Sauver le Monde
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« Tous les systèmes de sécurité sont en place. » fit la voix dans le transmetteur.
« Tous leurs systèmes de sécurité sont en place. » signala Troie, l'homme chargé de retranscrire les informations captées par la station d'écoute.

Emmitouflé dans son anorak camouflage, Aparktus lâcha un sourire. Non pas qu'il ait douté des capacités de son collègue – le meilleur en la matière –, mais savoir que leur mouchard fonctionnait était définitivement un oracle favorable. Et Dieu savait qu'il leur en faudrait pour réussir cette mission.

Son sourire ne tarda pas à se transformer en grimace.

Putain, ce qu'on se les pèle ici.

Le mercenaire était originaire d’Éthiopie, en dessous de l'Hémisphère Sud. Les aléas du métier faisaient qu'il se retrouvait maintenant à bord d'un bateau, dissimulé à l'orée du Cap Tcheliouskine, et ce par des températures descendant au-dessous de zéro.

Mais le jeu en valait la chandelle. C'était sans aucun doute la plus grosse affaire qu'il ait jamais acceptée.
Le destin de l'humanité était en jeu.

Leur ennemi du jour : la Fondation SCP. Aparktus avait déjà été confronté à eux par le passé, plus de fois qu'il ne pouvait les compter d'ailleurs. Des types arrogants et suffisants, certes des génies.
Sauf qu'aujourd'hui, l'homme aurait pu les embrasser.

Il était advenu un événement improbable, surnaturel. Le monde entier avait été mis face à la perspective de sa proche fin, approchante et inéluctable. Voyant cela, les diverses factions, se livrant usuellement une guerre sans merci, s'étaient chacune retirées de leur côté, afin de trouver une solution plausible à l'apocalypse. Une dure période de chômage pour les mercenaires de l'anormal, qui vivaient littéralement des conflits suscités par les intérêts divergents de leurs nombreux et variés clients.

C'étaient les grosses têtes de la Fondation qui, les premières, avaient su additionner deux plus deux et trouver une alternative à l'annihilation totale. Rapidement, le bruit avait couru qu'ils étaient à la recherche d'un mystérieux artefact, dissimulé en Antarctique. Les rumeurs s'étaient avérées vraies : la Fondation avait mis la main sur l'objet de leur salut, et l'avait embarqué à bord d'un convoi maritime particulièrement sécurisé, qui d'un instant à l'autre devait faire irruption à l'horizon.

Il allait sans dire qu'Aparktus se trouvait ici pour voler l'artefact en question.

Le mercenaire n'avait pas particulièrement envie de mourir. Mais l'argent, ça, ça le bottait davantage. Assez pour qu'il néglige le risque qu'il faisait peut-être encourir au monde en tout cas, au contraire d'autres chasseurs de primes plus scrupuleux, qui avaient refusés l'offre pourtant pharaonique.
Car Marshall, Carter, and Dark Ltd. était prêt à payer beaucoup, beaucoup d'argent pour mettre la main sur cet objet tant prisé.

La plupart des factions anormales avaient décidé, avec prudence et rationnalité, de laisser faire la Fondation. D'autres, pour X ou Y raisons plus ou moins folles, avaient décidé de leur mettre des bâtons dans les roues. Aparktus avait reçu des propositions de payement astronomiquement indécentes pour détruire l'artefact : elles étaient pour la plupart émises par des groupes sectaires obscures et répugnants qui glorifiaient l'avènement de « la fin du péché » ; mais il en avait également reçu, à sa grande surprise, de la part du Président des États-Unis.

Le mercenaire avait déjà travaillé avec des dingues profondément atteints. C'était toujours une expérience inquiétante que cela, mais ils avaient tendance à bien payer. Cela dit, pour une affaire de cette envergure, il avait préféré la proposition bien plus raisonnable et surtout moins suicidaire que lui avait faite le club Londonien.

De ce qu'il savait de ses employeurs, leur unique intention était de faire profiter à leurs membres de cette expérience unique : sauver le monde. Tant que le boulot était fait, l'homme n'y voyait pas d'inconvénient.
Surtout qu'il avait été sacrément gâté sur le plan des ressources allouées au projet. La crème des mercenaires de l'anormal se trouvait à bord du vaisseau qu'il commandait. Son regard alla se promener sur son équipe, non sans une once de fierté.

Premièrement, Troie. Un spécialiste tchèque en électronique et mouchards en tout genre. Un petit nouveau dans le métier, la trentaine, pas vraiment un type de terrain, mais définitivement un atout. Bricoleur, et surtout bon cuisinier, quoiqu'un tantinet autoritaire et possessif.

Peut-être était-ce pour cette raison qu'il avait eu particulièrement de mal à accepter le second membre de l'équipe, ReverseAlitta. Le très fameux génie informatique de la bande, à priori une figure androgyne, toujours dissimulée sous d'épais vêtements. Pas vraiment du genre bavard, la personne derrière le masque, sauf quand Troie essayait de rafistoler son matériel ou de s'approprier ses serveurs. Là par contre ça donnait de la voix, et en plusieurs langues qui plus est.

Ensuite venait une habituée de la profession, Bad Cane. Un arsenal varié, un CV à faire pâlir de peur les plus illustres des généraux du monde entier, et surtout, un sens du travail bien fait. Sans aucun doute l'une des meilleurs, même Aparktus devait le reconnaître. Elle et lui avaient déjà bossé ensembles sur plusieurs autres coups, ils savaient maintenant coopérer de façon presque instinctive.

Les trois derniers membres du groupe, enfin, faisaient équipe depuis de longues années. Un français, Domino, un japonais, Major, et une américaine, Abbe Wino Kino. Le premier jouait le rôle de spécialiste en armement, le deuxième était un ancien soldat d'élite et homme de classe et de bon goût, la dernière enfin s'occupait de la gestion tactique, bien qu'il s'agisse également d'une tireuse émérite.

Aparktus ne voyait aucune des deux femmes de son équipe. Il lâcha un sourire songeur.
Depuis le commencement de la mission, il avait dû gérer au sein de l'équipage toutes sortes… d'accrochages en tous genres. Cane et Abbe avaient trouvé une façon tout à fait personnelle de passer le temps… suscitant ainsi une gêne prononcée au sein de tout l'équipage.

Le sourire du mercenaire s'élargit encore quand son regard se posa sur une très large table à sa gauche, dissimulée sous un drap noir aux bosses irrégulières. Lentement, savourant le plaisir de l'instant, l'homme s'en approcha et retira un pan du drap, révélant une arme imposante.

Une arme type lance-flammes, dernière génération. Et ses deux sœurs qui reposaient encore sous le linceul, en sommeil. Affectueusement surnommées « Les Dragons » par l'équipe.
Mais ce n'étaient pas n'importe quels lances-flammes, oh que non. Ceux-là étaient particuliers… Un poids tout à fait négligeable, un réservoir à grande capacité empli d'un liquide très spécial dont l'homme ne voulait rien savoir, donnaient à l'engin un potentiel de destruction inégalé. Quelques petits sortilèges obscurs lancés sur l'embout et les mécanismes, un léger apport d'énergie vitale de la part de l'utilisateur, et les Dragons produisaient avec entrain une flammes capable de faire fondre n'importe quel matériau, sans pour autant être dangereuse pour les personnes environnantes… Enfin, tant qu'elles n'étaient pas ciblées.

Le sourire d'Aparktus se fit encore plus carnassier. Cela n'étaient pas les seuls joujous dont il disposait pour accomplir son méfait.

Au fil des ans, MC&D avaient réuni divers objets anormaux ou améliorés, conservés au cas où… Et gracieusement prêtés afin de favoriser cette opération si singulière. La Fondation avait beau disposer de moyens conséquents, ils s'entêtaient à ne pas user d'anormalités.
Eh bien, c'était leur problème.

***

« On a un visuel. L'escorte est là. »

Aparktus jeta un coup d’œil en direction de ReverseAlitta, qui apportait les dernières modifications à un programme primordial sur son immense écran.

« C'est bon, tu y arrives R.A. ? »

L'intéressé tourna la tête vers son interlocuteur, qui fut confronté au masque dissimulant son visage. Il grimaça ; bien qu'il tienne beaucoup, comme tout mercenaire qui se respecte, à sa vie privée et aux pseudonymes, il détestait cette paranoïa, cette fièvre de l'anonymat qui semblait animer le hacker.
R.A. hocha les épaules avant de retourner à son travail. C'était un pro, iel parviendrait à finir son travail à temps. Satisfait, Aparktus se tourna en direction de son second petit génie des machines, Troie, qui requérait son attention.

« J'ai un souci avec un des appareils censés nous masquer à leurs yeux. »
« Fais-le marcher. C'est ton job. » intervint alors ReverseAlitta, toujours plongé dans sa programmation.
« J'aimerais t'y voir, chéri. » ironisa avec aigreur son collègue. « C'est la première fois que je dois travailler avec des objets anormaux. Je veux dire, ce truc est un putain de cube en métal sans ouverture visible… Qu'est-ce que tu veux que j'en fasse, que je dissèque ses circuits en espérant qu'un faux-contact le fera fonctionner ? »
« … On est visible jusqu'à quel point exactement ? »
« Signatures thermiques. »

Rassuré, Aparktus eut un sourire.

« T'inquiète pas pour ça. On a des lances-flammes, ils vont très vite la sentir passer, la chaleur. »

La plaisanterie tira un rire franc à Bad Cane, qui nettoyait consciencieusement son Dragon, prête à l'action. À son image, le reste de l'équipe était avide d'entendre le signe du départ.

« Bon, ça vient ? T'as pu te connecter ? » s'agaça Major, impatient mais professionnel.

Pour toute réponse, ReverseAlitta leva une main gantée, le pouce en l'air.

« Génial. On y va. » gronda Aparktus, plein d'entrain.

Le mercenaire et ses compagnons, Dragons en main, allèrent se placer face au curieux engin que R.A. et Troie avaient conçu. L'homme sentait se creuser dans son abdomen un nœud d'anxiété, mais s'efforça de réprimer son inquiétude. Tout se déroulerait bien.

« Tu veilles sur le bateau pendant notre absence. » fit-il en guise d'avertissement à l'attention du spécialiste en électronique. « Au moindre signe de ma part, tu nous rapatries, d'accord ? »
« Bien compris. »
« R.A., je compte sur toi pour collaborer avec lui. Je t'enverrai des infos de temps à autre si j'ai besoin que tu nous ouvres une porte, ou… fasses tes trucs. Ça te va ? »

Avec indifférence, l'intéressé haussa les épaules. Tant qu'iel était payé, tout lui allait.

« Abbe… »
« Ouais, je sais. Soutien tactique, reste joignable, ect. T'inquiète. » coupa court l'américaine, avant de souffler un baiser en direction de son amante. « Reviens en un seul morceau, my lovely. »

Espiègle, la chasseuse de primes lâcha son Dragon de la main gauche, et attrapa le baiser au vol, avant de le coller contre son cœur.
Troie leva les yeux au ciel et appuya sur le bouton.

Aparktus fut immédiatement saisi par une nausée immonde ; mais il eut juste le temps de haleter, avant que le monde tel qu'il le connaissait ne s'évanouisse en une myriade de chiffres et d'impulsions électriques.

***

Le fameux engin anormal servait à dématérialiser la matière, et lui permettre de voyager de réseau en réseau, jusqu'à la recréer en un autre point de la carte, à partir d'un appareil connecté.
En l’occurrence, la borne 4G du téléphone d'un des agents de la Fondation, en train de profiter de sa pause dans la soute tout en écoutant du Katy Perry.

La femme sursauta lorsqu'elle vit se matérialiser devant elle quatre individus, armés jusqu'aux dents. Elle n'eut que le temps d'ouvrir la bouche et de porter la main en direction de son arme de fonction. Une pression sur la gâchette du silencieux de Domino, et elle n'était plus.

Soigneusement, les mercenaires se palpèrent de tout côté, s'assurant qu'aucun morceau ne manquait. L'expérience avait été particulièrement dérangeante, et Aparktus préférait ne pas y penser.

« I kissed a girl, and I liked it… » marmonna Cane tout en enlevant la sécurité sur ses propres flingues.

Le chasseur de primes se tendit un temps, prêt à sauver sa compagne d'un lynchage en règle. Mais fort heureusement, ses collègues étaient plus professionnels que ça. Quelques reniflements méprisants furent le seul témoignage de leur agacement partagé.

En silence, sans même un geste, le groupe de mercenaire se mit en marche. Aparktus, Cane et Major portaient tous un Dragon entre leurs mains expertes ; Domino avait préféré conserver son propre arsenal, disant qu'il se sentait « plus à l'aise » avec ses armes à lui.

Aucun des trois premiers agents ne les virent venir.
Le quatrième eut juste le temps de hurler dans son talkie-walkie que des intrus se trouvaient à bord du navire, avant qu'une détonation ne le réduise à jamais au silence. Immédiatement, une alarme se mit à résonner de façon stridente au sein des couloirs sobres et froids, uniquement égayés par les quelques taches de rouges qui décoraient maintenant ça et là les murs. Aparktus grimaça.

« Putain. J'aurais aimé que la mission se déroule sans accroc. » marmonna-t-il.
« C'est le métier. » commenta Major en armant son Dragon.
« Aparktus, tu me reçois ? » fit la voix d'Abbe dans l'oreillette du chef d'équipe.

Le mercenaire fit signe aux autres de se taire et de se mettre à couvert, au cas-où. Les chasseurs de primes disparurent parmi les ombres, aux aguets.

« Cinq sur cinq, Abbe. »
« Troie et ReverseAlitta ont isolé certains de leurs canaux de communication pour tenter de trouver où se cache l'artefact, pendant que j'étudiais la structure du navire. On vient tout juste de recouper les infos. Y a une soute spéciale à l'arrière du navire, dont l'ouverture est à priori dissimulée. Je t'envoie une carte approximative à l'instant. »

Des coups de feu sifflèrent dans leur direction, et Aparktus s’aplatit à terre.

« Je te laisse. J'ai du boulot. »

Il osa jeter un coup d’œil hors de son abri : cinq agents s'étaient déployés dans le couloir et les arrosaient d'une pluie de balle, le feu nourri censé les obliger à rester dissimulé jusqu'à ce que des renforts arrivent. L'homme jura ; dans ces conditions, impossible d'utiliser une arme aussi lourde et lente à s'enclencher que les Dragons sans se faire cribler avant. Et de toute façon, ils n'étaient pas à la bonne distance.
Fort heureusement, leur employeur ne les avait pas seulement fourni en lance-flammes.

Il vit Major sortir quelque chose de sa poche et le lancer en direction des agents. L'un d'entre eux eut tout juste le temps de hurler : « Grenade ! », avant que l'objet en question ne fasse effet.
Les ennemis s'effondrèrent brusquement, comme autant de jouets en caoutchoucs s'étalant au sol. Aparktus se releva, observa un temps le carnage, avant de demander :

« Ce sont celles qui font disparaître tous les os du corps ? »
« Yep. » répondit Major tout en se redressant lui-aussi.
« Efficace. » commenta Bane.

Maintenant muni de la carte, le groupe put enfin progresser, se taillant un chemin à coup de balles et autres armes, anormales ou non. Aparkus aimait particulièrement son Dragon : c'était amusant de voir les empaffés d'en face se transformer en torches vivantes, puis fondre dans la plus terrible des souffrances, comme une bougie entamée.

Une fois arrivés au point convenu, toutefois, ils furent forcés de s'arrêter. Un mur en métal bloquait leur route, innocemment posé-là.

« Bon, les gars, vous savez ce qu'on doit faire. » fit Major en relevant son Dragon. « Aparktus, donne le signal. »
« 1… 2… 3… Feu ! »

Les trois chasseurs de primes arrosèrent alors la surface des flammes de l'enfer, observés avec fascination par Domino, qui s'était écarté par pure prudence.
Le mur n'eut aucune chance. Il se mit à fondre et disparaître comme neige au soleil, ne laissant qu'un petit tas de résidus de métal en fusion sur le sol. En prenant bien garde à enjamber cette dangereuse flaque, le groupe entra alors dans la pièce secrète.

Ils poussèrent un grondement sourd quand ils se virent accueillir par une autre porte à ouvrir, celle-ci clairement assumée. Large, visiblement blindée, elle aurait découragé le plus habile des cambrioleurs.

« Allez, on recommence. » encouragea le chef d'équipe. « 1… 2… 3… F… »
« Cette porte est piégée, chéri. » fit la voix de Troie dans son oreillette.
« STOP ! » gueula-t-il alors éperdument. « STOP ! »

Ses alliés obtempérèrent à temps pour éviter la catastrophe, lui coulant des regards perplexe.

« On me fait signe qu'elle est piégée. Troie, une idée ? »
« Elle est verrouillée électroniquement. Je peux peut-être l'ouvrir à distance. » fit alors R.A. par le biais de son transmetteur. « Attends quelques secondes. »

Il fallut deux bonnes minutes au génie informatique pour trouver la solution au problème, deux minutes durant lesquelles les mercenaires restèrent aux aguets. Fort heureusement, aucun renfort ne vint les déranger.
Ça avait peut-être quelque chose à voir avec les diverses créatures anormales et hautement mortelles que Abbe avait envoyé sur les autres bâtiments de l'escorte, par le même biais qui avait servi à emmener l'équipe de chasseurs de primes en ce lieu.

« C'est bon, vous pouvez y aller. » signala ReverseAlitta, au même moment où la porte se mettait à pivoter lentement, dans le plus grand des silences.

Les chasseurs de primes s'engagèrent alors dans la pièce. La porte se referma derrière eux grâce aux soins particuliers de leur hacker officiel, qui indiqua avoir veillé à ce que les codes soient modifiées par l'un de ses programmes : plus besoin de s'inquiéter d'éventuels renforts les prenant à revers, il faudrait sans doute un bon moment à la Fondation pour désarmer et faire sauter sa propre porte.

Le groupe déboucha sur une plateforme métallique en hauteur, uniquement dotée d'un ascenseur et de quelques barrières censées empêcher les chutes. Par-dessus ces barrières, Aparktus put voir, en se penchant un peu, un étage inférieur… grouillant d'agents de la Fondation, armés lourdement et protégeant une dernière porte renforcée. Leur objectif.
Ils furent accueillis par une pluie de balles, mais cela était prévisible. Ils reculèrent pour éviter les projectiles et se placer hors de vue, se concertant du regard.

« Ça ne va pas être facile. » jugea Domino sans paraître pourtant le moins du monde découragée.
« On fait quoi ? » voulut savoir Major.

Aparktus consulta Bad Cane du regard. La mercenaire grimaçait ; alors il vit qu'une balle avait réussi à lui effleurer l'épaule, et qu'un filet de sang maculait son uniforme. Ses yeux étaient pleins de fureur.

« On y a va et on les bute. » gronda-t-elle sourdement. « Ces cons ont abîmé ma veste. »
« Très bien, mais avant, on appelle des renforts. » tempéra son collègue tout en portant la main à son oreillette.

« Abbe ? »
« Mmh ? »
« Tu veux venir te joindre à nous ? »
« Pourquoi pas. Activez la borne qu'on vous a filé, et je vous rejoins. »
« Okay. R.A. ? »

Le silence fut sa seule réponse ; mais il savait que son confrère se trouvait à l'autre bout de la ligne, écoutant avec attention.

« Tu n'aurais pas un moyen de nous aider ? Avec tout le matos que nos employeurs t'ont filé, tu dois pouvoir faire fonctionner ta magie… »
« Hmm. »

Pendant ce temps, les trois autres mercenaires s'occupaient de mettre en place et d'activer une borne réseau haute-puissance, qu'ils avaient emmenée avec eux afin de pouvoir faire le trajet de l'aller en sens inverse. Une lumière se mit à clignoter, et, l'instant d'après, Abbe se trouvait parmi eux.

Ainsi que ReverseAlitta, à la surprise générale.

« C'est un travail de proximité. » justifia l'intéressé en haussant les épaules devant la perplexité de ses collègues, avant de s'asseoir par terre et d'ouvrir l'ordinateur qu'iel avait amené avec lui.
« Les gars, y a des agents qui comptent nous rendre visite. » avertit Major en contemplant les lumières de l'ascenseur se mettre à clignoter de plus en plus rapidement.
« Laissez, je m'en occupe. » fit R.A. tout en pianotant sur son clavier, serein.
« Dépêche-toi… » pressa Cane tout en jetant des regards nerveux en direction de l’ascenseur.

Il ne restait plus que quelques secondes avant que l'engin ne parvienne à leur étage et qu'ils soient criblés de balle.
R.A. appuya sur Entrée et attendit.

Quelques exclamations de surprise, une détonation étouffée lui firent écho.
Quand les portes de l'ascenseur s'ouvrirent, la plupart des agents gisaient au sol en se tenant la tête, leurs gants ensanglantés par une blessure invisible, mais visiblement très douloureuse. Quelques balles les achevèrent définitivement.

« Sale. » commenta Abbe en fronçant le nez devant le carnage laissé à l'intérieur.
« Les agents de la Fonda portent toujours des oreillettes pour recevoir leurs ordres. » s'expliqua R.A. « Ce programme peut faire exploser les appareils électroniques ciblés, mais il est un tantinet capricieux. Il a fallu que Troie et moi nous y mettions à deux pour le convaincre de nous aider. »
« Est-ce que tu penses que vous pourriez m'en procurer une version copie ? » s'enquit Major, très intéressé.

Son interlocuteur ne répondit pas.

« Le programme était d'une complexité particulière, je suppose ? » voulut savoir Domino, moins par intérêt pur qu'en raison du faible indéniable qu'il avait toujours manifesté à l'égard de son mystérieux collègue.
« Non. Simplement conscient. » fit immédiatement suite l'intéressé d'un ton neutre, négligeant.
« Allez, on arrête de causer et on y va. » gronda Aparktus en soulevant son Dragon sans effort.

Quelques détonations avaient également retenti à l'étage inférieur, quelques malheureux devant s'être trouvés à portée de l'émission de données. Les soldats de la Fondation s'étaient sans doute délestés de tout appareil électronique, l'opération ne pourrait pas être retentée. Tout en se dirigeant vers l'ascenseur, Aparktus prévint :

« Alitta, t'es pas vraiment un gars de terrain. Je te conseille de nous attendre là. »

Sans mot dire, l'informaticien se planta à ses côtés et appuya sur le bouton de renvoi de l'ascenseur, n'en faisant qu'à sa tête, comme toujours. Les portes se refermèrent, la descente de l'engin commença.
Naturellement, les mercenaires n'avaient pas été assez idiots pour se mettre à l'intérieur et s'offrir, à l'arrivée, au feu nourri de leurs ennemis. Ils se placèrent loin du bord, hors de portée de vue.

Le mercenaire chargé du bon déroulement de la mission, jeta quelques regards en coin à ses coéquipiers. Major semblait légèrement tendu mais en bonne forme, Domino rechargeait d'une main experte et vive ses armes une à une, R.A. semblait déphasé par rapport à la situation actuelle – pour autant qu'Aparktus puisse juger des émotions de l'être sous le masque et le tissu –, et Abbe s'occupait de la blessure superficielle de Bad Cane. En décelant une certaine tendresse dans les gestes des deux chasseresses de primes, l'homme ne put s'empêcher de hausser les sourcils : y avait-il entre les deux femmes autre chose qu'un simple flirt, qu'une passagère harmonie corporelle ? Il se promit d'en toucher deux mots à Cane après la fin de cette mission : il n'était pas à proprement dire « ami » avec sa collègue, mais ils avaient suffisamment bourlingué ensemble pour qu'il la considère comme une partenaire privilégiée, ayant droit au respect.

« Il serait peut-être temps pour un bon mot bien placé ? » intervint subitement le français, toujours dans le souci du détail.
« Quelqu'un a une idée, pour satisfaire Monsieur ? » gronda Aparktus, amusé et agacé en même temps.
« Je propose de leur faire tellement mal que le choc mélangera les os de leurs ancêtres jusque dans les tombes de leur tertre familial. » suggéra Major, ne plaisantant qu'à moitié.
« Heureux ? » s'enquit avec ironie le chef d'équipe.
« En pâmoison. » fut la seule réponse qu'il obtint.

Et les portes de l'ascenseur s'ouvrirent.
Aparktus reconnut le roulement caractéristique d'une petite dizaine de grenades sur le métal, ainsi que le clapotement unique d'une pluie de balle s'abattant sur la cage d'ascenseur vide, telle un second déluge.

Détonation. Fumée.
Il était temps d'agir.

D'un mouvement presque commun, les six mercenaires sautèrent par-dessus la barrière, Dragons et pistolets en main, et se laissèrent tomber. Deux d'entre eux s'abattirent sur un ennemi et le plaquèrent au sol, l’assommant du même coup, voire leur défonçant le crâne : Abbe et Major avaient visiblement envie d'en découdre.

Du regard, Aparktus quêta la présence de R.A. : il s'inquiétait pour le membre le moins armé de son équipe. Toutefois, lorsqu'il le vit foncer avec une agilité impressionnante sur un agent isolé, esquiver ses coups avant de l'immobiliser d'une prise fluide de la main gauche et faire apparaître dans sa main libre un taser de taille respectable… Il décida de laisser le génie des chiffres faire son boulot, et de s'occuper du sien.

Les mercenaires étaient maintenant assez proches pour user de leurs lances-flammes, tout en se mettant à couvert derrière divers colonnes et autres abris provisoires.
La pièce était petite, les protections des agents ne pouvaient résister à la chaleur anormale.
Ce fut un carnage.

Les yeux d'Aparktus ne quittaient plus la porte au fond de la salle. Toutefois, il lui sembla apercevoir, quelque part dans la mêlée, un visage familier, et il se concentra.
Un sourire lui vint quand il reconnut Le Balafré, l'un des agents et chefs de FIM les plus émérites et redoutables de la Fondation. Les deux hommes se connaissaient bien, très bien même, et s'étaient souvent opposés l'un à l'autre durant diverses opérations.

La partie devenait tout juste intéressante.

Le mercenaire chercha qui, parmi son équipe, pourrait le soutenir lors de son assaut. Domino et Major étaient retranchés dans une position précaire et attiraient les feux ennemis, laissant à Abbe le champ libre. Bad Cane, malgré sa blessure, semblait inarrêtable, et il s'en serait voulu de lui gâcher le plaisir. Restait R.A. Où était ce foutu…

Aparktus sursauta lorsqu'il réalisa que le hacker se trouvait juste à ses côtés, silencieux et tapi dans l'ombre, l'observant. D'un signe de tête, ReverseAlitta indiqua la porte, et l'entendement fut établi. Le mercenaire fit un signe à Abbe, qui se rua hors de sa cachette à son commandement.

Les trois mercenaires se ruèrent brusquement vers le petit groupe protégeant la porte. Pendant que Abbe et R.A. s'occupaient des soldats de part et d'autre de leur objectif, Aparktus prit le parti, très déraisonnable, mais très satisfaisant, de foncer au centre tel un taureau jusqu'à arriver près du Balafré.

« Tsegay ! » s'exclama ce dernier en le reconnaissant.

Aparktus eut un rictus ironique.

« Salut Henry. »

Et, d'un ample mouvement, il le frappa avec son Dragon dans la mâchoire.
La tête de l'agent partit en arrière avec un craquement atroce, et il s'effondra par terre, complètement sonné. Le mercenaire l'enjamba et se précipita.

« Attention ! » gueula derrière lui Domino.

Aparktus eut le réflexe de s'accroupir pour éviter un projectile. Des bruits de détonation retentirent dans son dos.

« Merci. » entendit-il marmonner Abble.

Se sentant parfaitement idiot pour avoir ralenti, Aparktus se redressa et gueula :

« R.A., ouvre cette putain de p… »

Clic clac, le passage était ouvert. Sans se poser de question, Aparktus s'engouffra dans le compartiment étroit. Le choc thermique sur sa peau fut terrible, comme si l'intérieur était une chambre-froide.

Dieu, ce qu'on se les pèle ici.

Il avança avec précaution, la petite pièce étant remarquablement sombre. Il parvint cependant à déceler un caisson d'une taille respectable, trônant en son centre, à l'intérieur duquel devait se trouver le coffre abritant l'artefact.

Derrière lui, des pas pressés et hésitants se firent entendre, en même temps que des cris et des tirs. Le reste de son équipe avait dû le rejoindre.
Toutefois, lorsqu'il entendit quelqu'un claquer la porte avec violence derrière lui, avant de bousiller à coups de feu le système d'ouverture automatique afin d'éviter toute intrusion informatique, il se raidit.
Non, ce n'était pas les mercenaires.

Sans plus attendre, Aparktus s'avança vers le caisson, armé de son Dragon, et se mit à arroser sa cible de flammes.

« Tsegay ! » hurla la voix du Balafré derrière lui, terriblement faible. « Arrête-ça ! »

Une balle lui frôla le cuir chevelu, et Aparktus se tendit. Mais il continua de réduire à l'état de liquide le caisson. Derrière lui, le Balafré, sans doute blessé, s'effondra et lâcha son arme. Plus d'inquiétude à avoir de ce côté-là, il s'en occuperait après.

Une fois qu'il estima s'être assez approché du coffre, le mercenaire cessa son œuvre de destruction. Avec la jouissance d'une victoire méritée, il s'approcha de l'ouverture faite dans le métal. En raison des températures extrêmement basses à l'intérieur de la chambre forte, ce-dernier commençait déjà à se solidifier, et il put atteindre le coffre sans être trop inquiété.

Peut-être avait-il eu la main trop lourde ici, puisque le coffre en lui-même semblait déjà assez endommagé, en partie fondu. Des explosifs suffiraient à l'ouvrir, mais risquaient d'abîmer l'artefact, ce qu'Aparktus ne voulait pour rien au monde.
Il eut alors un éclair de génie, et se retourna pour aller fouiller le corps du Balafré, qui commandait cette opération. L'agent ne put rien faire pour l'en empêcher, il était gravement blessé au thorax par balle. Cela était sans doute survenu sans doute lorsqu'il avait tenté de suivre sa Némésis.
Eh. Déterminé jusqu'au bout. C'était quelque chose que le mercenaire respectait profondément.

Son intuition s'avéra fondée, puisqu'il entra très vite en possession d'une simple clé magnétique, qu'il arracha de la poigne sans force de son adversaire.

« Désolé, vieux frère. T'inquiète, tu pourras prendre ta revanche. On compte sauver le monde, nous aussi. »

Peut-être par faiblesse, par dépit, par orgueil, le Balafré ne répondit pas.

Tranquillement, Aparktus se dirigea vers le fruit de ses convoitises, et ouvrit le coffre-fort, un rictus victorieux sur les lèvres.

Vide.

Entièrement vide.

Le sourire d'Aparktus retomba.

« Qu'est-ce que c'est que ce bordel ? Où est l'artefact ? » marmonna-t-il.

Puis, plus fort, les yeux rivés sur l'espace vide, à l'attention du Balafré :

« Où est l'artefact ? »

Ce dernier inspira difficilement, prenant son temps pour répondre. Puis :

« C'était… » fit-il d'un ton morne, entrecoupé par une quinte de toux. « C'était un morceau d'iceberg… »

Aparktus se redressa brusquement, comme brûlé. Il resta immobile un instant.
Ses yeux se posèrent sur son lance-flammes. Puis sur l'espace vide. Puis sur son lance-flammes.

Il jeta le Dragon au loin, les mains tremblantes, sans dire un mot.

Au bout de quelques minutes, un bruit de briquet retentit dans le silence funéraire de la pièce.

« Cigarette ? »

Aparktus se retourna. Le Balafré – Henry – avait réussi à sortir de ses poches un paquet de cigarettes, et à s'en allumer une. Il était maintenant assis au sol, le regard vague et un peu vitreux, une cigarette supplémentaire à la main.

Le mercenaire alla mécaniquement la prendre et s’asseoir à ses côtés. Tel un automate, il la porta à la bouche, et réalisa alors qu'elle n'était pas allumée.

« T'as du feu ? »

Henry se mit à rire.

« Va te faire mettre, Tsegay. »

Sans rien dire, Tsegay se mit à réduire en charpie sa cigarette entre les dents, nerveux.

« T'as merdé sur ce coup là, mon pote. » fit tranquillement son compagnon d'infortune, avec un calme remarquable, presque beau joueur.
« Ouais. »
« Tu comptes leur dire quoi à tes petits amis, là ? »

Tsegay songea aux débuts de carrière très prometteurs de Troie. Il songea au professionnalisme de Major, à son calme à toute épreuve, au plaisir que cela avait été de travailler en sa compagnie. Il songea à la façon, mi-attendrissante mi-pathétique, dont Domino s'était efforcé pendant tout le voyage de se faire remarquer par ReverseAlitta. Il songea à l'efficacité, l'implication toutes particulières de ce dernier. Il songea enfin à la romance naissante entre Bad Cane et Abbe.

« Je ne sais pas. »

Et c'était là une réponse honnête.
Tout en tirant quelques bouffées de fumée de sa cigarette, Henry avoua :

« Honnêtement, ce n'est pas entièrement ta faute. Je suis responsable aussi. J'aurais dû être mieux préparé à vous… recevoir. »
« Je n'aurais pas dû accepter ce travail. » gronda Tsegay. « C'était idiot. »

Puis, de mauvaise grâce :

« Tu n'aurais rien pu faire de plus. La Fondation ne veut pas utiliser les anormalités. C'était logique qu'un jour, vous soyez dépassés par quelqu'un qui n'aurait pas ces scrupules. »

Henry n'agréa ni ne s'opposa à cette vision des choses. Il se contenta de fermer les yeux et de rejeter la tête en arrière, un sourire sur les lèvres. Tsegay recracha les restes de sa cigarette pré-mâchée.

« Putain, qu'est-ce que je vais dire à ma grand-mère… » marmonna-t-il en se prenant la tête entre les mains, les larmes aux yeux.

Son rival ne répondit pas. Il n'y avait plus rien à dire.
Ensemble, les deux hommes attendaient la fin du monde.

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