Fluctua et Mergitur
notation: +6+x

Matricule : SCP-314-FR-C-1922-12
Date : ██/██/1922
Sujet : Isaac LEVY, 43 ans.
Localisation spatio-temporelle supposée : Navire de guerre britannique (man'o'war), océan Atlantique, XVIIIème siècle.
Avant-propos : Il s'agit ici de la carte correspondant à Isaac LEVY (1879-1938), avocat de profession, présent lors de la révélation de SCP-314-FR. Comme tous les autres sujets présents à ce moment là, il a été interrogé sur place par des agents de la Fondation sous couverture avant d'être amnésié et relâché.


Fluctua et mergitur

Vite, nettoyer le canon, mettre la poudre, le boulet et la bourre, attendre l'ordre du contremaitre.
Il hurle.
Par réflexe, tu approche la mèche incandescente de l'amorce. Dans un bruit de tonnerre, le monstre de bronze se cabre d'un coup et crache une giclée de mort en revenant brutalement en arrière, imité par ses dizaines de frères sur le flanc de l'énorme navire.
Puis il faut recommencer.
Tu ne vois pas où tu tires mais ce n'est pas ton problème.
Tu espères juste que ce soit toi qui atteigne ton but et pas le gars en face.
Dommage d'ailleurs, parce que c'est exactement ce qui est arrivé.
Bien entendu, tu n'as pas vu le boulet de 18 livres de plomb traverser la maigre coque de bois à la vitesse de l'éclair. Par contre, tu l'as senti.
Une tempête d'échardes a suivi la trajectoire de la sphère mortelle.
L'une d'elles t'a atteint à l'épaule et une plus grosse à la jambe.
Tu tombes.
La douleur est horrible.
À coté de toi se trouve un des servants du canon adjacent au tient.
Tu aurais bien aimé qu'il te dise un mot réconfortant pour te soulager mais l'éclat d'un empant de long qui traverse son crâne l'en empêchera pour toujours.
Une secousse fait trembler le navire.
Par babord, un autre boulet, de 36 livres cette fois, vient de traverser la coque sous la ligne de flottaison. L'eau s'engouffre dans la brèche avec un bruit sourd.
Un deuxième boulet de même calibre vient s'ajouter au premier, à tribord cette fois.
La panique se répand dans l'équipage. Le navire agonise, il faut fuir.
750 hommes courrent vers le pont principal.
Les bottes de quelques uns te mordent les flancs alors qu'ils te piétinent dans leur fuite vers la surface.
Un autre boulet secoue le navire, comme si la fin ne paraissait pas déjà assez inéluctable.
Maintenant que les hommes s'en sont allés, c'est au tour des rats de partir.
Tu sens leurs milliers de petites pattes gratter ton corps à mesure qu'ils t'escaladent comme un vulgaire sac de chair. Certains en profitent même pour goûter un peu de la barbaque. Leurs dents s'enfoncent profondément mais n'y restent pas. Il faut échapper à la noyade après tout.
Tu penses à la Sainte-Barbe. Si les centaines de livres de poudres que le navire garde en son ventre explose, peut être échappera tu aux flots de l'Atlantique pour le feu de Berthold.
Mais la poudre n'a pas pris feu.
Tu ne sais pas depuis combien de temps tu gis là.
Des heures peut être.
Sporadiquement des impacts frappent le moribond de trois mille tonnes, comme si les autres bateaux s'impatientaient de le voir tomber au fond de la mer.
Soudain, un mouvement anime le navire.
Le pont s'incline sur tribord.
Il fait entièrement noire dans le deuxième pont et tu roules dans l'obscurité.
Les objets tombent à leur tour et un boulet de 18 livres écrase ton pied.
Les tarses ont été réduits en miettes mais ton corps est un tel entrelact de souffrance que tu n'y prêtes même pas attention.
L'eau commence à monter.
Tu sens ses langues glacées te lècher le dos.
Bientôt, il faut que tu te redresses pour pouvoir respirer.
Ensuite, il faut te laisser flotter pour rester à la surface.
Tu te cognes la tête contre le plafond alors que l'eau continue de monter.
Le sel enflamme tes plaies.
C'est la fin, tu le sais.
Tu prends une dernière bouffée d'air dans la mince poche d'air et tu te laisses couler dans les eaux noires de l'Atlantique.

Et maintenant on est mort.

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