Les chaînes raclaient le carrelage de la cafétéria. On n'y voyait pas à deux mètres. Un ontophysicien tatillon et un poil emmerdeur aurait pu ajouter dans de telles circonstances que cette phrase était incomplète, et qu'il s'agissait plutôt du concept de réalité unitaire qui n'avait pas plus de portée que deux mètres au sein de cette épaisse brume blanche, mais il n'y avait plus aucun ontophysicien, qu'il soit tatillon, emmerdeur ou les deux depuis bien longtemps dans ces couloirs.
« Je pense qu'il va falloir renforcer les Pro- »
L'espace d'un instant, une femme en blouse blanche se dessina dans l'air, un plateau de cantine à la main. Elle clignota, comme si sa présence n'était garantie que par un faible courant au sein de la brume, et disparut aussi sec. Elle avait dû être emportée en pleine discussion et les éléments constitutifs de ce qu'elle était éparpillés, ne laissant qu'un incertain courant devenir elle par instants. Cette ville-fantôme était, en dehors des quelques cascades blanches de la lointaine Mirmande, le lieu sur Terre où la brume était la plus épaisse.
Tirant une chaise à sa gauche, la créature décharnée emprunta l'escalier de béton qui la mena jusqu'au mur nord de la salle. Il était facile pour quiconque d'un peu habitué de conserver, dans des conditions de densité de brume acceptables, un semblant d'identité et d'unicité. Cependant, seule la plus ancienne des fae, plongée dans les nuages les plus troubles, pouvait retenir sa personne sous une telle pluie de particules plieuses de réalité. C'était son cas. Encore recouvertes des chaînes de sa prison, elle rassemblait des fragments de brume dans sa main parcheminée de linceuls pour modifier la topologie de la cafétéria à sa guise afin de se mouvoir sans efforts dans le dédale de béton.
« Code Rouge ! Il y a quelqu'un ? Je répète, Code Rouge ! »
Un accent belge suivi d'une volée de plomb traversèrent l'espace, frôlant de peu la créature. Émergeant de la purée de pois blanche, la lumière rouge était diffuse, formant d'étonnants halos porté par les courants de réalité.
« Ici mère Thérésa, je répète, ici mère Thérésa… »
La voix s'éloignait rapidement alors qu'un troisième bras tout aussi squelettique émergea de la longue cape noire pour balayer la brume, emportant avec elle l'agent de sécurité. Sans doute ce pauvre diable avait-il une personnalité bien plus forte que les autres pour conserver une telle intégrité, mais il était difficile pour un simple humain de faire beaucoup mieux. Il aurait mieux fait de courir, mais pour aller où ? Si ce qui vivait sous la cape était capable d'émotions humaines comme l'empathie, sans doute aurait-elle pu trouver tragique la situation de toutes ces âmes, balayées dans un limbo perpétuel entre le trop concret et l'inexistant, à la fois dieux et fantômes.
Mais la seule chose qui motivait cette chose était la faim. La faim de savoirs, la faim de secrets et la faim de noms. Et dans ces lieux autrefois top secrets et aujourd'hui oubliés, il devait forcément rester des secrets et des noms que la brume maudite n'avait pas encore dévoré. Il restait au moins une personne normale ici, son odeur si forte charriée par les courants dans la brume faisait saliver l'entité aux caractéristiques incertaines. Pour autant, les vents de réalité restaient sourds aux demandes toujours plus pressantes que formulait l'encapuchonnée. Aucun nom n'avait été ne serait-ce que murmuré. Même le belge de tout à l'heure, pour des raisons qui lui échappaient, avait employé un surnom, un homonyme qui sonnait creux dans les dents de l'entité.
La porte devant elle restait désespérément fermée. Ses efforts pour la contourner par des glissements de la géométrie de l'espace s'étaient avérés vains, sans doute grâce à d'anciens dispositifs anti-dimensionnels que les humains résidant dans cette prison avaient installé. Peu importe, il existait d'autres moyens d'entrer.
La lumière de l'écran illuminait presque tout le couloir d'auras vertes et jaunes, diffusées par la brume comme dans un tube à néon. Sur l'écran qui peinait à garder une luminosité constante était écrit dans un français parfait ce qui sonnait à l'encapuchonnée comme un sceau de protection.
Accréditations insuffisantes
Dans un frottement de chaînes et de tissus, elle fit émerger dans sa main droite un épais grimoire, une goutte d'encre perlant à l'un des doigts de l'une de ses mains gauches. De l'autre gauche, elle fit glisser les pages, faites de la même brume qui emplissait l'air, patiemment concentrée à en devenir solide puis tressée en parchemin. Elle feuilleta lentement jusqu'à arriver au chapitre qui l'intéressait, celui des concepts factuels. Accalmie, accélération… accréditation. D'un geste sec, elle raya sa mention du concept d'accréditation insuffisante, retirant au réel qui l'entourait la capacité de faire agir cette idée sur ses conditions matérielles. La porte disparut dans un épais brouillard alors que l'écran affichait un tout autre texte.
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Quelque chose n'allait définitivement pas. Au milieu du puzzle fait de blocs d'aciers et de bétons, charriés par les pliages et dépliages successifs du réel par la brume qui donnait à l'univers un aspect de papier froissé, certains fragment étaient intacts, comme protégés de la brume. Plus étonnant encore, les points les moins pliés étaient en forme de traces de pas. Quelqu'un arracherait la brume comme des pas dans la neige ? Même pour un faucheur de secrets, ce genre de mystère était inconnu. L'entité faerique fit crisser les dents qu'elle avait volées pour manifester sa contrariété. Le nombre exact de ces dents, réparties sur deux rangées de mâchoires, était incertain et changeant mais il s'agissait exclusivement de dents de lait. Une des chaînes souleva des volutes embrumées sous le mouvement de perplexité provoqué par une telle aberration et recouvrit légèrement les traces. Avant de les perdre, la fae longtemps enfermée dans les geôles aubéroniennes se mit à terre, imitant une posture animale sur ses cinq membres pour suivre les pas qui s'enfonçaient dans le dédale qui portait autrefois le nom de Site-א.
Elle n'était pas le premier faucheur de secrets à venir ici, clairement. Perdues dans les brumes de réalité, de nombreuses âmes ne portaient plus sur elles l'odeur d'un nom qui faisait tressaillir l'unique narine de la fae ancestrale. Pourtant, personne n'avait pu voler le nom du lieu, resté gravé d'un א sur la plupart des salles de confinement. SCP-641-FR, SCP-065-FR, SCP-231-FR, SCP-092-FR, SCP-278-FR, SCP-366-FR… Les salles se succédaient sans aucun lien logique entre les numéros. Pour la créature façonnée de cauchemars solides, il ne s'agissait pas de noms, au mieux de substantifs parcellaires inventés par des esprits dérangés pour vider de toute leur substance des choses à la complexité incompréhensible. Pour autant, quelque chose clochait. Non seulement la brume devenait de moins en moins épaisse au fur et à mesure que le faucheur suivait les pas, mais un vent de plus en plus violent se levait en intérieur. C'était comme si quelque chose aspirait la brume à une vitesse croissante. Attrapant entre ses griffes une monade issue d'une chercheuse senior en mécanique des pseudos-fluides, une pensée plus précise se dessina.
C'était comme si la brume se déversait dans un puits sans fond.
Les murs étaient couverts de texte écrit au marqueur noir sur le carrelage blanc. Une écriture très banale, ni spécialement masculine ni féminine, tout à fait lisible sans être spécialement plaisante. Le texte, qui occupait les murs de chaque coté et relié par des flèches, n'avait aucun sens pour l'entité, peu habituée au jargon employé.
Objet no : SCP-001-FR
Niveau de Menace : Noir ●
Classe : Non-confiné/Apollyon
Procédures de Confinement Spéciales : SCP-001-FR ne peut pas être confiné par la Fondation en raison de sa nature et de son carburant incompatibles avec le fonctionnement de l'anomalie. De toute façon, il n'y a plus assez de monde ici pour arriver à la confiner. Dans l'éventualité où une situation plus stable venait à émerger, la création d'une institution semblable à la Fondation et qui ne serait pas basée sur le secret et la dissimulation doit être créée pour confiner efficacement SCP-001-FR. Je n'ai aucune idée de comment faire, mais ça doit bien se trouver.
Description : SCP-001-FR (anciennement SCP-0119-FR) est un composé chimico-métaphysique aux propriétés fines dont la principale caractéristique est la dilution du concept de frontière. Autrement dit, il s'agit d'une brume qui permet à la fois un important pliage de la Réalité par les individus en son sein et qui plie elle-même la Réalité de ces individus.
SCP-001-FR a démontré une capacité à pouvoir augmenter en volume et en densité en présence d'informations cachées. Le mode exact de cette interaction n'est pas connu et il est difficile de différencier un mécanisme de nourriture ou de carburant, mais cet effet est particulièrement critique lorsqu'il s'agit d'informations dissimulées concernant SCP-001-FR lui-même. Actuellement et à la suite de l'évènement Explosion-001-FR (note du docteur : changer le nom), SCP-001-FR a recouvert la plupart des espaces habitables terrestres et mis en déroute 100 % des gouvernements et des organisations que j'ai pu contacter. Il est aussi à noter qu'en raison de Sites de la Fondation placés dans l'espace, notamment à la surface lunaire, un voile de brume s'est aussi répandu sur celle-ci.
L'effet commun à toutes les densités de SCP-001-FR est une fuite de la personnalité, des pensées et des caractéristiques mentales des individus vers les autres présents dans la brume. Or, comme ici au Site-Aleph, une brume extrêmement dense a pour effet de diluer totalement les personnes dans leur milieu, ce qui fait que les humains perdus dans la brume deviennent eux-même le milieu (et donc la brume !).
Il est à noter que pour une raison que j'ignore, SCP-001-FR ne parvient pas à toucher le docteur D (c'est moi !!). Il est possible que ce soit juste que j'ai beaucoup de chance, étant un type plutôt banal.
(Note : compléter cette partie quand les expériences seront concluantes)
Incident Explosion-001-FR : Le 21 août 2023, les modalités de censure sur SCP-XXX-FR ont été validées, ce qui a fait exploser la quantité de SCP-001-FR au sein de sa zone de confinement. En atteignant le reste de la documentation de la Fondation et l'esprit du personnel y travaillant, la réaction entre SCP-001-FR et les secrets conservés par la Fondation ont créé une réaction en chaîne. La suite des évènements est floue, mais il est à supposer que les secrets conservés par les humains ont entretenu la réaction jusqu'à atteindre d'autres Sites de la Fondation, des infrastructures appartenant à d'autres Groupes d'Intérêt ou à des services secrets jusqu'à recouvrir toute la Terre.
Dcoteur D. Ce n'était pas un nom, encore une fois. Ce D avait une odeur… une odeur de matricule. Pourquoi tout le monde dans ce dédale de malheur avait dissimulé son nom ? Tant pis. Le faucheur de secrets avait été jeté dans les cascades d'albâtre il y a des éons pour avoir pris le nom de quelqu'un sans qu'il ne lui ait donné, elle n'allait pas se priver de recommencer. Surtout au sein d'une telle brume, il suffisait que le réel mou et fluctuant lui offre sur un plateau d'argent.
Pour la plupart des humains, la brume agissait comme une sorte de liant métaphysique qui les rassemblait en une sorte de gestalt que les quelques humains encore lucides et fonctionnels appelaient "Hekaton". Aussi, pour les fae et ceux qui étaient nés dans la brume, il était important de résister à l'appel de cette dernière et de rester un contre les forces extérieures qui tentaient d'arracher des filaments de réalité aux êtres piégés à l'intérieur. Mais dans certains cas, la menace était intérieure.
Dans une cellule de confinement, à mi-chemin entre le bureau vétuste et la chambre d'enfant, le faucheur de secrets distingua dans l'air flou deux silhouettes jumelles, d'un blanc propre. Elles semblaient toutes deux penchées sur une table, comme en train de jouer. Mettant un doigt sur sa bouche aux quatre mâchoires, la fae disparut en silence pour guetter ses proies. Bien que leurs voix soient parfaitement audibles et claires, la discussion semblait plus tenir de la discussion avec soi-même que d'un véritable dialogue.
« Cavalier F3. Tu sais que je vais t'avoir, hein ?
— Cavalier F6. Je suis toi, je te rappelle, répondit l'enfant de 9 ans, aux cheveux aussi immaculés que sa blouse. Je suis toi du futur, et du passé à la fois. J'ai atterri au milieu de 028-FR et-
— Pion C4. Je le sais, je suis moi et je sais très bien ce que j'ai fait. Ce qui implique que tu n'es pas moi, marmonna le vieil homme dégarni aux yeux d'un bleu acier. N'ayant rien à me reprocher, je n'ai pas pu être condamné d'aucune sorte et tu es un artifice de l'objet SCP pour se sortir de sa faille ontologique.
— Pion G6. Pourtant, il est impossible de sortir du tribunal sans avoir reçu de modification, Holt, pointa le gamin en se frottant le nez avec la manche un peu trop grande de sa blouse. J'en déduis que tu es une sorte d'imposteur ou de produit de rejet de SCP-028-FR et que c'est toi l'objet SCP.
— Cavalier C3. Holt, tu es manifestement une entité anormale qui rajeunit au fur et à mesure du temps et dont l'âge est totalement incompatible avec l'expérience de vie. C'est toi le SCP, et moi le docteur.
— Fou G7. C'est quand même particulièrement pénible que dès que je quitte cette pièce, tu sortes par la même occasion le vieux.
— Pion D4. Tu veux dire qu'à chaque fois que je quitte ta salle de confinement, toi et tes jouets anormaux finissez toujours par vous échapper, le gamin. »
À la mention de ces derniers, le petit Holt sourit de toutes ses dents, faisant immédiatement saliver la fae. Des dents de lait. Elle n'allait pas en casser une seule en les arrachant du corps du "gamin". Elle tendit une main entre les brumes, encore à l'abri des regards. Elle était prête à attraper son cou délicat plus vite que le vieillard croulant ne pourrait réagir, encore deux secondes, une seconde…
« Bon, j'en ai marre de jouer aux échecs avec toi, Holt, soupira le jeune en se levant d'un coup. Et si on mettait à profit mon intellect de génie ?
— Tu as raison, Holt, acquiesca le vieux en couchant son roi sur le plateau. Je pense qu'on pourrait se servir des mes facultés mentales supérieures pour mettre tout ça au clair.
— Un plan, l'ancêtre ?
— Laisse moi réfléchir, le minot…
— Et si on commençait par se connecter pour prouver notre identité ? réalisèrent les deux Holt en même temps. »
Prouver son identité ? Quelle aubaine. Non seulement la fae pourrait récupérer une mâchoire entière de dents de lait, mais elle avait également deux délicieux noms sur lesquels se nourrir. Un véritable festin.
Sur le bureau, un vieil ordinateur à écran cathodique émettait des sons du siècle dernier alors que le disque dur grattait péniblement, ses circuits baignant dans le fluide ontolygésique qui parvenait à conduire les instructions directement jusqu'au serveur quelques sous-sols plus bas. Le courant à proprement parler avait depuis longtemps quitté cet endroit, mais nombre de machines avaient conservé suffisamment de nature propre dans la mélasse brumeuse pour plier au moins un peu les règles de l'électromagnétisme et continuer à simuler le 120V triphasé en vigueur. C'était d'ailleurs l'un des seuls moyens de détecter la fae si elle voulait se cacher au sein de la brume ; n'ayant jamais connu ces avancées technologiques, elle était incapable d'imiter le pliage de réalité des tubes néons et des téléphones portables. Mais dans les volutes changeantes du brouillard qui les enfermait désormais, aucun des Holt, fut-ce le vieux docteur Holt au dos voûté ou le jeune docteur Holt aux cheveux d'ivoire n'avaient prêté attention aux variations fines dans la fréquence de l'éclairage. Le rétroéclairage du logo aux trois flèches dessinait sur le visage du vieux Holt une cible noire et blanche qui tournait lentement comme pour imiter un chargement. Son ordinateur personnel, qu'il avait longtemps relegué à sa secrétaire pour ne pas avouer qu'il ne savait pas s'en servir, était semblable à son propriétaire : passé de mode, trop lent pour son temps et aux rouages fatigués, mais plein de ressources et d'enseignements.
De l'autre côté de la pièce, jonché sur un canapé bleu canard, le jeune Holt pianotait à une vitesse folle sur le clavier de son smartphone, tentant de se connecter au WiFi de l'installation. Si son appareil était autrement plus rapide, compact et performant que l'antiquité du vieux Holt, le téléphone portable avait cela de problématique qu'il requérait une quantité bien plus importante de connexions sans fils et de phénomènes quantiques internes pour fonctionner correctement. Holt devait insuffler une énergie mentale prodigieuse pour permettre à la volonté du téléphone de s'étendre à travers la brume jusqu'au reste de l'installation afin d'en puiser les précieuses données à afficher sur son téléphone, mais tant qu'il maintenait le signal il était assuré de naviguer bien plus vite que son alter ego décrépit. Le logo de la Fondation eut à peine le temps de flasher sur l'écran Amoled du smartphone dernier cri avant qu'un invite de connexion minimaliste ne s'affiche.
À l'unisson, les deux Holt tapèrent en même temps leur mot de passe, l'un en pianotant des deux pouces potelés, l'autre une lettre à la fois sous son index décharné. Ils se regardèrent tous deux de leurs yeux bleus azur, comme attendant la notification sonore qui les innocenterai et accablerai l'autre dans ce jeu de symétries et de contrastes. Mais les deux appareils sonnèrent tous les deux d'une erreur. Dans la précipitation, tous deux avaient oublié d'entrer leur adresse mail.
Toutes les adresses courriel de la Fondation étaient au même format, du moins durant la période où Holt avait reçu la sienne.
rf.tis-pcs|monerp.mon#rf.tis-pcs|monerp.mon
« Et bien, c'est holt point… commença le vieux docteur. Point… »
Point quoi ? Quel était le prénom de ce vieux docteur, en retard sur son temps et en avance sur son âge ? Personne ne l'avait appelé autrememnt que "Holt", "Docteur", "Monsieur" ou même "Gros con" dans ses heures les plus entêtées depuis des décennies. Il avait fait plus que travailler à la Fondation, que de vivre à la Fondation, il était devenu ce que la Fondation pensait de lui. Dans son tiroir, son dossier personnel faisait figurer la mention suivante.
Nom : ██████ Holt.
Âge : 70 ans.
La Fondation n'avait pas caché son nom. Elle l'avait oublié. Et lui avec. Penché au-dessus du vieux docteur en pleine crise existentielle, l'abomination cauchemardesque que représentait le faucheur de secret dut se retenir de faire tomber sur la blouse impeccable une goutte de salive issue de sa deuxième mâchoire. Le nom était si près, tellement près d'elle… Elle se sentait tel Tantale aux Enfers, incapable de se délecter d'un nom si chargé d'histoire et d'anecdotes, de parcours de vie et de savoirs interdits et pourtant à pouvoir l'effleurer du bout des doigts. Pour contenir sa frustration, elle se tourna vers le gamin, qui n'était autre que le vieux d'ailleurs.
Il avait laissé l'emplacement vide pour son prénom. Sur l'écran du téléphone à mi-chemin entre un Samsung Galaxy 21 et un iPhone 15, le champ était déjà presque complet et affichait un "holt.@scp-alp.fr". Il ferma les yeux un instant en essayant de se remémorer quelque chose.
Il dégaine son bras droit et l'avance vers lui. Une salutation si formelle qu'elle en devient caricaturale quand elle est effectuée par un enfant, mais l'esprit d'adulte du chercheur ne distingue pas cette anomalie, et il y répond par instinct. Lorsque leurs paumes se touchent, l'enfant se présente, comme si donner son prénom était le marché prévu :
« Je m'appelle Emmanuel, mais tu peux m'appeler Emma. »
« Ah, tu es une f- » réagit Holt, surpris, avant de se faire à nouveau interrompre :
« Ton prénom ? »
Quelque chose en M. Mais ce souvenir était pour le moins étrange. Ce n'était pas un souvenir d'enfance, il avait déjà trop de choses en tête. Pourtant, ses cheveux n'étaient pas blancs, et il était à l'école. Comment et quand avait-il eu cette discussion, et surtout est-ce que le petit personnage en face de lui était un garçon ou une fille ?
« M-Matthieu. Matthieu Mehen. »
Il tapa le prénom pour former rf.pla-pcs|ueihttam.tloh#rf.pla-pcs|ueihttam.tloh. Presque immédiatement, la fae se rua sur lui, fondant dans son dos comme un oiseau de proie sur un bébé mammifère encore aveugle. Le bip d'erreur arrêta une fois de plus le monstre dans son élan, qui recanalisa sa volonté pour disparaitre à nouveau. Son ventre gargouillait de plus en plus fort. Ce qui devait être un festin gratuit ressemblait de plus en plus à de la torture pour le faucheur de secrets. Peu confiant, le gamin ajusta pour rf.pla-pcs|ueihttam.nehem#rf.pla-pcs|ueihttam.nehem, toujours sans succès. Qui était Matthieu Mehen ? C'était clairement ce gamin dans les toilettes, occupé à jouer au détective espion avec son amie Emma ou son ami Emmanuel, et ce gamin c'était lui. Holt, le gamin. Mais Holt n'est pas Matthieu Mehen. Holt est quelque chose d'autre. Pour la première fois depuis l'arrivée de cette brume et du vieux Holt, le garçon aux cheveux blancs commençait à douter d'être vraiment le véritable docteur Holt, et non un produit d'un monde anormal dont il n'avait qu'à peine effleuré la surface en plusieurs décennies de travail acharné.
« Écoute, Holt, fit le vieux docteur au gamin sur le canapé. Je… je crois que je n'arrive pas à trouver mon prénom. Je suis forcé d'admettre que je suis échec et mat, mon petit.
— C'est encore une égalité, mon vieux, répliqua l'enfantin docteur au grand-père assis à son bureau. J'ai bien un nom sur le bout de la langue, mais ce n'est clairement pas le mien. On dirait que quelque chose s'acharne à ne pas vouloir nous départager.
— Holt ? Tu… tu as entendu ça ? »
La fae, de plus en plus instable, avait fait cogner ses paires d'ailes de cafard contre le néon, faisant violemment bourdonner l'éclairage ontolygésique. Les deux docteurs se levèrent comme un seul homme, une lueur d'inquiétude sur leurs visages à la fois opposés et familiers. Le faucheur de secrets n'aurait aucun mal à faire d'eux des idées fugaces au sein de la brume, aspirant leur potentiel de volonté comme un moustique géant à réalité. Il ne lui suffirait que d'un instant, mais elle allait devoir intervenir physiquement pour récupérer les dents du gamin.
D'un geste fluide mais dissonant, la créature dégaina à nouveau de son linceul l'épais grimoire par lequel elle pliait la réalité à sa guise. Chapitre physique, électromagnétisme, photon. De son index droit encore couvert d'encre, elle s'apprêtait à rayer la mention de la particule pour plonger dans le noir les humains embrumés à qui elle commençait lentement à apparaître derrière les volutes de plasma de réalité. Le plus jeune des deux, aux réflexes plus aguerris, écarquilla les yeux en voyant se dessiner les contours incertains de l'entité faerique fixée au plafond. Il fouilla dans ses poches à la recherche de quelque chose pour l'aider, un petit rien, même un jouet, sans succès. Un cri d'effroi mourut dans la gorge du plus âgé, paralysé par la peur. Un sourire carnassier se lisait sur les deux premières rangées de dents de la fae, une expression de pitié sur les deux autres. Elle huma l'air une dernière fois de son unique narine avant de couper la lumière, s'enivrant des émotions humaines.
L'explosion de vide l'interrompit immédiatement dans sa course. Elle fut balayée, fracassé contre un mur bien trop concret et jetée au sol par une gravité extrêmement réelle. La douleur de ses chaînes remonta le long de ses membres décharnés qui paraissaient frêles sans les lambeaux de linceul voletant autour dans la brume de réalité. L'air était parfaitement clair. Son grimoire, tissé dans la plus épaisse des brumes, commençait à s'étioler lentement sans le précieux fluide l'entourant. Dans la panique, la créature l'enveloppa des bandelettes noires désormais plaquée contre son corps comme pour le protéger. Dans le choc, la porte blindée de la salle avait volé. Plus de trace de l'ordinateur fixe ni du canapé, et encore moins du vieillard et du gamin qui la peuplait. La moitié des pions du jeu d'échec avaient également disparu, ne laissant qu'un mélange homogène de pièces noires et blanches sur le plateau. Le faucheur de secrets était légèrement blessé, mais surtout profondément sous le choc. Qu'est-ce qui s'était passé ? Comment la brume avait-elle pu être balayée de la sorte, par quoi ? Pourquoi ? Et si les deux avaient disparu, étaient-ils eux aussi le résultat de la brume ? Le faucheur de secrets n'avait pour le moment fauché que des questions dans ce qui à ses yeux ressemblait à un ancien temple à l'agonie. Mais elle avait découvert une nouvelle émotion en plus de la faim, la colère, la curiosité et l'envie qu'elle connaissait déjà.
La peur.
La brume commençait à revenir lentement derrière la fae, comme attirée par le vide laissé précédemment. Cela créait une sorte de brise au sein même du bâtiment, rendant une bonne partie du pliage de réalité de la brume tordu, incliné. Suivant le sens du courant, elle se laissa porter, traversant parois d'acier et salles de réunion au mobilier IKEA en direction de l'épicentre de l'explosion. Le faucheur de secrets avait abaissé son taux de réalité au niveau d'une théorie politique, lui permettant d'ignorer pour le moment les contraintes de ce labyrinthe de confinement. Une idée se dessina toutefois à l'horizon et la créature retourna à un niveau plus acceptable pour éviter l'impact. Sur le mur en métal brossé, le texte qu'elle avait croisé précédemment semblait continuer.
Complément no 4 à la description de SCP-001-FR
SCP-001-FR n'a pas comme seul effet la fuite des individus dans les autres au sein d'un même bloc de brume, mais abaisse également de manière drastique les moyens requis afin de plier la réalité. Le docteur D n'étant pas spécialisé dans l'ontophysique et la documentation sur le sujet étant pour le moment inaccessible, ce complément ne saurait être considéré comme complet et exhaustif. Toutefois, plusieurs phénomènes sont à noter après une batterie de tests.
1. SCP-001-FR rend tout ce qu'il entoure plieur de réalité. Divers membres du personnel exposé ainsi que des Classes-D n'ayant pas disparu se sont vu dotés de capacités de pliage au sein de la brume, dont la puissance était égale à la densité de brume observée.
2. SCP-001-FR rend tout ce qu'il entoure plus sensible au pliage de réalité. Il a été observé que lors de ces expériences de pliage, les sujets se montraient bien plus sensibles lorsque la brume augmentait en épaisseur, jusqu'à totalement disparaître au sein de cette dernière. Malheureusement, le phénomène semble en grande partie irréversible, même si j'ai bon espoir que mon protocole "Nettoyage-001-FR" en vienne à bout.
De ces deux points se déduisent plusieurs conséquences intéressantes :
3. SCP-001-FR a tendance à manifester les idées les plus puissantes des individus qui la composent. Ces idées sont souvent, en raison du caractère peu guilleret de la conjecture actuelle, des peurs ou des angoisses. Ces dernières viennent donc grossir les raisons d'avoir peur et un cercle vicieux se met rapidement en place. Mais comme SCP-001-FR crée aussi des sortes de grosses consciences collectives…
4. SCP-001-FR matérialise les légendes urbaines et les croyances répandues.
(par manque de place, je pense écrire le complément no5 dans la salle de confinement de SCP-003-FR.)
Ce charabia était toujours aussi incompréhensible aux yeux de la créature mirmandienne dont les chaînes fouettaient l'acier brossé sous les assauts du vent de réalité. Il diminuait avec le temps, mais si proche de l'épicentre de forts courants s'étaient formés, rendant compliqué le déplacement. Cette situation rappelait au criminel faerique la prison des Cascades Blanches où elle avait été enfermée pendant des temps impossibles à estimer. À l'endroit où le flux de brume issu des sources d'Albéric rencontraient le lac de la Dame des Titans, une immense prison de mots et de fer froid avait été bâtie pour y loger les créatures telles qu'elle, des renégats, des criminels, des parias. C'était dans cet enfer de réalité irréelle que la simple fae des dents s'était mue au fil des âges et des légendes en faucheur de secrets, tissant lentement le parchemin de son sinistre grimoire. Les chaînes des aubéronides étaient devenues ses armes et le linceul des enfants morts par ses mains son vêtement. La faim ne l'avait plus jamais quittée.
« Ah, quel amateur je fais ! résonna une voix masculine accompagnée de bruits de pas. Monsieur T, je vous prie, vous vous souvenez où j'ai écrit le complément 4 ! J'ai noté où était le suivant à chaque fois, mais pas le précédent, c'est un peu dommage !
— Docteur, j'ai entendu du bruit dans le couloir, répliqua ce qui ressemblait à un raclement de métal contre une grille. Oh, attention docteur, vous allez tomber !
— Ah, c'est sûrement l'agent N ! Il ne doit plus être sur notre fréquence radio, je n'arrive pas à le contacter. Vous pensez qu'il a retrouvé certains de mes anciens collègues ? Il me reste encore 20 points de retard au basket contre l'équipe 5090. Et puis qui sait, ils sont sûrement montés en grade, eux aussi.
— Docteur je vous assure, ce n'est pas le bruit de l'agent Ne- »
Une vingtaine de mètres séparait la fae des deux étranges personnages. Celui dont la voix semblait gutturale et décharnée avait les cheveux bruns, regroupés en une queue de cheval dont plusieurs mèches s'échappaient. Dans une tenue militaire d'un noir complet, arme à feu au poing, son teint livide contrastait avec ses yeux bleus. La créature reconnut immédiatement une arme traditionnelle aubéronide, faite à partir de ronce de jalousie et taillée comme une claymore écossaise. La garde dépassait de son torse et certaines des ronces avaient commencé à fleurir sur le gilet pare-balles, nourries par le sang séché autour de la plaie béante. Le pauvre homme devait sans doute être maintenu en vie grâce à la brume, qu'il canalisait via l'arme des fae. Ce genre d'objet était en théorie réservé aux gardes pénitentiaires de la prison de Mirmande, mais si le faucheur de secrets avait réussi à s'enfuir, sans doute d'autres avait réussi également, emportant avec eux les armes de leurs geôliers.
« Docteur D, il faut fuir. Vous vous souvenez de ce qu'il s'est passé la dernière fois qu'on a rencontré une créature du genre ? fit le mort-vivant en pointant l'arme qui le traversait de part en part.
— Vous pensez que c'est la même chose ? »
Docteur D. C'était donc lui. Il avait l'odeur de quelqu'un qui avait encore son nom. Le pauvre type en combinaison orange surmontée d'une blouse blanche rapiécée et tâchée de bleu semblait être l'humain le plus banal que la fae avait jamais vu. Sa posture ne laissait transparaitre ni réflexe, ni agressivité, ni même une peur particulière. Non, rien que de la naïveté et beaucoup de gentillesse, surmontée d'un glaçage d'envie de bien faire. Un parfait petit cochon pour le loup qu'était la fae.
Elle bondit immédiatement au plafond, rampant telle une araignée vers ses proies. Presque aussitôt, les deux hommes se mirent à courir pour lui échapper. De manière étonnante, les volutes de brumes semblaient apeurées par l'homme en orange, l'évitant avec toujours plus d'adresse et de chemins complexes. L'autre boitait légèrement, sans doute à cause du poids déséquilibré de l'arme en bois qui le traversait de part en part.
« Mais mes notes ! Comment est-ce qu'on va faire pour lutter contre SCP-001-FR sans mes notes ? s'écria le docteur, qui courait d'une véritable foulée d'athlète.
— Pour le moment, on va surtout essayer de survivre à ce truc pour lutter, docteur ! Je n'ai pas pass… s'interrompit l'agent.
— Qu'est-ce qu'il y a, monsieur T ?
— Rien. Rien du tout. Allez, à gauche ! »
Le duo tourna dans un couloir identique au précédent, talonné de peu par la fae encore accrochée au plafond. Des gouttes de salive gouttaient de ses mâchoires recouvertes de dents de lait, fendant la brume périodiquement. De sa deuxième main gauche, elle fouilla sans même regarder dans son épais tome. Puisque cet homme en orange était réel, il devait avoir un nom. Elle parcourut les lignes de sa vie, étonnamment courtes pour un homme de cet âge. Quelque chose clochait.
D'après le livre, sa proie s'appelait D-2108. Mais D-2108, ce n'est pas un nom. Au mieux, un identifiant. Personne dans ce monde ne s'appelait D-2108 de son vrai nom, c'était inconcevable. Il avait forcément déjà eu un nom, une appellation, même un surnom donné par un ami. Tout en avançant sur ses 3 autres membres, le faucheur parcourait avidement le parchemin de brume à la recherche de son Graal. Mais non. Il avait l'air de ne s'appeler que D-2108 depuis qu'il avait foulé cette terre. Il fallait improviser. La première étape était de se débarrasser du mort afin d'être tranquille avec le orange.
La fae renégate fondit sur le groupe, ses chaînes fendant l'air d'un sifflement de mort. Elle avait beau préférer user de ses talents de pliage de réalité, la créature s'était taillée un corps adaptée au contact physique. De ses immenses bras décharnés, elle attrapa la lame de ronces qui dépassait dans le dos du mort, l'interrompant dans sa course. Elle tira de toutes ses forces, faisant décrire à son corps un arc-de-cercle avant de le planter au sol. Celui qui avait jadis été un humain comme les autres respirait de la brume, mais son cœur ne battait plus depuis longtemps. C'était l'immense claymore, se nourrissant du gaz anormal, qui le maintenait en vie en plantant ses racines dans son cadavre. Il attrapa le bras de la fae de ses deux mains gantées, comme pour la faire basculer, sans succès.
« Fuis, D, marmonna l'homme dont le gilet indiquait "FIM β-21".
— Je suis là. »
Ignorant totalement l'étrange homme en combinaison orange, la fae ouvrit son grimoire, une main sur la garde de l'arme. Chapitre du présent. En voyant ces lignes s'écrire, un sourire se dessina sur chacune de ses mâchoires. Elle savait ce qui allait arriver.
Aurélien Touchard fut prit d'un ultime soubresaut à l'instant où la fae arracha l'arme végétale de son corps, le renvoyant à l'état de cadavre. Remontant de quelques lignes, elle vit le nom et le prénom du mort dans son grimoire. Sa salive fit disparaître les mots du réel, nourrissant son corps décharné. Animée par le goût des noms et la rage de n'avoir pas percé à jour celui de l'ancien Classe-D improvisé en docteur, le monstre se retourna vers ce dernier. Il avait disparu.
Son odeur le trahissait. L'odeur d'un nom encore intact, d'une humanité conservée, l'odeur d'un festin pour une fae renégate comme elle. Mais il n'y avait pas à dire, l'idiot en combi orange était un rapide. Il filait dans le dédale d'acier et de béton comme si de rien n'était, les volutes de brumes l'évitant toujours avec adresse. Cela ne pouvait plus être une coïncidence. Depuis le plafond, la créature sembla voir quelque chose d'inhabituel dans sa main. Une sorte de fruit… bleu. Le fameux D-2108 croqua dedans, cracha deux pépins et accéléra de plus belle. Il commençait à distancer la fae.
D'un geste rageur, elle griffonna une puissante force depuis la base de ses pieds vers le docteur improvisé. Dans les airs, elle embrasa une partie du linceul sur sa main droite, décidée à incendier celui qui l'avait provoqué de la sorte. Le faucheur de secrets tendit ses doigts crochus vers le visage de l'homme, entre étonnement et curiosité. Elle ne lut aucune peine dans ses yeux.
L'explosion fut dévastatrice. Un horizon de lumière pure s'étendit à cent mètres à la ronde, emportant tout avec elle. L'air devenait aussi incandescent que glacial, solide et absolument vide. Dans le rayon de la déflagration de Normalité, le réel existait tout en se supprimant à la fois, absorbé et rejeté par le Plieur infini en son centre, dans sa combinaison orange. Un type banal au sein de feu la Fondation SCP, comme il en existait tellement qu'on leur avait donné des numéros en lieu et place de nom. Un Monsieur-tout-le-monde.
La fae n'était plus tout à fait vivante. Pas exactement morte, elle était dans cet état d'agonie anormale dans laquelle les entités faites d'une réalité différentes étaient lorsqu'une Ancre surpuissante leur clouait les ailes et les pattes. Elle était comme cette mouche, prête à être vivisectée par une entité incompréhensible et supérieure. En entrant en contact avec quelque chose dont le taux de Humes différait de 2, le mécanisme d'égalisation de la chose en orange s'était déclenchée, détruisant tous les plieurs sur plus de cent mètres pour en absorber la moyenne. Sur le visage de D-2108, le sourire carnassier de la fae se dessinait lentement alors qu'une balle du P90 qu'il avait pris à Touchard projeta sur son visage une gerbe du sang du faucheur de secrets.
D-2108 arpenta les couloirs à contresens, sa bonne mémoire lui permettant de se rappeler d'où était le cadavre de son ami. Ce n'était pas la première fois qu'il avait besoin de le "recoller". L'ancien Classe-D, dispersant la brume en agitant la main droite comme s'il s'agissait de vapeur chaude, attrapa l'arme de ronces qu'une autre fae avait planté dans le corps de l'ancien assistant chercheur il y avait déjà longtemps. Appuyant de tout son corps, il planta l'arme dans la plaie béante, puis s'éloigna. Nourrie par le sang pas encore coagulé et la brume ondulante, l'arme bourgeonna à nouveau, sortant une fois de plus le brun de son sommeil éternel. En ouvrant les yeux, il reconnut immédiatement le sourire benêt de son ancienne cible, devenue partenaire et seul espoir dans un monde à la dérive.
Le sourcil droit légèrement brûlé de D-2108 laissait apparaître un tatouage. Même si Touchard ne pouvait pas le lire entièrement, il savait bien ce qui était écrit sous les poils. M. Toutlemonde, par le Dr Wondertainment. Dans un monde aussi irréel et cauchemardesque qu'étaient le leur, il n'y avait bien que D pour être comme tout le monde, au final.
J'ai retrouvé SCP-318-FR. Dans toute cette apocalypse embrumée, alors que la Fondation n'est plus que ruines et fantômes, le sort se moque encore de moi et me l'a mis sous le nez. Cela faisait, quoi, trois ans ? Quatre qu'il était dans le même service que moi ? Un Classe-D. J'aurais dû m'en douter. Le problème, c'est que je ne sais pas comment le confiner maintenant que tout est… embrumé, et je ne peux pas me résoudre à tuer un type aussi… naïf ? Benêt ? Non, aussi sympa.
Putain de merde. On dirait bien que D (il s'appelle lui-même comme ça et m'appelle tout le temps monsieur T, sans doute un truc de gens comme lui) est immunisé à cette brume de malheur. J'ai bien observé le comportement de cette dernière et on dirait qu'il est trop normal pour elle. Je n'ai pas encore pu me procurer un Sertannetmètre, mais au vu de son fonctionnement, il y a fort à parier que ce monstre soit d'une normalité qui explose les standards. Reste à savoir ce qui se passerait s'il touchait quand même ce truc. Il s'est trouvé une vieille blouse et n'arrête pas de dire qu'il devrait avoir sa promotion pour pénuries de docteurs. Pour lui faire plaisir, je l'appelle Docteur D. Ça me fait plaisir aussi, d'avoir quelqu'un à qui parler. Même si c'est celui qui a tué tous mes anciens collègues et pour qui je suis devenu agent de terrain.
D n'est pas qu'un homme. Il n'est pas qu'une anomalie, qu'un Plieur de Réalité ou qu'un Petit Monsieur. Non, il est la lumière dans les ténèbres, notre Salut. On a été attaqués dans la nuit par un monstre aux ailes de cafard qui était à la recherche de "tout ce qu'on aurait jamais osé dire à nos parents". Un Plieur puissant, habitué à combattre dans la brume, une vraie purée de pois hier. Je n'ai pas fait le poids. Il était armé d'une immense épée faite de bois et de ronces, une arme encore jamais vu. J'ai senti le froid de mon propre sang, les couleurs quitter ma cornée, mon cœur s'arrêter. Je suis mort.
Et puis j'ai ouvert les yeux. D était là, me tenant la main au milieu d'un champ désert. Il m'a souri, a pris ma température, m'a donné de l'eau. Plus de trace de la grange où on vivait depuis une semaine, ni de l'étrange créature. En dépit de la lame qui avait commencé à fleurir dans ma poitrine, tout était comme avant. Et la brume s'était éclaircie, presque imperceptible.
D-2108 est un véritable docteur. Capable de rendre la vie et de chasser la brume. J'écris ces lignes à l'heure où blanchit la campagne, une larme vient de rouler sur le carnet.
J'ai un nouveau but dans ce monde brisé. Protéger D à tout prix.