Sanction
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« C’est vrai que vous avez connu M. Intemporel personnellement ? »

Hématite Sang-Brisé, jusque-là plongée dans ses pensées, sursauta sur le siège passager.

Il fallait dire que la question posée par sa partenaire du jour, Mélanie Lemonnier, de sa voix à peine plus sonore qu'un murmure, avait de quoi la surprendre.
D’abord parce qu’en deux heures de trajet, la jeune femme ne lui avait pour ainsi dire pas adressé la parole une seule fois, et rien n’avait indiqué qu’elle finirait par le faire. La Française était du genre taciturne, ce qui lui convenait d’ailleurs parfaitement, elle-même n’étant pas franchement sociable.
Ensuite parce qu’un accord tacite dissuadait d’ordinaire la plupart de ses collègues d’évoquer Antaine devant elle. Eux-mêmes partagés entre leur admiration pour son œuvre et l'amertume provoquée par son départ soudain, vécu comme une désertion, ils savaient en outre que son ancienne protégée, déjà peu bavarde en temps normal, se fermait complètement quand on abordait le sujet.

Pourtant, Hématite pouvait difficilement en vouloir à sa coéquipière ; c’était une nouvelle recrue, et cette mission qu’elles devaient mener en commun était même sa première pour le compte de Primordial.
C’est pour cette raison qu’elle surmonta sa réticence et fit l’effort de répondre :

« Oui, c’est vrai… »

Le strict minimum. Aller plus loin aurait été douloureux.

Parler de lui lui procurait, depuis sa disparition, un mélange doux-amer de joie, de nostalgie mélancolique et de sentiment d’abandon. Elle voyait partout, imprimées au fer rouge, les marques de l’influence déterminante qu’il avait eue sur ses pairs. Le fonctionnement de Primordial, les relations entre les groupes de mercenaires, les principes que le milieu s’imposait à lui-même… Tout cela portait la signature d’Antaine.
Mais plus évidente encore était pour elle l’influence qu’il avait eu sur sa vie. Si elle ne l’avait pas rencontré ce soir-là… Qui sait ce qu’elle serait devenue ? Sans doute serait-elle en ce moment du côté des traqués, et pas de celui des chasseurs. Du moins, si elle avait eu la chance de survivre jusque-là.
Tout ça ne contribuait qu'à rendre son absence plus palpable, le vide qu’il avait laissé derrière lui plus béant.

Heureusement, Mélanie dû percevoir sa gêne, ou peut-être n’avait-elle tout simplement pas besoin d’en savoir plus, car elle n’insista pas.
De toute façon, l’heure n’était plus à la curiosité. Elles venaient d’attendre leur destination : un quartier miteux et malfamé, dans les faubourgs d’une cité industrielle dont l’âge d’or n’était plus qu’un lointain souvenir. L’endroit où leur cible, le traître Marcio Ojeda, avait trouvé refuge.

Mélanie, qui était au volant, se gara sur un parking coincé entre un sinistre immeuble de bureaux et une laverie dont elles n’auraient même pas su dire si elle était encore en activité ou pas, tant elle était dans un triste état. Le restaurant abandonné où le Mexicain avait aux dernières nouvelles trouvé refuge était situé deux rues plus loin.

Même si c’était leur première mission ensemble, la mécanique se révéla bien huilée, chacune des deux femmes sachant exactement ce qu'elle avait à faire. Aussitôt sorties de voiture, elles passèrent derrière le véhicule et ouvrirent le coffre. La bleue en tira un fusil à verrou FR-F2 qu’elle manipulait avec un soin tout particulier, presque maternel, tandis que l’hémovore s’empara d’une paire de jumelles thermiques et d’un pistolet semi-automatique, arme qu’elle n’appréciait guère à cause de ses griffes qui n’en facilitaient pas franchement le maniement, mais essentielle à l'exercice de sa profession.
Elles se mirent en route aussitôt prêtes, bien décidées à ne pas s’attarder plus longtemps que nécessaire dans les environs.

Le bâtiment-cible ne tarda pas à apparaître dans leur champ de vision. Son enseigne défraichie pendait mollement, à peine retenue par quelques fixations, sa façade montrait de peu engageantes traces d’humidité, et les fenêtres avaient toutes été barricadées à grand renfort de planches et de clous. Difficile, voire impossible, de deviner qu’il était habité, à moins d’en avoir été informé au préalable.

Grâce à son exceptionnelle longévité, Hématite avait accumulé sur le terrain une expérience enviable, et des années passées à jouer régulièrement les gardes du corps pour les Primats n’avaient pas émoussé les réflexes inculqués par Antaine. Au premier desquels se trouvait une planification minutieuse de ses approches.
Pour commencer, elle passa donc méthodiquement l’endroit au peigne fin avec les thermiques. Bonne nouvelle : l'endroit était bien occupé. Mauvaise nouvelle : Ojeda, si c'était bien lui, n’était pas seul comme attendu.
Elle identifia quatre silhouettes distinctes, quatre tâches de couleurs vives dans un océan bleu terne : trois se trouvaient dans la salle principale, la quatrième était localisée dans une pièce adjacente plus exiguë, visiblement un bureau.

Le chef mercenaire et ses plus loyaux lieutenants étaient censés s’être séparés peu après le début de leur cavale. Peut-être ces derniers avaient-ils finalement rejoint leur leader, ou peut-être Ojeda avait-il recruté quelques gros bras pour assurer sa sécurité.
Une mesure dérisoire, en comparaison des moyens mis en œuvre par Primordial et l’ensemble du mercenariat de l'anormal pour retrouver sa trace et l’éliminer. Mais qu'aurait-il pu faire de plus ?

N’étant pas franchement très à l’aise pour le travail en équipe, et encore moins pour distribuer les instructions, l’hémovore suggéra, après avoir rapporté ce qu’elle avait vu :

« Tu devrais trouver une position de tir… Je vais m’occuper d’Ojeda, c’est sûrement le gars isolé.

- On devrait appeler du renfort, tempéra Mélanie de sa voix à peine plus sonore qu’un murmure. Ils sont plus nombreux que prévu. »

Mais Hématite se refusait à attendre plus longtemps. Le Mexicain avait violé une des règles les plus fondamentales instaurées par Antaine en contractant de façon répétée avec un culte sarkique, malgré les menaces et les avertissements, et elle refusait de lui laisser la moindre chance de filer.
Elle était habituée à faire cavalier seul. Elle se savait parfaitement capable de gérer cette situation, sous réserve de s’y prendre convenablement.
Décidée, elle indiqua donc simplement à Mélanie :

« J'y vais. On doit en avoir fini avant la nuit. »

Celle-ci haussa simplement les épaules et s’éloigna de son côté. L'hémovore balaya à nouveau le bâtiment avec les jumelles, en quête d’une quelconque évolution de la situation, mais les quatre silhouettes n’avaient pas bougé. Elle entreprit alors de faire le tour par derrière, un nouveau plan d’action se mettant déjà en place dans sa tête.


Mélanie avait repéré dès son arrivée un immeuble de trois étages qui pourrait faire à peu près l’affaire : situé de l’autre côté du parking du restaurant, il offrait une vue dégagée sur ce dernier, idéale pour elle. Elle le rejoignit en empruntant des rues latérales, évitant soigneusement de se faire voir depuis le bâtiment.

Si elle était très calme en apparence, une intense excitation la consumait intérieurement, due autant à sa volonté de bien faire pour sa grande première qu’à sa rencontre avec une figure emblématique, presque légendaire, de Primordial. Si Hématite Sang-Brisé était officiellement restée une mercenaire de rang intermédiaire, elle bénéficiait d’une certaine aura chez les initiés, notamment grâce à ses états de service bien remplis. Et c’était sans parler du fait qu’elle avait fréquenté Intemporel en personne à la grande époque.

Alors qu’elle grimpait à un escalier de secours qui menait à son futur perchoir, la tireuse d’élite mesura pour la énième fois la chance qu’elle avait d’être là, aujourd’hui.

Recueillie par une bande de mercenaires comme un petit animal blessé à l'âge de neuf ans, elle n’avait jamais su si ses parents étaient morts ou non. Ses nouveaux tuteurs ne s’en n’étaient pas vraiment souciés non plus ; ils l’avaient miraculeusement découverte dans les décombres de la salle des fêtes d’un village qui avait été intégralement rasé par une entité anormale, et avaient considéré que personne d’autre n’avait dû survivre à la catastrophe.
Ils l’avaient alors emmenée et élevée parmi eux tout en lui épargnant les champs de bataille, au moins dans un premier temps, mais l’avaient néanmoins imprégnée de leur culture et de leur mode de vie.

Mélanie Lemonnier n’était donc pas devenue mercenaire par choix, mais parce qu’elle avait été élevée comme telle. Elle aurait de toute façon été bien incapable de faire quoi que ce soit d'autre.

Un mercenaire poursuivait rarement un idéal, et avait encore moins de principes. On pouvait lui demander le pire comme le meilleur, pour peu qu’on puisse aligner l’argent sur la table. Mélanie en était donc venue à se considérer comme un simple outil, comme un objet dénué de toute volonté propre, sans autre objectif que de gagner de quoi remplir son assiette et ses chargeurs.
Elle en était venue à se considérer comme étant à peine plus qu’un parasite, accordant aussi peu d’importance à son existence que si elle n’avait jamais été sienne.

Et puis, un jour, elle avait découvert Primordial.

Primordial avait des principes. Primordial avait des règles. Primordial avait un idéal. Primordial maintenait à bout de bras l’intégrité du mercenariat de l’anormal dans son ensemble, protégeait les anormaux qui dépendaient de son milieu, évitait les conflits meurtriers et destructeurs entre les groupes, tenait les grandes organisations à distance.

Primordial pouvait donner du sens à l’existence d’un mercenaire. À son existence.

Elle avait travaillé d’arrache-pied pour pouvoir rejoindre l’organisation. Elle était une excellente tireuse de précision, et les capacités atypiques de son arme ne faisaient qu’accentuer ce talent, mais elle avait refusé de s'en contenter. Endurance, force physique, accumulation de connaissances diverses qui pouvaient s’avérer utiles sur un champ de bataille… Elle avait fait tout son possible pour s’améliorer dans tous les domaines.
Et aujourd’hui, elle y était enfin. Sa première mission. L’occasion de prouver ce qu’elle valait, d’intégrer définitivement Primordial. De réaliser son rêve.

Pour la première fois, elle ne tuerait pas pour de l’argent, mais pour défendre un principe. Pour la première fois, elle donnait un sens à sa vie.

Arrivée sur le toit, elle avisa le bâtiment où étaient réfugiées ses cibles : des planches barraient les fenêtres, ce qui n’allait certainement pas lui faciliter la tâche…
Sans se démonter, elle déploya calmement son arme, disposa son matériel autour d’elle, puis se coucha et aligna son œil avec la lunette.
Aussitôt, une foule de sensations nouvelles la submergea. Elle perçut plus clairement la légère brise qui soufflait, fut capable d’évaluer plus précisément la distance qui la séparait de ses adversaires, entendit les bruits qui l’entouraient aussi clairement qu’un chuchotement dans son oreille, ressentit la renaissance d’un lien particulier, presque animal, avec le FR-F2, comme si le fusil était un prolongement de son propre corps plutôt qu’une arme.
Elle respira profondément, parfaitement dans son élément. Jamais elle n'était plus à l'aise, plus « elle » que dans ces moments-là.

« Maintenant, c’est à vous de jouer, partenaire », murmura-t-elle.


Hématite avait atteint sans difficulté la ruelle étroite, sombre et malodorante située à l’arrière du restaurant, sur laquelle débouchait l'issue de secours. Sa porte d’entrée.
Persuadée de ne pas avoir été repérée, elle prit le temps de contrôler son arme de poing, plaquée contre le mur, et s’assura de la présence de sa lame en argent à sa ceinture. Lorsqu’elle sentit son contact froid du métal dans sa main, elle fut instantanément revigorée.
Paradoxal, quand on savait que les armes en argent étaient d’ordinaire l'une des grandes faiblesses de ses pairs. Cette dague était au contraire pour elle le symbole de son émancipation, de sa libération. Elle accordait une importance quasi mystique à ce genre d’objets qui signifiaient tant pour elle.

Lorsqu’elle poussa la porte, elle constata avec une satisfaction sauvage qu’elle n’était pas verrouillée, sans doute parce qu’Ojeda voulait pouvoir détaler aussi vite que possible en cas de problème.

Elle pénétra dans un couloir sombre ; une porte à gauche, derrière laquelle se trouvait l’individu isolé, une à droite qui donnait sur les cuisines, et une au fond qui devait déboucher sur la salle de restauration. Elle s’approcha de la première en rasant le mur, silencieuse comme une ombre.
Une fois devant elle, elle la poussa, mais celle-ci ne s’ouvrit pas aussi facilement que la précédente. Gonflé par l’humidité, le bois grinça en frottant contre le cadre. L’hémovore pesta intérieurement ; autant pour la discrétion.

C’était bien l'hispanique qui occupait seul le bureau qui avait dû être autrefois celui du propriétaire. Effaré, il observa quelques instants sa visiteuse avec des yeux ronds comme des billes puis, reprenant ses esprits, attrapa une lampe hors d’âge sur le meuble devant lui, et tenta de la lui jeter au visage. La mercenaire parvint à l’éviter de justesse, et elle alla s’écraser contre le mur dans un vacarme assourdissant, alertant à coup sûr les trois autres fuyards.
Dégainant sa lame, elle s’approcha à grandes enjambées du Mexicain qui, terrorisé, recula instinctivement de plusieurs pas avant de se heurter au mur. Étouffant un sanglot de terreur, il fourragea dans une poche de sa veste et en tira un petit flacon cristallin contenant un liquide translucide, qu’il brandit d’un air triomphant.

« Je… Je savais que tu viendrais ! T’es la foutue suceuse de sang d’Intemporel, pas vrai, hein ? »

Hématite ne répondit pas, ne voyant pas l’intérêt d’échanger avec un futur tas de viande froide. Elle se méfiait néanmoins du récipient, qui pouvait contenir tout et n’importe quoi.

« Prends ça, salope ! » gueula-t-il alors subitement d’une voix hystérique.

Prise de cours par la soudaineté du geste, l’hémovore ne put cette fois éviter le projectile, mais eut le temps de faire écran avec son bras droit. La fiole explosa dessus, projetant le liquide qu’elle contenait.
Hématite craignit un instant le pire, mais quand elle ne ressentit qu’un vague picotement aux endroits où celui-ci avait touché la peau, elle comprit de quoi il s’agissait.

« Tsss… De l’eau bénite, vraiment ? »

Prostré, terrifié par son échec, Ojeda marmonnait comme un fou :

« Non, non, c’est pas possible… Il m’avait assuré… »

Hématite s’approcha de lui. Un rayon de lumière, filtrant par une fente entre deux des planches qui barraient les fenêtres, fit miroiter le poignard en argent.

« NON ! NON ! PITIÉ ! pleurnicha alors le paria. Je me rachèterai ! J’obéirai à Primordial ! Je vous paierai… Je vous jure ! Je… Non… Non…

- C’est trop tard pour les remords… » répliqua froidement Hématite, sans la moindre once de cruauté ni de plaisir.

Et, d’un geste vif et précis, elle lui trancha la gorge. L'homme porta instinctivement ses mains à la plaie béante tout en s'affalant mollement sur le sol, comme si ça avait pu suffire à empêcher la vie de s'en échapper.
Des flots de sang éclaboussèrent l'hémovore au passage, mais elle resta impassible. Sa prise se renforça sur sa précieuse arme, tandis qu’elle contemplait sa victime qui émettait de pitoyable gargouillis en attendant son dernier soupir.
Elle s’estima heureuse que son adversaire n’ait pas eu la présence d’esprit de dégainer son arme à feu. Sans doute grâce à une croyance populaire assez répandue – et erronée – selon laquelle les vampires étaient insensibles aux balles.

Mais tout n’était pas encore terminé. Provenant de la salle adjacente, une voix lança :

« Marcio ? Marcio, qu’est-ce qui se passe ? Marcio ! »

Bien sûr, pas de réponse.

« Putain, ces enfoirés l’ont buté ! On allume ! »

L’exécutrice eut juste le temps de plonger derrière le bureau massif qui trônait au centre de la pièce avant que des volées de balles ne viennent réduire en charpie la cloison pourrie qui la séparait de ses ennemis. Elle se saisit maladroitement de son pistolet, mais il paraissait évident qu’elle était en net désavantage face à trois adversaires équipés d'armes automatiques.
Une sorte d’appréhension instinctive s’empara d’elle. Elle n’allait quand même pas mourir, pas ici, pas comme ça, pas au cours d’une mission aussi banale… Elle s’efforça à garder son calme, listant les solutions qui s’offraient à elle, cherchant autour d’elle un quelconque élément susceptible de faire basculer la situation en sa faveur. Peut-être espérer qu’ils rechargeraient tous en même temps, et ensuite…

Le bruit de trois coups de feu provenant de l’extérieur se fit alors entendre. Bien trop proches les uns des autres. La nouvelle, voyant que les choses tournaient mal, avait sans doute voulu aider, mais avait raté son premier coup et, dans la panique, en avait enchaîné deux autres dans l’espoir de corriger le tir. Difficile de lui en vouloir, cependant, avec ces foutues planches qui entravaient toute visibilité…

Pourtant, les secondes s’écoulèrent sans qu’aucun nouveau coup de feu ne retentisse. Tous les sens en éveil, l’hémovore guetta le moindre son, le moindre déplacement d’air qui aurait pu indiquer que ses ennemis étaient en mouvement. Mais rien ne vint.
Une voix maintenant connue, ténue, résonna alors dans son oreillette :

« Vous pouvez sortir, la voie est libre. »

Hématite hésita une fraction de seconde, puis jeta un coup d’œil par-dessus le bureau. La cloison avait été criblée d’impacts au point qu’elle pouvait clairement voir à travers, et aucun hostile n’était en vue. Elle se redressa alors tout à fait, et constata finalement que les trois sbires gisaient sur le plancher, abattus d’une balle en plein milieu du crâne.

Soulagée, elle ne put s’empêcher de sourire. Discrète, efficace et silencieuse, Mélanie Lemonnier était peut-être une bleue, mais c'était loin d’être la pire partenaire avec laquelle elle avait eu à faire équipe.

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