Brèves de comptoir
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Cela faisait des mois maintenant…

« Ils vous attendent salle 113-B. »

Neremsa acquiesça et fit lever Grym.
Enfin. Aleph était étrange, vidé de son âme.
Plus rien. Que le bruit des pas qui résonnaient dans l’immense complexe. Et aussi celui des menottes. Ces menottes étaient trop serrées en plus.

« Faudra que tu leur dises un jour que ça sert à rien, Nerem’. Je me suis tiré d’une croix où on m’avait attaché avec des barbelés en Russie une fois, et ils pensent encore que ces menottes vont servir ? Tsss… »

« Protocole de sécurité oblige. Tiens-toi bien, avec un peu de chance ta requête passera. Mais fais comme on a dit, hein. »

Comme ils avaient dit. Quand la quasi-totalité du site s’était fait dégager à grands coups de pompes dans le cul, les membres subissant une anomalie quelconque avaient commencé à être traqués comme des bêtes. Certains avaient vu le coup venir et s’étaient fait la malle. D’autres avaient compris trop tard. Et enfin il y avait Grym, qui n’en avait rien eu à foutre.

La surprise des quelques gardes briefés à son sujet fut générale quand ceux-ci le découvrirent posé dans son bureau, totalement rangé, comme prêt à partir, et avec sous la main une pile de dossier et un sac emplis de disques durs. L’ensemble contenait tout ce que sur quoi Grym avait travaillé pendant presque 40 ans dans les murs de la Fondation. Autant dire beaucoup. Et ce dernier attendait que la hiérarchie vienne le chercher.

Les gardes avaient prévu une résistance farouche de l’immortel de l’ex-Site Aleph. Mais il ne fut rien de tout ça. Il demanda simplement à voir le Directeur du Site avant d’être plongé dans un bloc de béton, comme convenu.

Intrigué par sa requête, celui-ci accepta.

Grym avait préparé ce moment pendant des années. Au nez et à la barbe de la sécurité, le paranoïaque avait copié un nombre incroyable de fichiers compromettant pour la Fondation. Et les avait fournis à des contacts « sûrs », qui ne manqueraient pas de divulguer tout cela au grand public si le balafré ne réapparaissait pas.
Ce dernier ne demandait rien d’incroyable. Il souhaitait juste pouvoir vivre de nouveau à l’air libre, normalement. Les amnésiques n’étant pas efficaces sur lui, la Fondation courrait cependant un risque.

Et devant l’inaptitude du Directeur du Site Aleph de trancher, le choix fut remis directement entre les mains d’O5-2, qui venait inspecter le désarmement total de ce qui était le Site majeur de la branche française.
Et l’heure du face à face était enfin arrivée.

Dans l’ombre d’une salle surgit une voix. Une voix escortée par une demi-douzaine d’Agents testostéronés et armés jusqu’aux dents.

« Ex-Dr. Grym, je présume. »

« O5-machin, je présume. »

« Mettez-vous au centre de la pièce. »

Le balafré et le Belge s’avancèrent.

« Maintenant, dites-moi ce qui me retient de vous couler dans neuf mètres cubes de béton. Et faites vite. »

Et Grym utilisa son atout maître, à la surprise de Neremsa. Un atout qui fit plier O5-2, et le fit grincer des dents :

« Il y a une place réservée en enfer rien que pour vous, vous le savez ? »

« Bien évidemment. C’est le trône. »

Cela faisait maintenant plusieurs mois que Grym était retourné à la vie civile. Grâce aux économies colossales qu’il avait mises de côté de façon plus ou moins douteuses, il avait enfin pu réaliser son rêve : devenir le patron d’un bar légal. L’ensemble ressemblait à une taverne de pirates, mais c’était bien un pub dont il s’agissait, et sur deux étages s’affairaient une dizaine de barmen et de serveurs. Le bar en lui-même occupait le centre de l’espace, et était situé sur les deux étages. Au centre même du bar, qui formait une sorte de cercle de boisson, un escalier en colimaçon permettait au personnel d’accéder au bar de l’étage supérieur. L’ensemble était situé au cœur des quartiers les plus fêtards de Bruxelles, et pouvait se vanter de servir une cinquantaine de bières différentes. Il y avait également une cave, imposante, dont une partie servait à stocker les réserves d’alcools du pub, et l’autre était réservée aux patrons.

Contrairement à l’ensemble de ses ex-collègues, sa mémoire n’avait pas pu être altérée, et il se souvenait de tout. Le plus terrible était de ne plus pouvoir les voir, sous risque de finir dans du béton pour de bon. Tels étaient les termes du contrat avec la Fondation. Ça et…

« GRYM ! DEUX GUINNESS, UNE DELIRIUM RED, ET DEUX « YOD » POUR LA ONZE. »

Le balafré fut tiré de sa rêverie par Neremsa.
La Fondation ne pouvant pas se permettre de laisser Grym sans surveillance, même sous contrat, sans prendre le risque que celui-ci n’aille retrouver ses anciens collègues, il leur fallait un homme pour surveiller le lascar, un homme qui connaissait aussi bien le balafré que ses anciens collègues… Cela avait été l’atout maître de Grym, et bien que le Belge fût bruyant le soir de ses conquêtes dans le 100m² où ils vivaient tous les deux, l’immortel ne regrettait pas son choix. A vrai dire, il faisait même un très bon patron de bar. Co-patron, comme le soulignait le balafré. C’était même lui qui avait eu l’idée du nom du pub, « Le M79 », en hommage à l’ancien lance-grenade du Belge qui était toujours accroché derrière le bar, au-dessus des alcools forts, et, secrètement, était toujours chargé, « au cas où ».

Neremsa devait désormais porter un cache œil, afin de cacher son œil bionique, mais à vrai dire, cela ne lui allait pas mal du tout. Pour blaguer, Grym lui avait offert un tricorne, qu’il arborait fièrement dans le pub, renforçant l’esprit pirate qui y régnait.

L’ensemble du pub marchait bien. Très bien même. Les bénéfices permettaient de couvrir les frais de nombreuses soirées à thèmes qui rythmaient la vie de l’établissement. En à peine quelques mois, le pub faisait salle comble tous les soirs, et avait déjà ses habitués. Parmi eux figuraient notamment les Verstrat père et fils, qui venaient récolter les rapports de Neremsa régulièrement, en plus de savourer une petite pinte ou deux.

Grym prépara la commande, et esquissa un sourire en pensant à son ancien Site de prédilection alors qu’il préparait un cocktail du même nom.
Il checka les stocks pendant que Neremsa changeait un fût à côté de lui. La soirée avait été fructueuse. La bière avait coulé à flot à tel point qu’il allait falloir recommander certains produits en urgence pour le lendemain. Bien qu’il était déjà « demain ».
Trois heures du matin. Le bar commençait à se calmer un peu, pendant que le groupe de rock jouait un peu plus fort à l’étage. Heureusement qu’ils avaient mis le paquet sur l’isolation sonore, sinon les voisins auraient déjà fait fermer le pub.

Deux heures plus tard, le pub fermait ses portes, et après un bon gros coup de nettoyage, l’ensemble du personnel fut remercié. Ne restait plus que Grym et Nerem, serpillères et balais à la main. Le balafré s’approcha d’un des ordinateurs caisses.

« Bilan ? » demanda le Belge

« Bon, très bon. Très, très bon même. On refait ça deux fois et on peut faire venir AC/DC dans les locaux. »

« Ça mérite une bière. »

« C’est ce que j’allais dire. »

Ils se posèrent à une table près du bar, et, une fois sûr que tout le monde était parti, ils commencèrent à reparler de ce que tout deux appelaient le « bon vieux temps ». Bon vieux temps vieux de quelques mois à peine.

« … et ce con me dit alors ce qu’il va faire avec le tire-bouchon. Là je suis là, posé dans mon bureau, à l’écouter et à me demander si oui ou non je lui fournis un soutien en cas de guerre ouverte. Au final j’ai dit oui pour le fun. Et ça a pas raté. Dans la cafétéria, c’était pire que Peshawar. »

Grym s’esclaffa alors qu’il terminait sa phrase, sous le regard mi-amusé, mi-sévère de Neremsa.

« Rien n’était pire que Peshawar. Imagine si ça avait été moi devant à ta place. On serait plus là pour en rire. Mais faut avouer que voir ce tire-bouchon qui voletait dans les airs en pleine cafétéria, avec les assiettes qui volaient dans tous les sens, c’était à mourir de rire. Sacré Kaze et Holt. »

« Tous ces cons me manquent. »

Il y eut un moment de silence.
« Moi aussi. »

Les deux hommes contemplèrent d’un regard vide la douzaine de pintes qu’ils avaient descendues depuis le début de leur discussion. Et après un moment, le Belge reprit :

« Mais tu sais comme moi que c’est fini. Il va falloir s’y faire. Et puis, ils ne se souviennent même plus de nous, de toute façon. »

« Même Benji ? »

« Je ne saurais pas te dire. Ils m’ont interdit l’accès à tous renseignements concernant les autres. De peur que tu me les extirpe je suppose. Mais on ne peut pas revenir en arrière, et tu le sais. »

« Nerem ? »

« Hum ? »

« Tu penses qu’ils sont heureux, maintenant ? Je veux dire, aucun de nous n’a choisi de partir. Nous on était là parce qu’on le voulait, et on nous a dégagé sans un merci, quasiment. Qu’est-ce qu’il leur fait croire que nous n’allons pas y revenir par instinct, même avec les amnésiques, tôt ou tard ? »

« J’en sais rien. C’est une hypothèse, mais crois-moi, si ce que tu dis est vrai, en tant qu’ancien responsable de tout ce petit monde, je pense qu’il va y avoir une seule chose de sûre. »

Grym leva un sourcil.

« Laquelle ? »

Neremsa soupira.

« Si la moindre personne commence à se souvenir de quoique ce soit, à part toi et moi qui sommes encore dans le collimateur de la Fondation, cette personne va sûrement essayer de contacter les autres. Et si une personne peut retrouver la mémoire, ça va faire effet domino. Alors voilà la seule chose sûre dans tout ça : Aleph a été rasé, on nous a foutu à la porte, soit. Mais si jamais la Fondation se retrouve face à ses anciens employés en colère. Si jamais tout ça arrive. Alors la seule chose de sûre, c’est que les O5, les Directeurs, et tous les gradés en général feraient bien de se préparer. Parce qu’avec les compétences des uns, les anomalies des autres, et l’envie de revanche de tous, ça va foutre un gros bordel."

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