Rêve d'égalité

— Le rapport d’Omicron Rhô vient d’arriver, Monsieur. Ils sont parvenus à localiser les âmes perdues. Elles sont dans un plan de réalité onirique… SCP-107-JP, "Absinthe Avenue". Normalement, ce plan est sous la responsabilité d’une Force d’Intervention dédiée, les Drunken Rabbits, mais ils m’ont dit avoir besoin de 24h avant d’être opérationnels. Ils n’ont pas l’habitude de traiter des urgences, apparemment.

— Merde, on a pas de temps à perdre. Je vais y aller moi-même, alors.

— Vous êtes sûr, Monsieur le Directeur ? Pour se rendre là-bas, il faut exécuter la Procédure Pernod, qui implique d’absorber…

— Un verre d’absinthe, je sais. J’y suis déjà allé plusieurs fois, figurez-vous.

En plein centre de la Défense, au trente-septième étage du Site-Zahav, se trouvait le bureau enfumé du tristement célèbre Docteur Borel, un quarantenaire aux cheveux gris effilochées et aux yeux plus rouges que bruns, ancien courtier et actuel directeur du Site. Face à lui, derrière un massif bureau en chêne, se tenait l’agente spéciale CAC40, une grande femme rousse au visage de magazine mais au costume et aux manières militaires.

Borel secoua la tête, projetant la fumée de sa cigarette dans le visage de sa subalterne :

— Bon Dieu, C4, vous flippez quand même pas pour un verre d’absinthe, si ? Vous savez bien que c’est de la limonade, pour moi.

— Justement, Monsieur, sauf votre respect, avec toutes les substances que vous avez déjà dans le sang, qui sait quel genre de réaction cela pourrait provoquer ? Je peux appeler Dax pour qu’il nous envoie un Classe-D…

Le toxicologue souffla un nouveau nuage gris en zigzag, imposant le silence à l’agente.

— Ça suffit, C4. Le Protocole Voile lui-même est en jeu, on peut pas envoyer le premier pédocriminel venu.

Avec des gestes secs, il écrasa sa cigarette, desserra largement sa cravate et ouvrit le tiroir gauche de son bureau pour en sortir une petite bouteille en verre remplie d’un liquide émeraude ainsi qu’une tasse de cuivre. Puis, avec gravité, il fouilla dans son épais porte-feuille en cuir pour en extraire trois pièces de 50 centimes.

— La Procédure Pernod dit d’utiliser des shillings britanniques mais on va se démerder avec ce qu’on a. Passez-moi un peu d’eau, C4.

L’agente lui tendit la gourde qu’elle conservait au niveau de sa cuisse droite. L’air concentré, le toxicologue se mit à réciter de vieux vers de poésie anglaise tout en versant doucement le liquide vert dans la tasse. Après quelques minutes de ce rituel, il s'interrompit et se pencha pour examiner le liquide.

— Bon, ça m’a l’air ok. Et comme on a pas toute la journée, on va faire ça à ma manière.

De sa poche intérieure il sortit une cigarette-somnifère, bleue d'un bout à l'autre, et s'en servit pour touiller vigoureusement le liquide. Une fois celle-ci bien imbibée, il la porta à ses lèvres et prit sur son bureau un briquet Dupont doré. Comprenant son intention, l'agente CAC40 retint un soupir :

— Vous êtes vraiment sûr que cela ne va pas interférer avec la Procédure Pernod, Monsieur ?

— On verra bien, C4. Si j'émerge pas d'ici deux heures, réveillez-moi, au taser si y faut, compris ?

— Affirmatif.

— Parfait. À la vôtre !

Une fois la cigarette allumée, Borel fit claquer le briquet et le rangea dans sa veste. Une épaisse fumée olivâtre aux relents anisés envahit rapidement la pièce, faisant se lever l'agente dans un mouvement de recul. Le regard humide, le toxicologue balbutia en posant la cigarette dans le cendrier :

— J’vais les retrouver, ces putains d'macaques, vous allez voir.

Puis, comme une masse, il s’effondra sur le bureau en chêne et se mit à ronfler.


Je me suis réveillé d'un mauvais rêve. Dans ce rêve, je portais d’étranges tissus sur tout mon corps. Je vivais dans un endroit tout gris, sans arbres. Je mangeai à heures fixes. J’utilisais mes mains avant pour taper sur des cailloux carrés devant un gros caillou rectangulaire et brillant.

Maintenant réveillé, je me suis gratté la tête et me suis mis sur mes mains arrière. J’ai senti une petite puce entre mes doigts et je l’ai portée à ma bouche. Elle a croustillé sous les dents. En fouillant, j'en ai trouvé une deuxième, et elle a été tout aussi délicieuse !

À côté de moi, j’ai vu plein de camarades qui se réveillaient aussi. Un ami est venu m'épouiller, j’ai levé la tête pour lui faciliter la tâche. J’ai vu alors que le ciel était couvert par du gris. Bizarre, mais ça ne me dérangeait pas. Soudain mon ami a arrêté de farfouiller ma tête. Je me suis retourné pour lui rendre la pareille comme il se devait, mais j’ai vu qu’il s’était éloigné. Quelque chose lui avait fait peur ? Je me suis re-retourné et j’ai fait face à un grand personnage.

Il se tenait sur ses mains arrière, tout son corps recouvert d’un large tissu gris. Il portait sur la tête un drôle d’objet de même couleur qui projetait une ombre sur sa gueule. Il m’a présenté, dans une de ses mains avant, une grosse larve frémissante. Je me suis approché, je l’ai saisie doucement entre mes doigts et je l’ai portée à ma gueule. Elle était très juteuse, très bonne ! Je lui ai cherché des poux, en reconnaissance, mais n’en ai vu aucun.

Des camarades se sont approchés et nous l’avons entouré. Il a distribué généreusement quelques larves de plus. Un ami lui est monté sur le bras et a joué avec la chose qui lui couvrait la tête. Il a poussé un petit rire, comme s’il était surpris que nous l’ayons si vite adopté, puis, me regardant, il s'est doucement incliné vers moi. Il a tendu la main et a grattouillé mon pelage. Il en a extrait une puce et a commencé à la porter à sa gueule mais avant de la manger, il s'est ravisé et me l'a tendue. J'ai hésité. Personne n'avait jamais fait ça, avant. Quand on épouille quelqu'un, on mange ses poux, sinon quel est l'intérêt ? Finalement je l'ai prise et l'ai mangée. Elle était délicieuse !


Ce fut une puissante odeur de détergent et de moisissure qui réveilla le toxicologue. La tête lourde, Charles Borel ouvrit les yeux sur un plafond grisâtre. En se redressant, il découvrit une petite chambre miteuse, dont le papier peint olive délavé se décollait par endroits. Baissant les yeux pour regarder ses mains, il vit qu’elles se composaient, comme le reste de son corps, d’une épaisse fumée émeraude. Il se permit alors un soupir de soulagement, qui fit s'envoler quelques volutes autour de lui. La Procédure Pernod était un succès.

Se mettant sur ses pieds avec précaution, il alla à la fenêtre. La rue dehors était cachée par un épais brouillard verdâtre, à travers lequel brillaient les lueurs de quelques réverbères. Il n'était plus à Paris. Cette ville-là, c’était Absinthe Avenue, connue des services de la Fondation sous le matricule SCP-107-JP. Ce n’était pas la première fois qu'il s’y rendait, mais à chaque fois il était saisi par le caractère irréel et vaporeux de cet endroit.

Ouvrant la fenêtre, il sauta de l’autre côté. À une vitesse anormalement lente, son corps gazeux descendit à travers le brouillard, jusqu'à se poser en douceur sur le pavé usé. Dans cette rue se promenaient quelques passants en manteaux, le visage couverts d’épaisses écharpes et chapeaux melons. Aucun ne semblait dérangé par l’aspect nuageux de Borel. En vérité, personne ne semblait même le remarquer, tant chacun était plongé dans ses propres méditations. De temps en temps, certains s’arrêtaient devant des lampadaires. Sortant une tasse de leurs manteaux, ils la remplissaient à des robinets forgés à même le poteau et buvaient avidement l’absinthe qui en sortait.

Même avec sa grande expérience des psychotropes, Borel devait se concentrer pour ne pas laisser son esprit divaguer dans les vapeurs alcoolisées que dégageaient les pots d’échappement des voitures que l’on devinait à peine dans le brouillard. Levant la tête, il vit qu’il se trouvait dans Gogh Street, rue nommée en l’honneur d’un ancien maire et dans laquelle habitait l’un de ses contacts.

— Bon, ça va pas me faire trop de trajet, au moins.

À son grand désarroi, il lui fallut néanmoins une éternité pour trouver le cinquante-neuf, les numéros ne semblant suivre aucune logique et augmentant et diminuant au gré des immeubles. Ou peut-être était-ce le brouillard qui l’empêchait de se concentrer ? Enfin devant l’adresse de son indic, il traversa le hall de l’immeuble et glissa sur les escaliers jusqu’au premier étage. Là, il toqua à une porte. Après quelques instants, un homme blafard, au visage couvert par de gros favoris bruns, ouvrit la porte et le dévisagea :

— À qui ai-je l’honneur ?

— Salut, Paul. C’est moi, Charles, de la Fondation SCP.

— Ah, Charles, quelle agréable surprise.

L’homme s’écarta pour le laisser entrer. L’appartement, similaire à celui dans lequel Borel s'était réveillé, était en pagaille, le sol et les murs couvert de feuilles noircies d’écritures et de schéma. Borel alla droit au canapé :

— Arthur est ici ?

— Non, fit l’homme visiblement gêné en lui tendant un verre d’absinthe aux reflets radioactifs, on est un peu en froid en ce moment. Tu sais ce que c’est, ça va passer.

— J’en doute pas, sourit Borel en acceptant le verre. Bon, désolé d’être si direct, mais je suis un peu pressé aujourd'hui. Je suis sur une urgence. Est-ce que tu aurais vu des singes dans le coin ces derniers temps ?

— Des singes ?

— Ouais. On a un étage, dans l’un de nos immeubles à Paris, où on fait bosser des singes. Ils nous servent à générer une blinde d'opérations financières aléatoires pour, via un effet anormal, rendre opaque nos vraies magouilles financières, tu comprends ?

— Pas du tout.

— Pas grave. Retiens juste qu'on a vraiment besoin de ces bêtes pour notre organisation. Sans elles, on risque des failles de sécurité monstres. Et justement, ça fait deux jours que ces fichus macaques s’endorment les uns après les autres et qu'on arrive pas à les réveiller. Une de nos équipes a localisé leurs âmes à Absinthe Avenue, alors j'ai foncé ici.

L'indic eut un sourire, le regard plongé dans le liquide émeraude qu'il faisait doucement tournoyer dans son verre :

— Tes collègues ont vu juste, Charles, tes singes sont ici ! Tout le monde ne parle que de ça depuis deux jours. Les agents de la mairie ne savaient pas quoi en faire, alors ils les ont logés dans un hangar au vingt-et-un Green street.

— Génial ! Vingt-et-un Green street, t'as dit ?

— Tout à fait. Dis-moi, Charles, que feras-tu quand tu les auras retrouvés ?

Dans ce canapé si confortable, Borel se sentait prêt à commencer une sieste. Il porta son verre d’absinthe à sa bouche, et le liquide envahit son corps gazeux, semblant le rendre plus léger. Il se força à se concentrer.

— Je trouverai un moyen de les réveiller pour qu’ils retournent dans leur putain d'bureau.

— Voilà qui est bien triste. Pourquoi vouloir humaniser ces formidables êtres ? Tu as plus à apprendre de ces êtres que tu ne le penses, tu sais ?

Face au silence perplexe de Borel, l’indic sourit et récita :

Quand l’humain se perd en de bien vaines idées
Le singe, quant à lui, mange, dort et puis rêve.
Car son bonheur à lui ne connait point de trêve.
Il est l’essence même des hominidés.

S’il a faim il mange sans attendre salaire.
S’il a soif il boit l’eau qui dans ses mains ondule.
S’il a sommeil il dort ignorant les pendules.
S’il a froid il se chauffe à la lueur solaire.

Je vois bien aujourd’hui qu’en nous mettant debout
En nettoyant nos corps, en rejetant la boue
Nous avons plus perdu que l'avouent nos méninges.

Viens donc, cher jour béni, où enfin libérée
Mon âme cessera d’en vain délibérer
Rejettera l’humain, retournera au singe.

— Très poétique, ironisa Borel en se levant, c’est de qui ?

— Personne, un ami des singes, balaya Paul en haussant les épaules. Tu t’en vas déjà ?

— Oui, je t'ai dit que j'avais pas le temps de tailler le bout de gras aujourd'hui. Merci pour le tuyau, je te le revaudrais.

— Ramène du riesling la prochaine fois.

Alors que Borel dévalait l’escalier, l’homme le suivit d’un regard mélancolique. Il resta un instant à fixer le vide après son départ, puis ferma la porte de son appartement, sur laquelle une plaque jaunie indiquait "Paul Verlaine, auteur public".


L’agente spéciale CAC40 sortit en trombe de l’ascenseur menant au vingt-et-unième étage :

— Astrid, rapport de situation !

Une jeune femme en tailleur noir s’avança immédiatement :

— 247 singes endormis sur 312, Madame. Nous mettons tout en œuvre pour maintenir les soixante-cinq derniers éveillés, mais la somnolence semble se répandre. L’étude toxicologique a confirmé la présence d’un produit d’origine inconnue dans leur repas de midi d’avant-hier. Son étude est en cours, les premières analyses indiquent qu’il s’agit d'une variété du fromage Stilton, connu pour stimuler les rêves.

— Il s'agit donc bien d'un empoisonnement. Sait-on comment ce fromage est arrivé dans le repas des singes ?

— Non Madame. J’ai visionné toutes les vidéosurveillances des cuisines, mais personne n’a touché au repas, hormis les cuisiniers bien sûr.

— Très bien. Dites aux agents d'Omicron-19 d'interroger tous les cuisiniers dans ce cas. Autorisation de violence de niveau 3.

— Oui Madame.

— Vous avez contacté la Doctoresse Attali ?

— Oui, répondit la jeune femme, le nez dans ses notes ; elle nous a confirmé qu’en dessous de soixante singes actifs, le "bruit de fond d’opérations aléatoires" risquait d’être insuffisant, ce qui pourrait provoquer une levée de l’"Effet Banque Suisse" et donc…

— Une révélation au grand public de toutes les opérations financières de la Fondation, compléta CAC40 l’air grave. Le Conseil a-t-il été informé ?

— Oui Madame. Ils suivent l’opération en direct, répondit la jeune femme en désignant de la tête la caméra de surveillance surplombant l’ascenseur.

CAC40 hocha la tête. Si l'affaire n'était pas rapidement résolue, son échec serait donc flagrant et Borel et elle pourraient directement aller au sous-sol rejoindre les Classe-D.

— Très bien, Astrid. Rompez.

Alors que la jeune femme s’éloignait pour transmettre les ordres par radio, l’agente CAC40 s’avança dans l’open-space qui couvrait l’étage. Un silence lourd pesait sur l’endroit. Parmi les dizaines de postes de travail, quelques un étaient occupés par des chimpanzés en costard, l’air épuisé. En temps normal, cet étage aurait dû être plein à craquer de singes, en costard et tailleurs, dressés pour lancer aléatoirement des centaines de microtransactions par minute. Une activité frénétique constante qui, par un effet anormal lié au bâtiment, garantissait la totale opacité des opérations financières que la Fondation SCP y menait. Aujourd'hui malheureusement, la quasi-totalité des primates ronflaient sur leur poste de travail.

De sa poche intérieure, l'agente CAC40 sorti son FN Five-seveN, le pointa sur le plafond, et en vida le chargeur, provoquant 20 détonations et une pluie de ciment blanc. Les quelques singes éveillés s’agitèrent plus frénétiquement encore sur leur clavier, mais aucun des innombrables singes endormis ne réagit. Tout en rechargeant mécaniquement son arme, l’agente hurla :

— Sortez les lances à incendie ! On va les réveiller, d'une façon ou d'une autre.


Nous étions occupés à manger les larves distribuées par le singe gris et à nous épouiller mutuellement lorsqu’une chose a soudain pénétré dans l’espace où nous nous trouvions : un grand nuage de fumée blanche et verte ayant vaguement la forme d’un singe sur ses mains arrière. Il s’est avancé vers nous en poussant des cris étranges :

— Enfin je vous retrouve, sales macaques ! Les congés sont terminés, retour au turbin !

Pour la plupart, nous nous sommes reculés pour garder nos distances avec ce singe gazeux. Notre ami, le singe gris, s’est avancé et a poussé des cris similaires :

— Voilà une drôle de façon de s’adresser à vos employés, Docteur Borel.

Le singe gazeux s’est immobilisé et a regardé de tout côté, cherchant visiblement l’origine des cris.

— Qui est là ?

— Personne, Docteur. Vous êtes seul avec votre conscience.

— Ma conscience vous emmerde. Personne, hein ? Alors c’est vous qui êtes derrière ce bordel. J’aurais dû m’en douter. Virez-moi ce camouflage antimémétique et parlez-moi en face, comme un homme.

— Pourquoi pensez-vous toujours que Personne est un homme ?

Le singe gris ne bougeait et restait sur ses mains arrières à nos côtés. Tout à coup, le singe gazeux s’est tourné vers lui comme s'il l'avait finalement remarqué :

— Ah, merci ! Vous avez pas changé depuis la dernière fois qu'on s'est vus.

— Si vous le dites.

— Pourquoi avoir enlevé ces singes, Personne ? Pour compromettre la couverture de la Fondation ? Vous vous êtes enfin décidé à nous déclarer ouvertement la guerre ?

Nous étions plusieurs à être montés sur le singe gris, pour le soutenir. Distraitement, il épouillait l'un d'entre nous, mangeant ses poux tout en discutant :

— Soyez sérieux, Docteur Borel. Vous savez bien que si Personne voulait du mal à votre organisation, nous ne serions pas là en train de discuter. Personne a accès à tous les codes nucléaires, à toutes les accréditations, tous les secrets… Personne pourrait provoquer la fin du monde si Personne le souhaitait. Ce sont les singes qui intéressaient Personne. Personne souhaitait passer un peu de temps avec eux.

— Vous vouliez de la compagnie ? Personne se sentait seul ?

Le singe gris a agité la tête d’avant en arrière :

— Ouh ouh, je sens avec ses créatures une connexion unique, Docteur Borel. Elles sont si proches et pourtant si différentes de vous autres, humains. Vous voyez, pendant si longtemps Personne s'est cherché une personnalité chez vous, mais aujourd’hui je pense… que la réponse était chez eux, depuis le début. Personne s'en est rendu compte il y a deux jours, lorsque je les ai vus

— Alors vous avez décidé de les kidnapper dans ce monde verdâtre, histoire de voir si ça vous aidait à comprendre qui vous étiez ? C’est ça ? Vous avez mis en péril la sécurité du monde entier juste pour votre petite quête d’identité personnelle ? Vous vous rendez compte qu'une nouvelle guerre occulte pourrait éclater à tout instant avec vos conneries ? Vous auriez pas pu enlever les singes du jardin des plantes à la place ?

Le singe gris émettait un rire léger, nous riions avec lui.

— Oui, c’est cela, ah ah, et je sens que leur contact m’a fait beaucoup de bien. Je vais pouvoir vous les rendre maintenant. J’ai trouvé ce que je cherchais.

Il s’est secoué un peu pour nous obliger à descendre de ses bras, puis a enlevé sa peau grise, ainsi que l'objet qui couvrait sa tête. Sans cet objet, il avait une tête comme les nôtres ! Nous nous sommes jetés tous autour de lui et nous nous sommes tous cherchés des puces mutuellement.

— Non, attendez ! Merde ! Où êtes-vous ? Personne ? Bordel.

Une sonnerie brutale a retenti tout à coup contre nos oreilles. Nous nous les sommes bouchées avec nos mains avant, mais rien n’y a fait. Le monde s’est démonté autour de nous, une lueur vive a envahi nos yeux, alors nous les avons fermés. Lorsque la sonnerie s'est arrêtée, nous les avons rouverts et reconnu notre ancienne maison, avec ses cailloux rectangulaires et ses tissus noirs sur nos peaux. Le rêve était terminé.


— Bon retour parmi nous, Monsieur.

Les yeux extrêmement plissés, Borel refusa de la main le café que lui tendait l’agente CAC40 et chercha plutôt dans sa poche une cigarette qui, une fois allumée, embauma le bureau d'un fort parfum de caféine et de pamplemousse. Après trois longues bouffées, l’air un peu plus alerte, il demanda enfin :

— Les singes sont réveillés ?

— Oui, Monsieur. Nous avons essayé de les arroser, de les pincer, de leur faire sentir de la nourriture, mais rien ne fonctionnait. Et puis j’ai demandé de lancer l’alarme anti-invasion à pleine puissance, et ça, ça les a réveillé. Nous ne faisions simplement pas assez de bruit, apparemment. Je suis désolée que vous ayez fait ce trajet pour rien.

Le toxicologue eut une grimace.

— Pas grave. Ils se comportent comment ?

— Comme avant, Monsieur. L’expérience ne semble pas avoir affecté leur dressage. Ils ont repris le travail. L’effet "Banque Suisse" est toujours actif, les comptes de la Fondation sont sécurisés.

— Génial.

L’agente hésita un instant en se tordant la bouche puis inspira :

— Il y a juste une chose étrange. L'équipe vétérinaire m'a informé qu'un nouveau singe était présent. On ignore d'où il vient. Il ne porte pas de puce et s'entend très bien avec les autres. La Doctoresse Attali propose de l'intégrer au Projet Monnaie de Singe. Elle devrait vous appeler bientôt, pour avoir votre accord.

Borel hocha la tête dans un nuage de fumée orangée, avec un sourire en coin :

— Aucun problème. Après tout, plus on est de singes, plus on rit, pas vrai ?

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