Sang pour sang
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"Après les ténèbres, j'espère la lumière
L'arche de vie pour mon cœur devenu poussière
Le pardon céleste pour mon âme diaphane
Un horizon de paix pour la chair qui se damne…
"

Il s'interrompt. Ouvre les yeux, regarde sa montre. C'est l'heure.
Il marche sur le sol froid, impassible, au milieu des corps chauds.
Sans joie, sans tristesse. Ni regrets. Il n'entend plus que son cœur.


O5-1 attendait patiemment. S'il était d'une irréprochable ponctualité, fort de ses dix-huit ans de carrière dans le Génie où chaque minute de retard se soldait par un amenuisement drastique du personnel, ce n'était manifestement pas le cas de quelques-uns de ses collègues. O5-9 fit notamment son entrée dans la salle de réunion avec une minute et vingt-deux secondes de retard.

— Un de mes subordonnés a encore fait une connerie, s'excusa-t-il en tirant son fauteuil et échangeant les politesses d'usage avec ses voisins.
— C'est tout à votre honneur, déclara O5-1 sur un ton qui respirait la suspicion. Bon. Nous voilà désormais au grand complet. Avant que nous ne commencions cette séance, quelqu'un ici présent aurait-il une remarque à formuler sur l'ordre du jour, ou une demande particulière qui mériterait d'être traitée dans les plus brefs délais ?

O5-4 s'éclaircit la voix.

— Pour ma part, j'aurais en effet une requête à ajouter à l'ordre du jour. Croyez bien que je suis navré d'aborder ce sujet entre le faire-part de décès du directeur de la sécurité du Site-24, éventré par un ours en peluche, et la transformation d'enfants d'une colonie de vacances en piñatas vivantes, mais il faut vraiment que nous parlions de la qualité de la nourriture au restaurant. Considérer une augmentation du budget ou un licenciement du cuisinier en chef, parce que là, ce n'est plus possible.

Un murmure approbateur parcourut les quatre coins de la large table. O5-1 soupira.

— Très bien. S'il nous reste du temps, nous y reviendrons tout à l'heure. Vous m'excuserez tout de même si je n'ai pas pour habitude de parler caviar et foie gras après le compte-rendu mensuel du nombre de nos effectifs mutilés, défunts ou portés disparus. Y a-t-il quoi que ce soit d'autre qui mériterait d'être porté à notre attention ce soir ?

O5-7 prit la parole.

— Nos collaborateurs européens m'ont rapporté quelques… débordements dans certains sites. Par "certains" je veux dire "surtout" dans un seul site. Je parle bien entendu du complexe français du nom d'"Aleph".
— Le Site-Aleph, répéta O5-3 d'un air pensif. Serait-ce l'installation dont soixante pourcents du personnel est constitué d'entités anormales, trente pourcents d'individus sujets à un trouble psychiatrique et dont deux pourcents du budget est alloué au financement de serveurs qui hébergent l'historique de leur bordel ?
— Vous m'ôtez les mots de la bouche. À ce propos, nous avons eu vent de rumeurs selon lesquelles ils comptent se reconvertir en entrepôt national de stockage d'objets anormaux. Je les soupçonne de trouver des fonds en détournant une partie de l'argent que nous rembourse l'assurance à chaque fois qu'ils font exploser les locaux. J'ai eu Bruce au téléphone tout à l'heure. Il en peut plus.

O5-13 réprima un rire nerveux.

— Et moi qui pensais que nous avions fait construire ce site pour les confiner eux et permettre aux SCP de mener une vie innocente et paisible. Dieu merci, nous avons rapatrié tous les Keter avant que ces doux dingues ne les brutalisent. L'affaire est-elle inscrite à l'ordre du jour ?
— Elle est trop grave pour ne pas l'être, répondit O5-11. En toute honnêteté, j'en viens parfois à me demander si nous ne ferions pas mieux de dissoudre Aleph purement et simplement. Il ne manquerait plus qu'ils mettent sur pied un genre de bureau ou un syndicat dédié aux individus anormaux, et ce serait le bouquet.
— Nous y réfléchirons et prendrons les dispositions nécessaires, conclut O5-1, mais je dois avouer que l'idée est séduisante, ajouta-t-il dans un murmure. À présent, si nous avons fait le tour, nous allons commen…
— Un instant, s'exclama O5-12. J'ai une nouvelle autrement plus grave à vous communiquer.

O5-1 jeta un œil au cadran digital au mur de la pièce. Une réunion ordinaire du Conseil O5 impliquait que des décisions critiques qui engageaient le monde entier, de Washington à Séoul et de Paris à Brasilia, étaient laissées en suspens tant que durait la séance. Leurs suppléants respectifs, sélectionnés pour leurs nerfs d'acier et leur aptitude à commander d'une main de fer, étaient menacés par le surmenage.
Leur temps était précieux, et il eut l'impression qu'ils le gaspillaient.

— Cela ne peut pas attendre votre exposé lors du tour de table ?
— Je regrette. C'est une urgence. Nous devons en débattre aujourd'hui. Avec votre accord, je me permets de vous exposer brièvement la situation.
— Alors, la parole est à vous.
— Je vous remercie.

O5-12 tapota l'écran tactile de sa tablette, ouvrant un fichier dont il fit défiler les documents. Il déplaça ses doigts sur la surface de l'appareil avec habileté, agrandissant des fenêtres, en réduisant d'autres.

— Je serai bref, annonça-il. Quelqu'un - notez que je parle d'un seul individu, et non pas d'un "groupe" ou d'un "être humain" - cherche à doubler la Fondation SCP. Que dis-je. "Double systématiquement la Fondation avec trois coups d'avance sur nous, qui en avons trois de retard sur lui" serait plus juste. Des entités humanoïdes, animales ou cryptides, dont les propriétés surnaturelles ont été établies, sont régulièrement assassinées. Dans le monde entier, et ce, depuis au moins dix ans.


Les digicodes et portes blindées se succédaient, et aucun ne lui opposait de résistance. Les premiers cessaient soudainement de fonctionner et les secondes s'ouvraient d'elles-mêmes, les unes après les autres, à son approche. Et si le personnel de la salle de contrôle n'était pas pris de violents spasmes, les yeux convulsés et la bouche béante d'où s'échappait un filet de bave et un râle silencieux, sans doute ne l'aurait-il pas aperçu pénétrer le cinquième niveau de la zone dont ils avaient la garde. Les parasites envahissaient les écrans tandis que les néons grésillaient, jusqu'à l’extinction unanime de leur lueur blafarde.

Les couloirs résonnaient des murmures qui hantaient l'obscurité nouvelle qu'il laissait dans son sillage. Il avançait, les yeux mi-clos, la main sur son cœur dévoré par une faim insatiable.


O5-7 eut un rictus.

— "Régulièrement assassinées" ? "Depuis dix ans" ? Et comment cela se fait-il, je vous prie, que nous n'en soyons informés que maintenant ?
— Les corps ont été retrouvés au fur et à mesure des années, tantôt par des civils dans des lieux isolés, tantôt par les autorités sur leur territoire. Quelquefois, par des groupes d'intérêt divers. Certains corps ont été aisément récupérés. Pour d'autres, il nous a fallu entamer des négociations, distribuer des pots-de-vins, livrer des bras de fer, recourir aux amnésiques. Rajoutez à cela les agréments de l'administration et des formulaires à quarante pages en triple exemplaire pour acheminer un macchabée pris dans un bloc de béton de Mexico à Seattle sous prétexte qu'il passait à travers les murs de son vivant, et vous aurez un aperçu - quoi qu’encore très vague - de l'ampleur de la tâche, rétorqua O5-12.
— Admettons, lui concéda son collègue. Mais qu'est-ce qui vous a permis de conclure qu'une seule personne est à l'origine de tous ces meurtres ?
— C'est extrêmement simple, et aussi ce qui a rendu la tâche incroyablement délicate. Tous les cadavres examinés, y compris ceux d'individus humains, ont également été soulagés d'un ou plusieurs composants de leur organisme. Et pas n'importe lesquels.

O5-12 appuya sur l'un des boutons de la table qu'il avait à portée de main. Deux panneaux du mur de la salle coulissèrent, révélant un écran plat aux larges dimensions. Il y connecta son ordinateur portable afin d'en diffuser le contenu et sut qu'il avait capté l'attention de son auditoire avant même qu'il n'ait donné des explications.

— Tous ces corps, commenta-t-il, partagent deux points communs. Le premier est évidemment celui de leur ancien caractère anormal, à tout jamais neutralisé. De leur vivant, ces individus présentaient des anomalies allant d'une menace modérée, comme ce prédateur reptilien protéiforme sur votre gauche, à une menace extrême, à l'exemple de ce cadavre méconnaissable sur votre droite. L'anomalie de ce dernier, en particulier, n'a pas été déterminée à titre post-mortem. Souvenez-vous de l'"Affaire Jane Landerson", il y a trois ans de cela.
— Je pense que tout le monde ici s'en rappelle parfaitement bien, lança précipitamment O5-9 en espérant dissuader toute tentative d'entrer dans les détails. Oui. C'était abominable. Une bien triste histoire, vraiment. Et pour en revenir à…
— L'"Affaire Jane Landerson", le coupa O5-5, à son grand désespoir. Il s'agit du fœtus dont cette femme ne pouvait accoucher parce qu'il se repaissait de ses organes et croissait continuellement jusqu'à… ?
— Faire littéralement exploser son corps et contaminer les médecins à son chevet venus l'euthanasier, qui sont à leur tour tombés enceints, compléta O5-10. Et dont nous avons découvert par la suite - mais un peu tard - que la contagion n'était pas une question de proximité avec le sujet, mais que l'entité était de nature mémétique et se développait chez tous ceux qui attentaient à l'intégrité de l'un de ses hôtes, ou qui au contraire les négligeaient volontairement. Par exemple, en consommant des substances amnésiques. Oui, c'est bien cela.
— Pas si vite, l'interpella O5-13. Je ne crois pas connaître de cette affaire, en ce qui me concerne. J'en déduis que vous l'aviez évoquée avec feu mon prédécesseur, alors que je n'avais pas encore été nommé à ce poste. Si je comprends bien - corrigez-moi si je me trompe - l'entité se transmettait par l'information de son existence, et se manifestait sous la forme initiale d'un embryon dévorant la personne infectée de l'intérieur afin de croître et de remplir tout l'espace de son organisme jusqu'à son éclatement. Soit. Mais cela signifie-t-il que, non content de ne pouvoir éliminer le personnel infecté ou d'oublier cette bombe à retardement cognitive, il était impossible de lui survivre à moins de choisir une vie d'asservissement auprès des victimes pour les aider à accoucher de… Enfin, je veux dire…
— Exactement. Quiconque avait conscience de son existence et n'assistait pas les victimes dans l'agonie de leur grossesse jusqu'à l'heureux événement de leur fin tragique dans un feu d'artifice de viscères, connaissait à son tour les joies de la maternité en vingt-quatre heures et les formalités de ses propres obsèques sept jours plus tard.

O5-1, qui n'apprécia guère ce trait d'humour macabre, dispersa dans l'air cette idée peu réjouissante d'un geste de la main.

— Bref. C'était un Keter en puissance. N'oubliez pas que si nous sommes là, confortablement installés dans nos fauteuils à en discuter de façon désinvolte, c'est parce que le Comité ne nous a jamais fait parvenir l'information du vivant de l'entité. Autrement, nous ne serions pas autour de cette table à commenter les faits divers et à nous autoriser des commentaires désopilants à la manière de personnages romanesques qui ont un public à amuser.

Le professionnalisme et l'instinct de survie d'O5-10 le dissuadèrent de faire parler à nouveau l'humoriste raté qui sommeillait en lui.

— Cela étant, revenons au cas de cette engeance, reprit O5-1. Si j'ai bonne mémoire, c'est une nouvelle réplique des personnes infectées, vivante et consciente, qui émergeait de leur dépouille pour perpétuer indéfiniment le cycle de cette gestation morbide. La question est donc : comment notre ami s'y est-il pris pour venir à bout de cette horreur, ce qui est par définition impossible ?
— La version des faits que je vais vous présenter n'est qu'une reconstitution, puisque nul n'a été témoin de la scène. C'est néanmoins l'explication la plus séduisante, bien qu'elle soit au moins aussi déplaisante que cette affaire.

O5-12 se mordit la lèvre inférieure. Sa réputation d'homme de goût allait en prendre un coup. Il fit s'afficher sur l'écran un schéma du bâtiment en trois dimensions et une nouvelle série de photographies des lieux post-incident, dont la peinture écarlate des murs paraissait trop fraîche et vulgaire pour ne pas suggérer qu'ils avaient été repeints récemment. O5-9, pour sa part, se tâtait à prétexter un appel urgent pour avoir une solide raison d'évacuer la salle et de ne pas grincer des dents.

— Il est minuit. Notre "ami" investit la pièce où Mme Landerson est logée. Troisième étage. Chambre C237. C'est celle que vous apercevez ici, avec les contours en surbrillance. Le personnel s'étant refusé à la plonger dans un coma artificiel, le sujet est alors tout à fait éveillé. Cela aurait eu pour effet de lui épargner une souffrance intolérable et cette intention n'aurait sans doute pas provoqué une contamination spontanée, mais la réaction de son organisme parasité à une substance hypnotique ou sédative étant inconnue, la direction a préféré ne pas prendre de risques. Influencée aussi, peut-être, par le fait qu'une importante partie du personnel a gagné un aller simple pour le bloc opératoire après avoir tenté de lui faire des prélèvements et une injection. C'est ainsi que les sages-femmes qui ont tenté de lui venir en aide se sont retrouvées quelques heures plus tard, les deux mains crispées sur leur ventre boursouflé à supplier qu'on les achève, hurlant que quelque chose en elles leur mâchaient avec appétit les poumons ou le foie. Je vous passe les détails.

O5-12 zooma sur la pièce afin d'en montrer une vue en coupe, où deux silhouettes, l'une couchée sur un lit et l'autre debout devant la porte, se matérialisèrent. La seconde s'anima et avança vers la première, menaçante.

— L'intrus se dirige vers Mme Landerson. Vous l'avez compris, il est en danger de mort. Ce n'est pas un hasard s'il se rend dans cette pièce de cet hôpital. Il connaît la nature du mal qui affecte cette femme, alors dans un état de souffrance extrême. Cependant, comme pour nous, il lui est impossible d'entreprendre quoi que ce soit contre elle sans devenir lui aussi une matriochka de chair. Et s'il n'agit pas, il est également condamné. Le problème semble insoluble. N'est-t-il d'ailleurs pas l'un des rares qui nous ait mis échec et mat et interdit de rapatrier la victime dans l'une de nos installations de peur de décimer notre propre personnel scientifique ?

Il fronça les sourcils. Le sous-entendu de cette question rhétorique aurait mérité d'être tu.

— Peu importe, lâcha-t-il aussitôt. Notre homme accède donc à sa chambre et administre au patient du fentanyl - un analgésique très puissant, si vous préférez - par voie respiratoire. Cet acte a priori anodin nous révèle deux informations capitales à son sujet. La première est qu'il est parvenu à gagner la confiance du sujet, ou alors la peur panique qu'elle aurait ressentie envers lui l'aurait amené à percevoir son action comme une agression, et fait de lui un hôte de choix pour l'entité. Ce qui est en soi un exploit, puisque le sujet éprouvait une forte aversion pour le corps médical, qui a inévitablement dégénéré en phobie. La seconde est qu'il n'a pas reproduit l'erreur du personnel en se gardant de lui faire une injection intraveineuse, dont la douleur, brève mais aigüe, infligée au sujet, aurait eu pour lui de tragiques conséquences. Prouvant qu'il s'était soigneusement renseigné.

Affirmation qui ne convainquit pas O5-7.

— Ou peut-être une coïncidence, asséna-t-il.
— C'est l'un des deux mots que vous ne pourrez décemment plus employer quand vous connaîtrez la suite, l'autre étant "hasard", répliqua O5-12.

Pendant ce temps, la silhouette de l'intrus s'était approchée, et penchée sur celle du patient alité, adoptait une étrange gestuelle.

— Jane Landerson est donc endormie. Nous pouvons penser que c'est également le cas de l'entité qui l'habite. Ou peut-être pas. Qu'importe. sa faculté de reproduction mémétique reste intacte. La seule solution qui se présente à l'assassin pour ne pas y laisser la vie est de la tuer sans être l'auteur du meurtre. L'inciter au suicide ? L'entité altérait la psyché de son porteur pour susciter à son égard un amour protecteur envers elle et un désir indéfectible de "donner la vie", sapant ainsi sa volonté de mettre fin à ses jours. De fait, Mme Landerson souffrait le martyr, mais elle ne s'y était jamais résolue. Nous n'aurions jamais compris comment l'intrus s'y était pris si nous n'avions pas remarqué les marques en formes de cercles imprimées dans la peau du sujet, à chacune de ses articulations, comme si elles avaient été maintenues fermement serrées, limitant la circulation sanguine. Quel rapport avec la mort de cette femme ? Messieurs, accrochez-vous à vos boutons de manchette.

Les douze membres du Conseil, captés par l'animation, s'attachaient à comprendre le sens de ce qu'ils voyaient se dessiner à l'écran.

— Des fils. Une multitude de fils avaient été noués autour de chacune des articulations de ses doigts, de ses mains et de ses bras. Plongée par la drogue dans un sommeil dont elle ne se réveillera jamais, elle ne pouvait ressentir la gêne ou la douleur de ses membres liés. Les experts sont encore partagés sur le type de corde employé. Ils s'accordent toutefois sur le fait qu'elle était particulièrement souple et solide, et choisie dans le dessein précis de soutenir un corps humain.

O5-5, à l'exemple de ses collègues, était ébahi.

— Mais… Pourquoi ?
— Allons. Vous ne devinez pas ? Elle ne se serait jamais ôté la vie de sa propre initiative. Alors son assassin l'y a "aidé". Reprenons là où nous en étions. Et suivez l'écran du regard, s'il vous plaît. N'oubliez pas qu'une partie du budget est passée dans l'animation. C'est bon ? Bien. Une fois endormie, le tueur place dans sa main une seringue. En manipulant les fils, il peut disposer librement de ses articulations et lui faire accomplir n'importe quel geste, en lui imposant des mouvements spécifiques. Elle se fait ainsi à elle-même l'injection alors qu'elle est inconsciente. L'entité est alors condamnée : en préservant sa génitrice originelle d'une agression physique ou psychique, le bourreau n'a aucunement fait preuve d'hostilité envers elle. L'entité meurt, emporté par le poison contenu dans la seringue - du botox, selon les analyses hématologiques - qui l'atteint via le placenta. Une fois morte, toutes les instances contractées par le personnel médical expirent simultanément, éclatant leur enveloppe charnelle prématurément.

L'animation s'acheva avec la silhouette du meurtrier quittant la cellule d'hôpital, laissant sa victime sans vie sur son lit de mort. La vidéo terminée, la fenêtre disparut et la salle du Conseil fut égayée par le retour à l'écran des cadavres grimaçants.

— Jane Landerson a été manipulée, au sens propre du terme. Ou si cela est plus clair pour vous - veuillez m'excuser le prosaïsme de la comparaison - comme une marionnette.

Des douze O5, abasourdis, nul ne pipa mot.

— Impossible, se contenta de dire O5-8 au bout d'une longue minute en retirant ses lunettes, croisant les branches et les jetant sur la table avec fatalisme.
— Figurez-vous, enchaîna O5-12, que j'ai, poussé par la curiosité, contacté deux des plus grands maîtres marionnettistes de notre époque. Le nom du premier ne vous est peut-être pas inconnu, j'ai nommé… Frank Oz. Le second n'est pas aussi célèbre. C'est un japonais du nom d'Eisaku Murakami. Il s'est illustré dans cet art depuis son enfance, ce qui lui a valu d'être surnommé "Le Prodige" par les habitants de son village, et le pratique depuis près d'un siècle maintenant. Nous avons tenté, avec leur aide, de reproduire la scène du crime. Ce ne fut pas sans mal. Oh que non. Mais nous en avons conclu que cela était physiquement possible, pour un génie de la marionnette à fil. Par "physiquement possible", j'entends : "sans user de moyens anormaux". Quant à "génie", c'est un euphémisme.
— Impressionnant, souffla O5-11. Mais comment a-t-il infiltré la clinique sans éveiller les soupçons ? Concrètement, que savons-nous de ses méthodes ?
— Il n'existe pas de "scénario type" de ses interventions. Il excelle autant dans l'infiltration que la confrontation, ce qui le rend hautement imprévisible. En l'occurrence, il s'était habilement mêlé au personnel médical, et s'est substitué au médecin traitant de Landerson, l'un des seuls qui étaient dans le secret. Il a été retrouvé chez lui, assoupi sur son canapé. Apparemment, un très léger amnésique avait été mélangé au somnifère, qui lui avait été administré - cela coule de source - contre sa volonté. C'est ce qui l'a sauvé pour avoir "oublié" son patient.

O5-9 se redressa dans son fauteuil.

— Hum. Tout cela est très, très intéressant. Mais le dossier de ce monsieur reste encore aussi épais que mon bulletin de salaire. Avez-vous d'autres exemples à nous citer ?
— En voici un autre qui devrait vous satisfaire. Nous sommes sûrs à cent pourcents que c'est lui qui s'est rendu dans la Zone 51 afin de tuer le Sujet Alpha. Vous savez, SCP-001, premier du nom. Nous sommes bien placés pour savoir qu'il a été brillamment exécuté. Surtout vous, O5-9, qui déguisez depuis les répercussions de sa destruction en leurres pour noyer le poisson.
— Je vous prie d'excuser mon scepticisme, dit O5-4, mais j'ai du mal à vous croire. Nous ne sommes pas dans un roman ou un jeu vidéo. Attention. Je ne nie pas le meurtre de SCP-001 qui est aussi flagrant que l'incompétence du personnel d'Aleph. Mais un être humain seul ne peut pas…
— "Humanoïde" n'implique pas qu'il soit "humain", l'interrompit O5-12. Ne prêtez pas attention au nom que je lui donne. C'est sans importance. Appelons-le, par exemple… Eh bien… "Le Chasseur". Si j'en juge par son palmarès - dont la version papier est assez succincte : elle rentre dans un semi-remorque - le Chasseur nous a démontré qu'il est un superprédateurs dont le monde de l'anormal est le terrain de chasse. Mais nous ne tenons pas encore la preuve de sa nature humaine. En vérité, personne ne connaît son visage. Le témoignage de médecins et de militaires neutralisés à l'éther étant une source, vous en conviendrez, relativement peu fiable. Rassurez-vous. Je doute moi aussi sérieusement qu'il appartienne à l'espèce humaine. Mais lui aussi, comme nous, protège l'humanité. Peut-être pourrions-nous voir en lui le plus formidable des alliés… !

Son enthousiasme fut rapidement calmé par la perplexité de son auditoire.

— Ou le plus dangereux de nos adversaires, suggéra O5-3 d'un ton neutre.

O5-12 fit mine de ne pas l'avoir entendu.

— Nous arrivons au second point qui nous intéresse : il prélève systématiquement sur les entités qu'il exécute un tribut. Ou plutôt, un trophée. Croc, griffe, cœur, sang, squelette. Il choisit toujours ce qui fait la force ou le danger d'un SCP. En l'occurrence - et comme vous l'avez sans probablement compris - il s'est tout simplement emparé de cette erreur de la nature qui a condamné cette femme à un supplice à côté duquel Montauk serait presque soutenable, et qui nous a coûté notre dernier rempart contre le fléau de l'anormal : le Comité de Traitement de l'Information et de Neutralisation des Dangers Cognitifs.


Les neuf soldats dégainèrent et brandirent instinctivement leur arme en direction de la porte, qui s'ouvrit elle aussi spontanément, comme mue par une volonté toute-puissante, obéie de la technologie même. Les ténèbres qui inondaient le couloir se répandirent dans la pièce. Ils entendirent des pas. Lents. Proches. Pesants. Puis virent une silhouette se dessiner dans l'embrasure de la porte. Le doigt calmement pressé sur la détente, ils attendirent, les jambes fléchies, le regard attentif et sévère, promettant l'intrus à une mort certaine.

— Commandant, s'exclama l'un des hommes en faisant signe à ses camarades de baisser leurs armes. C'est vous ? Nous avons perdu le contact avec la salle de contrôle et les équipes des quatre premiers niveaux. Que savez-vous de la situation ?
L'homme garda le silence. Sa paupière écrasa le reflet incertain de ses coéquipiers sur sa pupille.

— N'ayez crainte. Bannissez le doute et la peur qui tourmentent votre âme. Car c'est à vous, mes frères et sœurs d'arme, que j'apporte la rédemption et la Lumière.

Et leur échine courbée se hérissa sous l'étreinte glaciale de ses paroles.


O5-3 prit un air grave, qu'il jugea être de bon ton.

— Pourquoi pas un mercenaire ? Employé par la Coalition Mondiale pour faire le sale boulot. Ce ne serait guère étonnant. Encore qu'un tel professionnalisme de leur part est assez inhabituel.
— Nous avions déjà envisagé cette hypothèse. Voyez le troisième cadavre en partant de la gauche, celui avec les tatouages et les orbites vides, indiqua O5-12 en isolant l'image en question sur l'écran. Chacune de ses pupilles contenait un agent mémétique. L'un persuadait quiconque croisait son regard qu'il était le Messie, et l'autre le Diable. Il lui suffisait de cacher ou révéler une partie de son visage selon les circonstances, et il a ainsi réussi à fonder quatre-vingt-un mouvements sectaires autour du monde. Il a tout naturellement développé une mégalomanie et une paranoïa qui ont inéluctablement abouti à des propos eschatologiques, ainsi que des suicides collectifs. Nos services de renseignement l'avait localisé en Tanzanie il y a quelques mois, où il s'était réfugié après avoir été reconnu coupable de crimes contre l'humanité en Europe, Asie, et Amérique. Nous avons dépêché une équipe pour l'appréhender. À votre avis, qui ont-ils rencontré sur les lieux ?

Il fit une pause, trop brève cependant pour laisser à ses collègues le loisir de s'impatienter.

— Deux agents de la CMO. Ils étaient, paraît-il, dans le salon de sa résidence, pas peu fiers de nous avoir supplantés. Et puis ils ont remarqué que leur interlocuteur, de dos, dans son fauteuil, n'était pas très loquace.

Une autre pause, tentative aussi évidente que grossière de maintenir le suspens.

— Il avait été transpercé par un projectile métallique silencieux tiré depuis la porte d'entrée à l'emplacement exact de son cœur. Aucun de ses muscles n'était crispé, il n'avait même pas eu le temps de souffrir. Ah ! Et évidemment, il avait été dépouillé de ses yeux.
— Peut-être est-ce un chasseur de primes, suggéra O5-4 après quelques secondes de réflexion. Cela expliquerait le fait qu'il soit aussi expérimenté et bien informé.
— Je continue à préférer l'appellation de "chasseur" tout court. Ses meurtres n'ont jamais réellement servi les intérêts d'organisations spécifiques. Tous nos contacts interrogés démentent son appartenance à leur organisation respective. Quant aux plus hostiles d'entre elles, elles ne se seraient pas privé d'utiliser un tel atout contre nous. Et s'il nous a déjà coupé l'herbe sous le pied à maintes reprises, il ne s'en est jamais directement pris à la Fondation. Au contraire, il a perpétré la plupart de ses actes dans des régions reculées ou des endroits abandonnés et en prenant des risques… Considérables.

O5-12 prononça le dernier mot en détachant chacune des syllabes, sur un ton mêlé d'amertume et d'admiration. Mais cela n'ébranla ni O5-7, ni son tempérament peu impressionnable.

— L'affaire mérite notre attention, je vous l'accorde. Mais… Combien de cas comme ceux que vous avez évoqués ont été recensés, jusqu'à présent ?
— Cinq cents trente-et-un confirmés, et cent-vingt-neuf supposés à l'heure actuelle. Toutes classes et niveaux de menace confondus. Quasiment tous non-confinés de leur vivant. Et sur tous les continents.
— Cinq cents…
— J'oubliais ! Vous allez rire : nous lui devons accessoirement l'avortement de quatorze scénarios de fin du monde, grâce au meurtre des entités censées les provoquer.

Le scepticisme ambiant s'effaça au profit d'un silence éloquent.

O5-7 s'apprêtait à relancer le débat lorsqu'O5-6, voyant les veines temporales d'O5-1 devenir saillantes, signe caractéristique de son impatience grandissante, leva la main.

— Soit. Nous approfondirons le dossier en temps et en heure. Je crois que nous nous sommes suffisamment dispersés comme cela. O5-1 ?
— Merci. À en juger par le nombre de décisions qu'il nous faut prendre ce soir, je déclare sans plus tarder la réunion ordinaire du Conseil O5 ouver…

La porte se referma en claquant, ses mots restèrent en suspens.

Le Conseil O5 au grand complet se retourna dans la direction de l'homme qui était silencieusement entré dans la salle. Son long manteau beige laissait entrevoir la tenue réglementaire du personnel de sécurité du Site-01. Celle-ci était dénudée au niveau du torse, comme si les fibres de carbone qui la composaient avaient cédées, arrachées par une force surhumaine.

Il contempla pendant une seconde les treize personnes, interdites, qui lui faisaient face.

— Vous vous êtes égarés, constata-t-il sur un ton partagé entre le reproche et la pitié.
— Pas autant que vous, manifestement, fit froidement observer O5-11. Que faites-vous ici ? Vous n'êtes pas censé interférer. Je vous demande de vous retirer. Immédiatement.

Mais sa demande se heurta à une indifférence glaciale.

— Est-ce la crainte de votre jugement qui vous inspire ces paroles ? Ou bien votre conscience accablée par le remord ?

Ils n'eurent pas le temps de réagir. L'homme, en un tour de main, avait sortit une épaisse enveloppe décachetée de la poche intérieure de son manteau, qu'il projeta en direction de la table sans un mot.

Ce furent une, deux, trois, des dizaines, puis des centaines de photographies de toutes tailles et couleurs qui s'en échappèrent et se mirent à pleuvoir en tourbillonnant sur les treize membres du Conseil.

Sur l'une d'entre elle, un vieil homme au visage grave, usé par l'âge et une vie éprouvante.

Sur une autre, un père et une mère souriants posaient devant leur foyer aux côtés de leurs enfants qui enlaçaient tendrement un chiot.

Une troisième montrait un garçon attablé face à un devoir écrit et mordillait négligemment un crayon, regardant par la fenêtre, les yeux pleins de rêves et d'espoirs.

Une quatrième immortalisait un condamné, agenouillé, les mains jointes en signe de prière, recevant les derniers sacrements d'un prêtre.

Une autre encore, était celle d'un couple baigné par la lumière irisée d'un vitrail qui échangeait ses vœux de mariage et un regard pétri d'espérance et de joie.

Toutes balafrées par une mention sanglante en lettres capitales :


"EFFACÉ"


— Commandant Williams ? Qu'est-ce que ça signifie, s'insurgea O5-1, au paroxysme de la suprise.
O5-8 se leva en écartant d'un revers de la main les photographies qui virevoltaient autour de lui.
— Réalisez-vous seulement ce que vous êtes en train de faire ?

Le commandant Martin Williams sentit une rage ancienne, immense, trop longtemps enchaînée, ressurgir de l'abîme de son être.

D'une pensée, il l'enfouit plus profondément encore. Il n'était plus son pantin, désormais.
En cet instant, il irradiait d'une aura de sérénité et de triomphe.

— Pourquoi détournez-vous le regard de ces photographies ? Leur vision vous serait-elle intolérable ? Auriez-vous peur d'y reconnaître un visage innocent ? Et si… c'était vous qui ne réalisiez pas ce que vous nous faites faire ?

Williams savait qu'une attaque aussi inattendue les déstabiliserait. Leur mutisme était sans équivoque.

— Je me tiens aujourd'hui face à vous, O5, car c'est vous qui m'aviez autrefois choisi pour vous servir. Je m'adresse plus particulièrement à vous, O5-1. Vous souvenez-vous de ce jour où j'ai prêté serment ? Ce jour-là, vous m'aviez aussi promis une humanité à sauver. Vous m'aviez parlé d'un monde menacé par des forces qui défiait l'entendement du pauvre mortel que j'étais. Et moi, j'ai eu la faiblesse de croire en cette intention noble et altruiste. Alors, je vous ai suivi.

Il avança d'un pas vers eux.

— Et qu'avez-vous fait de moi ?

Puis d'un autre.

— Qu'ai-je accompli ?

Un troisième.

— Que suis-je devenu ?

Il s'arrêta. Sa colère s'était ravivée. Elle tirait sur ses chaînes, implorant sa liberté, destructrice et éphémère. Mais il contrôlait à la perfection chaque muscle de son visage, les manipulant comme si son corps n'était non plus l'enveloppe, mais la marionnette charnelle de son esprit.

Placide, il poursuivit :

— Quel est l'ultime objectif de la Fondation SCP ? Exercer le monopole de la détention des entités surnaturelles originaires de notre monde, mais pas seulement. De d'autres également. Or, ce confinement contre-nature a un prix.

O5-8 s'apprêtait à l'apostropher une nouvelle fois, mais s'étonna de voir O5-1 lui imposer le silence d'un signe de la main.

— Des vies humaines. Car si les SCP ne peuvent plus s'en repaître par leurs propres moyens, le devoir d'assouvir leur faim vous incombe. C'est là que les membres du personnel de Classe-Delta entrent en jeu. Qui mérite plus de mourir que des condamnés à mort ? C'est donc tout naturellement sur eux que votre choix s'est porté. Il n'ont connu que la violence et la haine, ils sont donc de parfaits pions, indignes de pitié, entre vos mains. Mais très vite, vous avez réalisé que les condamnés à morts du monde entier n'étaient plus assez nombreux pour vos projets. Il vous en fallait toujours plus. Et si peu de criminels étaient condamnés à la peine capitale…

Williams dévisagea chacun des membres du Conseil, afin que ses paroles n'en épargnent aucun.

— La solution au problème était évidente. Davantage de criminels devaient être condamnés à mort. Et ce fut le cas. Puis, ce sont des délinquants, qui, jetés en prison pour vol à main armée ou possession de drogues, ont subitement été reconnus coupable de meurtres, viols ou de trafic en bandes organisées. Il clamaient leur innocence, mais à quoi bon ?

Il marchait d'un pas tranquille autour de la table, et sa voix puissante ne rencontra que l'écho du silence.

— Il y avait des preuves, des témoins. Trop de preuves. Trop de témoins. Leur propre famille ne pouvait même plus se résoudre à croire en leur innocence. Tout était… parfaitement orchestré. Mais alors que, rongés par la crainte et la culpabilité, ils étaient sur le point de croire eux-mêmes en leur participation à des crimes inventés de toutes pièces, une alternative s'offrit à eux. Un travail d'intérêt général. Une participation à un projet humanitaire et scientifique, en échange de laquelle les charges à leur encontre seraient abandonnées. Avaient-ils le choix ? Tous acceptèrent, et rejoignirent les rangs des Classes Delta. Mais ce n'était toujours pas suffisant. Il en fallait encore plus.

Il se surprit à savourer la cruauté de ses propos.

— Alors, vous avez pactisé avec les régimes totalitaires. Eux n'hésitent pas à incarcérer et à exécuter leur propre peuple. Leurs camps de travaux forcés regorgeaient de ressources humaines. Vous avez acheté leurs "prisonniers politiques" à prix d'or. Parmi eux, des vieillards, des femmes, des enfants. Vous recherchiez tous les profils, âges, sexes et ethnies. Nul n'était à l'abri. Qui se soucierait de leur disparition, de toutes façons ? N'était-pas ce à quoi ils étaient d'ores et déjà voués ?

Une tentative de prendre la parole par O5-3, qui peinait à se contenir, fut avortée par O5-1.

— Nous devons l'écouter jusqu'au bout, murmura-t-il.
— Mais nous n'avons pas de temps à perdre avec…
— Je serai franc avec vous : l'homme qui nous fait face n'est plus le Martin Williams que je connaissais. Son comportement a radicalement changé. De plus, je vous rappelle que nous sommes sans nouvelles des autres gardes. Soit ils se sont ralliés à sa cause, soit ils sont incapables d'intervenir. La situation est peut-être critique. Nous n'avons d'autre choix que de comprendre la raison de ce revirement. Nous ne sommes pas en position de force.

La conviction qu'il plaça en ces mots n'admettait aucune contestation. O5-3 hocha doucement la tête et reporta son attention sur le commandant Martin Williams.

— Et c'est alors qu'un rouage a cessé de fonctionner et compromis le fonctionnement d'une machine pourtant bien huilée. Ces hommes et ces femmes que vous utilisiez au cours de vos expériences n'étaient pas aussi malléables que vous l'espériez. Indignés par l'inhumanité de vos procédés, horrifiés lorsqu'ils comprirent la vérité quant au rôle qu'ils jouaient, révoltés par ce désir de justice qui brûlait en eux, ils se rebellèrent. Un véritable soulèvement, que vous n'aviez d'autres choix que d'écraser dans le sang, l'amnésie ne faisant que rendre la manifestation de ce sentiment de révolte latent.

Williams s'arrêta derrière O5-10. Le métal sombre de son arme de service, fixée à sa ceinture, brilla à la lumière des néons.

— Mais le monde avait besoin d'être sauvé, n'est-ce pas ? Vous saviez ce qu'il vous restait à faire. Éduquer des enfants, former des adultes à devenir un personnel obéissant. Et surtout, ignorant. Vous avez promis un avenir radieux, une seconde vie à des gens dont la misère était le quotidien. Ils étaient nus, vous les avez vêtus. Ils étaient affamés, vous les avez nourris. Ils rêvaient d'humanité, vous leur avez tendus la main. Cette fois-ci, vous aviez le monde entier pour vous approvisionner en humains. Les populations et pays pauvres, dévastés par les guerres, ravagés par les maladies, gangrenés par la corruption et fragilisés par les coups d'états successifs, sont légion. Tous ces parias livrés à eux-mêmes pouvaient bien disparaître eux aussi. Personne, jamais, ne se soucierait d'eux.

Il se tut un instant, achevant de faire le tour de la salle.

— Enfin, vous aviez ce que vous vouliez. Des êtres humains, manipulables, à volonté, qui ne connaissaient rien d'autre qu'une servitude délétère pour laquelle ils meurent, chaque jour, le sourire aux lèvres.

C'en était trop pour O5-13, qui se leva, seul, au milieu de ses collègues restés assis.

— Commandant Williams, vos actes de courages et vos quinze années de service passées au sein de la Fondation vous honorent. Malgré cela, une question me taraude : qui êtes-vous donc pour juger de la légitimité de nos décisions, dont vous n'avez été, pendant toutes ces années, que le bras armé ?

Williams se tourna vers lui.

— Qui suis-je ? Un homme. Je ne suis pas celui qui vous jugera. Je n'ai pas cette prétention. Qui suis-je ? Un homme. Qui, autrefois était comblé. Jeune, je croyais que l'Homme était foncièrement mauvais. J'étais assoiffé de justice, alors ma voie était toute tracée : j'étais appelé à devenir un soldat. Mais tous les combats que je menais me semblaient toujours perdu d'avance. Le sang appelle le sang. C'est en combattant le mal que nous devenons malfaisant à notre tour. Priver quelqu'un de sa liberté ou de son droit de vivre, quel que soit le prétexte, n'est ni éthique, ni bénéfique. L'être humain naît innocent, puis se corrompt au contact maternel, imprégné des affres dont la vie a marquée sa mère. Je n'avais plus d'espoir. Ni pour le monde, ni pour moi-même. Et puis, un miracle se produisit.

Martin Williams ressentit une douce émotion éclipser sa colère, étreindre son cœur et tenter de s'incarner dans ses traits.

Insensible, il la fit voler en éclats.

— C'était une femme, rencontré lors d'une mission en Russie. Il ne s'agit pas tant de sa beauté, de sa prestance ou de ces critères superficiels sur lesquels l'homme prend plaisir à juger le sexe opposé. Mais bel et bien de sa bonté. Généreuse et courageuse. Je l'admirais… beaucoup. Sa seule existence m'a appris qu'une fleur rare pouvait pousser sur le tas de fumier qu'était l'humanité. Et je sus qu'il y avait encore de l'espoir.

O5-13 ne réalisa pas tout de suite qu'il était envoûté par la sincérité et l'innocence de ses mots. Il était littéralement suspendu à ses lèvres, comme tout le reste du Conseil.

— J'avais finalement trouvé la véritable mission dont j'étais investi. Changer le monde, en toute humilité. Faire tout mon possible pour le rendre moins cruel, plus beau, digne d'elle. Comme vous vous en doutez, oui, je l'ai aimée. Enfin, il m'était permis d'être heureux.

Martin se concentra l'espace d'un instant sur le sentiment de plénitude invincible qu'il éprouvait jusque-là. Quelque chose persistait à le troubler. Ce n'était plus les vestiges hurlants d'une vaine colère. C'était également un sentiment primitif, humain, mais plus agréable, qui ne lui était pas étranger.

Une pensée fugitive, interdite, lui traversa l'esprit. Il formula intérieurement le désir de voir cette douce chaleur naissante mourir.

Et elle s'évanouit une fois encore.

— Hélas, tout a une fin. Bientôt, il me fallut rentrer aux États-Unis. Pendant des mois, son souvenir ne me quitta pas. En vérité, plus les années passaient, et plus il m'obsédait. J'avais… besoin d'elle. Besoin de sa présence. Un jour, je n'y tins plus, et j'y retournai, espérant la revoir.
Tandis qu'il parlait, il sentit cette émotion renaître et avec elle, la réminiscence d'une époque lointaine.

Il fit le vide dans son esprit, déterminé à la happer dans le néant de son cœur.

Mais elle s'accrochait, indomptable, s'élevant fougueusement contre lui.

— Je ne la retrouvai jamais. Elle semblait avoir disparu. Je découvris plus tard, grâce à l'un de mes contacts, qu'elle avait été condamnée à purger une peine de prison pour opposition au régime. Elle était célibataire, sans enfants. Ses parents étaient morts dans un accident d'avion alors qu'elle était âgée d'un an. Le plus douloureux fut sans aucun doute le fait qu'il ne subsistait plus une seule preuve de son existence. Sa maison était occupée par une autre famille, et ses quelques amis ne se souvenaient plus qu'elle ait un jour existé.

Son équilibre émotionnel était maintenant en péril. L'émotion afflua en lui, le submergeant.
Il parvint à maintenir la neutralité de sa voix, mais sut que cela ne durerait pas. Son plus vieil ennemi refaisait surface.

— Les années passèrent, et le temps fit son œuvre. Je finis par l'oublier. Des perspectives de carrière inattendues s'ouvrirent à moi. Je rejoignis la froide et inquiétante Fondation SCP en tant qu'agent de terrain. Mon équipe et moi-mêmes nous acquittâmes de nos missions avec succès. Nous nous distinguâmes par nos faits d'armes. Tout se présentait pour le mieux. Mais petit à petit, les objectifs changèrent. Ce n'était plus des SCP humains qu'il nous fallait capturer, mais des hommes et des femmes destinés à rejoindre le personnel renouvelable qu'il nous fallait localiser, identifier et appréhender, parfois négocier la libération, puis escorter jusqu'à leur destination finale. Des hommes et des femmes dont nous devions détruire les indices prouvant qu'ils aient un jour côtoyé le monde "normal", auquel ils n'appartenaient plus. Notre expérience du terrain et connaissance en psychologie humaine furent précieuses. Nous obéîmes fidèlement, réduisant à néant des vies entières. Ce n'était pas la justice à laquelle j'aspirais, alors je renonçai à mes fonctions, ma conscience alourdie par ce génocide que l'Histoire ne retiendrait pas ; celui de ces êtres humains qui n'ont pas de nom, sinon une unique désignation : "Delta".

Martin Williams voulut poursuivre, mais il sentit l'émotion éclore et libérer un arôme subtil de mélancolie et de révolte qui se propagea dans son corps. En une fraction de seconde, ce fut un kaléidoscope de visions qui l'assaillit : un sourire dessiné par des lèvres pâles et charnues, une voix chaude et apaisante, des yeux d'émeraude tristes clos par un voile de chair.


"Non. Non. NON ! Je deviens faible… ?"
"Cesse d'appeler à toi ces sentiments d'un passé dont tu as toi-même fais le choix de te détourner. Ressens la souffrance qu'ils t'infligent et te divise. Est-ce cela que tu souhaites ? Être le jouet de ta nature et de ton créateur ? Entend plutôt son appel. Ne sens-tu pas sa faim te déchirer les entrailles ? Les Ténèbres originelles murmurer ton nom et réclamer leur offrande ? Ouvre-moi ton cœur. Je te libérerai de cet affect qui te tiraille."


Le parfum se cristallisa en glace, et s'étendit dans tout son être, emprisonnant sa chaleur, glaçant son sang, figeant souvenirs et émotions.

Sa voix était plus sûre, plus puissante encore, plus impérieuse qu'elle ne l'avait jamais été.
Le seul allié dont il avait besoin était à ses côtés.

— Il y eut cette expérience factice, bien plus tard. C'était à l'époque où vous aviez adopté cette politique maladive de "purification" de votre propre personnel. Vous en rappelez-vous ? Un piège déguisé en test, auxquels étaient conviés les Classes Delta soupçonnés de représenter une menace dormante non-négligeable pour la Fondation. Les individus sélectionnés étaient susceptibles de profiter de cette liberté conditionnée pour se retourner contre le personnel scientifique et les agents de sécurité présents. Évidemment, c'est cela que vous souhaitiez. Vous m'aviez chargé de cette mission. Les consignes étaient claires : identifier le meneur. Et l'abattre.

La lumière des néons de la salle se mit à chanceler et l'écran à se déformer, comme perturbé par des interférences.

O5-1 eut du mal à se tirer de la torpeur dans laquelle la sombre harmonie de ses mots l'avait plongé. Il parcourut la table du regard et vit que la plupart de ses collègues semblaient hallucinés.
Le visage de Martin s'assombrit davantage à chaque seconde.

— S'ils se montrèrent d'abord coopératifs, nous comprîmes aussitôt qu'ils ne cherchaient en réalité qu'à nous amadouer pour mieux nous prendre en traître. L'insurrection eut lieu alors que nous les escortions jusqu'à la cellule de confinement où l'expérience était supposée se dérouler. Ils réussirent à désarmer un garde et à en blesser un autre. Mais comme prévu, la rébellion fut vite matée. Je n’eus aucun mal à reconnaître l'instigateur de l'insurrection. Conformément aux ordres, je sortis mon arme, la dirigea sur le coupable et, sans état d'âme, fis feu.

Tout à coup, le grésillement des néons, dont la lumière vacillait depuis quelques minutes, cessa. Les parasites à l'écran s'évanouirent, et les photographies des corps sans vie, la chair livide et les bras croisés sur la poitrine dans une immobilité macabre, s'affichèrent de nouveau en haute définition. L'atmosphère, électrique jusqu'alors, s'était apaisée.

Le commandant de la garde du Site-01, Martin Williams, s'était tut.

Les yeux clos, il baissa lentement la tête.


"Qu'attends-tu ? Il est affamé et réclame des âmes à dévorer. Es-tu seulement prêt à voir ton vœu de vengeance s'exaucer ?"


La Présence s'impatientait. Mais il l'ignora superbement.

Qu'est-ce qu'était la vengeance face au deuil ?

— Comment aurais-je pu savoir que c'était elle, articula-il dans un souffle. Elle avait le crâne rasé, les traits dévastés par l'épuisement, le visage parsemé de cicatrices et de brûlures. En fait, elle n'avait pas tant changé que ça. Toujours à livrer des combats inégaux. Après une puissance étatique internationale, une organisation secrète d'envergure mondiale.

Martin se voûta légèrement, comme s'il ployait sous le poids de ses propres mots.

— Sans doute les avait-elle ralliés à sa cause dans l'espoir de leur permettre à tous de regagner leur liberté. Quelle idiote. Elle n'a jamais voulu comprendre. Ce monde n'est pas fait pour des gens comme elle. Ces naïfs, épris de paix, se battent corps et âme pour la justice. Tôt ou tard, ils sont écrasés par les plus forts, qui ont fait de cette même force la justice sur laquelle ils ont assis leur pouvoir. Moi aussi, autrefois, j'étais de ceux-là.

Il se courba un peu plus, dissimulant tout à fait son visage aux O5.

— J'avais le canon de mon arme braqué sur elle. Et en dépit de toutes ces années qui s'étaient écoulées, elle, m'avait reconnu. Moi pas. J'ai pressé la détente alors qu'elle prononçait mon nom, soulagée de me revoir après toutes ces épreuves qu'elle avait endurées. C'est la première et la dernière fois que je l'ai vue pleurer. Sa voix, que je n'avais plus entendue depuis douze ans, s'est tue à tout jamais.

O5-2, qui s'était jusque-là contenté d'observer successivement les échanges de ses collègues et d'écouter la confession de Williams sans intervenir, se décida finalement à sortir de son mutisme.
Il se leva.

— Je suis peiné d'apprendre que vous ayez vécu un évènement aussi tragique, dans lequel nous avons par ailleurs une part de responsabilité non négligeable. Aussi, au nom des treize personnes assises autour de cette table, je vous présente nos excuses. Mais quelle que soit votre douleur, elle ne doit pas vous faire oublier votre dev…

Martin, les yeux vitreux, se redressa en un éclair, rejetant brutalement la tête en arrière, comme si son corps était traversé par un fil sur lequel le marionnettiste aurait violemment tiré.

Et il éclata de rire.

Ce n'était ni un rire sincère, ni un rire mauvais. C'était un rire sans émotion, aussi peu naturel que le sourire carnassier qui déformait à présent son visage.

— "Tragique" ? "Douleur" ? Vous n'y êtes pas. Qu'importe les êtres que j'ai jadis aimés et perdus à jamais ? Je ne veux pas vous attendrir avec des sentiments égoïstes et futiles, en me considérant comme un être à part, arrogant, affligé par une souffrance qui n'a d'autre vocation qu'émouvoir pour obtenir d'autrui l'affection ou la pitié. Je laisse aux animaux le soin de pleurer vainement leurs morts. Mon dessein est plus grand, et je le crois plus noble. Je vous ai conté un fragment de l'histoire de ma vie précisément parce qu'il est insignifiant. Je suis un Homme parmi tant d'autres. Si vous éprouvez de la pitié pour le peu que vous savez de moi, qu'en est-il de ce que vous infligez, indifférents, à des milliers d'autres individus ? Croyez-vous que je suis le seul à avoir exécuté froidement un être cher, qui plus est innocent ? Pensez-vous vraiment que la capture, l'asservissement et le massacre des Delta n'est que le fruit de mes actions ? Chers O5, je vous accuse de ne pas réduire le nombre de pertes humaines dues à l'activité du surnaturel, mais seulement de vous réfugier derrière des intentions humanistes pour légitimer votre utilisation de l'humanité comme cobaye et protéger vos existences égoïstes.
— Ça suffit, tonna O5-8, qui laissa éclater son impatience. Quelles sont vos revendications ? Si vous avez l'intention de nous tuer en espérant que notre mort rendra le monde meilleur, vous perdez votre temps. Nous avons désigné nos successeurs le jour où nous avons pris nos fonctions.

Martin laissa échapper un soupir de lassitude.

— Vous ne comprenez décidément rien à rien. Que pourrais-je bien exiger de vous ? Je ne suis pas ici pour prendre, mais pour offrir. Offrir le pardon auquel votre âme torturée aspire.
— Vous êtes cinglé, cracha O5-7.
— Est-ce bien l'un des technocrates à l'origine du concept de "personnel jetable" qui me reproche ma folie ?

Mais O5-8 n'en démordit pas.

— Et si nous refusons votre offre ?

Il regretta presque aussitôt d'avoir soulevé cette hypothèse à la vue des traits du visage de Martin qui se durcirent, rendant ses yeux oblongs.

Les verres de ses lunettes, qu'il avait lancées sur la table quelques minutes plus tôt, se fissurèrent.

— Alors, vous errerez dans les Limbes. Honnis par la Lumière et bannis par les Ténèbres, vous vous ne ferez plus qu'un avec le néant engendré par la vanité de vos ambitions et la vacuité de vos actes. Vous serez des échecs de la Création.

O5-10 allait l'agonir de propos peu élogieux lorsque la seconde voix, plus grave, plus glaciale encore, qu'il entendit distinctement se superposer à celle du chef de la sécurité le pétrifia.

O5-1 resta d'abord interdit. Puis, la voix et le visage affichant un calme absolu qu'il n'employait que lorsqu'il pressentait un danger imminent, lui demanda :

— Commandant Williams. Je n'irai pas par quatre chemins. Où sont vos hommes ?

L'homme garda le silence pendant un moment qui parut une éternité. Il porta la main sur son cœur, circonscrit dans un motif complexe tatoué sur sa poitrine.

Les néons et écrans explosèrent en chœur.

Et, d'une voix dont la douceur suintait la malveillance :

— Mais… Là où nous allons les rejoindre.



Puis, plus rien.



Lorsqu'O5-1 revint à lui, il sentit une brise fraîche emplir et soulever doucement sa cravate et les pans de son costume. Et fut pris d'un vertige démentiel.

Tout autour de lui, en haut comme en bas, le vide. Il se tenait debout dans l'immensité d'un abîme constellé d'une infinité de lumières. Certaines scintillaient d'un éclat dont l'intensité et la chaleur n'avait rien à envier au soleil, d'autres au contraire brillaient d'une lueur froide, faible, hésitante. Mourante.

"Des étoiles ?"

Il se retourna prudemment, la respiration pesante, et ressentit du soulagement lorsqu'il vit que ses douze confrères étaient là eux aussi, non loin de lui.

Un treizième homme flottait plus en hauteur dans les airs au milieu d'eux. O5-1 ne le reconnut pas tout de suite en raison de la distance qui les séparait. Mais son identité ne laissait pas de place au doute.

Il leva la tête vers lui.

— Je dois admettre que cette hallucination collective est d'une exceptionnelle splendeur. Sommes-nous supposés être subjugués par son réalisme pour mieux accéder à votre requête ? Ou bien est-ce une manière un peu fantasque de faire votre deuil ? Dans un cas comme dans l'autre, je vous prie de faire cesser ce subterfuge. Dès à présent.

Martin ne répondit rien. O5-1 crut l'entendre psalmodier. Ou converser en chuchotant avec quelqu'un qu'il ne pouvait voir.

— Qu'est-ce que c'est que ça ?

O5-4 pointait d'un doigt tremblant les profondeurs de l'espace qui s'étendait au-dessous d'eux. O5-1 dirigea son regard dans la direction indiquée. Et se figea.

À des milliers, peut-être des millions de kilomètres sous ses pieds, un gigantesque serpent se mouvait dans le vide cosmique. Ses anneaux ondulaient autour des étoiles, surgissant des ténèbres de l'univers dans lesquelles il se fondait pour refléter leur lumière sur le miroir de ses écailles.

O5-1 déglutit avec peine, ce qui ne lui était pas arrivé depuis qu'il avait apposé un tampon "approuvé" sur le contrat de diffusion en mondovision d'une séquence vidéo sur laquelle SCP-096 faisait un caméo, en pensant qu'il s'agissait du bail de location d'un entrepôt.

"Sacrément réaliste, pour une hallucination."

Il bannit l'idée d'estimer la taille du reptile aussi vite qu'elle lui était venue à l'esprit.

La voix de Martin, calme, grave, résonna à ses oreilles, et, transperçant le silence absolu qui régnait en maître, fit frémir l'atmosphère.

— Tout s'achève. Léviathan, le Dévoreur de Rêves, appelle à lui les âmes torturées pour s'en repaître. O5, O5. Voyez toutes ces lumières qui parsèment notre ciel. Ils sont des hommes, des femmes, des enfants, dont seule ne subsiste plus que l'essence immortelle. Quelque part parmi eux se trouvent mes frères et sœurs d'armes, dont le courage et la loyauté les feront éternellement resplendir. Ils étaient ma famille. C'était mon devoir de leur donner la paix pour laquelle ils n'ont que trop vaillamment combattu.

Il ferma les yeux, et s'éleva plus haut encore.

— Toutes vos actions passées, vos sacrifices comme vos péchés, la noirceur de votre bonté et l'innocence de votre cruauté feront-ils de vous aussi des êtres célestes dont la pureté vous préservera du Seigneur de l'Abîme, affamé de lamentations et de crimes ? Ou serez-vous des astres assombris par le reproche, ternis par l'orgueil, dont la lueur vacillante viendra s'éteindre dans sa gueule, obscure clarté gémissante qui jamais n'intimidera son prédateur ?

O5-7, qui sut instinctivement que leur environnement était bien plus qu'une simple hallucination, fut le premier des treize à oser faire un pas vers lui. Il inspira. Et s'avança seul, marchant sur l'invisible carrelage cosmique, par-delà les nébuleuses et les galaxies. Un zéphyr venu de nulle part caressa son visage et gonfla sa chemise.

S'arrêtant à quelques mètres de lui, il leva les yeux, et le fixa intensément.

— Je ne m'adresse pas à l'être tordu qui nous a projeté dans cette dimension, mais au commandant Martin Williams que je connais et qui, je l'espère de tout cœur, m'entend. À toi, je souhaiterais te confier un secret. Un secret que nous ne révélons jamais à qui que ce soit. Ni aux plus méritants de nos employés, ni à ceux que nous aimons plus que tout au monde. Un secret qui torture notre conscience sans aucune accalmie. Un secret que nous taisons toute notre vie et n'osons même pas mentionner entre nous. Parce qu'au fond, il nous terrifie infiniment plus que toutes ces aberrations. Écoute…

Pendant qu'il parlait, Léviathan s'approcha lentement d'eux, formant une spirale ascendante massive dont les anneaux pourraient broyer la voie lactée rien qu'en l'effleurant.

O5-12 l'aperçut délaisser les abysses de l'univers pour se diriger vers eux.

Il éprouva un malaise. Quelque chose n'allait pas.

L'inquiétude qu'il éprouvait aurait dû faire battre son cœur plus vite qu'à l'accoutumée. Or, il se sentit trop serein, comme si sa capacité innée à percevoir le danger avait été endormie. Touchant son poignet de ses deux doigts, il se décida à prendre son pouls.

Et réalisa qu'il s'affaiblissait à chaque instant.

O5-7 n'eut pas à faire ce constat pour être persuadé qu'ils étaient au seuil de la mort. Parler lui était de plus en plus difficile, prononçant chaque mot comme s'il serait le dernier.

Il se sentait partir.

— Ce secret, le voici. La Fondation SCP n'est pas, et n'a jamais été une organisation qui a œuvré pour le bien de l'Homme, pas plus qu'elle n'est un quelconque "mal nécessaire". Vous nous avez accusé de ne pas sauver l'humanité, mais d'en sacrifier les éléments faibles ou mauvais pour épargner ceux que nous estimons dignes de vivre. Eh bien… Vous aviez raison. La Fondation n'est que l'incarnation d'un désir humain d'ordre et de justice dans un monde issu du chaos et régi par la loi de la nature. Nous voulons bâtir une société nouvelle, factice, préservée de l'horreur qu'est l'anormalité, étrangère et si dangereuse. Mais nous avons vite compris que cela était impossible. Car s'il existe un monstre dont les origines sont une énigme et qui représente une telle menace qu'il détruira tôt ou tard la Terre, sans aucune pitié pour les êtres vivants qui l'habitent…

Léviathan arriva à leur hauteur et les dépassa, noyant leur image dans le gouffre noir de sa pupille tandis qu'il s'élevait au-dessus d'eux.

— C'est bien l'être humain.

O5-7, muet, vit le bout de ses doigts, devenus pure lumière, se désagréger en une multitude de fragments scintillants qui se dissémina dans l'espace. Le phénomène s'étendit à sa main, puis à ses bras. Hésitant entre la peur et l'émerveillement, il se tourna vers ses confrères. Et réalisa qu'ils s'évanouissaient eux aussi dans le néant, sans un bruit, hormis les quelques exclamations confuses et jurons de stupeur qui lui parvenaient.

O5-5, tout comme eux, se savait gagné par le phénomène. Aussi se détacha-t-il du cercle en direction de l'ex-commandant de la sécurité du Site-01, alors que la moitié droite de son propre corps s'éparpillait en poussière d'étoile, dispersé dans le cosmos par la brise surnaturelle.

— Peut-être les SCP sont-ils une espèce destinée à surclasser et à vouer l'espèce humaine à l'extinction comme le voudrait la loi de la nature. Peut-être la Fondation est-elle l'émanation de sa volonté de résister, de s'accrocher à tout prix à la vie au lieu de plier. Si oui, alors notre lutte est vide de sens. Malsaine. Contre-nature. Mais nous la poursuivrons. Pas parce qu'elle est raisonnable. Ni parce qu'elle est bonne. Ou parce qu'elle est nécessaire. Mais parce qu'elle nous paraît juste. Et tant pis si nous devons contrarier les plans d'un démiurge quelconque. Ou y laisser notre humanité.

O5-2 rejoignit ses deux collègues, laissant derrière lui une multitude de fragments étincelants, complétant ainsi le triangle lumineux dont Martin était au centre.

— Regardez-nous bien dans les yeux, commandant Williams. Tous autant que nous sommes. Tant que cela vous est encore possible. Et écoutez-moi. Je ne crois pas en Dieu. Ni au Paradis, ni au Purgatoire, ni à l'Armageddon. À tort ou à raison ? Je l'ignore. Mais, si jamais j'étais dans l'erreur… Si jamais tout ceci existait réellement et que nous étions jugés dans l'au-delà pour toutes nos actions terrestres dont dépend de surcroît le destin de la Terre, alors…

O5-2 s'interrompit. Il observa la décomposition de sa chair en une multitude de sphères semblables à des lucioles, s'envolant en direction des autres astres, à des miles, peut-être des années-lumières de lui, l'auréolant de leur halo chatoyant.

— Nous brûlerons en Enfer jusqu'à la fin des temps.

Et il disparut dans une nuée d'orbes luisantes, illuminant un bref instant le vide sidéral, avant que les ténèbres ne reprennent leurs droits.

Martin les avait écouté, inflexible. Des treize hommes qui l'entouraient, il n'en restait plus un seul.

Les pans de son manteau flottant dans l'abîme, il releva la tête. Un sourire naquit sur ses lèvres.

— Quel dommage, O5, que votre lucidité vous ait fait défaut tout ce temps pour finalement vous revenir au terme de votre existence. À l'image des premiers hommes, vous êtes vaniteux et insouciants. Et puis, vous regardez la mort dans les yeux, vous déglutissez péniblement et un revirement s'opère : vous éprouvez du regret. Des millénaires d'évolution et des milliards d'âmes plus tard, l'histoire se répète. Mais, pourtant…

Il n'avait pas cessé de suivre du regard l'ascension des étoiles issues des corps des anciens dirigeants de la Fondation dans l'univers.

— La constellation que vous formez désormais scintille de mille feux et rayonne de vie. Pourquoi ? Se pourrait-il que vous ayez réellement servi un bien plus grand encore que tout le mal répandu et le sang versé ? Hum. Ha. Ha. Ha. Brillez. Brillez donc, pathétiques planètes. Brillez pour votre vie. Votre écorce est vide et vous n'avez que la mort pour satellite. À la moindre imperfection de votre éclat, le Dévoreur consommera votre lueur fragile.

Léviathan, en dépit de l'apparition des treize nouvelles étoiles dans son domaine, détourna sa pupille, tranchante comme une lame d'obsidienne, de leur lumière dans un grondement sourd qui se répercuta dans le cosmos.

Martin s'en étonna. Cela l'avait soulagé de constater que les âmes de ses camarades étaient trop pures pour être sa proie. Mais pourquoi s'obstinait-il à dédaigner celles de ces meurtriers ?

Il se défit de sa veste, et chercha l’œil du reptile, à l'extrémité de son interminable queue hérissée de nageoires - ou d'ailes ? - qui enlaçait les corps célestes environnants.

— Et moi ? Où trouverai-je ma place dans cet univers ?

À peine cette interrogation eut-elle franchi ses lèvres qu'il se sentit déposséder de son corps. Chaque atome qui le composait s'en émancipa pour voyager dans l'espace et le temps.

Il n'avait pas besoin d'avoir expérimenté cette sensation pour en imaginer le sens.

"Le repos éternel. Enfin…"

Il apposa une dernière fois la main sur le cœur en signe de foi et d'une confiance inébranlable, et la retira presque immédiatement. Elle avait été attirée par une force inconnue au travers de sa poitrine, manquant de s'y enfoncer jusqu'au coude.

Scrutant son torse, il s'aperçut qu'il était zébré par un trou noir en pleine expansion. Le vent et la lumière s'y engouffrèrent avidement, fouettant avec violence son visage et lui interdisant la vision des autres astres, spectateurs immuables de l'acte qui allait sceller leur mémoire.

— Non…

Léviathan resserra ses anneaux, rapprochant sa gueule dans un mouvement circulaire de l'homme consumé par ses propres démons.

"Pourquoi ? Je ne suis pas… Je n'ai jamais…"

Piégé dans l'horizon de l'anomalie issue de son cœur, Martin sut que dans quelques secondes, elle aurait absorbé son socle charnel.

La voix qui l'avait guidé depuis le commencement lui parvint, glaciale, indifférente.

"Qu'espérais-tu ? Ton âme est noire. Accablée par la culpabilité, lancinée par le désir de vengeance, souillée par la mort de ceux qui te faisaient confiance, tu deviens ce que tu n'as jamais cessé d'être : un avatar de chaos et de désolation, qui ne peut assurer sa survie que par l'anéantissement de la vie.

— J'ai…

Alors, Martin Williams comprit.

Sans un mot, il s'abandonna au maelström cosmique qui l'engloutissait.

Un minuscule éclat de lumière d'une éclatante pureté fut attiré hors du trou noir, comme s'il en était séparé à contrecœur par le cours des choses.

Martin tendit un bras désincarné vers lui, puis se ravisa.

— Ainsi, pendant tout ce temps… tu étais juste là ? Tu as eu tort. Je n'en valais pas la peine. Va-t-en, maintenant. Retourne… à la Lumière.

Une seconde étoile scintilla au coin de son œil, dissipée par le linceul d'oubli qui l'enveloppa.

"Et… pardon".

Ses paupières recouvrirent ses yeux à l'instant où la gueule de Léviathan se referma sur l'astre sombre qui menaçait la paix de son univers. L'écho magistral retentit longuement dans la nuit où tous les mondes voyaient le jour.

Bravant la menace du Prédateur, les étoiles s'enflammèrent et embrasèrent le ciel les une après les autres, irisant les écailles du reptile de leurs nuances célestes. Mais aucune n'égalait la vigueur et la beauté de la plus frêle et de la plus petite d'entre elles, qui étendit ses rayons, et bientôt imitée par ses sœurs jumelles, se lia à elles pour donner vie à la constellation la plus majestueuse de tous les temps.


Lorsqu'O5-1 rouvrit les yeux, il était affalé sur son fauteuil, la tête reposant sur son épaule, les bras pendant d'un côté et de l'autre des accoudoirs.

Autour de la table, les autres membres du Conseil se réveillaient peu à peu, comme s'ils émergeaient tous d'un profond sommeil. Hébétés, il leur fallut quelques minutes pour recouvrir leur esprit et se remémorer ce qui s'était passé.

Étrangement, aucun d'entre eux n'était satisfait d'être retourné à la réalité. Ils éprouvaient de la nostalgie. La nostalgie que seule pouvait procurer le plus merveilleux des rêves trop tôt mené à son terme. Le vague souvenir d'une peur irréelle, mais surtout d'une quiétude immortelle comme il était impossible d'en faire l'expérience de leur vivant était encore fraîchement imprimé en eux, et ils eurent la certitude que jamais ils ne parviendraient à s'en défaire complètement.

Par terre, devant la porte d'entrée, gisait le corps inerte de Martin Williams.

O5-13 s'accroupit à côté de lui, tâtant son pouls. Il reposa son poignet dont la chaleur déjà s'estompait.

— C'est fini, lâcha-t-il à l'adresse de tous en se relevant.

— Non, répliqua sèchement O5-1.

Il s'agenouilla à son tour auprès du cadavre du jeune homme amène et mélancolique qu'on lui avait présenté il y a dix ans de cela, pour lequel il s'était si tôt pris d'affection. Pourquoi ?

Pour son mépris des honneurs, sa loyauté demeurée indéfectible toutes ces années durant ou l'extraordinaire relation de camaraderie qu'il avait réussi à nouer avec ses équipiers dans un monde où l'on survivait à la monstruosité en devenant soi-même un monstre.

Le dirigeant du Conseil O5 écarta les pans de son manteau et dégagea le tissu déchiré de son gilet pare-balles, examinant avec attention le symbole qui ornait sa poitrine. Trois cercles concentriques étaient inscrits dans sa chair, formant un sceau carmin dont son organe vital était le cœur. Le plus large était composé d'une succession d'idéogrammes inconnus. Les inscriptions du cercle intermédiaires étaient rédigées en hébreu. Le troisième et le plus modeste des trois cercles, quant à lui, comportait des lettres latines qu'il déchiffra non sans mal.

Tenebris caro factum in Lucis orphano sunt.1

Il se redressa, et aperçut non loin de lui, sur le sol, une photographie.

C'était l'une des nombreuses images confisquées par les Forces d'Intervention lors de la perquisition des résidences des civils recrutés pour intégrer le personnel renouvelable de la Fondation, maintenant répandues dans toute la pièce.

O5-1 la saisit délicatement, la débarrassant d'un revers de la main des éclats de verre qui la recouvraient.

Une enfant y figurait, cachant à l'objectif son visage de ses mains potelées. Elle ne devait guère avoir plus de cinq ou six ans.

Si la Fondation n'avait jamais existé, elle serait une jeune femme, maintenant. Mariée ? Peut-être. Épanouie ? Probablement. Vivante ? Certainement.

Pour la seconde fois de sa carrière, O5-1 douta de la Fondation. Et de lui-même.

Et pour la seconde fois, il occulta cette pensée lugubre, et fit le serment qu'elle le minait pour la dernière fois.

Un toussotement le tira brusquement de sa torpeur. Il se retourna vers ses douze confrères, debout, solennels, qui attendaient visiblement une réaction ou la démarche à suivre.

Qu'était-il supposé faire ? Donner des directives quelconques ? Prononcer un discours funèbre ? Déclarer la séance terminée ?

O5-1 sentit l'émotion le prendre.

— Mes amis, une page se tourne. Aujourd'hui, un homme en qui j'avais une confiance aveugle m'a trahi. Je lui avais confié nos vies, et il a suffit d'une erreur. D'une seule erreur, pour que nous soyons à deux doigts d'y laisser nos vies, de priver la Fondation de ses dirigeants et d'engendrer un chaos sans précédent à l'échelle mondiale. Cet homme était bien plus pour moi qu'un agent de la sécurité surentraîné et dévoué. Dans d'autres circonstances, il aurait pu être mon fils. Et voilà qu'il a tenté de nous entraîner dans un voyage sans retour, aspirant à un monde de paix où ni la Fondation, ni nous n'avons notre place. Qui ou qu'est-ce qui a fait de lui ce qu'il est devenu ? C'est l'une des trop nombreuses questions dont j'espère un jour découvrir la réponse. Mais une chose est sûre, et sachez que prononcer ces mots me coûte…

Silence.

— La Fondation SCP ne connaîtra plus jamais la sûreté.

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