...Sanguinem pro sanguine
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← Oculum pro oculo...

La route, comme avant leur premier combat, s’étalait à perte de vue dans la campagne française, interrompue seulement par quelques légers virages et des hululements lugubres qui ajoutaient au charme sinistre de la scène.

M. Waltz se tenait au volant, l’agrippant fermement des deux mains alors qu’il filait sur le bitume cabossé qui restait encore fixé au sol. Waltz se doutait que d’ici peu de temps, il serait remplacé par des gravillons au mieux, de la terre boueuse au pire. Et sa voiture, bien que bourrée de gadgets et d’armes en tous genres, n’avait pas encore de système de nettoyage automatique intégré.

Eh, celle-ci avait presque deux mois, et elle montait sans doute aucun sur le podium de celles qu’il avait gardées le plus longtemps.

À côté de lui se trouvait Hématite. L’hémovore regardait par la fenêtre, fixant le vide, perdue dans ses pensées. Les traits fins de son visage dessinaient une petite moue songeuse à peine distinguable derrière la mèche de cheveux noirs barrant sa joue gauche.

M. Waltz devait bien s’avouer qu’il avait rarement rencontré quelqu’un de sa trempe. Même si le milieu du mercenariat, et encore plus celui de l’anormal, ne manquait pas de figures excentriques, charismatiques, casse-cous ou carrément cinglées, l’hémovore se singularisait par son caractère farouche mais calculé, le combat puissant et précis, la réplique tranchante et acerbe.

M. Waltz avait l’impression de se voir dans ses jeunes années, et c’était peut-être pour cela qu’il l’appréciait de plus en plus.

Hématite sortit subitement de sa réflexion alors que la voiture s’engageait dans un chemin de traverse.

« Où va-t-on ? dit-elle en se tournant vers le conducteur.
– Je pensais que nous allions nous infiltrer par les jardins.
– Ah ?
– À quoi pensiez-vous ?
– Hum, eh bien, c’est-à-dire… »

Les deux interlocuteurs se regardèrent dans les yeux un instant, avant qu’Hématite reprenne.

« En fait je pensais juste passer par l’entrée principale, finit-elle d’un souffle.
– Et foncer dans le tas ?
– Oui.
– C’est une proposition… audacieuse, répondit Waltz, le visage habillé d’un air mi-perplexe, mi-amusé. Mais je crains qu’après notre petite altercation dans l’entrepôt, ses forces de sécurité soient en alerte maximale. Il doit s’attendre à vous voir, à défaut de ma personne. »

Waltz s’arrêta dans un cahot, puis attrapa un paquet de papiers en tout genre étalés sur la banquette arrière et les posa sur le tableau de bord.

« En étudiant les documents dont vous disposiez, et quelques autres que j’avais en stock, j’ai pensé à une manière de nous infiltrer discrètement dans son domaine, pour éviter de combattre, au moins jusqu’à un certain point. Tenez, si nous arrivons par le sud, dit-il en prenant dans le tas un plan du manoir et de ses environs, nous traversons les jardins et la serre. La nuit et la végétation nous fourniront un camouflage bien suffisant. Et si j’en crois les schémas de patrouille, continua-t-il en montrant à Hématite un autre document, elles sont bien moins importantes et régulières dans les jardins. Ensuite, nous trouvons un moyen de nous faufiler à l’intérieur – je penche pour les conduits de ventilation, ou la cave –, nous trouvons de Wazières, et nous soldons nos comptes. »

Hématite releva la tête vers Waltz, le fixa un instant. Les yeux clairs de la prédatrice coulèrent un instant le long du col de son compagnon, jusqu’à ce que ce dernier s’en agace.

« Qu’y a-t-il ? demanda-t-il en se retournant franchement vers elle.
– … Rien, rien du tout, répondit Hématite en cachant sa bouche avec le revers de sa main – peut-être pour dissimuler un rire, ou peut-être parce qu’elle avait observé le cou appétissant de l’homme quelques secondes de trop, et que les derniers événements avaient creusé son appétit. C’est simplement… très impressionnant de vous voir élaborer tout ça. Je n’ai pas l’habitude de procéder de cette manière.
– Et comment croyez-vous que j’aie survécu si longtemps dans ce métier ? répliqua le mercenaire. Vous apprendrez que le plan est aussi important pour réussir que l’exécution, si ce n’est plus.
– Bien sûr. Je dois bien avouer que j’ai moins l’habitude d’adopter des approches aussi sophistiquées. »

Sur ce, les deux mercenaires reprirent la route, et, quelques kilomètres plus loin, ils finirent par arriver aux abords du domaine de M. de Wazières.

Celui-ci remontait aux plus anciennes dynasties françaises, au temps des premiers rois, et cela se lisait jusque dans ses délimitations : un mur de pierres décrépit, qui tentait tant bien que mal de protéger son propriétaire et ses terres, était recouvert de lierre et de mousse ; çà et là, des morceaux entiers manquaient, laissant une ouverture allant jusqu’au trou béant. Cette structure, aussi branlante qu’hors du temps, finissait de poser l’ambiance surréelle de la campagne environnante, de ses arbres pleureurs et de la pleine lune qui les dardait d’une lueur fantomatique.

« Cela me rappelle quelques vers éthérés de la Reine de la Nuit, dans Die Zauberflöte.
– … Et moi, ça me rappelle la fois où j’ai dû interrompre un rituel sarkique pour dévorer un loup-garou en devenir. »

Waltz cacha la voiture sous le feuillage tombant d’un arbre, éteignit les phares et coupa le moteur, puis les deux mercenaires descendirent et se dirigèrent vers l’enceinte. Ils ne furent pas longs à trouver une ouverture suffisamment grande pour s’y faufiler tous deux.

Ils se situaient désormais à l’extrême sud du domaine ; le terrain n’était qu’une friche, jamais réellement aménagée par les De Wazières. Waltz et Hématite durent remonter vers le nord pour rencontrer le jardin à la française du noble et sa serre de plantes tropicales.

Alors que les deux mercenaires avançaient à marche rapide entre les mauvaises herbes et les troncs d’arbres décomposés, Hématite se tourna vers Waltz, dont la respiration émettait un sifflement étrange qui l’inquiétait.

« Tout va bien ? lui demanda-t-elle à voix basse.
– Oui oui, ne vous inquiétez point, répondit Waltz. Je crains seulement que le reste de poison dans mon corps fasse encore effet pendant quelque temps, et l’entaille à la gorge a dû impacter mes poumons. Rien de grave, je vous assure. J’ai connu pire.
– Comme vous faire terrasser par un hémovore, répondit machinalement Hématite tout en examinant un passage particulièrement dense de végétation.
– En effet, ou voir mon costume détruit par cette même hémovore traîtresse. Vous n’imaginez pas les fonds que je dépense pour conserver une garde-robe convenable. Cela fait bien longtemps que mon tailleur coud mes habits avec une épingle en or massif, avec tout l’argent dont il est abreuvé pour rapiécer les entailles et autres impacts de balle. »

La femme ne répondit pas, ou pas tout de suite. Elle n’avait pas eu l’intention de le contrarier, c’était juste une remarque comme ça. Mais le ton de son compagnon semblait plutôt jovial, comme s’il avait pris cela pour une simple plaisanterie fraternelle. Elle ne le détrompa pas, s’attarda plutôt sur le détail de son vêtement reprisé d’argent. L’argent. Le poison de sa race.

« Vous vous habillez toujours comme ça pour vos missions ?
– Bien sûr. Ce n’est pas parce que je fais un travail sportif que je dois l’effectuer sans grâce ou élégance. C’est une question de respect.
– La jeune génération ne doit pas s’en être rendu compte, supposa-t-elle, elle qui était la première à ne pas respecter cet impératif du bien vêtu avec ses pantalons rigides et ses bracelets de cuir. Peut-être que c’était mieux avant.
– Pas le moins du monde. De nombreux amis sont morts à l’époque, parce qu’une manchette s’était accrochée dans une porte, ou qu’une taille trop serrée leur faisait rater une pirouette fatale. O tempora, o mores. Peut-être que je le porte plus comme un hommage que comme un outil de travail. Et puis, à mon âge, avoir cette ligne et cette agilité, il faut en profiter, finit-il en riant. »

Tout en échangeant à voix basse, les deux mercenaires avaient remonté le terrain accidenté et approchaient désormais du jardin à la française qui agrémentait le domaine. Celui-ci, dans un agencement qui aurait sans doute fait tourner de l’œil Lenôtre, tenait en son milieu une très haute serre qu’utilisait de Wazières pour se fournir en ingrédients plus ou moins anormaux sans avoir à les extraire des forêts profondes de l’Amérique du sud, de l’Afrique et de l’Asie. La faible lumière tamisée qui la parcourait laissait entrevoir de hautes silhouettes qui s’élevaient jusqu’au toit en verre et formaient là une canopée singulière.

Davantage que ces considérations botaniques, cependant, ce furent plutôt les hommes armés qui apparaissaient dans les allées qui attirèrent l’attention des deux mercenaires. Ceux-ci marchaient par groupe de trois, étaient tout de noir vêtus et tenaient dans les mains des armes semi-automatiques légères. Ils étudiaient soigneusement leurs alentours et avançaient d’un pas alerte, scrutant la lisière des arbres et l’horizon d’un air méfiant, sans doute en raison des événements de la nuit précédente.

« Bien, cette portion de terrain, jusqu’à la serre, n’est pas protégée par des mesures thaumaturgiques, commença Waltz. Il nous suffit de nous faufiler jusqu’aux portes de la serre, avancer devrait être plus simple à l’intérieur.
– Ils sont sur les nerfs. Ça ne va pas être aussi simple, lui rétorqua son acolyte.
– Je le crains, en effet. Les intervalles entre les patrouilles sont très courts, il va falloir faire vite et être très discrets. »

En prononçant ces mots, M. Waltz scruta de son regard acéré la dégaine animale de sa comparse. Comme chaque nuit, la malédiction avait fait effet, et la femme qui se tenait auparavant à côté de lui dans la voiture avait été remplacée par une bête, il n’y avait pas d’autre mot pour la décrire, une bête massive que personne ne pouvait observer sans sentir au fond de son cerveau les instincts primaires de la conservation paniquer à la réception des signaux apportés là par les nerfs optiques. Une bête massive, dont on ne pouvait s’empêcher d’imaginer la férocité, la soif de sang, la violence atroce. Mais aucun de ces attributs ne transparaissait dans la discussion qu’il était en train de tenir avec cette créature, exercice de dissociation des sens auditif et visuel quasiment surréaliste, même pour le mercenaire expérimenté.

« Je ne suis pas qu’une brute, répondit l’hémovore en feignant une moue vexée, rapidement suivie d’un sourire pensif. Enfin pas toujours.
– Je n’en doute pas, je n’en doute pas. »

Quelques instants plus tard, les deux mercenaires se mirent silencieusement en mouvement, se postant derrière une rangée de buissons finement taillée et attendant que la prochaine patrouille approche. Vu de près, les trois hommes paraissaient encore davantage patibulaires que depuis leur point d’observation précédent. Ils étaient tous trois taillés dans des armoires normandes, et bien moins élégamment que les arbustes qu’ils côtoyaient. Ils portaient un ensemble paramilitaire standard incluant un contact radio personnel et sans aucun doute d’autres méthodes de localisation. Ils avançaient en flèche, les deux de derrière à trois mètres de celui de devant.

Les deux mercenaires avaient eu le bon goût de se placer eux aussi à cette distance l’un de l’autre. Au moment où les deux hommes à l’arrière passèrent devant lui, M. Waltz bondit de derrière les buissons et se propulsa en direction de la serre. Ses pieds vifs effleuraient le sol des allées sans jamais y glisser, et l’intrus profitait amplement du couvert des arbres et des canopées entretenus au sein des jardins. Les crissements muets de ses semelles étaient sans cesse étouffés par ceux, plus lourds, de la patrouille qui s’éloignait, ainsi que par l’heureux concours d’une fontaine qui gouttait non loin de là. Hématite, quant à elle, opta pour la pelouse qu’elle longea sans prendre garde aux traces que sa forme animale laisserait sans doute sur le gazon. Elle n’était pas la proie que l’on traquerait, elle était la chasseresse : tapie à l’image d’un chat, avançant trapue et courbée dans une position que seules permettaient ses articulations souples.

Certains de ne pas avoir été découverts, ils entreprirent ensuite de remonter le long du chemin et de profiter de la brèche ainsi créée dans le périmètre de sécurité pour se faufiler jusqu’aux portes vitrées de la serre qui trônait au centre du jardin et régnait sur ses allées droites et ses parterres de fleurs tracés à l’équerre. Ils n’étaient pour l’instant rien de plus que deux ombres fugitives, deux murmures dans le vent qui ne pouvaient être entendus qu’à la faveur du passage de celui-ci dans les feuilles des arbres ; rien ne présageait leur arrivée.

« Vous pouvez détecter les constructions thaumaturgiques ? s’enquit M. Waltz.
– Oui. Et vous ? répondit Hématite en soulevant ce qui devait être un sourcil.
– Non, mais j’ai quelque chose qui peut le faire pour moi, dit-il en sortant de sa veste ce qui ressemblait à une montre connectée en plus gros, qu’il alluma d’un geste.
– Encore l’un de vos éternels gadgets, constata Hématite avec une pointe d’agacement due au fait qu’elle avait elle-même fait les frais de toutes ces babioles offensives.
– Tout le monde n’a pas la chance de naître avec des capacités anormales faisant de lui une machine de guerre, lui répondit le mercenaire sans même la regarder.
– Une chance ? Ce n’est pas une chance. C’est une malédiction.
– … Pour revenir à mes gadgets, comme vous les appelez, ils me facilitent trop les choses pour que je ne les emploie pas. Avant, j’aurais dû ramener un chien ou une chouette pour repérer ce genre de créations alchimiques. Bientôt même les cochons truffiers seront délaissés pour des systèmes de géolocalisation souterraine.
– Je n’en suis pas aussi sûre.
– Rappelez-vous qui vous a battu à plate couture dans la voiture. »

Sur ce dernier rappel, l’appareil de M. Waltz finit son initialisation et commença sa détection. Sur l’écran apparurent quatre serrures thaumaturgiques aux angles de la porte, composées de fins fils alchimiques qui s’entremêlaient en des nœuds complexes. Le mercenaire se mit immédiatement au travail. Il s’approcha des nœuds, s’agenouilla et entreprit d’exécuter des doigts de la main quelques gestes précis et rythmés. Les sceaux alchimiques se détendirent peu à peu et il put bientôt s’atteler sans crainte à défaire les nœuds en déplaçant doucement les fils de la main. Une fois qu’il eut fini, il se releva et épousseta son pantalon.

« Vous vous y connaissez en magie ? demanda Hématite, que Waltz avait jusqu’alors vu du coin de l’œil l’observer d’un air impassible, mais feint.
– Ce n’est pas de la magie, très chère, répondit-il en conservant les yeux rivés sur son appareil. C’est un mélange assez complexe de thaumaturgie et d’alchimie. Il semblerait que l’ancêtre de Wazières soit toujours aussi bien exploité, tout au fond de son puits.
– Vous n’avez pas répondu à ma question.
– Très peu, à vrai dire. Mais suffisamment pour sortir de ma poche de costume un lapin et défaire ce genre de protections mineures. »

Les deux mercenaires pénétrèrent par la porte désormais ouverte dans la serre, quittant la fraîche d’automne des régions tempérées pour l’aube artificielle d’un paradis perdu tropical chaud et humide. Devant eux se tenait une jungle grandeur nature qui les enveloppait déjà de ses longues feuilles, de son écorce odorante et de ses couleurs criardes. De l’intérieur, le plafond de végétation formé par les cimes de arbres était encore plus impressionnant ; il finissait de plonger les visiteurs dans l’atmosphère de la serre, de les transporter en plein milieu de l’Amazonie ou de la jungle birmane. Seuls les quelques chemins de traverse à peine dessinés et les lanternes accrochées çà et là rappelaient aux deux mercenaires la raison de leur présence.

« Nous devons traverser la serre jusqu’à son angle nord-ouest, reprit Waltz passé ce premier instant d’ébahissement. Nous devrions trouver là le passage dissimulé en direction de la cave. La serre n’est normalement pas gardée, du moins à l’exception de quelques pièges thaumaturgiques.
– Comment disposez-vous d’autant d’informations sur cet endroit ? s’enquit Hématite d’un air perplexe, de plus en plus impressionnée par l’étendue du savoir de son collègue.
– La connaissance, c’est le pouvoir, ma chère. Je m’étais un peu renseigné avant de partir vous traquer, au cas où les choses tourneraient mal, ce qui, rétrospectivement, était plutôt lucide de ma part. Et puis j’ai eu une journée pour compléter tout ceci.
– Je vous demanderais bien d’où vous tirez toutes ces informations, mais j’ai comme dans l’idée que vous n’allez pas me répondre.
– J’aimerais beaucoup, vraiment, mais je serais cette fois définitivement obligé de vous éliminer. »

Waltz gloussa brièvement, empli d’assurance. En réponse, Hématite sourit elle aussi, car elle pensait cela impossible. Puis les deux mercenaires s’enfoncèrent dans la serre. Il était strictement impossible d’en apercevoir le bout, d’une part en raison de sa longueur, d’autre part et surtout en raison de la végétation extrêmement dense qui rendait physiquement ardue la progression. Ils avançaient baissés, aussi discrètement que le rendait possible la transformation d’Hématite, bien qu’il fût peu probable que quiconque puisse les repérer de l’extérieur, tout en esquivant ou désamorçant rapidement les pièges occasionnellement repérés par l’instinct d’Hématite ou l’appareil de Waltz.

À mi-chemin, cependant, l’odorat d’Hématite détecta autre chose que l’épais nectar toxique des abondantes fleurs qui dégringolaient le long des troncs ou poussaient à même le sol et que l’acidité des liens alchimiques. C’était un point fugace, presque rien de plus qu’un sentiment, et Hématite ne réussissait pas à mettre exactement le doigt dessus.

« Hé, Waltz, je crois qu- »

Hématite fut brusquement interrompue par une gigantesque masse qui s’élança depuis le couvert d’arbres à proximité en direction de M. Waltz. Elle avait bondi en un éclair, mais le mercenaire fut plus rapide que la lumière ; il avait lui aussi senti quelque chose et, en apercevant l’imposante menace, avait immédiatement tiré son grappin et s’était propulsé dans les airs. L’attaque surprise ratée de la bête ne l’avait pas empêchée de se réceptionner avec grâce sur le sol en terre, à côté de l’hémovore.

Hématite put enfin l’observer. C’était un gigantesque félin, qui ressemblait à un tigre mais qui était plus proche de la taille d’un hippopotame ; ses rayures fauves se reflétaient à la lumière d’une manière étrange, presque translucides. Il semblait manifeste à Hématite que sa discrétion et son aisance au sein de ces bois serrés était trop miraculeuses pour ne pas relever d’une anormalité.

L’hémovore n’eut pas le temps de davantage y réfléchir, car la bête avait délaissé sa cible initiale et la fixait désormais intensément tout en se préparant à bondir. L’hostilité de la créature était telle qu’en réponse, son poil se hérissa, ses crocs se dénudèrent. Hématite savait qu’elle ne pourrait esquiver l’attaque. Elle décida donc de se préparer à encaisser le choc et à espérer qu’elle pourrait ensuite contre-attaquer rapidement.

L’énorme masse de muscles roulants se précipita dans sa direction et sauta juste avant de l’atteindre afin de la plaquer sous son poids. Hématite heurta le sol avec un grand coup sourd et commença à se débattre pour tenter d’atteindre la gorge de la bête. Celle-ci maintenait fermement en place les bras de l’hémovore avec ses propres pattes griffues qui commençaient à entailler sa chair et bavait de fureur sur son visage. C’était une lutte d’une infinie violence qui s’était engagée ici, dans le plus grand des équilibres et le plus impérial des silences.

Waltz s’était réceptionné sur une branche à environ cinq mètres au-dessus du sol ; à moitié étourdi, il se retourna prestement et vit que la bête était déjà sur Hématite, la fourrure miroitante sous les rayons désormais éclatants de la lune et des lanternes. Il s’élança et sauta sur une branche qui surplombait le combat entre les deux animaux sauvages. Il lui semblait qu’Hématite se trouvait en difficulté face à l’animal ; elle luttait contre cette masse affreusement hypertrophiée et semblait bien démunie par rapport à la taille de la bête. Waltz tira de sa chaussure un poignard qui brillait d’une lueur incandescente et sauta sur le dos de la bête. Il atterrit à son garrot et s’empressa de la poignarder par deux fois à la nuque avant de définitivement enfoncer son surin dans son épaule droite. Le félin eut un râle de douleur terrible et pivota sur le côté, libérant le bras droit d’Hématite. L’hémovore prit immédiatement appui sur celui-ci et se jeta à la gorge de la créature. Elle la renversa sur le dos et enfonça ses crocs dans le cou gargouillant de son adversaire. Instantanément, elle sentit le sang chaud et épicé l’enivrer alors qu’elle aspirait peu à peu toute vie de la créature, qui cessa rapidement de se débattre. Lorsqu’il devint clair qu’elle ne se relèverait pas, Waltz se racla la gorge et tapota l’épaule de l’hémovore.

« Hématite, je crois… je crois que cela suffira. »

L’hémovore tourna brusquement la tête, le museau ensanglanté, le regard hébété.

« Oh, bien sûr. Excusez-moi, dit-elle en s’essuyant la bouche d’un revers de la main.
– Ça va aller ? s’enquit Waltz en lui tendant un mouchoir en velours.
– Oui oui, ne vous inquiétez pas. Son sang avait simplement un goût… étonnant.
– Je vois. Je n’ai jamais rien vu de la sorte, il s’agit sans doute d’une espèce très rare servant aux expériences de Wazières.
– Ou peut-être que c’est un monstre acheté à B.E.S.T.I.A.L.E.S. Vous n’aviez aucune idée de sa présence ? Il faudrait penser à revoir vos sources.
– Aucune information n’est entièrement fiable, je le crains. »

En parlant et tandis qu’Hématite se nettoyait le visage et reprenait ses esprits, Waltz avait sorti deux minuscules fioles de sa poche et s’était approché de la bête. Il préleva sur elle un peu de sang et quelques poils orange.

« Qu’allez-vous en faire ? demanda Hématite en cédant à la curiosité, tout en finissant de laper les dernières gouttes de ce même sang animal qui maculait encore son pelage.
– Je ne sais pas encore, mais je doute d’échouer à y trouver une utilité. On dirait que sa fourrure lui permet de réfléchir la lumière et de devenir partiellement invisible à l’œil. Ses coussinets aussi sont étranges. C’est sans doute comme cela qu’il a pu s’approcher aussi près, jusqu’à ce qu’on puisse le sentir.
– Vous avez pu le sentir ? »

Waltz se contenta de sourire avant de désigner du doigt la direction à prendre. Ils laissèrent là le corps du fauve et reprirent leur route en direction du nord-ouest de la serre, le reste du trajet se déroulant sans incident. En arrivant, ils distinguèrent au sol une plaque en métal, à moitié dissimulée sous les branchages.

« Selon les plans, ce tunnel devrait nous mener à la cave, commença Waltz. De là, il devrait exister un passage menant directement au bureau de notre cible. Il s’agit d’une échappatoire de secours, mais je crains pour lui qu’il ne puisse l’utiliser cette nuit.
– Sauf si elle est aussi raccordée aux eaux usées, auquel cas on pourra y jeter ses restes, commenta Hématite d’un ton appréciatif.
– À l’aide d’un dispositif, il peut transformer son bureau en coffre-fort d’une simple pression de bouton. Nous devons rester discrets autant que possible. J’ai cru comprendre que vous deviez organiser une… petite mise en scène macabre avec notre ami. Je vous laisserai faire, puis nous pourrons partir.
– Tout cela me convient, confirma Hématite en hochant la gueule, laquelle empestait encore la chair et la mort. Ce n’est pas comme si j’avais le choix, de toute façon.
– Chacun son domaine d’expertise, ma chère : vous le sang, moi les plans. »

Piquée dans sa fierté de stratège, Hématite ne trouva une réponse qu’une fois qu’ils eurent tout à fait soulevé l’épaisse plaque de métal :

– Je ne pense pas être si mauvaise que cela. Ma ‘capture’ par vos soins en est la preuve.
– Vous vous en sortez très bien, pour l’instant, continua Waltz en faisant mine de ne pas relever. Cela me rappelle mes jeunes années en Yougoslavie.
– … Je ne sais plus où est ce pays.
– Oh Dieu. »

Tout en se chamaillant, les deux mercenaires étaient entrés par la trappe, avaient descendu l’échelle et progressé dans un couloir sombre et étroit. Ils étaient désormais arrivés devant une porte en bois, que Waltz entrouvrit doucement. Derrière elle s’étalait une longue salle voûtée ; plusieurs gigantesques tonneaux étaient alignés le long des deux côtés de la cave, tandis que le milieu de la pièce était occupé par de massives tables en bois, des bancs et des caisses remplies de bouteilles de vin. Au fond de la pièce, près de la porte qui menait au reste du manoir, Waltz pouvait apercevoir l’escalier en colimaçon qui servait de sortie de secours à de Wazières.

Alors que le mercenaire n’avait fait que quelques pas à l’intérieur de la cave manifestement dépourvue de constructions alchimiques, suivi de près par Hématite, il entendit des bruits de pas sourds débarquer en direction du couloir derrière la porte. Un instant après, la porte s’ouvrit, ou plutôt fut-elle violemment délogée de ses gonds par un colosse qui se précipita dans la pièce, son fusil levé en direction des intrus. Il était suivi par une demi-douzaine d’autres gardes à l’allure toute aussi impressionnante. Ils se répartirent en arc de cercle devant les deux mercenaires, les tenant fermement en joue, l’œil agressif et les jambes crispées sur leurs appuis. Le colosse, qui semblait être leur chef d’escouade, tentait de contacter le centre de commandement dans son microphone intégré. Les deux mercenaires pris avaient immédiatement levé leurs mains en l’air, ou leurs pattes, et semblaient dans l’expectative.

« Bonjour, lança M. Waltz d’un ton goguenard.
– Ta gueule, lui répondit pour le moins sèchement le colosse. Ici Cœrcition, est-ce que vous me recevez ? Intrus détectés, prévenez Corbeau, je répète, prévenez Corbeau…
– C’est le problème avec la technologie, ça tombe tout le temps en panne. Vous avez pensé aux signaux de fumée ? »

Hématite observait la scène d’un air interloqué. Elle ne doutait pas qu’elle réussirait à encaisser quelques balles de ces armes, mais elle n’était même pas sûre que Waltz disposât d’une quelconque protection balistique. Et si le moindre tir était entendu, de Wazières se calfeutrerait immédiatement dans son bureau, mettant un terme à leur petite tentative d’assassinat. Elle espérait simplement que le mercenaire avait un quelconque plan et ne jouait pas simplement son va-tout fanfaron.

« Vous avez droit à des bouteilles de vin à Noël ? continua Waltz en désignant de son index levé les tonneaux de vin. »

Le colosse, excédé par ses tentatives infructueuses de contact et par les remarques idiotes de Waltz, se retourna brusquement, enjamba d’un pas gigantesque la distance qui le séparait du mercenaire et lui asséna une claque magistrale. Waltz eut toute la peine du monde à rester debout et sentit immédiatement le goût du sang dans sa bouche. Il eut un sourire imperceptible, qu’Hématite remarqua immédiatement. Elle en revanche, ne souriait pas. Son instinct de meute s’étant enclenché à la vue de l’assaut qu’avait subi son compagnon, elle feulait désormais et grondait sourdement du plus profond de sa gorge, mais ils étaient trop nombreux pour qu’elle espère mener à bien un assaut frontal. Il lui fallait s’en remettre à la ruse de son collègue.

Heureusement, entre l’instant où Waltz avait perçu le bruit des pas des gardes dans le couloir et celui où il avait pénétré dans la cave, le mercenaire avait pu entreprendre plusieurs choses. D’abord, il avait déterminé à l’ouïe le nombre d’hostiles, leur armement et leur formation. Ensuite, il avait activé le brouilleur portatif miniaturisé placé dans sa poche arrière-gauche afin de couper toutes les communications. Enfin, il avait défait les deuxièmes et troisièmes boutons de sa manchette droite. Il les tenait depuis entre les doigts de sa même main, et n’attendait depuis qu’une seule chose. Une faille.

Cette faille s’était présentée sous la forme d’un chef d’escouade un peu trop colérique, trait de caractère qui avait eu le mauvais goût de le conduire à baisser sa garde après qu’il eut assené sa gifle au mercenaire faussement chancelant, en tournant ostensiblement le dos à ce dernier.

Immédiatement, Waltz lança dans les airs le deuxième bouton de manchette. Celui-ci se stabilisa à peu près à deux mètres au-dessus du sol et irradia une lumière jaune pâle qui se fixa sur les murs de la cave. Le son devint alors étouffé et la pièce s’emplit d’une lueur tamisée.

Dans le même temps, le mercenaire tira le poignard encore taché du sang de la bête qu’il avait replacé à sa cuisse et se jeta sur le colosse. Il enfonça de la main droite son arme en travers de la gorge du garde et tourna dans l’autre sens la tête avec sa main gauche. Un gargouillement répugnant s’éleva des profondeurs de sa gorge et l’homme devenu pantin s’écroula au sol, les yeux vitreux et stupéfaits. Après avoir retiré le poignard de la gorge de sa victime, Waltz tira le troisième bouton de manchette et le jeta à terre à ses pieds. Celui-ci explosa en un nuage de fumée, empêchant les gardes figés devant la scène qui n’avait duré qu’une fraction de seconde de riposter avec leurs armes.

Hématite, elle, n’était pas surprise ; en apercevant le maigre sourire de Waltz, elle avait immédiatement compris qu’il avait la situation bien en main et s’était raidie sur ses jambes, prête à bondir. Elle sentit ses instincts animaux la submerger de nouveau en un instant, comme quelques minutes auparavant dans la serre. Cette sensation terrifiante et enivrante lui fit lécher ses babines et, à l’instant où Waltz se jeta sur le colosse, elle s’élança en direction du garde le plus proche.

Celui-ci n’eut le temps que de tourner à peine son visage juvénile et d’apercevoir le monstre qui fonçait sur lui avant d’être pétrifié sur place, la gorge déchiquetée. Il resta debout une seconde, des flots de sang dégoulinant sur son uniforme noir, avant de s’affaisser inerte sur un rebord de table. Hématite s’était déjà tournée vers le prochain, qui la tenait en joue mais semblait trop apeuré pour tirer, ce qui de toute façon ne l’aurait pas sauvé. Elle se jeta sur lui et l’égorgea d’un coup de griffe chirurgical à la jugulaire. Il s’effondra dans un faible gargouillis et un bruit sourd.

Le dernier garde de sa moitié d’arc de cercle s’était ressaisi et avait tiré plusieurs balles sur Hématite alors que celle-ci s’occupait des deux premiers hommes. Deux avaient atteint l’hémovore et la sensation était suffisamment désagréable pour que celle-ci renverse une table et s’abrite derrière. Elle sentait les balles s’enfoncer profondément dans l’épaisse planche de bois sans parvenir à la transpercer, et jura : trop tard pour éviter de causer un esclandre. Lorsque le garde eut épuisé son chargeur et fut obligé de recharger, Hématite sortit de sa cachette, se propulsa d’un bond prodigieux sur l’assaillant, le plaqua au sol et enfonça ses crocs dans son cou. Elle se perdit un instant dans la senteur chaude du nectar, son goût sirupeux et les souvenirs qu’il charriait. Mais, rattrapée par la situation qui appelait tout de même son attention, elle reprit ses esprits et leva la tête.

De l’autre côté de l’allée qui séparait les deux rangées de tables et coupait en deux l’arc de cercle auparavant complet, elle voyait trois gardes, leur arme appuyée sur une table, qui canardait une autre table renversée derrière laquelle se cachait M. Waltz. Cependant, avant qu’Hématite ne puisse réagir pour aider son collègue, celui-ci sembla soupirer, puis retira le dernier bouton de manchette qui lui restait et le lança avec souplesse derrière la table qui l’abritait. Le bouton atterrit avec élégance sur la table devant les gardes. Ceux-ci, interloqués, détournèrent leur regard dans sa direction, ce qui était l’objectif ; le bouton de manchette émit une lumière éblouissante qui les aveugla pendant deux secondes, période largement suffisante pour que M. Waltz se relève le Walther PPK à la main et loge une balle dans les crânes qui lui faisaient face.

Hématite, bien que plus éloignée que les malheureux gardes, fut elle aussi légèrement étourdie par la grenade flash miniaturisée. Waltz jeta un coup d’œil rapide à la pièce et, constatant que toutes les menaces avaient été éliminées, claqua des doigts. Le dispositif qu’il avait lancé en l’air se désactiva, et les murs reprirent la terne couleur de la pierre délavée.

Waltz s’approcha rapidement d’Hématite alors que celle-ci retrouvait une vision normale. Celle-ci était maculée de sang, encore plus qu’avant. Il pouvait presque voir son cœur pulser sous son épaisse poitrine hirsute, et ses canines brillaient d’un éclat sanguinolent.

« Tout va bien ? s’enquit le mercenaire.
– Oui, ne vous inquiétez pas, ma vision s’adapte rapidement sous cette forme.
– Je parlais de votre combat juste avant. Et de votre… efficacité.
– Oh, s’arrêta Hématite, interdite, car elle n’avait pas l’habitude qu’on la questionne sur ses méthodes. Oui, oui, ça va. Ils n’ont pas opposé beaucoup de résistance.
– C’est ce que je vois, répliqua Waltz d’un air pensif. Quoi qu’il en soit, reprit-il, nous devons nous dépêcher. Ce petit gadget, dit-il en désignant l’appareil qui flottait en l’air et reposait désormais au sol, mon deuxième bouton de manchette, a insonorisé temporairement la pièce, mais une équipe entière de gardes ne disparaît pas sans attirer l’attention. »

Hématite ne le remercia pas d’avoir sauvé leur opération. Plutôt, doucement, elle chercha à retrouver du bout de la griffe la table qu’elle avait utilisée comme couverture et, lorsque ce fut fait, la remit doucement sur pied comme si de rien n’était. Ses pattes arrière trempaient dans un mélange composé de vin et de sang. L’odeur était enivrante, insupportable presque. Elle fit signe à son collègue d’avancer.

Les deux mercenaires se lancèrent d’un pas rapide parmi les tonneaux percés, les tables renversées et les bouteilles fracassées au sol en direction de la sortie de secours. C’était un escalier en colimaçon étroit qui s’enfonçait dans le plafond de la cave et devait les mener à leur cible. Les assassins s’y engagèrent à la suite.

Après une cinquantaine de marches – Waltz supposait qu’ils étaient désormais au deuxième et dernier étage du manoir –, les deux mercenaires arrivèrent devant un panneau en bois de merisier. L’homme jeta un coup d’œil derrière lui afin de rencontrer le regard d’Hématite, qui lui adressa un signe de tête déterminé. Il tâtonna sur la boiserie jusqu’à ce que celle-ci coulisse.

La première chose qu’il aperçut fut d’imposants portraits de la famille de Wazières, lesquels s’étalaient sur plusieurs générations et tout le mur de gauche. Le passage secret était situé sur le mur de droite en entrant depuis la porte du bureau, massive et barrée d’une grande planche en fer forgé. Leur pan du mur était une succession de boiseries et de tapisseries antiques ; de petites alcôves étaient aménagées afin d’accueillir de petites statuettes ou des bocaux contenant des curiosités conservées dans du formol. Près de l’entrée, deux fauteuils étaient aménagés autour d’une table basse et d’une bibliothèque massive, contenant des volumes d’histoire et de philosophie. En face de l’entrée, posé sur l’épaisse moquette vert bouteille qui recouvrait le sol, trônait un magnifique bureau fait de verre et de bois, alliance de la finesse et de la force. Quelques babioles traînaient sur celui-ci : un oiseau en faïence, un coupe-papier orné de pierres précieuses, une reproduction miniature du blason de la famille. Derrière lui, le mur du fond était presque entièrement recouvert par une fenêtre qui s’étendait du sol au plafond et donnait sur le jardin et la serre.

Faisant les cent pas devant elle, les yeux inquiets fixés vers l’extérieur, le noble alchimiste Horace de Wazières, descendant des plus illustres héros de la mythologie moyenâgeuse française, le costume d’un blanc immaculé, semblait sur le point de s’évanouir.

De Wazières, perdu dans ses pensées, n’entendit pas le doux chuintement de la boiserie coulissante. Même les difficultés particulières qu’éprouva Hématite à se glisser dans l’interstice ne suffirent pas à le détourner de sa fenêtre. M. Waltz fut contraint, une fois entré dans le bureau de s’éclaircir la gorge afin d’attirer son attention.

Le noble se retourna et blêmit d’un seul coup, devenant plus pâle que son costume. Avant que Waltz ne puisse commencer les festivités, il lança :

« Vous êtes des démons, tous les deux. Des engeances de Satan, des fils de putain, des abominations. Comment avez-vous pu survivre, comment avez-vous pu venir jusqu’ici, jusqu’à moi ? Comment pouvez-vous oser vous en prendre à moi ? Moi ! Même votre alliance est contre-nature, une pathétique vampire loup-garou avec un mercenaire assoiffé d’argent ! »

Si Waltz conservait sans mal tout son flegme, il pouvait sentir à côté de lui Hématite se raidir au fur et à mesure que la logorrhée de leur cible se prolongeait. Aussi, il décida d’abréger les souffrances et les ennuis de tout le monde.

« Dites-moi, Seigneur de Wazières, votre manoir a-t-il jamais été un lieu sacré ?
– Non, jamais, cracha le noble, l’air cependant quelque peu surpris.
– Je vois. Pas d’enterrement prévu pour bientôt non plus ? »

Cette fois-ci, l’homme resta silencieux. Peut-être ne savait-il trop où est-ce que son ennemi voulait en venir. La femme pouvait le voir reculer lentement, sans doute vers quelque arme cachée ou autre diablerie. Il ne fallait pas tarder.

« Hmm. Bien, je crains alors ne rien pouvoir faire pour vous. »

Une dernière lueur d’incompréhension surgit dans les yeux d’Horace de Wazières avant que ceux-ci ne se figent sur la silhouette démesurée de la bête qui accompagnait M. Waltz. Hématite, lasse de tout ce cirque, s’était mise sur quatre pattes et avançait avec l’assurance du prédateur qui avait déjà attrapé son prochain repas. Ses griffes ripaient sur les chères tapisseries au sol, révélant les planches de bois et même les indentations et les échancrures métalliques en deçà.

Dans un autre contexte, peut-être que la mercenaire d’élite se serait fait la réflexion qu’il était bien étrange de retrouver, sous le riche plancher d’un manoir d’époque, la même sensation qu’un sol d’usine. Mais la vérité était qu’Hématite se laissait maintenant porter par la fatigue et l’instinct. Elle était blessée, elle était couverte de sang, le sien et celui d’autrui, autant d’odeurs qui ne cessaient de tourmenter son éternelle faim. Elle avait hâte d’en finir avec De Wazières, hâte d’en finir avec cette mission, hâte de retrouver l’aurore ainsi que sa véritable forme, celle qui rendait les couleurs moins brillantes et les sons moins stridents. Moins pénibles.

Pour cette raison, lorsque sa proie se jeta brusquement en arrière pour saisir l’un des colifichets placés sur son bureau, elle ne comprit pas ni ne réagit, du moins pas tout de suite.

Horace avait placé sa main sur une petite reproduction du blason de sa famille, en réalité fixé au meuble sur lequel il reposait, et actionné un bouton. Hématite sentit le sol se dérober sous elle ; ses pattes arrières, entraînées par sa masse, furent les premières à succomber au gouffre béant qui s’ouvrait à l’instant. Elle parvint à peine à se retenir à l’aide de ses pattes avants, guère mieux que des mains maladroites et épaisses dans une situation aussi délicate. Ses griffes massives ne cessaient de ratisser le bois, la laine, les vis, tout, tout plutôt que de tomber dans le piège que constituait cette trappe traîtresse.

Lorsqu’elle releva péniblement le museau, l’aristocrate avait sorti son pistolet à clou fétiche et la regardait avec des yeux de haine. Prestement, il visa l’une de ses pattes et tira. Elle hurla, lâcha encore davantage prise et se sentit tomber.

Dans son dos, une petite main menue et gantée s’arrimait à sa fourrure, s’y suspendant tout à fait. Elle ne savait trop ce que faisait Waltz : avait-il lui aussi été pris de court par la trappe, ou bien avait-il sauté dans l’espoir de l’aider ? Quoi qu’il en retourne, elle lui en voulut : au moins aurait-il pu finir le travail.

Horace s’apprêtait à tirer une fois encore, dans la tête de la bête cette fois-ci, lorsqu’une forme en flèche fusa contre l’oreille de la femme. L’aristocrate se pencha et esquiva le projectile, si bien que la tête du grappin alla se ficher, non pas dans la chair ennemie, mais sur le recoin d’un cabinet derrière celle-ci, qu’elle ne quitta plus. En même temps que Hématite lâchait tout à fait prise, elle vit le fil métallique se tendre, le meuble et son contenu basculer ; de Wazières ne le vit pas venir et le coin vint heurter de plein fouet son front. Il bascula à son tour et rejoignit les mercenaires dans leur chute. L’espace d’un instant, la femme sourit, si ce n’était que parce que la vue de tous ces livres et de tous ces petits gens tombant était grotesque.

Puis, elle fut plongée dans le noir.

Il eût été outrageant que M. Waltz ne dispose pas, dans son arsenal si hétéroclite, d’une lampe torche. L’homme suspendu à un fil ne perdit pas une seconde à allumer cette dernière, et le faisceau éclaira des parois étroites et métalliques.

Le mercenaire avait eu le nez fin. Le cabinet qu’il avait utilisé pour arrimer son grappin était tombé en travers de la trappe et ne bougeait plus, arrêtant ainsi sa chute. Il avait en outre permis de prendre leur cible à son propre piège, et s’en félicitait généreusement.

Mais Horace de Wazières avait disparu, tout comme Hématite d’ailleurs. L’homme demeurait seul dans les couloirs verticaux et obscurs, lesquels menaient sans aucun doute jusqu’aux oubliettes oubliées du manoir. Il savait de source sûre que ces tunnels étaient nombreux et entremêlés, si bien que d’un même point de chute, il était tout à fait possible d’atterrir à deux endroits différents. En outre, les runes tracées un peu partout sur les surfaces témoignaient d’un minutieux travail arcanique, qui devait amener les intrus à une mort certaine, et guider les élus vers une sortie sereine. Impossible de retrouver leur cible au hasard dans ce dédale. Alors, le mercenaire décida plutôt de suivre la piste la plus facile, celle de sa compagne d’aventure.

Il suffisait de se fier aux traces de sang et de poils arrachés par traînées entières sur les murs.

Petit à petit, les tunnels glissants et métalliques laissèrent place à une ambiance plus lourde d’histoire, devenant des ensembles de pierres noires et anciennes où régnait la mousse. Il approchait véritablement du cœur historique de l’endroit, le niveau inférieur du manoir où s’étaient déroulés quantité de rituels terribles et d’expériences malfaisantes. De tout cela, il ne restait guère que la poussière qui dansait dans le faisceau de sa lanterne.

Quoi que le câble du grappin de Waltz fût long, il n’était pas éternel. Bientôt, le mercenaire subit un cahot lui indiquant qu’il était arrivé au bout du fil, et il claqua de la langue avec agacement. Pas le choix, il lui fallait y aller à mains nues désormais, et faire attention lors de la descente. Heureusement, les anciens murs étaient solides et ne manquaient pas de prise. La plupart du temps, les aspérités étaient naturelles et s’expliquaient par l’usure du temps ; d’autres fois, il profitait pour s’arrimer d’une trace de larges griffures inscrites dans un mur, une empreinte qu’il ne reconnaissait que trop bien.

Vint le moment lorsqu’il entendit monter, du bout du tunnel qu’il empruntait, un genre de sifflement rauque et grave, comme une soufflerie. L’espace d’un instant, de quelques secondes tout au plus, Waltz crut qu’il allait déboucher sur un incinérateur. Mais il baissa les yeux, braqua sa lampe vers le bas : et son regard se posa sur la forme déformée d’Hématite.

Depuis la nuit des temps, l’humain avait toujours fait de la gravité son premier piège. Un trou, quelques pieux, la force d’attraction terrestre ; et le tour était joué. Ô, nul doute que le manoir disposait de quantité d’autres traquenards plus modernes, plus vicieux. Mais avec une ironie très particulière, les runes avaient décidé d’emmener la bête jusqu’au plus primitif de tous. C’était de cette créature à l’agonie que montait une telle respiration, laquelle était quelque peu entravée par la lance armée perçant son poumon droit. La puissante épine était accompagnée de nombreuses autres sœurs, qui toutes s’étaient insinuées çà et là dans la chair drue de l’animal et en tiraient tout le sang et toute la douleur possible. Tel un pantin aux tuteurs brisés, le corps de l’hémovore était désormais écartelé par la pression des pieux de métal.

Et pourtant, Hématite vivait.

Il y avait, en bordure du piège, un genre de chemin escarpé qui assurait sans doute une fonction de maintenance, ou même de promenade pour peu que le propriétaire des lieux apprécie les spectacles macabres. En sueur, l’humain se suspendit à la dernière corniche de son périple, se balança quelque peu puis se lança les pieds en avant et atterrit sur la roche plate. Il prit le temps de reprendre son souffle, et le bruit de sa respiration se mêla un instant à la mélodie discordante du cœur agonisant de sa collègue.

Il se retourna et contempla la fosse du haut de son promontoire.

« Pas la meilleure des situations, n’est-ce pas.
– Krr.
– Vous… ah, vous allez avoir besoin d’aide pour en sortir… Si seulement vous le pouvez. Quelle est la résistance des M-26 aux pieux dans le cœur, déjà ?
– Grlrg prrf.
– C’est vrai, vous n’êtes pas une hémovore classique… De toute évidence. Franchement, j’hésite à abréger vos souffrances. Crachez une fois du sang pour oui, deux fois pour non.
– Wolztr… »

L’homme soupira, se passa une main sur le front en évitant de déranger la ligne de ses cheveux. Même à moitié éventrée, Hématite conservait son regard glacial et à peu près la même qualité de conversation. Il prit cela pour un signe qu’elle voulait vivre, et qu’elle le pouvait. Ça lui suffisait bien.

Prudemment, il descendit la rejoindre au milieu des pierres tombales épineuses. Les grands pylônes de métal étaient savamment espacés de façon à permettre à un humain d’évoluer dans le piège, bien que cet arrangement ne soit d’aucune utilité à la pauvre victime qui en chutant irait nécessairement s’empaler sur l’une d’entre elles. Hématite en avait fait l’expérience. Lorsqu’il fut arrivé près d’elle, Waltz se permit de faire courir une main ferme le long du flanc de la bête. La femme émit un grondement d’avertissement, mais il était si plaintif et empli de douleur que le plus froid des cœurs se serait fendu à l’entendre.

« Je n’ai pas beaucoup de gadgets qui pourraient aider dans cette situation. J’ai laissé mon grappin, déjà… Et puis, je suppose qu’il serait mieux de vous décoincer avant que ne vienne le jour… Que faire…
– Sraing.
– Hum ?
– S… Sgnang.
– Vous perdez beaucoup de sang, oui.
– Srang ! répéta-t-elle en relevant légèrement la tête de colère et en dévoilant ses crocs.
– Oh… »

Oui, bien sûr. Pour que la machine reprenne, il fallait lui donner du carburant.

Entre quelques assassinats, il n’était pas toujours superflu de faire de bonnes actions, pour son âme ou pour sa conscience ; toutefois, M. Waltz n’était pas vraiment adepte du don de plasma. Une sombre histoire d’aiguilles et de trafiquants brésiliens, paraissait-il, en plus de certaines restrictions qui l’excluaient du rang honorable des donneurs. Alors, il préféra ne pas s’aventurer dans cette direction-là et sortit plutôt de sa sacoche une fiole emplie d’un liquide vermeil, qu’il fit tournoyer près du mufle du molossoïde. Ses narines se mirent à frémir.

Immédiatement, l’œil de la bête devint brillant, et plus seulement de douleur : de faim aussi. C’était triste à dire, mais Hématite salivait, il n’y avait pas d’autre mot. De larges filets visqueux, teintés de rouge, tombaient d’entre ses crocs dénudés. Il vit bien qu’elle en avait perdu quelques-uns, brisés lors de la chute au même rythme que ses os. Peu importait.

Lentement, à la seule force de sa volonté et de son immortalité, l’hémovore maudite se mut et saisit de ses pattes trapues l’une des piques qui la tançaient. Une pression, et elle la brisait. Le choc la fit haleter, mais sans attendre, elle passa à une autre. Watz, qui avait hésité un instant à utiliser une scie à métaux pour réaliser ce même exploit, décida plutôt de reculer et de la laisser faire. Une à une, chacune des épines figée dans le corps de la suppliciée subit le même sort, jusqu’à ce qu’il n’en reste plus qu’une, tout contre la colonne vertébrale et en plein milieu de l’abdomen. Alors, la créature se recroquevilla, tendant tous ses muscles, tous ses os au maximum, arquant le dos comme une arche somptueuse. Le pylône craqua sinistrement puis, sans préavis, éclata sous la simple force de sa masse compacte.

Hématite tomba à terre, lourdement, et y resta un instant, la respiration sifflante, les yeux fermés. Dans l’ombre, Waltz observait tout cela et jouait à « survivra, survivra pas ». Il avait vu bien des gens aux portes de la mort, mais même en ce lieu sinistre, la vie réservait encore quelques surprises. En l’occurrence, la femme se relevait bientôt et enlevait, sans aucune précaution médicale, la pléthore de pieux qui étaient restés coincés dans son corps de bête. Les gestes étaient mécaniques, comme une science usée jusqu’à la corde qu’on aurait trop pratiquée. Mais sitôt qu’elle se fut occupée de retirer de son être tous les corps étrangers, la lassitude se dilua dans l’instinct. Waltz la vit se redresser et, défiant toutes les lois de l’anatomie et du vivant, se mettre à avancer.

Il crut tout d’abord qu’elle venait vers lui et, par prudence, mit la main sur le pommeau de son poignard ; mais le monstre passa à côté de lui sans le voir. Hématite était davantage intéressée par un cadavre oublié là, celui d’une créature dont le corps atrophié laissait deviner une ascendance aquatique quelconque. Elle ouvrit la gueule et, en l’espace de quelques secondes, dévora la chair putréfiée sans une arrière-pensée. Elle ne se limitait pas au sang ; elle avalait tout, déchiquetant la chair, broyant les os et même le cartilage pour se bâfrer éhontément. Une fois cela fait, elle passa au cadavre suivant et lui fit subir le même sort.

Puis en vint un autre.
Et encore un autre.
Et un cinquième.

Ce ne fut qu’à la sixième créature énigmatique dévorée qu’un peu de bon sens revint dans le cerveau embué de l’hémovore, qui leva dès lors un regard infiniment triste sur le seul spectateur de ce sinistre festin. Waltz avait contemplé avec fascination ses plaies se refermer, ses crocs repousser, les fibres se refaire et les os se ressouder en place. Et maintenant qu’elle avait retrouvé la raison, il lui était possible de mettre des mots sur ce qu’il avait vu.

« Vous êtes immortelle. »

Le ton manquait de force, dépourvu de l’étonnement qui aurait normalement dû accompagner une telle déclaration. Travailler dans le domaine de l’anormal devait habituer à bien des surprises, sans doute. Hématite ne répondit pas. Plutôt, elle s’assit gauchement et commença à faire sa toilette, à la fois pour débarrasser son pelage des saletés qui le maculaient, et pour laver sa honte. Ce que Waltz avait vu, peu d’autres pouvaient affirmer en avoir été témoin un jour. C’était là les pires profondeurs de l’esprit de l’hémovore, où elle ne s’aventurait d’ordinaire que lorsqu’elle y était poussée. C’était ainsi ces instincts bas qui avaient surgi le jour où elle avait dévoré un chien ; quand elle avait vu la mort de son père ; quand plus anciennement encore, elle avait commis le crime qui lui avait valu d’écoper d’une telle malédiction.

Et pourtant, voilà que le mercenaire venait lui tapoter son épaule puante et bossue sans aucune crainte, pire, avec une forme de paternalisme terriblement condescendante.

« Là, là, ma chère, reprenez-vous. Nous avons encore un travail à faire.
– … De Wazières ?
– Il erre quelque part dans ces dédales, quoi que je ne sache pas précisément où, je le crains. Nous avons le désavantage du terrain. Sans un plan solide, je ne vois pas comment nous allons pouvoir le rattraper.
– Je suis un clébard, rappelez-vous. J’ai le nez qui va avec.
– Vous sauriez le tracer à l’odeur ? Tout bêtement ?
– Je vais me le faire, Waltz. Je vais le retrouver et ensuite je vais lui arracher les épaules pour m’en faire des grattoirs.
– Charmant. »

Hématite ne lui fit pas l’insulte de lui proposer de monter sur son échine, car il saurait très bien s’extraire de la fosse à pieux tout seul. L’expérience prouvait, après tout, qu’il était ici bien plus à l’aise que sa propre forme bestiale maladroite. Elle ne savait pas quand le jour se lèverait, mais cela ne pourrait jamais venir trop tôt. Une fois qu’ils furent sortis du piège, vivants et en un morceau contre toute attente, la bête de traque releva le museau et inspira.

« Hmm. Il n’y a pas grand-chose de vivant ici, et seulement deux humains… et demi. Ce sera facile.
– Je vous en prie, ouvrez donc la marche. »

Elle ce fit donc, et les deux mercenaires s’enfoncèrent dans les tunnels.

Les premières heures, ils avancèrent assez rapidement. La trotte d’Hématite gardait un rythme soutenu, et elle ne perdait jamais le fil de sa chasse. Ici, en ce lieu où l’histoire s’était arrêtée, les odeurs nouvelles étaient aisées à suivre. Waltz n’était pas en reste et calquait aisément sa vitesse sur celle de la quadrupède, qu’il suivait docilement pour l’instant, attendant son heure. Celle-ci vint plus vite que prévu, lorsque l’hémovore s’arrêta net au milieu d’un couloir orné de runes aux allures curieusement sarkiques.

« Cadavérine.
– … Je vous demande pardon ?
– Merde, traduisit-elle en français usuel avant de se mettre à rapetisser. »

Avec la souplesse de l’eau, les poils et les muscles se délièrent de sa chair jusqu’à s’évanouir dans le néant. Elle sentit sa peau lui revenir et son cœur humain renaître entre douze paires de côtes très humaines. Quelques secondes plus tard, elle était agenouillée à terre, les mains dans la poussière et les cheveux en bataille.

« Merde, répéta-t-elle. Ça doit être l’aurore. On peut faire une croix sur le flair du clébard. »

Elle se releva, s’épousseta rapidement avant de se retourner vers son compagnon pour trouver une solution à deux. Curieusement, il lui avait tourné le dos et contemplait le mur de pierre avec un grand intérêt. Elle ne s’en formalisa tout d’abord pas.

« Je n’ai pas d’autre idée, M. Waltz.
– Quel dommage.
– … Et à chaque seconde qui passe, notre proie s’éloigne un petit peu plus.
– Oh, vraiment ? »

Hématite s’était rapproché de l’homme, mais ce dernier semblait résolu à ne pas la regarder dans les yeux. Elle soupira.

« C’est parce que je n’ai pas de vêtements, c’est ça ?
– C’est-à-dire que c’est un peu gênant. Voulez-vous ma chemise ?
– Pour que l’on soit deux à se promener à moitié nus ? Non merci. Je vais me débrouiller. »

Et elle de se mettre à la recherche d’un vieux rideau pour s’en draper. Ce ne fut pas bien difficile, ces oubliettes étaient emplies de richesses à faire pâlir le château du plus grand des rois. Elle jeta son dévolu sur un pan de tissu pas trop dégradé suspendu au mur depuis belle lurette, l’en arracha et commença à tailler rudement à l’aide de ses griffes naturelles. Waltz, avec un grand professionnalisme, mit de côté sa pudeur et vint la rejoindre pour l’aider dans son entreprise de couture, lui qui était mieux équipé pour en raison de tous ses outils. Il ne la dévisagea pas, ne la reluqua jamais, bien trop poli pour cela – et de toute façon, il ne mangeait pas de ce pain-là.

Une fois la question de l’uniforme réglé, vint celle de leur traque et leur apparente impasse.

« Je l’ai perdu, répéta Hématite lorsqu’elle eut enfin l’entière attention de son collègue. Je ne peux plus le suivre rien qu’à l’odeur. Pas avant la nuit prochaine en tout cas, ce qui n’est pas pour demain la veille, si vous me passez l’expression.
– Je ne crois pas que nous ayons encore besoin de vos talents de limier de toute façon, lui annonça triomphalement l’homme tout en pointant un recoin sombre du tunnel dans lequel ils se trouvaient. »

Le regard d’Hématite suivit la direction du doigt et arriva sur un livre épais posé au sol, reliure ouverte et pages désordonnées. En observant ses yeux fendus et dénués de toute intelligence, M. Waltz comprit que ses neurones ne faisaient pas le lien. Ce fut son tour de soupirer.

« Le cabinet que j’ai utilisé pour renverser la situation plus tôt. Il était empli de livres rares et inestimables. Nul doute que notre érudit ami ne les aurait pas laissés traîner aux oubliettes, pas tant qu’il aurait pu en sauver un maximum.
– Ce ne sont que des morceaux de papier encrés. Je ne comprends pas votre raisonnement. »

Le mercenaire manqua de s’en étouffer d’indignation, et l’hémovore fut surprise de constater qu’effectivement, le sang dans les artères de son interlocuteur avait accéléré sa course sous le coup de la colère. Il était offusqué, pire, mortifié.

« ‘Morceaux de papier’ ? L’édition complète De rerum natura de 1570 ?! Madame Hématite, je suis un mercenaire, un tueur professionnel ; et pourtant jamais je n’ai rencontré d’être plus froid, intéressé et si nécessaire, cruel, que les collectionneurs d’antiquité. Sachez seulement une chose : si les runes inscrites dans ces tunnels ont effectivement mené De Wazières à une destination sécurisée, elles en auront fait de même avec ses précieux ouvrages. Il m’est inconcevable qu’il les ait simplement abandonnés là.
– Soit. En quoi est-ce que cela nous aide ?
– Mais ne savez-vous donc pas que la plus grande lumière de l’humanité, c’est la connaissance ? »

Sur ces mots, et avec toute l’aisance d’un prestidigitateur, Waltz fit apparaître dans ses mains un ustensile à la forme étrange, semblable à une baguette de sourcier en métal bardée de voyants lumineux qui ronronnaient et clignotaient selon un ordre bien précis, une langue qu’Hématite ne connaissait pas. L’homme pointa son gadget en direction de l’ouvrage abandonné à terre, et d’un coup, les ampoules se mirent à luire avec plus d’intensité.

« C’est un détecteur de connaissances… ?
– Pour vulgariser la chose, oui. Quand le corps nous fait défaut, reste encore la technologie !
– …Mais c’est un outil anormal ? Je vous pensais plus traditionnel. »

Waltz devint grave et tapota son engin étrange avec une forme de tendresse et de profondeur qui lui parut incompréhensible.

« Ah, il y a toujours eu une ligne trouble entre l’anormal et l’inconnu, ma chère, du moins pour les moins érudits. Mes propres machineries paraîtraient sans doute ‘merveilleuses’ aux yeux des gens d’un autre temps que le nôtre, et pourtant leur fonctionnement est si simple… Alors, si c’est la technologie et non pas la magie qui me permet de voir l’invisible, pourquoi m’en priver ? »

Et lui de se remettre en marche sans attendre, à la seule aide de son étrange outil au fonctionnement si particulier. L’hémovore le suivit mornement, tout en se demandant en son for intérieur si son compagnon n’aurait pas été, il fut un temps, un intello binoclard à l’école.

Leur cheminement dans l’obscurité fut lent et précautionneux. Par convenance, Waltz avait éteint sa propre lampe torche afin de ne pas troubler les flux lumineux de son ‘détecteur de connaissance’, et Hématite ne voyait pas dans le noir sous sa forme humaine ; alors, tous deux avançaient à un rythme prudent. La faible lueur qui les accompagnait jetait parfois sur les murs des éclats bigarrés, éclairant des totems de fertilité anciens ou des fresques étranges en l’honneur de dieux oubliés. Ce n’était pas un souterrain, mais un débarras. La femme craignait qu’autant de talismans mystiques ne viennent troubler leur boussole, mais il fallait croire que l’outil n’était pas assez élaboré pour assimiler l’art et l’histoire intangibles à la connaissance écrite. En l’occurrence, son collègue semblait certain d’arriver jusqu’à leur cible, laquelle était trop érudite pour son propre bien ; et parce qu’il était quand même compétent, elle décida de lui faire confiance.

Elle se félicita rapidement de cette décision, plus exactement lorsque ses sens aiguisés l’avertirent soudain d’un cou délicieusement sanguin, situés à quelques mètres à peine d’elle dans les tunnels. Alors, d’autorité, la Sang-Maudit posa sa main griffue sur le détecteur de son compagnon pour le forcer à demeurer en arrière. Waltz ne s’en offusqua pas et la suivit plutôt, ne se servant des lumières de son outil plus que pour illuminer leurs pas. Ils étaient proches, si proches… Il lui tardait de goûter le sang d’un De Wazières.

Bientôt, à l’écho de leurs pas s’ajouta celui d’une autre paire de botte, laquelle martelait sans délicatesse les dalles rocheuses des allées souterraines. Au contraire, les mouvements des mercenaires devinrent de plus en plus feutrés, comme deux prédateurs approchant leur proie. Et justement, là, au détour d’un croisement, leur apparut la forme vacillante d’un aristocrate fatigué de devoir errer dans ses propres oubliettes. Horace n’était pas très discret, préférant la célérité au silence : comme s’il ne craignait pas qu’on le rattrape, mais de ne jamais atteindre la sortie. Son pied bruyant était encore alourdi par un boitement léger, issu soit d’une blessure, soit du grand sac de toile lourd qu’il maintenait sur son épaule, sans doute empli de livres rares. En plus de ce premier chargement, une autre pile d’ouvrages anciens se trouvait placée contre sa poitrine et soutenue par son deuxième bras, si bien que les oscillations de son cheminement menaçaient à tout instant de les faire tomber au sol : mais avec adresse, l’homme les gardait si bien en équilibre qu’il avait même osé poser une bougie par-dessus afin d’éclairer son chemin, laquelle consommait timidement le grand noir des tunnels.

Leur cible se trouvait à plusieurs mètres d’eux, si bien que Hématite n’était pas à portée. Waltz, en revanche, sortit son pistolet favori et ajusta silencieusement sa ligne de mire, ayant appris de ses erreurs passées. Comme saisi par un sixième sens, soudain, Horace se retourna. Ses pupilles s’agrandirent sous le choc, et il eut l’air plus surpris que s’il avait été confronté à un revenant.

« Comment… »

Leur ennemi commun n’eut pas le temps de terminer sa phrase, car Waltz avait déjà appuyé sur la gâchette. La balle fusa, très clairement calée sur le visage de l’aristocrate, entre les deux yeux ; mais elle n’atteignit jamais sa cible. Tout autour de l’homme, des volutes d’air s’animèrent soudainement et dévièrent le projectile, lequel alla s’écraser dans le mur en un impact sourd. Hématite se lança en avant pour couvrir l’essai manqué de son compagnon, mais Horace avait fini de jouer. Il laissa tomber tout son chargement, même la bougie dont la cire alla gicler sur sa chaussure, et commença à incanter, usant de ses bras comme de ses mots pour en appeler au savoir ancestral de sa famille, l’Alchimie. De nouveau, l’air stagnant des tunnels s’anima, envoyant des bourrasques terribles en direction des mercenaires.

Waltz se protégea le visage d’un revers de la manche et ne parvint pas à garder position, entraîné par la rafale anormale qui l’obligeait à reculer ; Hématite en revanche tint bon, dévoila ses crocs en un feulement rageur et prit sur elle pour continuer à avancer. Elle avait croisé de nombreux Alchimistes, ennemis ou amis, et De Wazières n’était pas des plus puissants. Toutefois, alors qu’elle n’était plus qu’à quelques mètres de l’homme et s’apprêtait à bondir, un terrible malaise la prit. C’était comme si son propre sang battait contre ses veines dans l’espoir d’en sortir avec violence ; et, alors qu’elle se penchait en avant et haletait sous le coup de la douleur, elle croisa le regard de son ennemi, si proche et pourtant si loin de ses yeux flous. Horace souriait.

« Saviez-vous que les créatures hémovores sont toujours parcourues de bien plus d’Æthers ferriques que les autres ? la nargua-t-il par-dessus le bruit du vent tout en attirant à lui un maelström d’énergies métalliques que sa victime ne pouvait même pas percevoir. Qu’est-ce que ça fait de donner son sang, Sang-Brisé ? »

Hématite était aux portes de l’inconscience, et seule sa volonté lui permit de rester dans le monde des vivants. Mais les bourrasques hurlaient à ses tympans, son fil plus acéré que les griffes de la prédatrice. Elle ne savait pas encore combien de temps elle pourrait tenir, alors que quantité d’hématomes se formaient le long de ses veines et qu’une goutte de sang frais menaçait de couler à la commissure de ses lèvres.

Dans son dos, une seconde déflagration retentit, Waltz n’abandonnant pas aussi facilement. Cette fois-ci, la balle lutta contre vent et marée, passa au-dessus de la tête de l’hémovore et s’égara dans les protections atmosphériques qui protégeaient le maître des lieux ; mais pas sans avoir au préalable arraché une partie du cartilage de l’oreille de ce dernier. Interrompu dans ses incantations, l’alchimiste hurla et tituba en arrière, laissant retomber le vent dans ce lieu souterrain. Hématite se mit à mieux respirer, elle aussi fragile sur ses appuis.

Dans son dos, Waltz tenta une percée, mais elle l’arrêta de son corps entier : car Horace avait sorti son fameux pistolet à clou anormal, bien moins compliqué à apprêter qu’un quelconque sort, et le pointait dans leur direction. Il voulait atteindre le simple humain, mais Hématite veillait sur son frère d’armes : le premier projectile, elle l’arrêta maladroitement d’une épaule. Les suivants, plus vicieux car ils visaient ses yeux, vinrent se ficher dans son avant-bras gauche qu’elle avait placé devant son visage pour le protéger. Ensemble, les deux mercenaires reculèrent sous le couvert de l’immortelle jusqu’au petit croisement dont ils avaient surgi, et qui leur servit cette fois-ci de couverture.

Il y eut un instant de calme après la tempête, chacun des camps pansant ses blessures. Waltz restait alerte, prêt à s’élancer à nouveau au moindre son de pas qui s’éloigneraient dans la direction opposée. Mais Horace avait l’air décidé à combattre cette fois-ci, plus à fuir. Tant mieux. Lui aussi. Le doyen mercenaire coula à sa collègue un regard de côté. Hématite s’était plaquée de l’autre côté du couloir et s’attelait désormais à arracher de son bras les clous qui s’y étaient plantés, usant de ses crocs pourtant sensibles comme d’un point de pivot ou d’un ôte-agrafe. Elle léchait pensivement les plaies nouvellement formées, le regard fixe et froid. Aucun souci de son côté, elle était présente, elle serait là pour l’épauler si besoin.

« Ce sont des balles en cuivre ! lança-t-il alors pour tester le terrain et piquer leur adversaire, à la fierté très sensible. Je vous en prie, jouez donc avec les champs magnétiques ! Elles iront directement se loger dans votre crâne !
– Je ne sais pas comment vous avez survécu à la chute, mais vous êtes ici chez moi, répliqua De Wazières d’une voix grondante et colérique. Chez moi ! Et vous y mourrez, Waltz, Hématite. Deux légendes aux oubliettes. »

De sa main droite libre, l’assassin expert se mit à pianoter contre la pierre froide avec agacement. Le rythme aléatoire de ses doigts se calqua bien vite sur celui d’un de ses opéras favoris, car il ne laissait jamais ses émotions le dominer bien longtemps lorsqu’il était en plein travail. La configuration du terrain ne jouait pas vraiment en leur faveur : puisqu’il n’y avait qu’un couloir unique menant à l’aristocrate, lui et sa collègue ne feraient que se gêner avec un assaut frontal. Il attira l’attention de Hématite, lui fit signe de faire le tour ; elle comprit et disparut aussitôt dans les ombres des autres tunnels, sans un bruit.

Waltz compta jusqu’à trois avant de sortir son arme et de tirer dans la direction de De Wazières, rétablissant la ligne de contact direct sans grand espoir de toucher. La balle fut à nouveau déviée. Il semblait que Horace ait cette fois-ci décidé d’éloigner de lui tout ce qui était métallique plutôt que de l’attirer, avec intelligence. L’homme répondit par une incantation de son cru lancée à même la terre, la faisant se tordre et osciller légèrement sous les pieds de son adversaire, si bien que Waltz se retrouva à danser une savante valse pour garder l’équilibre sur le sol fuyant. Il ne perdit pas son sang froid : après tout, lui restait encore quelques boutons de manchette sur son bras gauche.

Celui qu’il jeta en avant se mit soudainement à fumer, dégageant quantité de vapeurs d’eau qui alourdirent l’air et obscurcirent le couloir ; mais Waltz se garda bien de s’engager plus en avant dans le nuage. Immédiatement, le gaz suspendu dans l’atmosphère se mit à refroidir et à cristalliser, ce qui tira au mercenaire un sourire : face à un alchimiste présentant une affinité avec l’Aeronous, une quelconque surface d’eau, peu importe son état, devenait une arme facile… et donc irrésistible. Les particules de glaces se fixèrent sur les murs, notamment sur les runes gigantesques qui s’y trouvaient gravées. D’un recoin de son poignard, Waltz gratta ces dernières et les détruisit avec plus d’aisance, écaillant la peinture et égrenant la pierre fragilisée.

Lorsque les vapeurs d’eau et de flocon finirent de retomber, Horace était couvert de sueurs, et pas seulement à cause des changements brusques de températures.

« C’est moins facile sans les installations de papa-maman pour s’aider, pas vrai ? le railla sans état d’âme Waltz en levant une énième fois son pistolet vers sa cible. »

Son ennemi n’eut pas le loisir de lui répondre : il était bien trop occupé à préserver sa vie. Ses pouvoirs amoindris par la destruction de la rune la plus proche, l’alchimiste se rabattit sur un autre de ses talents et tira de sa manche, surprenant le mercenaire, une petite fiole fragile aux reflets ocre et bleutés. La suite se déroula en un éclair : Horace jeta la fiole qui alla se briser à terre, emplissant à son tour le couloir d’une fumée épaisse et instantanée ; en même temps, Waltz tira et la balle alla à la rencontre des volutes sulfureux. Le mélange des deux ne fit pas bon ménage, car l’intervalle d’inflammabilité du gaz mystérieux était atteint. Le tireur en costume en fit la constatation éclairée lorsque la fumée bleue et rouge explosa, tout simplement, et le propulsa en arrière.

Il heurta le sol avec un bruit sourd et exécrable, qui résonna longtemps encore dans son crâne tant l’homme était sonné. Malgré son flegme légendaire, Waltz se surprit à pester d’agacement. Cette mission venait décidément à bout de sa patience. Voilà que son costume était couvert de poussière et de toiles d’araignée, que son ennemi était venu une énième fois à bout des tentatives de meurtre pourtant pléthores et variées qu’on lui adressait, et qu’il était à nouveau paralysé par une quelconque toxine vicieuse. Rien n’allait comme il l’avait prévu, rien.

Où diable était Hématite ?

Ses doigts frémirent avec douleur lorsqu’une chaussure tachée de sang et de cire vint écraser son poignet, l’obligeant à lâcher le manche du pistolet qu’il avait pourtant réussi à conserver jusqu’alors au creux de sa paume. Horace le surplombait de toute sa hauteur ; l’auréole vermeille au niveau de son épaule indiquait que la balle du mercenaire avait touché, mais à la souffrance de son visage se mêlait un sourire victorieux. L’aristocrate avait retrouvé son avantage, sa suffisance et avec eux, son verbiage.

« Je suis surpris que vous ne soyez qu’assommé. Un homme moins saint que vous serait mort sur le coup. Mais je suppose qu’un mélange à base d’eau bénite ne fonctionnera qu’à moitié sur quelqu’un respectant les lieux sacrés et les enterrements, hmm ?
– En toute bonne foi, souffla Waltz avec lassitude puisque seules ses lèvres pouvaient encore remuer, vous me fatiguez. »

La botte alla violemment écraser sa pomme d’Adam, tirant de lui un halètement peu distingué et transformant son agacement en colère. Horace eut le vilain geste d’amener son pistolet à clou tout contre la joue de son adversaire et de tirer, traçant un joli sillon dans la chair meuble et creuse. Waltz frémit mais ne dit rien, livide et incapable de riposter. Pas de doute, entre les deux hommes, c’était désormais une affaire personnelle. Assez pour que le maître des lieux fasse traîner l’exécution de l’être haï.

« Vous savez pourquoi personne n’a jamais réussi à m’abattre, Monsieur Waltz ? Ni vous, ni votre petite amie qui doit se terrer et se perdre dans mes couloirs, elle dont la race est trop impure pour survivre aux bénédictions saintes de mon manoir ? Parce que j’ai une longueur d’avance sur tout le monde. Ma famille a fait partie des plus grands mages noirs de France. Or je les ai supplantés, mes ancêtres et tous leurs héritiers présomptifs, en alliant à nos talents naturels technologie et thaumaturgie. Rien ne peut me tuer, car j’ai une parade envers et contre tout. »

Si sa gorge n’avait pas été occupée de la sorte par une semelle indélicate, Waltz aurait bien su quoi lui répondre. Que s’il était lui-même versé dans les engrenages en tous genres, sa ‘petite amie’ couvrait amplement le domaine de l’anormal, jusqu’aux disciplines les plus brutales qui plus est. Qu’une telle paire, sans doute, suffirait à perdre un homme aussi simplet et aussi peu précautionneux.

Mais, comme on l’obligeait à demeurer silencieux, le mercenaire ne dit rien et profita du spectacle.

Horace émit un gémissement aussi strident que surpris lorsque Hématite le tacla par l’arrière, l’envoyant valser loin, bien loin du tireur assommé. Waltz resta un instant immobile, à écouter les sons oh si doux d’un homme qu’on passait à tabac avec la plus grande des violences. Puis, il reprit conscience de son corps et possession de ses mouvements, se releva doucement dans un soupir frivole. Il était temps de se remettre au travail.

Mais pour être tout à fait honnête, le mercenaire ne voyait pas d’autres tourments que sa collègue ne fasse pas déjà subir à leur ennemi commun. L’hémovore, après quantité de griffures, de morsures et d’os brisés, s’était délestée partiellement de sa haine pour revenir à un assaut un peu plus traditionnel. En l’occurrence, elle avait promptement saisi l’aristocrate criard par le col et entreprenait de le jeter contre le mur à maintes reprises, sans jamais lâcher prise ni manquer un battement dans le rythme mécanique qu’avaient adopté ses gestes. Elle ne s’arrêta qu’un instant seulement pour jeter un regard en direction de Waltz. Entre ses mains, Horace ne bougeait plus, ou faiblement, même s’il respirait encore.

« Tu veux ton tour ? lança-t-elle avec une familiarité qui fit se crisper son interlocuteur, bien qu’elle ne pensât pas à mal. Tu le mérites bien aussi. »

Si le mercenaire ne répondit pas, cependant, ce n’était pas parce qu’il était offusqué. Mais dans l’obscurité, provenant du couloir d’où les deux mercenaires étaient venus, le bruit sourd d’une griffe qu’on raclait contre la roche s’était progressivement invité dans le subconscient de tout un chacun. L’homme en costume fut le premier à se rendre compte de l’existence d’un son aussi glaçant. Il se racla la gorge et, prudemment, alluma sa lampe torche, révélant ainsi la source même de l’horreur.

Le faisceau fut quelque peu bloqué par la forme de l’hémovore et celle, plus ensanglantée, de sa victime ; mais même ainsi, la lumière parvint à éclairer une petite figure naine et humanoïde dont la nature était trouble. D’expérience, Waltz l’assimila tout d’abord à une créature de l’ordre des gobelins, en raison du teint verdâtre de sa peau et de son dandinement marqué ; mais lui manquaient quelques traits caractéristiques, tels que les oreilles en pointe, pour qu’il puisse le considérer comme une créature bien définie, et donc bien moins effrayante. Enfin, non, non, ce qui le gênait vraiment, c’était plus les attributs supplémentaires que ceux qu’il ne retrouvait pas dans la petite physionomie : une demi-corne poussant juste au-dessus de l’oreille ronde droite, quelques déformations au niveau de la bosse du dos, une broche en croix sainte qui s’était enfoncée dans la chair à force d’être portée. C’était bien simple, Waltz ne savait pas ce qu’il regardait ; du moins jusqu’à ce qu’il s’aperçoive que l’équipement porté par la créature était celui d’un alchimiste. Rouleaux de tissus ou de parchemins, fioles de verre et ingrédients douteux fleurissaient des quelques rares sacoches et poches de tissu ou de cuir qui habillaient la nouvelle venue, complètement nue autrement – sans les deux lamelles de peau pendantes qui ornaient sa poitrine, jamais il n’aurait pu lui attribuer un sexe. De fil en aiguille, son esprit perturbé par l’apparition finit par se rendre à l’évidence : même si son corps âgé avait été déformé par le temps, les invocations démoniaques et l’usure de divers acides, il s’agissait bien d’une petite vieille dame, laide comme un pou et joyeuse comme un gardon, et – il en aurait mis sa main à couper – la doyenne des De Wazières, leur immortelle poule aux œufs d’or qu’on avait jamais pris la peine de sortir des oubliettes.

C’était ainsi elle, ce petit tas de chair presque humaine, qui raclait ses longs bras griffus contre le sol et les murs à force de ne pouvoir les soulever tant ses épaules étaient lourdes : et elle en usait pour tâtonner partout, déterminant son chemin par l’instinct plutôt que par la vue. Ses deux yeux brillants et décalés l’un de l’autre, s’ils devaient sans doute accéder à bien des plans de l’infini et même au-delà, ne semblaient pas voir ce qu’il y avait juste sous son nez. Mais elle écoutait, attentivement : et, lorsque Horace qu’on avait laissé tranquille de stupeur enleva vaguement le sang qui perlait dans ses yeux, qu’il l’aperçut et poussa un cri, les lèvres fines de la nouvelle venue se fendirent de part et d’autre pour révéler un sourire ravi. Waltz ne sut pas ce qui se trouvait dans la bouche hideuse de la petite dame, car Hématite lui cachait la vue, mais ce fut suffisamment horrible pour que l’hémovore en lâche sa proie et commence à reculer prudemment. Horace, ce malheureux, ne put faire de même. Il essayait en vain de redresser ses jambes brisées et de ramper dans la direction opposée, mais l’homme était trop amoché pour pouvoir espérer jamais remarcher. De toute façon, il avait d’autres chats à fouetter dans un présent plus immédiat.

« Horace, mon petit ! s’exclama la créature d’une voix chevrotante, qui roulait les consonnes et tapait dans les graves tant elle était haineuse et faussement guillerette. C’est gentil de venir me voir. Viens dire bonjour à Mamie. »

Et elle d’avancer vers lui tout en levant, dans un effort incommensurable et impossible, ses deux bras griffus comme un bambin qui demanderait à être portée ; et son arrière-arrière-arrière… petit-fils de se cambrer à même le sol en hurlant à la mort, incapable d’échapper à la créature qui, si elle ne voyait rien, entendait très bien.

La suite, Monsieur Waltz préféra ne pas en faire le récit par respect des bonnes mœurs. Disons simplement qu’après avoir fait la connaissance intime des intestins de son propre descendant, la doyenne des De Wazières se calma quelque peu ; et si elle continua de jouer avec le cadavre encore quelque temps, c’était simplement parce qu’elle était prise d’une humeur bon enfant. Il fallait croire qu’une haine s’étendant sur des générations n’avait besoin que d’un unique bouc émissaire pour se tarir. Et quelle vengeance ce fut ! S’il avait encore eu des grands-parents, le mercenaire n’aurait pas tardé un instant avant de les appeler pour rester dans leurs bonnes grâces, savait-on jamais.

Peut-être que c’était ça, la morale de l’histoire. Le respect des aînés.

En attendant et plutôt que de tirer de l’événement une quelconque conclusion éthique ou philosophique, l’assassin saisit sa collègue par le bras, laquelle était trop fascinée pour bouger de son propre chef, et commença à la tirer en arrière. Après s’être laissée entraînée sur quelques mètres, Hématite résista.

« Le corps, lui rappela-t-elle tout en se dégageant de son étreinte. J’ai besoin du corps pour mon contrat.
– Je ne suis pas sûr que Madame De Wazières vous laisse le défunt de bon cœur… Ni qu’il soit prudent de le lui arracher. Il est mort, non ? Ça devrait suffire.
– Pas aux yeux des Primats. Attends-moi là. »

De nouveau, il était là, ce tutoiement sauvage qui se glissait sous la peau du mercenaire pour chatouiller ses nerfs pourtant ordinairement d’acier. Mais il n’eut même pas le temps de protester que la femme était à nouveau repartie dans le sens opposé, résolue à faire valoir son bon droit.

« Je vous laisse à votre besogne, ma chère, lança alors M. Waltz d’un ton ironique, dépassé par la situation. »

Dans son malheur, l’homme décida d’être bon perdant et de profiter de l’accalmie. Les livres qu’avait tenté de sauver leur cible étaient encore là, propulsés tout autour par les bourrasques et abîmés par les vapeurs. Mais il en trouva un, pas trop détérioré et pas trop inintéressant : Les Fleurs du Mal. Satisfait, l’érudit prit le livre, s’éloigna quelque peu du massacre et alla s’installer confortablement dans une alcôve non loin, avant de consulter ses vers préférés de Baudelaire à la lumière de sa lampe torche. Réversibilité, Obsession, La Mort des Amants… et bien sûr La Charogne, qui lui semblait fort à propos. Les mots qui dansaient leur farandole morbide dans sa tête lui permirent de s’éloigner quelque temps du monde réel, le temps qu’Hématite et Madame De Wazières résolvent leur différend.

Il lui sembla entendre, grâce à l’acoustique très particulière des oubliettes, des bruits confus de dispute, de plus en plus véhéments. Enfin, quelque chose claqua de l’autre côté du mur, comme une calotte bien assenée, et la perdante s’échappa en poussant moult gémissements animaux et déçus. Encore très incertain de l’identité de la vainqueuse, Waltz fut néanmoins heureux de voir émerger de l’ombre la figure familière de l’hémovore, laquelle avait tassé ce qui restait d’Horace dans le sac de toile que ce dernier avait utilisé pour transporter ses précieux ouvrages. Du sang en goûtait abondamment, tachant les vêtements de la femme, mais elle ne s’en souciait pas le moins du monde.

« Comment trouver la sortie ? demanda-t-elle plutôt mine de rien, chargement sur le dos, en s’en remettant à lui.
– C’est là toute la beauté de la chose : notre cher ami Horace nous est plus utile mort que vivant. Tant qu’il nous "accompagnera" et grâce aux runes de ses ancêtres, nous prendrons toujours la direction qui mène à la sortie la plus proche et la plus sûre. Il n’y a qu’à avancer.
– C’est bien aimable de sa part. »

Ensemble, les deux mercenaires se mirent donc à marcher dans les tunnels, plus sereins que jamais.

Lorsqu’ils émergèrent à l’air libre, c’était en fin d’après-midi. Le soleil était bas dans le ciel, si bas qu’il disparaissait presque derrière la ligne parsemée des arbres qui entouraient le manoir historique des De Wazières. Waltz et Hématite avaient faim, mais pas de la même chose, naturellement. Si l’homme disposait d’une réserve d’urgence de barres énergétiques dans laquelle il piocha abondamment, l’hémovore aux goûts si particuliers n’était pas aussi bien préparée. Oh, il y avait bien le cadavre d’Horace : mais sous sa forme humaine, elle ne digérait pas aussi bien le sang des morts que sous sa forme bestiale ; et même si Waltz sentait délicieusement bon, elle n’osait pas lui demander de lui donner ‘un coup de main’. Alors, la carnivore laissa là son collègue et leur prise pour aller s’attraper un lapin bien frais et vivant, qu’elle ponctionna généreusement avant de le laisser repartir, tremblant et vacillant. Un autre prédateur qu’elle serait bien heureux de tomber sur une proie aussi facile, alors pourquoi gâcher une chair qu’elle ne consommerait pas ?

Lorsqu’elle revint là où elle l’avait laissé, Waltz était encore là, ce qui la surprit. Elle aurait juré qu’une fois leur mission effectuée et son honneur vengé, il aurait pris la poudre d’escampette sans demander son reste. On l’y avait habituée, après tout. Mais il fallait croire que jusqu’à ce qu’ils parviennent à une conclusion en bonne et due forme, le mercenaire resterait à ses côtés.

« Vous vouliez faire une mise en scène, je crois, la héla-t-il une fois qu’elle fut revenue. À quoi pensiez-vous, si je puis me permettre ? »

Pour toute réponse, l’hémovore se tourna en direction du toit du manoir qu’on voyait par-delà la cime des arbres, et vers les éclats de la serre qu’ils avaient traversée pour en arriver là. Elle ramassa le sac, le fit lourdement reposer sur son épaule, et prit la direction du bâtiment sans mot dire. Confiant, Waltz lui emboîta le pas et la laissa faire.

Les hommes de De Wazières devaient sans doute être en sueur depuis la disparition de leur employeur, mais rien ne disait qu’ils avaient eu le courage de s’enfoncer dans les oubliettes une fois la trappe du bureau découverte. Hématite misa sur le fait qu’ils devaient les chercher à l’intérieur du manoir et, une fois arrivée au pied des enceintes élégantes du bâtiment, prit donc tout le temps d’entrer en contact avec sa propre fibre artistique. Puis, elle posa le sac de viande à terre, l’ouvrit et entama son œuvre, tout cela pendant que Waltz profitait des ravissants parterres de fleurs blanches qui environnaient le domaine.

La tâche ne lui prit que quelques dizaines de minutes, tout au plus, le plus dur demeurant de tordre les membres et les os dans un sens convenable et de les fixer aux murs de briques rouges. L’hémovore se sentait un peu faiblarde : elle avait trop mangé, et pourtant elle avait encore faim. L’odeur de sang, qu’elle supportait d’habitude, ne faisait plus que l’écœurer désormais. Cette sensation paradoxale était fréquente suivant une transformation, les besoins de son corps de bête n’étant pas ceux de son corps d’homme ; aussi s’empressa-t-elle de terminer son œuvre avant de reculer pour la contempler d’un œil critique.

« C’est bon, vous avez fini ? s’enquit son compagnon qui commençait à trouver le temps long.
– Tu peux prendre une photo s’il te plaît ? »

Waltz laissa échapper bien malgré lui un grondement agacé, car il était fatigué et qu’il avait passé une dure journée. Malgré tout, il se munit en soupirant d’un appareil photo ancien et s’apprêta à obliger sa compagne. Parce que cette dernière avait étendu de long et en large les bras de sa victime sur le mur, grâce à savant travail de tannage de la peau, il lui fallut un peu de temps pour faire entrer dans le cadre l’entièreté de son œuvre d’art.

Le bruit du flash fut accompagné de celui d’une balle manquée, et les mercenaires tournèrent tous deux la tête vers la droite. Dans l’angle de l’enceinte, une patrouille constituée de deux hommes avec leurs chiens venaient de les repérer et s’étaient mis à crier des ordres inintelligibles, pendant que leurs canidés aboyaient tels des forcenés.

L’hémovore se précipita en direction de la forêt pour s’y mettre à couvert, après avoir feulé quelques insultes bien senties. M. Waltz n’eut pas le temps de prendre connaissance des détails de ce qui serait sans doute la prochaine couverture de Macabre Magazine et s’élança à sa suite. Heureusement, les troncs du domaine étaient suffisamment épais pour les protéger des balles de leurs poursuivants. Les mercenaires entendaient claquer autour d’eux les coups de feu qui les visaient, mais ils ne comptaient pas se faire toucher. Il eut été trop bête de mourir maintenant.

« Hum… Les miens croient aux dettes de sang, cria pourtant Hématite sans aucune considération pour leurs pauvres adversaires, lesquels les perdaient de plus en plus. Lequel de nous deux a sauvé l’autre le plus de fois, tu penses ?
– Pensez-vous vraiment qu’il s’agit du moment pour parler de ça ? répondit Waltz, dont la respiration commençait à siffler au contraire – car il n’était qu’humain après tout.
– Eh bien, une fois arrivés à la voiture, nous allons nous séparer et sans doute ne plus jamais nous revoir, donc oui, hasarda l’hémovore qui continuait à filer à même l’herbe et les racines.
– Certes, admit Waltz sans ralentir le rythme. Mais un gentleman ne compte pas.
– Moi si. Trois points pour moi et deux pour toi en termes de vies… Mais tu m’as aidé à accomplir ma mission et à honorer ma cellule familiale. J’estime avoir une dette de sang envers toi, Waltz. Et je te la revaudrai. Sur le nom de Sang-Brisé. »

L’homme, qui ne comprenait pas tout à ce charabia, se contenta de hausser les épaules et de continuer sa course.

Les deux mercenaires arrivèrent à cet instant au bord du talus en bas duquel était caché leur véhicule, et sautèrent. Waltz se réceptionna avec son grappin et une roulade tandis qu’Hématite frappait le sol d’un grand bruit sourd. Ils parcoururent rapidement la distance les séparant de la voiture, qu’ils franchirent en trombe. En haut de la corniche dont ils venaient de tomber, les gardes arrivaient tout juste et les mettaient en joue, mais ils étaient si essoufflés qu’ils en crachaient leurs poumons.

Waltz se précipita vers sa voiture cachée sous un arbre, ouvrit la porte du conducteur et démarra en vitesse. Il se mit à hauteur d’Hématite qui l’attendait quelques mètres plus loin sur la route, les yeux rivés vers leurs poursuivants, et baissa la fenêtre.

« Vous voulez monter ? 
– Vaut mieux pas, non, répondit cette dernière tout en surveillant l’horizon derrière lequel disparaissait définitivement l’astre solaire. »

C’était la troisième nuit d’affilée que Waltz la voyait se transformer ainsi, toute en muscle, en crocs et en fourrure. Il n’était plus impressionné. L’homme fit rugir le moteur et partit en trombe sur la route gravillonneuse, suivi de près par Hématite qui cavalait à sa droite. Les gardes à pied n’eurent d’autre choix que d’abandonner la poursuite, mais leurs collègues véhiculés seraient sans doute sur leur trace. Non pas que les deux mercenaires s’en inquiétassent particulièrement. Ils seraient déjà loin, bien trop loin lorsque leurs poursuivants arriveraient à la petite clairière d’où ils partaient tout juste.

Animé par une infime pointe de revanchisme enfantin, Waltz prit un malin plaisir à pousser le moteur à bout, et Hématite aussi par la même occasion. Têtue comme une mule, l’hémovore ne voulait pas être en reste et peinait à égaler la voiture et son aisance sur les routes, elle qui s’écorchait les pattes sur le bitume. Pourtant, elle se maintenant aux côtés de la carrosserie, empruntant les mêmes chemins et les mêmes virages sous sa forme bestiale : et cela continua ainsi quelque temps encore, Waltz continuant de rouler sans même savoir où il allait, simplement pour le plaisir de se savoir en vie et victorieux.

Après quelques kilomètres, ils empruntèrent un petit chemin de traverse. Le ciel nocturne était radieux, leur course filait doux. Brusquement, Hématite fit un écart de côté et disparut dans la nuit. Waltz ralentit légèrement, s’attendant à chaque instant à ce que la bête revienne dans son champ de vision et que reprenne leur cavalcade commune, sans que cela n’arrive jamais.

Alors, l’homme reprit tout à fait le chemin de la civilisation sans plus s’inquiéter d’elle. Il n’était pas friand des adieux, lui qui était, avant toute autre chose, un loup solitaire : c’était mieux ainsi. Plutôt, il pensait à la suite de sa route, à sa prochaine mission ; ou peut-être méritait-il des vacances, en Italie, dans les Alpes ? Quelques jours à se reposer tranquillement loin de tout et de tout le monde, pour prendre des bons cafés et remplacer ses costumes abîmés, à faire le touriste innocent dans les théâtres et les bibliothèques.

De son côté, Hématite pestait dans l’ombre d’un chêne et de la lune, en regrettant amèrement son empressement à le quitter.
Elle était partie si vite qu’elle en avait oublié de demander à Waltz la photo qui lui vaudrait sa prime auprès des Primats.

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