Livret rose
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"Tu es sûr que ça serait une bonne addition pour notre cause ?"
"Oui, oui, attends … C'est juste à l'angle de cette rue, soit patient."
Les deux hommes prirent le petit tournant, zigzaguant entre quelques sacs éventrés éparpillés sur le sol, à moitié recouverts par la neige. La rue s'élargissait plus loin, à l'approche d'un petit terrain vague entouré de quelques vieux sapins.
"Chhtchhtchht, il est juuuuuste là."

Le premier homme fit signe à son compagnon de s'arrêter. Passant la tête devant l'angle du mur, il lui montra une petite silhouette biscornue, misérablement recroquevillée entre deux palettes de chantier. Le second haussa les épaules.

"Écoute, je sais vraiment pas pourquoi on s'ennuie avec ça. On devrait être sur l'avenue, là, et avec tes délires, on va perdre notre quota."
"Tais-toi. Tu vois ce mec, là-bas ?"
"Oui m-"
"Je l'observe depuis plusieurs semaines, déjà. Il se fait exploiter tous les jours. Un type lui refile sa came en échange de trucs qu'il vole dans la rue, et ça continue chaque semaine."
"… Et je vois pas en quoi c'est notre problème."
"Non non, écoute. Tu ne penses pas … Un pauvre SDF qui vit dans la drogue, suit la même routine tous les jours et en est réduit à voler pour continuer à perdurer dans ce monde, tu ne crois pas que soit le candidat idéal pour … ?"
"Je vois où tu veux en venir, mais .. On perd notre temps, sincèrement."
"On peut tout de même essayer. Ce genre d'histoires touche pas mal le peuple, tu sais."
L'autre soupira. Au loin, la silhouette tentait d'ouvrir une conserve à grand coups de caillou, sans succès apparent.
"Je te le dis, il est parfait."
"Okay, okay. T'as cinq minutes pour le ramener. Mais tu expliqueras ton idée aux autres. Moi,je vais tenter de récupérer notre quota."

Laissant le premier homme seul, son compagnon s'éloigna sur la rue, rebroussant chemin.
La neige tombait doucement. Une fois hors de vue, l'homme s'approcha, enlevant son manteau. Arrivé à la hauteur de la silhouette, qui n'était plus qu'un homme hirsute et apeuré, il lui tendit son manteau, et laissa ce dernier le prendre rapidement, avant de le mettre sur son dos sans même l'enfiler correctement.
L'incompréhension semblait palpable dans le regard du vagabond, tandis que l'homme se penchait vers lui, sortant un petit livret rose de sa poche.

"Excusez-moi, mon bon monsieur, mais avez-vous entendu parler des Caritatifs ?"


"J'aime bien ces livrets, en fait."

Johan tournait le petit amas de papier dans la main, tandis qu'il marchait dans la rue, en direction de la place de l'horloge.
Adrien tourna son regard vers lui, légèrement étonné.

"Ah, je peux savoir pourquoi ?"
"C'est le rose, je pense. Ils … Je sais pas, c'est une couleur qui me parle."
"Ce n'est pas pour rien qu'on a choisi cette couleur pour le livre de nos commandements. Une couleur apaisante, attrayante, synonyme de jeunesse."
"Jeunesse ?"
"Oui, enfin, comment dire … Une couleur innocente, capable de ramener des bribes d'innocence à toute personne."

Johan regarda son acolyte un moment, légèrement perturbé.

"Moi, c'est juste que j'aime bien la couleur."

Il avança un peu plus promptement sur l'allée, s'écartant sur le passage d'une voiture familiale qui partait vers le centre-ville.

"Au fait, pourquoi allons-nous dans cette zone, aujourd'hui ? Elle est largement moins fréquentée que notre poste habituel."
"C'est un jour spécial aujourd'hui."
"Ah ?"
"Il y a une sorte de brocante au niveau de l'horloge, ça attire beaucoup de monde."
"C'est logique …"

Il s'arrêta, un moment, silencieux. Adrien, qui commençait à prendre de l'avance, lui lança une brève injonction.

"Hâte-toi, tu penses bien que les gens ont besoin des enseignements des Caritatifs, c'est à nous de leur montrer le chemin !"
"J'ai une autre question."
"Allons bon, qu'est-ce qu'il y a, encore ?"
"Hé bien … Le peuple semble … Désintéressé de notre cause, à chaque fois … Comment dire, je ne sais pas s'ils peuvent percevoir ce que nous, nous percevons, mais … Ils ne semblent même pas essayer."
"Je sais bien que du milieu d'où tu viens, c'est logique que tu compares ça. Mais tout le monde n'a pas eu ta chance, les gens vivent dans leur confort sans se douter de ce qui les attend, après. C'est comme un investissement à court terme. Ce qui peut leur procurer du bien sur le moment prévaut sur les éventualités qui se déroulent à long terme, et auxquelles ils ne s'attendent pas."
"C'est basique, chez l'être humain, je sais … Mais dans ce cas, pourquoi est-ce que …"
"Oui … ?"
"Pourquoi ne cherchons-nous pas à être plus attrayant ?"
"Exprime-toi."
"Je veux dire … Les quelques personnes qui acceptent de nous écouter arrêtent souvent la lecture de nos commandements dès les premières pages …"
"Et donc ?"
"… C'est pas très attrayant pour eux de débuter par nos interdits avant de leur dire ce qui leur sera bénéfique …"

Adrien regarda Johan pendant un moment, les sourcils levés, un rictus particulier aux lèvres.
Il soupira fortement.

"On a étudié ceci pendant des années. Penser modifier le fruit de nos efforts de cette manière, c'est …"
"Non, non, c'était juste une question …"
"Oui, j'espère bien. Si tu as des réclamations à faire, tu peux t'en référer à notre Vecteur. Mais je ne prendrai pas le risque de le déranger pour de telles sottises, à ta place."

Sur ces mots, il reprit la marche jusqu'à la place, plus rapidement.
Après quelques temps, Johan le suivit, la tête dans les épaules.


"Vous vous rendez compte de ce qu'il … ?"
"Oui, je le vois bien."

Ramenant sa toge par dessus son épaule, l'homme partit se rasseoir, à quelques mètres de sa première sous-voix.

"Et cela ne vous choque pas plus ?"
"Il est jeune. Il n'a été parmi nous que depuis trois mois. Son apprentissage se suit correctement, et il n'a dérogé à aucune règle."
"Tout de même …"

Celui qui parlait d'un ton énervé continuait de faire les cent pas en face de l'imposant trône de hêtre qui accueillait l'intouchable arrière du Vecteur. La salle était peu éclairée, le bâtiment des apprentis Caritatifs ayant été réaménagé à l'arrière d'une ancienne salle des fêtes. La pièce où s'entassaient alors les accessoires de scène avait été vidée et accueillait désormais les appartements du Vecteur, tandis que l'espace scénique avait été divisé entre les dortoirs et la salle de réunion.
La plupart des apprentis travaillaient chaque jours à la restauration du reste du bâtiment, abandonnant leurs biens divers dans l'achat des matériaux pour leur communauté.

Le Vecteur les avait tous accueillis dignement dans leur sacrifice, eux qui cherchaient la paix éternelle dans l'enseignement des Caritatifs. Nul ne savait qui avait véritablement définis ces préceptes, mais leur justesse ne laissait de doute en personne. Seule leur restait la dure tâche de rassembler le plus d'apprentis pour partager leurs acquis.

"Vous savez pourquoi nous sommes tous ici, n'est-ce pas, Adrien ?"
"Oui, en effet."

Le Vecteur regarda la lumière bleutée d'une longue bougie au chlore, avant de reprendre.

"Il faut lui laisser le temps. Deux nous ont rejoint depuis son arrivée, et grâce à son groupe, si je me rappelle bien. Les vaisseaux des Caritatifs sont en route, mais leur arrivée n'est pas prédite pour ce siècle. Vous savez tout aussi bien que nous tous que le temps n'est pas un fardeau dont nous nous préoccupons."
"Oui … Vous avez raison. Pardonnez mon insolence."
"Tout le monde a des doutes."

Il inspira.

"Il est de notre devoir de savoir transformer les flous qui persistent en chacun en croquis nets. En plans pour notre cause."

Adrien ferma un moment les yeux, s'inclinant légèrement, avant de sortir lentement de la salle.

Le silence se fit.
Le bref claquement de la porte coupe-feu se fit entendre brièvement.

"Tu peux te joindre à moi, maintenant."

Une main écarta les rideaux dans un soufflement, dévoilant une ombre.

"Décris-moi ton idée …"


Le soleil commençait à poindre doucement par-dessus les rangées d'arbres nus qui bordaient la route.
Un homme et une femme marchaient dans le paysage matinal, laissant une traînée de traces dans la neige de la veille.

"Donc, je suppose que ta nomination comme sous-voix n'a rien à voir avec la nouvelle vision du Vecteur ?"
"J'étais en train de chercher les provisions pour notre communauté, hier soir, Clara. Je n'ai pas vu le Vecteur avant ce matin, à la réunion."
"Je te crois moyennement."
"Ce ne serait pas de la jalousie que je décèle là ? Prends garde, nos Caritatifs apprécient peu ce genre de passions dans leur communauté."
"C'est de la curiosité. Que veux-tu ? Le Vecteur nous annonce ce matin que les Caritatifs se révèlent à nous, et par la même occasion, ta nomination. Il y a de quoi être curieux, je pense."

L'homme soupira. Il ne portait plus de traces de sa barbe hirsute qui le couvrait quatre mois plus tôt, mais l'absence de cheveux ne faisait que renforcer l'air grave qu'il adoptait actuellement.

"Trop curieuse. Hâte-toi, maintenant …"

Sortant un petit prospectus rose de sa poche, il tendit sa main vers Clara, qui lui donna alors un morceau de scotch.

Se tournant vers un poteau de ligne téléphonique, il y attacha le petit morceau de papier, avant de se tourner vers sa collègue, un air satisfait.

"Bien, plus que quelques-uns dans cette rue, et nous pourrons nous tourner vers les allées parallèles."

S'éloignant d'un pas décidé, il donna la pile de prospectus à la jeune femme, qui le suivait toujours, laissant derrière eux la première marque de leur changement.


De loin, le petit papier rose semblait adopter une forme rondelette, ajourée de deux appendices dirigés vers le ciel.

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