. L'équipe de recherche apprit, par cette occasion, que les instances ainsi réanimées étaient visiblement capables de ressentir la douleur. L'entité a montré, au fil de sa décomposition, des périodes de perte de conscience de plus en plus récurrentes, souvent accompagnées de crise, avec des effets similaires à celles de SCP-339-FR. Au bout d'une période de ██ semaines et ██ jours, SCP-339-FR-A fut finalement euthanasié, son corps étudié puis brulé.

SCP-339-FR sembla avoir peu à peu pris conscience de l'état de dégradation de sa création et de sa supposée douleur. Il sembla montrer des signes de remord, voir de culpabilité vis-à-vis de son état. À la vue du corps euthanasié de SCP-339-FR-A, aucune crise ne fut enregistrée, malgré un sentiment de tristesse visible.

A la suite de cet événement, SCP-339-FR s'enferma sur lui-même et entrait dans un état de crise à la vue de tout employé de la Fondation. Après plusieurs semaines, les besoins sociaux de celui-ci l'ont finalement rattrapé, et le personnel non-armé fut à nouveau accepté par l'entité, malgré une méfiance marquée. Misant sur les éléments connus du passé de l'entité révélés dans l’enquête, un choix d'objets supposés appréciés lui furent offerts pour tenter d'améliorer son état psychologique. Ce stratagème a visiblement fonctionné sur l'entité qui s'est rapidement attachée aux plantes qui lui ont été fournies. Les crises se sont de plus en plus espacées, mais restent systématiques à la vue du personnel de sécurité, ou portant une blouse blanche.

Extrait des documents d’enquêtes: Interview de Monsieur J. Letourneau, habitant du village de ██████████ :

Interviewé : Jules Letourneau, habitant de ██████████
Interviewer : Docteur ██████ █████████

Avant-propos : La recherche d'information sur SCP-339-FR a très vite redirigé les enquêteurs vers le village de ██████████. Des irrégularités ont été observées entre les décès enregistrés dans la commune et la gestion du cimetière. Une investigation de nuit a permis l'exhumation de trois cercueils, tous vides. Tous les corps avaient été enterrés par la compagnie de pompe funèbre du village. La gérante actuelle n'a pas pu être trouvée. Une investigation dans le village montra une très grande méfiance, voir de l'animosité, de la part de tout les habitants pour quiconque cherchait à se renseigner sur la question. Le village a officiellement été mis "en quarantaine" de façon à pouvoir interroger l'ensemble des villageois de façon plus poussée. La plupart présentaient une version des faits survenus la semaine dernière presque identique, à tel point que le mensonge parut évident. L'interrogatoire des enfants, plus fragiles, permit de découvrir suffisamment de faits compromettants pour faire parler les adultes, sans avoir à recourir à des méthodes plus intrusives.

Docteur █████████ : Bonjour, je suis le docteur █████████, et je serai en charge de cette interview. Ma collègue m'a signalé que vous souhaitiez enfin coopérer.

J. Letourneau : "Souhaiter" n'est pas le bon terme… On sait qu'un des gosses a craqué… À partir de là, pas la peine d'insister…

Docteur █████████ : Bien. Dans ce cas, pouvons-nous commencer ?

J. Letourneau : Sans rire. Faire pression sur des gosses… Comment vous pouvez vous regarder dans la glace le matin ?

Docteur █████████ : Le sujet que vous évoquez n'est pas celui qui m'intéresse. Si vous le souhaitez, je peux arrêter l'enregistrement ici, et vous renvoyer dans votre cellule.

J. Letourneau : Non, pas la peine.

Docteur █████████ : Bien. Au risque de me répéter, êtes-vous prêt ?

J. Letourneau : Oui. Allez-y.

[ NdT (Note du transcripteur) : le Docteur tend une photographie de SCP-339-FR à J. Letourneau]

Docteur █████████ : Le ██/██/20██, nous avons trouvé cette entité, dénommée ici SCP-339-FR, déambulant le long de la départementale ██, en état de "crise". L'enquête qui s'en est suivie nous a mené à votre commune, avec la suite des événements que nous connaissons. Que pouvez-vous me dire sur cette entité ?

[NdT : J. Letourneau s'essuie le visage, et semble pris d'une forte émotion]

J. Letourneau : Gabriel Farot.

Docteur █████████ : Comment l'écrivez-vous ?

J. Letourneau : F-A-R-O-T. Mort il y a trente-quarante ans. Je ne pourrai vous donner la date exacte, j'étais encore gamin.

Docteur █████████ : Mort ?

J. Letourneau : Oui, tétanos je crois, ou un truc comme ça. J'étais gamin je vous dis.

Docteur █████████ : Bien. Vous le savez aussi bien que moi, les morts ont généralement pour habitude de le rester. Mais pas ici. Dans un premier temps, je souhaiterais que vous m'expliquiez, du mieux que vous le puissiez, ce qui a conduit à son état actuel.

J. Letourneau : Pour les détails, je ne pourrai pas vous dire, j'ai jamais su faire.

Docteur █████████ : Faire quoi?

J. Letourneau : La transformation, c'était le travail du Marabout à l'époque, et c'est sa fille qui a repris.

Docteur █████████ : Et où sont-ils, actuellement ?

J. Letourneau : Morts. Tous les deux. Le Marabout est mort le ██/██/20██, et sa fille l'a rejoint le ██/██/20██, lors de l'incident.

Docteur █████████ : Il n'y avait personne avant "le Marabout" ?

J. Letourneau : Non. C'est avec lui que tout a commencé.

Docteur █████████ : Une idée de son nom complet ?

J. Letourneau : Aucune. Tout le monde l'appelait comme ça. Il n'arrêtait pas de nous demander d'arrêter, que c'était une connerie africaine et qu'il l'était pas, mais tout le monde s'en foutait. Parmi les vieux du village, il devait pas y en avoir un à avoir jamais dépassé le département, l'un avait dû lire le terme dans un journal, et c'est resté.

Docteur █████████ : Quand est-il arrivé avec sa fille ?

J. Letourneau : Il est arrivé seul. Il s'est ensuite marié avec l’une des filles du village. J'étais pas encore né à quand il est arrivé, c'était pendant la grande guerre. Un déserteur anglais, sur la fin du conflit. Troupe coloniales, océanienne, je crois.

Docteur █████████ : Le village a accepté un déserteur ?

J. Letourneau : Oui. Fallait revoir l'époque. On était près du front. Les soldats, on les voyait passer. La propagande ne marchait pas, nous on avait les deux pieds dedans. Enfin, "on", les anciens, moi, bien sûr, j'y étais pas… De ce que j'en sais, tous les hommes du village avaient été mobilisés. Une bonne partie des vivres et du matériel aussi. On ne pouvait vouloir à personne d'essayer de fuir cet enfer, et une paire de bras restait une paire de bras. La plupart des déserteurs volaient dans les champs, lui, il y travaillait. Il était même bien vu.

Docteur █████████ : Et ensuite ? Je me doute que l'on ne passe pas de paysan à nécromancien comme ça.

J. Letourneau : La guerre a continué. Les pillages aussi. Un jour, la tante de sa famille d'accueil s'est pris un coup de fusil, en essayant d'arrêter des déserteurs. La famille de la défunte était complètement dévastée. C'était pas leur premier mort dans la guerre, mais partir comme ça… Ils n'étaient pas prêts. Et au milieu de tout ça, le Marabout leur a proposé une solution. La faire revenir d'entre les morts. La famille a accepté. Et il l'a fait.

Docteur █████████ : Comment ?

J. Letourneau : Je vous ai déjà dit que je ne connaissais pas les détails. C'était un truc qu'il faisait apparemment dans sa tribu, où il était le fils de leur "Marabout" à eux. Plus ou moins de la momification du peu que j'en sais. Il fumait aussi le corps. Je ne me suis jamais trop intéressé au comment, et le Marabout gardait aussi sa part de mystère.

Docteur █████████ : Bien. Savez-vous comment le village a réagi à l'époque?

J. Letourneau : Personne n'y croyait, alors si la famille voulait, qu'elle fasse, c'est pas comme si ça allait vraiment ramener les morts… Ils avaient d'autres chats bien plus urgents à fouetter. Et ils ont vu le résultat. À peu près semblable à celui que vous avez, en plus féminin. Au début, ça a été la panique. Le Marabout a expliqué que pour lui, subir ça était chez lui un grand honneur, réservé aux membres les plus illustres de sa tribu, que c'était son cadeau, pour l'avoir recueilli. Pas mal de gens l'auraient bien lynché pour avoir fait ça, quand la momie est allée directement vers sa fille, pour lui tendre un jouet. Le favori de la gamine, apparemment. À partir de ce moment, ils étaient tous plus ou moins convaincus que c'était bien son âme et pas celle d'un pauvre diable qui avait bien rejoint son corps. Alors, ils ont décidé de laisser courir, de voir comment la chose se passait. De toute façon, tout le monde était dépassé par les événements. Entre ça et la guerre…

Docteur █████████ : Même après coup, personne ne s'est rebellé contre cet état de fait ?

J. Letourneau : Non, parce qu'une paire de bras, c'était une paire de bras. Et efficace en plus. Pour cacher son apparence, la famille l'habillait avec des vêtements amples, et elle continuait d'aller au champ. Quant aux pillards… Visiblement, la mort avait doté la défunte de quelques astuces, et l'on n'en a plus jamais eu.

Docteur █████████ : Vous parlez des cris ?

J. Letourneau : Oui. Le Marabout avait insisté : les momies protégeaient les vivants et rien d'autre. Quand les vivants se battaient entre eux, les momies leur rappelaient juste par ce "cri" ce qu'était la mort.

Docteur █████████ : Je commence à comprendre certains liens, mais nous ne sommes toujours pas arrivés à la mort de monsieur Farot. Je présume que l'histoire ne s'arrête pas là ?

J. Letourneau : En effet. La momie a vite trouvé sa place dans la vie du village. Et au décès suivant… La famille a également accepté l'offre. La suivante aussi, et ainsi de suite. Au final, ça simplifiait les deuils, créait de la main-d’œuvre… Le village avait accepté le point de vue du Marabout, c'était devenu un honneur. Bien sûr, certain posaient un véto sur leur propre corps de leur vivant et c'était respecté. Pour pas avoir à expliquer ça à l'État, on a monté nos propres pompes funèbres.

Docteur █████████ : Combien de "réanimés" en tout ?

J. Letourneau : Une █████████ne, à peu près.

Docteur █████████ : Et personne n'a rien remarqué sur "l'activité" du village ?

J. Letourneau : Non, on a fait attention. De toute façon, la plupart du temps, les momies se contentaient de veiller sur les cultures, immobiles au milieu des champs. Le Marabout nous avait expliqué que c'était normal. Chez lui, elles surveillaient le village de la même manière. Elles donnaient parfois de l'aide, pour les tâches simples, ou pour la moisson. Immobiles dans les champs, habillés comme elles l'étaient pour cacher leurs apparences, les gens les ont prises pour des épouvantails. On a poussé le truc, et on leur a appris à rester bras tendu pour pousser le déguisement. Et ça marchait bien.

Docteur █████████ : Vraiment, aucun incident ? Pendant tout ce temps ?

J. Letourneau : Aucun. Pendant la seconde guerre, on a eu un peu peur, des allemands qui tomberaient sur ça… Mais au final, rien. Le village avait visiblement acquis une solide réputation de zone à éviter pendant la fin de la première, et c'était resté. Quand aux maquisards du coin, disons qu'ils ne restèrent pas longtemps… À moins qu'on les y autorise. Après la guerre, l'exode rural nous a bien arrangé, les gens autour partaient, alors que le village restait soudé. Certains journaux se sont intéressés aux épouvantails, avec cette connerie de "tourisme vert", mais on a su se rendre suffisamment détestables pour les forcer à partir. Les maisons à vendre étaient systématiquement léguées à un proche du village. Nous préservions le secret. Nous étions le village des morts, et nous étions unis. Le village prospérait, le Marabout s'était même marié, et a eu une fille, en 19██.

Docteur █████████ : Les "momies" comme vous les appelez, avaient-elles l'habitude de s'éloigner du village ?

J. Letourneau : Non, bien au contraire. Elles avaient tendance à rester le plus près possible de leurs anciennes maisons.

Docteur █████████ : Très bien. Dans ce cas, comment expliquez vous la suite des événements, ceux qui vous ont conduits ici ?

[Silence]

Docteur █████████ : Monsieur Letourneau ?

J. Letourneau : Pardon, je réfléchissais juste. Ce n'est pas la plus belle partie de l'histoire.

Docteur █████████ : Je m'en doute, mais comme le reste, nous devons l'entendre.

J. Letourneau : Tout a commencé à la mort du Marabout. Tout le monde doit mourir un jour. Celui-ci avait déjà tenu plus que n'importe qui. Certain l'accusait même d'utiliser une partie de ses "pouvoirs" pour augmenter sa durée de vie. Mais il était mort. S'étant imposé comme la personnalité la plus importante du village, on l'a momifié, bien entendu. C'est sa fille qui s'en est occupé. Elle avait déjà repris les pompes funèbres depuis quelques années, le Marabout ne pouvant plus sur ses dernières années, ses mains tremblaient. Le faire revenir, ça a été notre erreur.

[NdT : J. Letourneau se passe la main sur le visage]

J. Letourneau : Nous savions que les momies gardaient des souvenirs de leur vie d'avant. Qu'elles pouvaient communiquer entres elles bien plus qu'avec nous. Ce que nous ne savions pas, c'était que le Marabout avait des remords. Certaines personnes avaient refusé ses "services", là où selon lui, la personne les méritait plus que nul autre. Nous ne nous méfions pas, jusqu'au jour où, sur la place de la mairie, a débarqué une nouvelle momie, inconnue au bataillon. Ou presque. Une ancienne du village, de l'époque de l'arrivée du Marabout, qui avait refusé la momification. On a retrouvé sa tombe profanée, la momie du Marabout les mains pleines de terre. On ne savait pas comment réagir. On a enfermé le Marabout et la "nouvelle" dans une chambre des pompes funèbres, et on a réuni l'ensemble du village le soir même pour en discuter. Pour la première fois depuis l'arrivée du Marabout, le village s'est remis en question. Certains voulait tout arrêter, avant de perdre le contrôle, alors que d'autre souhaitait maintenir la "tradition". Les débats ont duré, encore et encore.

Docteur █████████ : Et je suppose, au regard des événements suivants, que la majorité d'entre vous étiez pour la suppression.

J. Letourneau : Non. Pas tout de suite. La fille du Marabout s'est bien battue pour sauver les momies. Elle allait avoir gain de cause quand un des gamins du village est rentré en trombe dans la salle de réunion. Il avait vu les momies se diriger vers le cimetière. Avant qu'on ait eu le temps de comprendre, c'était trop tard. Visiblement, le Marabout avait eu le temps de partager son secret avec les morts. Ceux-ci déterraient les cadavres pour les réanimer. La plupart des cadavres étaient tous dans un triste état, on ne les avait pas momifiés tout de suite… Le rituel devait être effectif, mais incomplet. Nous étions complètement dépassés, certain s'acharnaient même à réanimer ce qui n'était plus que des os… Un film d'épouvante. Le réveil des morts, l'enfer sur terre. C'est là, dans ce cimetière, que nous avons pris la décision d'en finir.

Docteur █████████ : L'extermination ?

J. Letourneau : Oui. Avec le recul, la peur inspirée par les momies avait par le passé sauvé le village. Aujourd'hui, elle le condamnait.

Docteur █████████ : Comment comptiez-vous vous débarrasser de ceux-ci?

J. Letourneau : En théorie, il suffit de perforer la boîte crânienne. Une histoire de “trou pour l’âme”, ou un truc comme ça. Un coup de fusil bien placé, et n’importe laquelle d’entre elles s'effondre.
Mais là encore, tout ne s'est pas passé comme prévu. D'un côté comme de l'autre. Chez les vivants, on était tétanisé à l'idée de devoir tuer un proche une seconde fois, sans savoir ce qui était le mieux, laisser ça à la famille, ou au contraire le laisser aux autres. Côté momie, dès que l'on a commencé à tirer, ça a commencé à crier. Personne dans le village n'avait jusque-là eu à subir le cri des momies. Ça a été la débandade. À force d'escarmouche et en gardant nos distances, on a réussi à les avoir au fusil. Nous avons tué ceux que nous aimions encore. Et le plus dur, c'est qu'aucun d'entre eux ne s'est réellement défendu. Certaines se laissaient faire, surtout les "nouvelles", la plupart ont tenté de fuir ou de crier. Mais aucune n'a vraiment cherché à combattre. On aurait préféré. On aurait pu se rassurer, en se disant que c'était un combat, une lutte. Mais aucune ne l'a fait. C'était un massacre pur et simple. Cela a duré toute la nuit. On avait sorti des enceintes et mis de la musique, pour faire croire à un festival, et cacher les cris des momies. Le bruit des fusils aussi. Le lendemain matin, certains sont partis en forêt traquer les dernières, alors que d'autre commençait à creuser la fosse commune pour le charnier qu'était devenu le village. Celle que le gamin vous a indiqué.

Docteur █████████ : Personne n'a cherché à s'interposer ?

J. Letourneau : On était tous tétanisés, dépassés. La seule qui s'est opposé, c'est la fille du Marabout. Quand on a voulu tuer son père.

Docteur █████████ : Que c'est-il passé ?

J. Letourneau : Elle s'est interposée, elle a pris la balle à sa place. Elle est morte. C'était un accident.

Docteur █████████ : Et le Marabout ?

J. Letourneau : Il a pris la deuxième. Nous étions allés trop loin pour reculer. La suite, vous la connaissez. On a pas été assez rapide, vous en avez trouvé une avant nous.

Docteur █████████ : Personne, hormis lui et sa fille, ne connaissait l'ensemble du rituel ?

J. Letourneau : Non. C'en est fini du village aux épouvantails, et de l'omerta. Nous n'avons plus de secret à protéger maintenant. Seulement nous-mêmes.

Discours de clôture : Tous les habitants du villages ont été interrogés, et tous les témoignages concordent. Il semble en effet que personne ne connaisse les étapes précises du rituel. Le Comité d'Éthique doit se réunir sous peu pour déterminer le sort des habitants.

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