Une seule et unique question
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Après une journée de travail, le Dr. Tombemine n'en pouvait plus. Il ne réclamait qu'une chose : se reposer. Il tombait de fatigue. Il baillait. François avait passé la journée à étudier le comportement d'une levure qu'il avait créé par erreur en laissant trainer il ne savait quoi dans une boite de Petri, avec une souche de bactérie spécialement conditionnée pour pratiquer l'échange de chromosomes à un rythme très élevé. Puis il était retourné à sa chambre. Comme chaque soir. Son apathie le protégeait de toutes les souffrances que son métier lui aurait infligé. La routine. Devoir créer des armes à base de maladie. Les tester sur des cobayes humains. Mais il faisait progresser la science, la seule chose qu'il ait jamais aimé. La seule chose que son apathie ne pouvait guérir était la cause même de ce manque d'émotions. La première chose qui lui arriva lorsqu'il arriva à la Fondation après deux jours de remplissage de paperasse. Être enfermé dans un corps de femme. Dans un corps de chose inférieure.

Après avoir trainé sur des sites de jeux en ligne pour tenter d'oublier sa condition, le sommeil finit par le submerger. Il s'apprêtait à éteindre son écran lorsqu'un détail attira son attention. Il avait un mail non lu.

Après lecture, il fut partagé entre la surprise, le dégoût et la fatigue. La première sensation lui sembla très étrange car cela faisait des années qu'il ne l'avait pas ressentie, contrairement à la deuxième qui le hantait depuis. Depuis son traumatisme causé par son exposition à SCP-113

Il se posa une question. Une seule et unique question. Aurait-il droit de reprendre son ancienne identité en retouchant le petit morceau de jaspe polie ; ou serait-il obligé d'en prendre une autre et d'abandonner à jamais sa masculinité ? Pour un macho comme lui, ça serait le comble. Et même très problématique. Et d'ailleurs, que deviendrait sa sœur, elle aussi exposée ? Il était indiqué que tous les employés seraient remerciés, cela incluant donc les agents. Que pourrait-il faire ? Il se mit à réfléchir, malgré son épuisement.

  • Espérer qu'ils aient prévu ce problème.
  • Sinon, leur demander.
  • Si refus de leur part, se jeter par la fenêtre, l'option suivante étant de loin la pire.
  • Si impossibilité de réaliser l'option précédente, se laisser faire, et accepter une nouvelle vie.

François commença à se préparer pour dormir, mit son pyjama et se brossa les dents. Il y réfléchirait plus amplement demain. Oui, une bonne nuit de repos est toujours utile pour résoudre un problème. Demain, il aurait la solution.


Il ouvrit les yeux, réveillé par une voix qui lui dit :

"Réveillez-vous, Dr. Tombemine."

Il vit des formes noires autour de lui, et au fur et à mesure que son taux d'adrénaline baissait et qu'il s'habituait à la lumière, il se rendit compte que son lit était entouré par deux agents qui le fixaient d'un regard dur.

"Levez-vous. Vous êtes attendu pour votre injection.
- Mmmmh, répondit-il en s'étirant, laissez-moi juste me réveiller. Et me préparer.
- Vous avez dix minutes."

Il bondit hors de son lit et se précipita vers sa salle de bain. Il s'apprêtait à sortir de son placard ses anciens vêtements d'homme lorsqu'il vit dans son miroir qu'il faisait une étrange grimace. Une très étrange et hideuse grimace qu'il n'avait pas vu sur son visage depuis son accident, le premier juillet 2014, deux jours après son entrée à la Fondation. Cette grimace éveilla en lui des choses qu'il n'avait pas connu depuis ce jour. Ces choses, les autres les appelaient "sentiments" ou "émotions", et cette grimace lui en procurait. Cette grimace aurait été très difficile à décrire pour lui en ce moment même. Si quelqu'un lui avait demandé, François aurait sûrement répondu que plusieurs de ses muscles faciaux étaient contractés en même temps, comme les grand et petit zygomatiques et le risorius. Cela donnait une expression faciale très singulière, utilisée principalement pour montrer des signes de joie chez les primates.

François venait de sourire pour la première fois depuis deux ans. Et de ressentir de la joie.

Fini de rester coincé dans ce corps. Fini d'avoir honte en se regardant dans le miroir. Fini le harcèlement des plus cons de ses collègues. Fini de ressembler à un sous-humain.

Après s'être préparé mentalement et physiquement, et avoir récupéré de la fin de son apathie complète, François sortit de la pièce, le sourire toujours au lèvres, et suivit les agents. Les autres, dans les couloirs, regardaient son sourire avec étonnement. À mi-chemin du département médical il leur posa une seule et unique question.

"Mais, j'y pense, est-ce que SCP-113 a été amené ? Parce que je n'ai pas rejoint la Fondation par réel choix et j'exige de récupérer mon ancienne identité.
- Non.
- Non quoi ?
- Non, SCP-113 n'a pas été amené. Vous allez recevoir une nouvelle identité, comme tous les autres membres du personnel ne possédant pas d'anomalies."

Son sourire s'effaça. Après la joie, le Dr. Tombemine récupéra une nouvelle émotion. Une émotion aussi vieille que l'espèce humaine. Ses amygdales réagirent. Ses yeux s’écarquillèrent. Son cœur rata un battement mais repartit de plus belle. Ses glandes surrénales produisirent de l'adrénaline en quantité importante. Il venait de récupérer la peur. Les gardes anticipèrent sa réaction et lui attrapèrent chacun un bras alors même qu'il commençait à se retourner pour fuir il ne savait où. Ils le forcèrent à marcher en le trainant dans les couloirs. Il le trainèrent alors qu'il assistait à son pire cauchemar. Ils le trainèrent alors que ses ex-collègues regardaient la scène, un air de tristesse sur le visage. Étaient-ils tristes pour eux-même ou pour lui ? Il ne le savait pas. Et franchement, il se fichait de ce que les autres pensaient de lui. Il était en danger. Il devait s'enfuir. Rien d'autre ne comptait.

Ils franchirent la porte de l'infirmerie et assirent de force le chercheur sur une chaise, puis le maintinrent dessus en posant leurs mains sur ses épaules.

Après la joie, après la peur, ses rythmes cardiaques et pulmonaires s'enhardirent. Ses narines se dilatèrent. Ses arcades sourcilières, ses mains et sa mâchoire se contractèrent. La colère, une vieille amie. Tous des pouilleux. Des puants. Et des enfoirés. Une jeune femme s'approcha. Son visage lui dit quelque chose. Jessica Cornbell. Une complice de ces connards ? Il n'avait jamais eu confiance en elle et il tenta de lui cracher dessus. Le projectile baveux rata sa cible. Elle lui sortit le discours habituel. Il allait être réinséré dans le pénitencier pour femmes de Rennes sous le nom de Françoise Tombemine, et sa peine serait réduite à dix ans au lieu des trente-trois restants à la base. Mais rester coincé dans le corps d'une femme… dans le corps d'une pâle copie d'humain…. ceci était insoutenable.

Il se débattit en vain. Il se débattit et hurla lorsque l'aiguille s'approchait de son bras. Il hurlait tandis que la jeune médecin pleurait.

Il se posa une dernière fois une seule et unique question. Allait-il se souvenir de tout un jour ?

Et ce fut le trou noir.


Journal d'une prisonnière : Jour 7

La vie en prison est une chose assez singulière pour une scientifique comme moi. Pas de labo. Pas de blouse. Pas de microscopes, de boites de Petri ou de bactéries à étudier. Enfin, nous avons les levures de la boulangerie de la prison, mais rien de plus. À la place, nous avons une médiathèque, un gymnase et une salle de spectacle. En résumé, l'enfer.

Journal d'une prisonnière : Jour 58

Hier, je me faisais chier au point de regarder la télévision. Ils ont engagé un nouveau présentateur sur la première. Je me souviens qu'il avait un nom à consonance italienne. Gréssinni, peut-être ? Bref, je me souviens enfin pourquoi j'avais arrêté de regarder cet appareil. Il n'y a rien de plus abrutissant que cette chose. Ça doit être pour ça que le monde va si mal.
J'ai commencé à me faire des amies et je me rend compte à quel point ces dix ans que j'ai pris vont être longs. Mais je vais prendre mon mal en patience et attendre. Elles parlent déjà d'évasion. Les pauvres, je ne donne pas cher de leur peau. De toute manière, ce journal est trop bien caché pour que qui que ce soit le trouve.
Je commence à avoir des rêves étranges.

Journal d'une prisonnière : Jour 153

Je n'en peux plus de ces rêves. J'ai beau aller voir la psy du pénitencier, ça n'y change rien. J'y vois toujours les mêmes choses. Tout est confus.


Journal du Dr. Herrain, psychologue du pénitencier pour femmes de Rennes.



Patient : Françoise Tombemine

Notes préliminaires : Souffre d'insomnies dues à de fréquents cauchemars. Origine des cauchemars inconnue. Cf document audio plus bas

Notes supplémentaires : manifestation du contenu inconscient et refoulé dans les rêves.

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