Abysse
notation: +6+x
abyss.jpg
abyss.jpg

J'ai toujours pensé que la Fondation était la meilleure chose qui me soit arrivée. Rigide, rigoureuse, froide, mais tellement mystérieuse, anormale et imprévisible.
A la Fondation, on s'attend à mourir, à voir des gens mourir, à devoir les envoyer mourir pour nous. On s'attend même à la fin du monde.
Mais personne ne s'attendait à se faire licencier. Du moins pas tous en même temps.
C'est pourtant ce que stipulait la note posée sur mon bureau. Note qui me donnait rendez-vous en salle de réunion A-06.
Je suis resté quelques minutes assis, le regard dans le vague. Perdu. Mon monde, mes rêves, s'écroulaient autour de moi, morceau par morceau. Il fallait que je réagisse.
Je me suis finalement levé et dirigé vers la salle A-06, un nœud serrant mon ventre, envoyant ses vagues de mal-être dans tout mon corps.

Je suis arrivé au moment où la porte s'ouvrait. Une femme en blouse blanche en est sorti, en pleurs. Le nœud se resserre.
J'entre, je m'assois. J'attends. Un homme bedonnant au crâne dégarni fait courir la pointe d'un stylo sur des documents dont je n'arrive pas à lire les titres. Après une dizaine de secondes qui semblent s'étendre indéfiniment, il lève enfin la tête vers moi et commence à parler.

- Monsieur Saturn, à nous. Comme vous le savez, la totalité du site Aleph va être démantelé. Les anomalies seront envoyées vers d'autres sites. Mais ce qui nous intéresse ce sont les employés. La plupart seront amnésiés avant de retourner vers une vie civile.

Il fait une pause. Son regard s'assombrit, puis il reprend.

- Malheureusement, votre cas est, comment dire, plus délicat. Vous pouvez facilement imaginer que les anomalies que vous avez développé suite à l'incident Blue-Magic sont difficiles voire impossible à expliquer à l'aide d'un alibi. Se débarrasser de vous serai injuste, vous avez travaillé dur au sein de la Fondation. Nous allons cependant devoir vous confiner.

- J-je vous demande pardon ?

Ça, je ne l'avais pas prévu.

- Ne prenez pas cet air choqué. Nous n'allons pas vous attacher comme un animal. Tenez, voici les mesures prévues pour vous.

Il me tend une feuille de papier, Ma main reste un instant suspendue avant de s'en saisir. Mes yeux commencent à parcourir les lignes noires couvrant le papier.

Amnésiques. Cellule aménagée. Confort humanoïde maximal. Prise en compte des requêtes. Ni plus ni moins qu'un vulgaire SCP humain quoi. Mais ça semble être un rapport officiel, pas un bout de papier destiné à me rassurer. Pas de surveillance extrême de prévue donc.

- J'imagine que je n'ai pas vraiment le choix de toute manière, dis-je d'un ton résigné.

- Vous pouvez refuser le confinement. Cependant un retour à la vie civile nécessiterai de faire disparaître vos anomalies. J'imagine que vous ne souhaitez pas vous débarrasser de vos yeux.

- Évidemment que non…

Je réponds, le regard encore fixé sur la feuille. Ses mots condescendants m'énervent, mais je me retiens de lui faire ravaler son arrogance. Je dois rester concentré.

- J'accepte. J'ai pas trop le choix de toute manière.

- Fort bien, s'exclame-t-il avant de commencer à remplir tout un tas de documents.

Il m'en donne quelques un à signer avant de continuer.

- Un garde va vous reconduire à votre bureau. Un spécialiste des amnésiques vous-y attend. Il vous indiquera quels effets personnels vous serez autorisé à emporter. Les amnésiques vous seront administrés demain, dans la matinée. Ne faites rien de stupide d'ici là. Vous serez surveillés jusqu'au moment de l'injection. En cas de tentative de fuite, les agents ont pour ordre de tirer sans préavis. Faites attention à vous docteur. Bonne chance.

Il me tend sa main que je serre mollement avant de me diriger vers la porte. De l'autre côté, un agent de sécurité que je ne connais pas et le docteur Welmer. Un bon collègue. Il m'interroge du regard. Je lui fais non de la tête, un sourire triste sur le visage. J'espère que ça ira pour lui.

Mais pas le temps de parler, mon chien de garde me pousse en direction de mon bureau. Son nom m'est inconnu, je vais l'appeler Rex. Sur le chemin, je revois toute les années passées ici, mon travail, mes collègues. Ce qui était ma vie. Et qu'aujourd'hui on m'arrache. Je serre les points. Ils ne m'auront pas aussi facilement.

Dans mon bureau tout va très vite. Je suis autorisé à garder mon bonsaï et mon tourne-disque. Je n'espérai rien garder d'autre. Tout le reste à un rapport avec la Fondation. Je jette un coup d’œil à ma montre. Il est déjà vingt heure. Je rentre à mes appartements, toujours accompagné.

Assis sur mon lit, je regarde mes mains trembler sous le stress. Je me lève brusquement, faisant sursauter le garde planté devant la porte. Bien qu'il n'en laisse rien paraître, j'ai bien vu que sa main s'est rapprochée de son arme. J'ouvre le tiroir de ma table de nuit et attrape le paquet de cigarettes qui traîne là depuis plusieurs semaines. Je ne fume que sous le coup du stress ou de la colère. Autant dire que là, que pourrai fumer deux ou trois paquets. Je sors un bâtonnet, le porte à ma bouche et l'allume en agitant mes doigts. Rex se crispe.

- Vous n'êtes pas autorisé à faire usage de vos capacités. Ordre du directeur.

- Je n'ai pas de briquet.

Il plonge la main dans sa poche et en ressort un briquet en métal qu'il me lance. Merci Rex.

Les cigarettes passent, les unes après les autres. Je ne prête pas attention aux protestations de ma gorge. Je me concentre juste sur les effets de la nicotine. Il faut que je trouve un moyen… Etre seul quelques instants.

Tout à coup, une idée me vient. C'est maintenant que tout va se jouer.

Je me lève lentement et commence à me déshabiller. Je déboutonne ma chemise avant de la lancer sur le sol. Je m'étire un peu avant de commencer à me débarrasser de mon jean. Il finit par réagir quand je m'attaque à mon boxer.

- Qu'est-ce que vous faites ?

- Je vais prendre une douche. Vous venez ?

Il me regarde, l'air consterné, ne sachant pas quoi répondre.

- Pas sous la douche. Me surveiller.

- Oh, euh, non. Ce ne sera pas nécessaire. Je vais rester là.

Il rougit, gêné. Pauvre petite chose. Au moins je serai seul dans la salle de bain. Tant mieux.
Je termine de me débarrasser de mes vêtements. Rex détourne le regard. Je souris et entre dans la salle de bain. Enfin seul.

Finalement, le matin est venu. Rex m'a réveillé et accompagné jusqu'à la salle. La porte s'est ouverte sur un docteur en blouse blanche.

- Entrez docteur Saturn.

Il se présente. Je ne l'écoute pas. Je m'en fiche. Il ne m'intéresse pas. Je vois bien sur son visage qu'il n'a pas eu le choix lui non plus. Qu'il préférerait ne pas avoir à faire ça. Mais je m'en fiche. Je me concentre sur moi même. C'est tout ou rien désormais.

Je m'allonge sur la table. Je ne résiste pas. Je ferme les yeux. L'aiguille transperce ma peau. Je sens l'amnésique se déverser dans mes veines. Il semble brûlant. Je sens ma conscience et ma lucidité s'embrumer.

La fatigue. La torpeur.

Noir.

Sauf mention contraire, le contenu de cette page est protégé par la licence Creative Commons Attribution-ShareAlike 3.0 License