Dilemme
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À l'attention du Dr. Hugo Topignac

Cette lettre ne pourra être consultée qu'après inoculation de l'agent mémétique Sigma-O permettant de décoder les documents de type 022-H. Il vous a été envoyé par l'Intranet de la Fondation et est protégé par un mot de passe qui vous sera remis par le Directeur Garett. Toutes les informations présentes dans ce document doivent rester confidentielles. Une éventuelle fuite d'information résultera en la traque et l'administration d'amnésiques aux personnes concernées ainsi qu'à l'élimination du Dr. Topignac.

Le bilan financier de ces quatre dernières années s'est revelé difficile pour la Fondation. Des études sur le terrain tendent à montrer que le surplus de personnel serait la cause de dépenses trop excessives, en élimination de Classe Delta ou en matériel coûteux et parfois inutilisé voire inutilisable. La décision d'un licenciement massif de chercheurs, et du démantèlement du Site-Aleph a été votée à l'unanimité par le Conseil O5. Il en résultera donc de la remise à la vie civile de l'intégralité des membres du personnel du Site-Aleph, après une administration d'amnésiques et une implantation de faux souvenirs.

Le Conseil O5 vous demande, par la présente, la mise au point d'amnésiques capable d'effacer un nombre donné de souvenirs de chacun des membres du personnel du Site, ainsi que l'ajout ou la modification de souvenirs, pour leur permettre une réintégration à la vie civile. Tout refus de coopérer entraînera votre élimination et votre remplacement.

Chaque amnésique ou technique de manipulation de souvenirs devra être testé sur 20 membres du personnel de Classe Delta et devra présenter un taux de réussite supérieur à 95%, ou il sera refusé, et la mise au point de nouvelles techniques sera indispensable. De plus, les méthodes employées ne devront pas excéder une certaine somme qui vous sera transmise par le Directeur Garett, superviseur des futurs tests.

Le Conseil O5 a décidé de vous donner un délai de trois mois, durant lesquels vous ne travaillerez que sur la mise au point de ces méthodes de manipulation de souvenirs, dans le plus grand secret. La moindre fuite d'information, intentionnelle ou non, entraînera votre élimination dans les plus bref délais, et la traque des personnes concernées.

Nous sécurisons, nous contenons, nous protégeons.

Le conseil O5

Comme un réflexe de survie, le jeune chercheur ouvrit l'un des tiroirs de son bureau et y enferma la lettre. Il resta une heure entière à fixer celui-ci, et contemplait un point fixe où une trace de brûlure était apparente. Le bois dégradé de ce vieux bureau sale lui donnait un air plus personnel « Sûrement à cause du désordre » pensa-t-il amusé. Il esquissa un sourire, puis le souvenir de cette lettre lui revint comme un choc. Cela ne faisait en effet qu'une heure qu'il l'avait lue, cependant ce souvenir lui paraissait déjà lointain.

Son sourire s'estompa : que faire ? Obéir aux ordres, comme il l'avait toujours fait jusqu'à présent et trahir ses collègues, ses amis, ou désobéir et subir la peine capitale ? Ces deux propositions se bousculaient en lui, ce conflit interne qu'il ne saurait résoudre lui triturait l'esprit. Il savait que s'il mourrait, ce serait en secret, et que personne ne saurait le geste qu'a fait un jour le Dr. Hugo Topy, mais il refusait de participer à ce projet de licenciement immoral. Ces deux solutions s'opposant étaient les seules issues, et pourtant il devait choisir.

Il réfléchit longuement, et ne sortit de son bureau qu'au bout de plusieurs heures. Il avait pris sa décision ; devait-il accepter cet ordre ? Maintenant, cette réponse était évidente : il ne pourrait jamais supporter le fait d'avoir trahi et manipulé les chercheurs avec lesquels il travaillait tous les jours. Ses confrères, qui étaient devenus ses amis avec le temps, ne sauraient pas le geste que Hugo avait fait pour eux, mais il se fichait de cela, et refusait de mener à bien cette mission immorale.

Le chimiste avançait le long du couloir qui menait au bureau du Directeur, il avançait vers ce qui semblait être une mort certaine. Dans les couloirs, il croisa plusieurs de ses collègues. Il salua Benji qui travaillait sur une machine, passa indifféremment à côté de Cendres et lâcha un « Salut » morose à Gray qui prenait sa pause café. Il descendit les quelques marches humides qui menaient au secteur administration d'Aleph. Après quelques minutes, la mort se trouvait devant lui, inévitable, cette porte blanche à l'aspect stérile portant l'inscription « Directeur Garett » lui semblait être une porte vers un monde infernal. Il avala sa salive la boule au ventre, et après quelques minutes d'hésitation, il ouvrit sèchement la porte.

Le Directeur était assis à son bureau, le nez rivé dans ses papiers quand Hugo entra. D'un sursaut de surprise, il leva la tête de ses contrats et fixa consterné le jeune chercheur qui venait d'entrer.

« Euh… Entrez… » murmura-t-il l'air déconcerté.

Hugo avança, plaqua ses deux mains sur le bureau et s'apprêtait à crier quand il aperçu un contrat traitant d'amnésiques, signé par le Conseil O5. Il l'attrapa et le lut, le regard consterné de Garett rivé sur lui. Son regard se fit alors vide : son nom et sa signature étaient présents sur le contrat. Le chercheur ne comprit pas ce qu'il avait vu, il se figea. Garett attrapa calmement le contrat et le remis à sa place. Il expliqua alors, l'air blasé :

« Ça fait la troisième fois que vous venez dans mon bureau, et la troisième fois que vous changez d'avis à propos de cette décision. De toute façon vous avez déjà signé, alors retournez bosser. »

Le chercheur esquissa quelques sons d'hésitation, mais Garett l'interrompit

« Encore une fois vous êtes surpris à cause de ce contrat et… sérieusement, sortez, vous me faites perdre mon temps »

Hugo fit mine d'avoir repris ses esprits, s'excusa, et sortit du bureau du Directeur.

De quelque façon que ce soit, Hugo avait signé ces contrats : il avait accepté de mener à bien cette mission immorale. Sa trahison était faite et il ne pouvait plus reculer. Il pensa alors à revenir sur ses pas, et à crier au Directeur qu'il n'avait jamais voulu participer à ce projet. Seulement, une image à laquelle il n'avait jamais pensé lui vint à l'esprit. Il se vit emmené par des Agents du DSI, qui le matraqueraient à la moindre résistance, et serait exécuté froidement d'une balle dans la tête, pendant que la vie des autres chercheurs se déroulerait normalement.

Cette vision lui glaça le sang. Il avala sa salive dans un bruit de déglutition lié à l'angoisse, et se remit à marcher en direction de son bureau. Qu'il le veuille ou non il devait participer à ce projet. Il savait que ses amis lui en voudraient, il pensait même que certains l'insulteraient, ou le prendrait pour un traître, mais lui ne voulait ni mourir, ni trahir ses collègues.

Il arriva à son bureau, et ce dilemme continua à le hanter durant toute la journée, et même la nuit. Le lendemain, il se réveilla avec une mine morne et l'esprit chamboulé par toutes ces questions. En effet, la nuit avait été courte pour lui, et le lendemain, le choc de la vision d'hier soir retentissait encore en lui, et il était maintenant sûr qu'il ne voulait pas mourir.

Il ouvrit son placard qui était rempli de produits chimiques en tous genres, en prit quelques uns au hasard, les posa sur son bureau, et d'un revers de la main, il poussa tous les papiers présents sur celui-ci au sol. Il alla récupérer ses vieux prototypes d'amnésiques, et commença à réfléchir à comment contrôler les souvenirs, plutôt que les effacer. Il se souvint alors d'un prototype qu'il avait mis au point. Il devait être conçu à la base pour des tests sur 028-FR, et avait pour but d'effacer certains souvenirs du sujet. Seulement, cet amnésique n'avait jamais marché : les souvenirs étaient simplement bloqués, et le sujet les recouvrait au bout de quelques semaines.

Soudain, Hugo eut un choc : il venait de trouver sa solution. Il avait compris comment résoudre ce dilemme, et décida de se mettre à travailler de ce pas. Les conséquences seraient peut-être graves, voire désastreuses pour la Fondation, mais peu importait et Hugo pensait agir pour le bien. Il attrapa son prototype d'amnésique ainsi que ses notes, et commença à chercher ses effets. Il travailla dessus d'arrache-pied jour et nuit, et ce durant trois mois.

Au bout du troisième mois, Hugo reçu une lettre du Directeur Garett lui disant qu'il devait lui remettre son amnésique ainsi que les fiches d'instructions des méthodes d'implantation de souvenir dans la semaine. C'est le mercredi de cette semaine que le jeune chercheur se rendit, la boule au ventre, dans le bureau du Directeur. Arrivé là-bas, Hugo lui remit le fruit de son travail après lui avoir expliqué les méthodes d'administration.

Il sortit du bureau du Directeur le cœur léger : aux yeux de la Fondation, il avait parfaitement accompli sa tâche, et pourtant…
Les amnésiques qu'il avait mis trois mois à concevoir étaient faits de sorte que les sujets ne perdent que temporairement la mémoire, et recouvrent leurs souvenirs quelques temps plus tard. Il avait trouvé la solution à son dilemme, et était maintenant totalement serein.

Quelques jours plus tard, il reçut une lettre du Conseil O5 le remerciant et le félicitant pour son travail. À présent, Hugo savait pertinemment qu'il risquait la mort, pour avoir leur avoir désobéi, mais si son plan marchait, alors il aurait aidé ses amis. Même s'il mourait, cela n'avait plus d'importance pour lui, il avait rempli sa mission, et n'avait fait que retarder l'instant de sa mort.

Le jour fatidique arriva. En cette matinée d'août, les chercheurs furent tous surpris de la lettre qu'ils venaient de recevoir, et les discussion fusaient à l'intérieur du Site. Pendant que tous se posaient la question de leur sort futur, Hugo resta toute la journée à l'écart, enfermé dans son bureau. S'ensuivit deux mois de dur labeur durant lesquels tous les membres du personnel furent réintégrés à la vie civile.

Durant ces deux mois, lui et une équipe de chercheurs sélectionnés par le Conseil O5 durent administrer les amnésiques à tous les membres du personnel, et leur implanter de nouveaux souvenirs. À chaque fois que l'un d'eux était convoqué, Hugo se sentait de plus en plus coupable : il se sentait complice de la Fondation. Plus il y pensait, et plus il se demandait s'il avait fait le bon choix, et la seule chose qui pouvait le faire déculpabiliser était cette phrase de Holt : « Tu n'es pas complice ni coupable, tu es victime, comme tout le monde à la Fondation ». En effet, il n'avait pas le choix, et devait servir les O5. Il avait accepté cette manipulation et espérait que son subterfuge marcherait, mais il n'avait fait que repousser l'instant de sa mort.

Le Dr. Natemy était l'une des chercheuses chargées d'administrer les amnésiques.

Tous les jours, il injectait, hypnotisait, manipulait ses collègues et ce, durant deux mois. Les dernières personnes à avoir été réintégrées à la vie civile furent Holt et Gémini. Le jeune albinos n'en a jamais voulu à Hugo pour ses actions, il savait qu'il était contraint de le faire, et son expérience de plus de 40 ans à la Fondation lui avait appris que l'on ne peut refuser les ordres du Conseil O5. En revanche, il ne savait pas ce que Gémini en pensait, car la chercheuse chargée d'effacer les souvenirs de l'ancien Directeur du Département de Censure et de Désinformation était le Dr. Natemy. Hugo se sentait coupable en la voyant s'essuyer le front après avoir accompli sa besogne, car le dernier nom sur sa liste n'était autre que le sien. Il se savait surveillé et ne put donc jamais lui en parler et ce fut douloureusement qu'il affronta son regard désemparé quand elle fut escortée dans son laboratoire par deux gardes armés.

Le 21 octobre, la réintégration fut achevée avec succès, les objets SCPs furent transférés vers les sites annexes, et le dernier chercheur d'Aleph encore présent était le Dr. Topy. Ce jour là, il errait dans les couloirs vides et sans vie du Site, où la mort omniprésente de la Fondation n'était plus. Il se souvint alors d'un vers du Necronomicon, décrit par Lovecraft qu'il avait lu « Au fil des siècles même la mort peut mourir ». Cette citation pourtant morbide lui fit esquisser un sourire, il se rendait compte qu'elle collait parfaitement à la situation.

Il arriva près de son bureau. Toutes ses affaires étaient regroupées dans des cartons : on lui avait demandé de préparer son déménagement vers un autre Site. Il contempla alors pour la première fois le sol de son bureau, parfaitement vide et propre. Malgré l'ambiance morose qui régnait dans le silence perpétuel du Site, il continuait à sourire, et parcourait du regard les lieux.

Des bruits sourds de pas se firent alors entendre au fond d'un des couloirs. Hugo intrigué, sortit de son bureau et cherchait d'où provenaient ces bruits. Dans l'obscurité ambiante, à une dizaine de mètres se dessinèrent alors deux silhouettes armées qui s'approchaient rapidement de lui. Il eût alors un sursaut d'effroi, mais il ne bougea pas. L'instant de sa mort était enfin venue : les O5 avaient découvert la supercherie. Il voyait ces deux soldats armés s'approcher tels deux envoyés infernaux qui s'approchaient de lui. On aurait dit la faucheuse, scindée en deux qui venait chercher le jeune scientifique pour l'heure du jugement dernier.

Les deux agents s'arrêtèrent alors devant Hugo, qui resta figé et l'un d'eux demanda alors :

- Dr. Topignac ?

- Appelez-moi Topy, lui rétorqua-t-il sèchement

L'agent repris :

- Vous allez nous suivre jusqu'au bureau du Directeur Garett

Topy se tût et les suivit. Il arrivèrent quelques minutes plus tard au bureau du Directeur. Ils entrèrent alors et l'un des gardes resta devant la porte. Garett prit alors la parole sous l’œil attentif mais craintif de Topy :

- Dr. Hugo Topignac…

- Oui ?

- Vous avez aidé la Fondation dans son projet de licenciement massif de chercheurs et de démantèlement du Site-Aleph

- Vous devriez savoir que j'étais contre cette initiative.

- Soit. De ce fait vous mériteriez la médaille de la Fondation. Malheureusement…

Garett fut coupé par l'un des gardes qui entra et menotta le jeune chercheur

Il fit un signe de la main et l'agent maintenant accompagné de son collègue l'emmenèrent. Malgré les cris et les plaintes du jeune chercheur, Garrett ne sembla pas sourciller, mais quelque chose semblait le déranger. Hugo le voyait à son regard désolé porté sur les deux gardes l'emmenant froidement. Il essayait de se débattre mais rien ne faisait, il se dirigeait petit à petit vers la mort.

Les deux gardes s'arrêtèrent alors devant une salle qui semblait familière à Hugo. Ils ouvrirent la porte et à l'intérieur se trouvaient 3 scientifiques qu'il ne connaissait pas, et qui parlaient dans un langage scientifique barbare qu'il ne comprenant déjà plus. Il se fit attacher sur un fauteuil et vit alors une femme s'approcher de lui avec une seringue. Topy arrêta alors de se débattre, presque épuisé, et au moment où cette femme apposa la seringue sur le bras lié du jeune chimiste, celui-ci relativisa, et se dit qu'il attendait la mort depuis bien longtemps, et qu'enfin elle venait à lui. Elle injecta alors un produit inconnu, et le jeune chercheur parti vers un sommeil qui semblait éternel.

Les scientifiques arborèrent alors un sourire macabre, et c'est ainsi que fut licencié le dernier chercheur du Site-Aleph.

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