Terreurs nocturnes
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"Je t'en prie, prend une chaise."

J'ouvre les yeux. Je ne vois rien, à part le bureau de travail que je vois chaque nuit. Ce même bureau énigmatique éclairé par une petite lampe. Putain de cauchemar. Les médocs de la psy ne marchent pas. Pourquoi moi ? Pourquoi n'ai-je pas le droit d'avoir une nuit de repos normale ?

La voix répète :

"Allons, ne fais pas la timide. De toute manière, on est là pour un moment, alors autant que tu te mettes à l'aise. Les amnésiques semblent affaiblis avec le temps, mais je ne sais pas si demain, ils fonctionneront. J'aimerais profiter de cette opportunité."

J'attrape avec réticence une chaise apparue d'elle même et m'assieds, sans comprendre de quels "amnésiques" il parle. En face de moi, de l'autre côté du bureau entouré par les ténèbres, un homme. Cet homme. Roux, en blouse, un sourire énigmatique sur le visage, visage par ailleurs assez effrayant de par sa ressemblance frappante avec le mien. Je lui demande d'une voix faussement assurée, avec un air distant :

"Je n'ai pas peur de vous."

Sa face prend une expression étonnée, il me regarde pendant de longues secondes, puis sourit.

"Mais voyons, j'espère que tu n'as pas peur de moi ! Mets toi à l'aise."

"Je… Je… Qui êtes-vous, exactement ?"

"Un biologiste. Spécialisé dans l'étude de micro-organismes. Je travaillais pour le CEA, avant qu'ils ne découvrent mes magouilles avec les gars de la compta. J'avais réussi à leur siphonner suffisamment d'argent pour-"

"Créer une arme bactériologique seule. Et ça, c'est MON histoire, pas la vôtre. Vous n'êtes qu'un cauchemar, rien de plus."

Il me regarde d'un air mi-consterné, mi-amusé avant de me répondre.

"On se ressemble beaucoup, toi et moi. On a presque la même tête, la même histoire. Et je pense que tu sais pourquoi. T'es-tu toujours sentie à l'aise dans ce corps ?"

Un hochement de tête de ma part ajoute une couche de surprise à son visage.

"Ah bon ? C'est étrange… Peux-tu me raconter ta vie ? Et crois-moi, tu as intérêt à obéir. Dans tes rêves, c'est moi qui ai le dessus."

"Et si je refus-"

Je coupe ma phrase sous l'effet de la surprise. Ma tête me brûle horriblement. Ce connard sourit.

"À ta place, je coopérerais. Allons, je ne suis pas ton ennemi, même si l'on pourrait croire le contraire. Allez, respire un coup, et raconte-moi tes souvenirs."

"Grbrl… Je suis née à Grenoble le 5 février 1985."

Cet enfoiré sourit. Il semble apprécier ce que je lui dis.

"J'ai fait mes études au collège Champollion à Grenoble, au lycée éponyme. J'ai ensuite passé mon CAP en horlogerie, puis je me suis tourné vers des études de biologie à l'université de cette ville."

Re-sourire de l'homme.

"J'ai déménagé en Île-de-France pour bosser au CEA de Bruyères-le-Châtel. J'ai fait un travail exemplaire jusqu'à ce que l'idée me passe par la tête de créer ma propre arme bactériologique. Je ne sais même plus la raison pour laquelle j'ai eu ce projet, et bien évidemment, je le regrette. J'ai magouillé pendant deux ans avec des collègues de la compta pour qu'ils me détournent discrètement de l'argent pour financer mon projet. Ils ont accepté car je leur avais… rendu des services…"

"Je ne pense pas que ça soit la vraie raison…" me chantonna-t-il

Mon regard rempli de colère croise le sien. Comment peut-il savoir que j'ai menti ?

"Tu en avais surpris quelques-uns en pleine "fête" avec la femme de l'administrateur général, en visite au centre. Et tu les as fait chanter en leur envoyant la vidéo. Tu es d'ailleurs une bien piètre maitre-chanteuse, je me demande comment tu as fait pour qu'ils t'obéissent. Et finalement, ils n'étaient pas si bêtes, vu qu'ils ont réussi à t'identifier et à te dénoncer, même si cela leur a pris deux ans."

Je reste bouche-bée face à l'exactitude de ses propos, et à ses critiques face à mon chantage.

"Ensuite, tu t'es pris trente-cinq ans de prison pour atteinte à la sûreté de l'État, en 2014."

"Non."

"Non ?"

"J'ai été jugée en janvier dernier. Et je n'ai pris que dix ans"

"C'est donc comme ça qu'ils ont justifié tes deux ans d'absence ? Simplement en te rajoutant deux années au CEA ? Et seulement dix ans de prison pour atteinte à la sûreté de l'État ?"

Mon "alter-ego" éclate de rire. Moi aussi, il me semblait qu'une sanction de dix ans était légère pour mon crime.

"De quoi parlez-vous ?"

"Et y a-t-il eu des choses remarquables dont tu te souviennes pendant ces deux ans, de 2014 à 2016 ?"

"Je… je ne crois pas."

"Étrange, non ? Et des choses banales, y en a-t-il eu dont te te souviennes ?"

Mon silence gêné semble lui procurer un plaisir indescriptible. Je détourne mon regard et il continue.

"Est-ce que tu étais douée en biologie, à l'université ?"

"Au début, non, mais j'ai vite progressé."

"Et comment as-tu progressé ? As-tu eu des cours particuliers ?"

"Je… je ne sais plus"

"Hahahaha… Je suis prêt à parier que le nom d'Anne Schlierenzauer ne te dit rien. est-ce le cas ?"

"Euh… non, pas à ma connaissance."

"Facile à deviner. Ils ne pouvaient pas modifier un souvenir qu'ils ne connaissaient pas."

"Alors ?"

"Alors quoi ?"

"C'est qui cette Anne Machin, là ? Et qui sont ces gens que vous désignez par "ils" ?"

Il sourit en coin.

"Tu le sauras bien assez tôt."

"Vous pouvez pas faire encore plus cliché que ça, comme révélation ?"

"Oui, eh bien j'ai pas d'idée pour le faire subtilement, voilà. Si tu veux que je te balance tout à la figure, je vais le faire, et tant pis pour ta santé mentale."

Il sursaute, puis continue.

"Bref, tu as été jugée en 2014. Tu as ensuite fait deux mois de prison avant d'être récupérée par une organisation, qui a magouillé bien mieux que toi pour t'extraire de prison ceci-dit, pour laquelle tu as travaillé pendant deux ans : la Fondation SCP. Tu ne sembles pas te souvenir, alors je vais t'expliquer. Et si des objets anormaux ou des créatures anormales, ou n'importe quoi dépassant ta compréhension existaient ? Pars de ce principe, parce que ce que je vais t'expliquer risque de te bouleverser."

Il m'explique calmement, répète ou éclaircit ses propos lorsque que je lui demande. Il me parle de mes collègues. Un balafré immortel, un homme invisible, un homme avec Nikola Tesla dans sa tête…

Selon lui, je suis un homme, lui-même, dont l'A.D.N. a été modifié suite à une exposition à un des objets confinés par cette organisation, deux jours après mon arrivée. Ni moi ni lui n'avons de souvenir de cet incident, mais selon lui, il est arrivé pendant une perte de connaissance, et ses supérieurs n'ont pas voulu lui donner d'informations à ce propos. Puis il me parle du renvoi des employés du Site-Aleph dans lequel il travaillait.

Je me sens manipulée. Je suis une marionnette. Un pion sur un échiquier. Une identité servant de bouche-trou afin de permettre à une organisation de pouvoir licencier ses employés sans risquer qu'ils ébruitent son existence.

"Tu sais Françoise, je déteste la plupart des femmes, d'habitude. Elles sont toutes aussi banales et superficielles. En résistant à mes propos au cours de cette nuit, tu m'as prouvé que tu n'es pas l'une de ces poitrines sur pattes. Je pense que ça serait du gâchis de devoir te redonner ta vraie identité et personnalité. Malheureusement, tu ne peux pas vivre dans le mensonge éternellement, et le fait que tu saches la vérité va bientôt te faire te souvenir de ce que je t'ai raconté. Qui sait quand Françoise cèdera sa place à François ?"

Sa dernière phrase m'arracha un frisson. Ainsi, je n'ai plus qu'un temps limité avant de "redevenir" l'immonde macho que, selon cet homme, j'aurais été. Pourquoi moi ?

Bip bip bip bip bip bip-

"Bref, je crois que nous allons arrêter là. Tu es en train de te réveiller. Je te souhaite une bonne journée, et je compatis franchement pour l'épreuve que tu vis."

J'ouvre les yeux. Mon réveil sonne.

"Et galère…"


Sa voix me hurle dans les oreilles.

"QU'EST-CE QUE TU AS FAIT ?"

Il est devant le bureau, cette fois, un rictus de rage sur le visage. Ses yeux sont des braises incandescentes de haine. Sa blouse est déchirée et pleine de sang. Sang qui dégouline de son visage, et sans doute du reste de son corps.

"Tu voulais me tuer, hein ?"

"N..n…non ! Je ne voulais pas ! J'ai été forcée !"

"Arrête de faire semblant, je sais très bien que tu es allée voir le docteur Herrain pour avoir plus de médicaments."

Il halète, sans doute de souffrance. Le brouillard noir qui nous entoure vire instantanément au gris. De nombreuses formes semblent bouger dans la brume. J'observe tout autour de moi, affolée par des bruits de pas qui se rapprochent. François chancelle. Son visage est invisible sous les flots de sang qui coulent dessus. Il tombe comme une pierre. Il fait pitié, par terre, à trembler comme un épileptique. Oui, j'ai pris ces médicaments pour le faire taire. Et alors ? Qui ne le ferait pas ?

Un hurlement retentit derrière moi. Ce hurlement n'avait rien d'humain, ou même d'animal. Mon instinct me poussa à me retourner pour voir une bête atroce s'approcher de moi.

On dirait une gigantesque amibe verte translucide sur laquelle sont cousues des membres divers et variés d'humains. Je ferme les yeux, prête à me réveiller, tandis qu'une gueule béante s'ouvre.

Puis plus rien.

J'ouvre les yeux. Je suis dans un laboratoire. Un laboratoire de biologie, d'après le matériel installé. Je retrouve mon souffle quand un François déchainé et hurlant me tombe dessus. Je saute sur le côté et me rétame contre un tabouret qui trainait là. J'arrive à voir le roux récupérant à toute vitesse de ses blessures, bien que son expression de haine reste fixée à sa face.

"Toutes les mêmes ! Je savais que j'aurais pas dû te faire confiance, salope ! On peut rien vous donner sans que vous l'utilisiez à mauvais escient, hein ? Maintenant que tu m'as prouvé que tu es pareille aux autres, je vais te faire souffrir comme jamais pour avoir osé prendre MON corps pour le tien."

"Alors comme ça tu considères ce corps comme le tien ? Je croyais que tu le haïssais, héhé."

Il s'arrête. Son visage se crispe. Il claque des doigts. Une douleur intense à la jambe me prend. Je hurle tandis qu'il savoure chaque instant.

"Alors, combien de temps vas-tu encore rester insolente ?"

Je peine à lui répondre, tant mes gémissements m'en empêchent.

"Ex…excuse-moi ! Je ne vou…lais rien…contre toi !"

"Tu peux me supplier autant que tu veux, mais des tes rêves, c'est moi qui ai l'avantage, je t'ai déjà dit. Alors tu vas souffrir, puis je prendrai ta place, de force si possible."

Il s'approche. Un pas après l'autre. Je tente de ramper.

La douleur gagne en intensité et se propage dans mon bassin

Il se rapproche

Mes deux jambes souffrent

Quatre mètres

J'étouffe

Il se penche sur moi

"On fait moins la maligne, hein ?"

Il m'attrape les cheveux, puis me cogne la tête contre le sol. Et il recommence. Et encore une fois. Et encore une fois. Et enco-

"Mais tu as raison, je me suis habitué à ce corps. Je préfère vivre dedans que dans les rêves d'une ingrate."

Il me traine jusqu'à un bord de table, éloigne ma tête, puis la rapproche de l'angle à toute vit-

Enfin libre. C'est pas trop tôt.

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