Chemin de mémoire
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Depuis le bureau de l’agent Koop, on pouvait sans problème entendre le petit manège auquel se livraient les trois agents anglais. Tels trois anges de la mort, ils allaient d’une porte à l’autre, exécutant la sentence. Pas très loin derrière eux, des collègues en tenue antiémeute et armés jusqu’aux dents ouvraient l’œil ; l’aile abritait des agents entraînés et généralement armés, mieux valait ne pas prendre de risques.

À la deuxième porte avant celle du maître-chien, l’agent Travis Lehmann les accueillit avec résignation, sans dire un mot. Il présenta juste un carton rempli d’affaires au chef de la petite troupe, lui demandant s’il pourrait conserver ce qu’il contenait. L’autre lui répondit dans un français impeccable, à peine teinté d’un léger accent, qu’il n’était pas habilité à en décider.
Il les suivit finalement, carton sous le bras, après que ses gardiens se furent assurés qu’il ne contenait rien de potentiellement dangereux, comme un gamin embarquant sa caisse de jouets préférés avant de se faire expulser hors de chez lui.

Dans le bureau voisin, l’agent Maximilien Buis se montra nettement moins conciliant à leur retour ; il leur demanda s’ils feraient autant les malins quand viendrait leur tour, se prévalut d’avoir toujours fait tout ce qu’on attendait de lui sans discuter, même le pire, et demanda si c’était la seule récompense qu’il pouvait en attendre.
Le ton monta, l’Anglais le somma de se calmer, ce qui ne fit qu’augmenter l’énervement du Français. Il en fut quitte pour un bon coup de taser ; pas de grabuge inutile, surtout que le dossier de l’individu, auquel le chef avait accès sur sa tablette, le décrivait comme étant du genre sanguin. Ils l’emmenèrent, les pieds traînant sur le sol, intimant aux gros bras de redoubler de vigilance pendant leur absence.

Puis ils revinrent, et s’arrêtèrent enfin devant la porte de l’agent Xavier « Koop » Herriot. L’un des deux subordonnés toqua. Pas de réponse. Il insista, donna cette fois de violents coups qui firent trembler la porte, mais son supérieur l’arrêta d’un geste.

« Laisse tomber, ordonna-t-il en anglais, tout en relisant le texte qui s’affichait sous ses yeux. Il a pris la clé des champs pendant une mission en Russie y’a une semaine, d’après son dossier.

- Pas fou, le type, répondit l’autre. Il a senti le vent tourner et il est parti se faire oublier. »

Le trio ne s’attarda pas plus longtemps, il y avait encore du boulot ; des milliers d’employés du site Alpeh et du site Samech, le centre de formation qui en dépendait, attendaient d’être amnésiés, avant d’être rendus à une vie civile factice que leur désormais ex-employeur avait bricolé pour eux. De gré ou de force.


On frappa à la porte quelques coups secs. Sans relever les yeux du document qu’elle était en train de parcourir, la polkovnik1 Natali Nikolaev invita le visiteur à entrer. Celui-ci s’exécuta immédiatement, s’avança devant son bureau, et se mit au garde-à-vous. La Louve leva les yeux sur lui ; un homme d’une trentaine d’années en tenue militaire, corpulence moyenne, yeux bleu glace, blason de la division P et galons de leïtenant2. En théorie, le soldat n’avait absolument pas à s’embarrasser d’un salut formel, les mercenaires de la Krasnaya Kompaniya étant des déserteurs de la division P, elle en conclut donc qu’il avait un service à lui demander et qu’il voulait mettre toutes les chances de son côté.

« Lieutenant Filippov, lança-t-elle d’un ton un peu moqueur. Vous avez de nouvelles candidatures à me soumettre ? Votre cousin, cette fois-ci, peut-être ? À moins que ça ne soit l’être aimé que vous souhaitez impressionner ? »

Elle lui rendit négligemment son salut avant de l’inviter d’un geste à s’asseoir sur le siège réservé aux visiteurs, en face d’elle. C’était d’ailleurs bien l’un des seuls endroits dans la pièce qui pouvait passer pour être un tant soit peu confortable, celle-ci étant meublée du strict nécessaire, absolument pas décorée, et même un peu défraîchie.
Il paraissait surpris.

« Vous savez que c’est moi qui ait recommandé le caporal Herriot ? Je croyais que…

- Vous devez connaître un minimum ce vieux Kuznetsov, s’il a accepté de vous aider. Il est serviable, mais terriblement prudent, pour ne pas dire un peu froussard. En mettant en avant votre responsabilité, il pourra se dédouaner si les choses tournent mal. Si votre ami me déçoit ou me trahit, par exemple. »

Un léger sourire lui monta aux lèvres quand elle vit son interlocuteur se tendre, preuve que la menace était sans équivoque.
On disait souvent d’elle qu’elle aurait pu être belle, avec ses longs cheveux châtains, ses traits fins et ses yeux verts perçants, mais que ses expressions glaciales et son comportement cassant tuait dans l’œuf tout élan de sympathie qu’on aurait pu avoir à son égard. Et on disait aussi parfois de son regard qu’il avait un pouvoir de perforation comparable à celui d’une balle de 7,62. De toute façon, se faire craindre autant que respecter n’était pas une option pour elle, dans cet univers très masculin et impitoyable.
Le leïtenant parut enfin reprendre ses esprits, et demanda :

« Comment s’en sort-il ?

- Je serais tentée de vous dire que j’ai d’autres choses à faire que de surveiller chacun de mes hommes individuellement, mais, honnêtement, j’ai fait une exception pour l’ancien agent de la Fondation qui m’a été suggéré par la division P, le tout après avoir déserté. Je vous rappelle, si besoin est, que la Fondation SCP est un client que nous apprécions tant qu’il ne vient pas mettre son nez dans nos affaires. Quant à la division P… Il nous arrive de nous rendre quelques services mutuellement, mais nous n’avons pas fait sécession par amour pour ce qu’elle est devenue, bien au contraire. »

Elle laissa planer l’avertissement implicite quelques instants : ils n’avaient pas intérêt à essayer de la doubler, ou ils le regretteraient amèrement. Quand elle estima que Filippov avait eu tout le loisir de méditer la question, elle daigna lui répondre.

« Il connait les bases du boulot, il sait se servir d’une arme, obéir aux ordres et tout ce qui va avec. Et il a été assez malin pour comprendre très vite que la division P ne travaillait pas exactement comme une armée régulière. Il parle aussi bien russe que vous l’assuriez, et il est vraiment doué en tant que maître-chien. Son berger allemand fait aussi du très bon travail, d’ailleurs.

- La Fondation SCP n’engage que les meilleurs dans leur domaine.

- Et la Krasanaya n’engage que les meilleurs des meilleurs dans le sien. Mais passons. J’ai répondu à votre question, peut-être accepterez-vous d’en faire de même avec les miennes ? »

Les mots laissaient entendre qu’il avait le choix, pas le ton.

« Comment ça se passe pour la Fondation SCP, lieutenant ? C’est aussi grave qu’on le dit ?

- Je ne suis pas le mieux placé pour répondre, avoua-t-il. La division P n’est plus franchement au top pour tout ce qui touche au renseignement…

- Ni pour le reste… Enfin… Notre statut très particulier de mercenaires de l’anormal nous interdit d’aller chercher nos propres informations à la source. Nous ne voudrions pas froisser nos partenaires… Vos nouvelles vaudront toujours mieux que les miennes.

- Eh bien… D’après ce qu’on sait, la liquidation du principal site de leur branche française a commencé environ une semaine après la désertion du caporal. De toute évidence, ils vont réinsérer les employés remerciés après leur avoir effacé la mémoire, c’est leur procédure standard en cas de licenciement, mais cette fois, ce sera d’une ampleur inédite.
Maintenant, on se demande si ça suffira à rétablir leur situation financière, mais c’est impossible à dire à moins d’avoir le nez dans leur compta. Ils cédaient du terrain un peu partout, aussi, mais ça s’est stabilisé, pour l’instant.

- Des roquets à eux sur les traces de votre ami ? Je ne voudrais pas qu’ils viennent flairer de mon côté…

- On en a repéré quelques-uns qui enquêtaient dans le secteur où a eu lieu notre dernier rendez-vous, celui où je lui ai proposé de nous rejoindre. Ils n’ont pas insisté longtemps. Xavier n’est sûrement pas le seul à avoir réussi à passer entre les mailles du filet, ils ne peuvent pas se débarrasser d’autant de gens sans que quelques-uns arrivent à leur échapper, surtout pas avec leurs moyens actuels. Et puis, le mercenariat de l’anormal a de toute façon toujours accueilli des déserteurs venus de tous les groupes d’intérêts qui voulaient se faire oublier…

- Et c’est fort pratique, n’est-ce pas ? Une excellente excuse pour la division P pour ne pas prendre en charge votre Français, et les risques de représailles qui vont avec… Vous lui aviez bien proposé de rejoindre la division P au départ, n’est-ce pas ?

- Oui, mais personne n’est dupe sur les raisons qui ont poussé mes supérieurs à refuser… Et surtout pas Xavier lui-même.

- Et les gens passent leur temps à me demander pourquoi la Krasnaya a coupé les ponts avec la division… Ça n’est plus qu’une coquille de noix dénuée de principes et de scrupules, ballottée sur un océan qui peut l’avaler à tout instant, et entourée de navires beaucoup plus puissants qu’elle, et elle ne peut rien faire d’autre que prier pour qu’ils ne lui prêtent pas trop attention… »

Martin Filippov se garda bien de faire remarquer que la Krasnaya, elle, devait le plus souvent compter sur les contrats fournis par ces mêmes « navires » pour survivre, ou encore que sa dirigeante actuelle devait avoir à peine dix ans lorsque la fameuse sécession dont elle était si fière avait eu lieu. De toute façon, il voulait en finir au plus vite, et ça n’aiderait pas de se lancer dans des grands débats avec la Louve. Celle-ci dû d’ailleurs le sentir, car elle coupa court :

« Bon, ça fait un moment qu’on discute comme deux vieilles commères, mais je ne sais même pas ce que vous venez faire ici, en définitive…

- Je devais remettre quelque chose à Xavier, quelque chose de personnel. Au départ, je voulais le faire sans spécialement vous en informer, mais je me suis dit qu’il serait inapproprié de ne pas vous tenir au courant, vu le service que vous nous avez rendu…

- Ouais… Je pense plutôt que vous vous êtes aperçu de ce que vous risquiez en me le cachant. Enfin, bref… De quoi s’agit-il ?

- Comme je vous l’ai dit, c’est personnel, mais je peux vous assurer que ça n’a aucun rapport avec votre groupe…

- C’est là que vous vous trompez, lieutenant. Tout ce qui concerne un soldat de ma compagnie me concerne. »

Il soupira, et tira de mauvaise grâce une clé USB noire d’une poche intérieure de sa veste d’uniforme. Il s’était douté qu’il devrait en arriver là à un moment ou à un autre, et, à ce stade, il pouvait juste espérer que ce qu’elle découvrirait ne déclencherait pas sa fureur.
Elle inséra le périphérique de stockage dans un ordinateur portable qui dormait jusque-là sur son bureau, attendit quelque instant pendant lesquels un silence pesant s’installa dans la pièce.

Martin avait les mains moites, comme si la clé était destinée à leur exploser au visage dès l’instant où on la connecterait. Mais elle n’en fit rien, et Nikolaev ouvrit l’unique document qu’elle contenait. Elle commença alors à le parcourir avec attention.
Des photos d’identification, des noms, des rôles, des adresses, des situations familiales et professionnelles. Quelques lignes en russe à peine par personne, mais des dizaines de personnes. Peut-être des centaines.
Indigeste.
Insignifiant, d’un côté, par la maigreur apparente des informations.
Explosif, d’un autre, pour la simple et bonne raison que, si on pouvait en croire le titre du document, il s’agissait des employés licenciés du site Samech, un des deux sites que la Fondation avait liquidé quelques semaines auparavant, et de leur situation actuelle.
Elle l’observa longuement, méditant sur ce que ça impliquait, sur les questions que ça soulevait. La première qu’elle posa fut :

« Où avez-vous eu ça ?

- Un de nos hommes infiltrés dans la branche russe de la Fondation. Ils en ont reçu une copie pour leur Département de Désinformation, ou quelque chose comme ça.

- La division P a l’intention d’en faire quelque chose ?

- Même si elle voulait, elle ne pourrait pas. Vous pensez bien que si mes supérieurs n’osent pas accueillir un déserteur de peur de les froisser, ils ne vont pas aller taquiner leurs employés amnésiés.

- Alors pourquoi avoir pris le risque de les récupérer ?

- Parce que je l’ai demandé. Pour Xavier. Quelqu’un me devait un service. »

La polkovnik l’observa, incrédule.

« C’est votre ami, ce Xavier, ou votre petite copine ?

- J’ai rarement rencontré quelqu’un qui plaçait aussi haut les valeurs d’amitié et d’entraide. Le service qu’il m’a demandé me l’a encore prouvé. J’ai fait ce que j’ai pu pour être à la hauteur.

- Et qu’est-ce qu’il compte en faire ?

- Je pense qu’il est mieux placé que moi pour vous répondre, mon colonel. »

Il y eut un moment de tension intenable, pendant lequel Martin se demanda si la grande patronne de la Krasnaya n’allait pas dégainer son arme de poing pour l’abattre sur place, tant la colère brûlait dans son regard. Elle finit cependant par attraper le combiné du téléphone qui reposait sur son bureau.

« Leïtenant Utkin ? Le groupe Baïkal est rentré de mission ? Ok, très bien, débrouillez-vous pour m’envoyer le caporal Herriot immédiatement. Oui, dans mon bureau. Qu’il vienne avec son chien, je ne veux pas qu’il perde de temps à chercher où le caser. »

Et elle raccrocha. Son attention se reporta sur son visiteur.

« Et vous me disiez que ça ne concernait pas ma compagnie…

- C’est le cas, c’est à Xavier que ces infos sont destinées.

- Ne jouez pas au plus malin avec moi, lieutenant. Je doute qu’il veuille tout ça juste pour regarder ces photos avec nostalgie, le soir en rentrant de mission. Et l’usage qu’il en fera nuira probablement à la Krasnaya, directement ou indirectement. »

Étrangement, la colère semblait avoir cédé sa place à autre chose sur le visage de la Louve, Martin n’aurait pas su dire quoi… Mais ça avait en tout cas l’air étrangement positif, vu les circonstances.

Koop arriva moins de dix minutes plus tard. Manifestement, il rentrait tout juste de mission ; un peu de terre maculait une partie de son visage, quelques feuilles étaient coincées entre son treillis et son gilet pare-balle, son AKM pendant encore en bandoulière sur son flanc droit, et il dégageait une odeur de poudre, d’humus et de sang. Et du sang, il y en avait aussi sur le bout de ses manches et sur le devant de son kevlar. Il avança au centre de la pièce et se mit au garde-à-vous. Son berger allemand Kalach, l’air en pleine forme, les poils collés par de la boue séchée, s’assit tranquillement à sa gauche.

« Repos, caporal. Blessé ?

- Négatif, mon colonel. Ce n’est pas mon sang ; Krupin a été touché à l’épaule, on l’a traîné à couvert au plus vite.

- Ça ira ?

- Le toubib dit qu’il devrait s’en tirer sans problème.

- Bien, très bien… Rien d’autre ?

- Deux-trois autres un peu cabossés, mais pas de morts chez nous. Les types qui escortaient le convoi se sont fait la malle dès qu’ils ont senti que ça tournait mal.

- Tant mieux… »

Le regard de sa supérieure se perdit quelques instants ; vers Kalach, remarqua Martin. Langue pendante, oreilles dressées, il était difficile de croire que c’était une machine à combattre entraînée pour le mordant et le gardiennage de l’une des organisations avec les plus hauts standards de sécurité qui soient. La Louve pouvait-elle avoir un faible pour les canidés ?

Ce qui était sûr, par contre, c’était qu’elle tenait à sa meute. C’était de notoriété publique, et elle avait ainsi réussi à faire naître une impressionnante fidélité pour elle parmi ses effectifs qui, mélangée à la crainte qu’elle savait leur inspirer, en faisait la tête pensante indéboulonnable d’un des groupes de mercenaires de l’anormal les plus redoutés.

« Votre ami du GRU était venu vous apporter un petit cadeau, caporal, reprit-elle. J’imagine que je ne vous apprends rien en vous disant qu’il s’agissait d’informations relatives au devenir de vos anciens collègues. »

Paradoxalement, l’absence de réaction de l’ancien agent en disait plus long sur l’inquiétude qui devait le gagner que tout ce qu’il aurait pu dire ou faire d’autre.

« Mais il m’affirme que vous serez le plus à-même de m’expliquer ce que vous comptez en faire, poursuivit la mercenaire. Je vous écoute. »

Aucune réponse ne vint dans un premier temps, et les deux autres commençaient à croire qu’il avait choisi de se murer dans le silence, quand il déclara calmement :

« J’ai l’intention de retrouver certaines des personnes apparaissant sur cette liste et de leur dire la vérité sur ce qu’ils étaient.

- Sur ce qu’ils étaient ?

- Le fait qu’ils travaillaient pour la Fondation. Ce qu’elle est. Ce qu’ils y faisaient. Les gens qu’ils y côtoyaient. Ce qu’on leur a pris.

- Et ensuite ?

- Et ensuite rien. Je vais juste leur dire la vérité. Ils en feront ce qu’ils en voudront.

- Rien que ça, hein ? Et pourquoi faire ça ?

- Parce que j’estime que ce sont nos choix qui font ce que nous sommes, surtout dans les moments difficiles. En oubliant leur vie à la Fondation, ils ont oublié les sacrifices auxquels ils ont consenti pour elle, ceux qui se sont sacrifiés pour elle. On leur a volé une partie d’eux, et on l’a remplacée par une prothèse grossière. Je peux pas accepter ça, c’est tout.

- Et vous croyez que votre ancien employeur va vous laisser faire ?

- Je ne pense pas non. Mais, s’ils ont liquidé le principal site de la branche française, c’est qu’ils commençaient à salement manquer de moyens. Ils ne pourront pas surveiller tout le monde en permanence, ça ruinerait complètement les économies qu’ils espèrent faire en se débarrassant de nous. Et puis sinon, comme dirait l’autre, « vaincre, ou mourir en essayant»…

- Et vous croyez que moi, je vais accepter ça ?

- Eh bien…

- Si vous vous lancez dans votre petite croisade et qu’on apprend que vous travaillez pour la Krasnaya, s’ils ne sont pas déjà au courant, d’ailleurs, nous aurons des problèmes, vous ne croyez pas, caporal ?

- J’en assumerai l’entière responsabilité. Je ne vous demande pas de m’aider ou même de me comprendre, mon colonel. Je ne ferais ça que pendant mes permissions…

- En temps normal, caporal, je vous aurais probablement envoyé au trou de suite pour que vous y méditiez le fait que vous êtes désormais un soldat dans ma compagnie, et que votre ancienne appartenance à la Fondation n’a plus aucune espèce d’importance. Et pour vous apprendre à vous estimer heureux d’être encore en vie et libre, aussi. Ou bien je vous aurais fait fusiller, peut-être. Mais, c’est votre jour de chance, car les circonstances sont particulières. »

Elle attrapa un dossier dans un tiroir de son bureau, écarta un cendrier rempli à ras-bord qui traînait pour le poser bien en évidence dessus.
Son regard s’attarda quelques instants sur les deux seules photos du bureau ; la plus récente représentait les effectifs complets de la compagnie, sur l’autre, on pouvait voir une vingtaine de soldats qui prenaient la pose devant le bâtiment où ils se trouvaient actuellement. Les pères fondateurs…

« La Krasnaya est née dans des circonstances à peu près similaires à celles que vous connaissez actuellement. Avant l’éclatement de l’URSS, quand nous faisions encore partie du GRU, notre groupe était chargé d’apporter un appui anormal aux mouvements révolutionnaires prosoviétiques dans le monde entier : Amérique latine, sud-est asiatique, Afrique centrale, Moyen-Orient… Ses membres passaient pour être parmi les plus fidèles au régime, car on ne pouvait tout simplement pas se permettre de lâcher des types dont on n’était pas sûr à 100% dans la nature.
Mais après… Notre fidélité pour l’ancien système est devenue une source d’inquiétude pour le nouveau. La plupart des membres de la division P se sont juste rangés derrière ce nouveau maître, mais pas nous.
Nous aussi, nous avons dû nous fondre dans cet univers dense et impitoyable qu’était le mercenariat de l’anormal pour échapper à nos anciens employeurs. Nous aussi, nous avons vu les institutions en lesquelles nous avions toujours cru ployer le genou pour de basses histoires de pouvoir et d’argent. Et nous aussi, nous avons refusé qu’on dispose de nous comme d’animaux de compagnie qu’on abandonne attachés à un arbre sur la route des vacances.
Pour ces raisons, j’aurais bien du mal à vous reprocher votre projet, mais ces belles considérations n’auraient normalement pas dû suffire à sauver votre tête, parce que vos grands principes sont insignifiants pour moi, comparés à la pérennité de mon groupe. Il y a eu autre chose. »

Elle tapota du doigt sur les papiers qu’elle venait de sortir.

« Je comptais garder ça pour moi, mais le lieutenant a eu la bonne idée de me prévenir qu’il avait l’intention de vous remettre la liste de vos anciens collègues, je vais donc vous renvoyer l’ascenseur et partager avec vous des informations qui pourraient vous intéresser.
Il y a peu de temps, un client nous a confié un contrat pour le moins atypique. Un seul de nos hommes devait être directement impliqué : vous, caporal. Éventuellement, d’autres déserteurs de la branche française de votre Fondation, au cas où ils vous rejoindraient. La mission : retrouver autant de vos anciens collègues que possible, et « leur donner les moyens de réaliser leur destin ». Pas besoin de me le faire remarquer, c’est tout à fait obscur pour moi aussi.
Nous avons donc reçu une avance coquette pour vous mettre sur le coup de façon exclusive et permanente, plus quelques extras : faire don d’armes et de matériel que nous avons en surplus à vos anciens collègues qui émettront le souhait de s’équiper, notamment. »

Elle attrapa cette fois dans un tiroir un paquet de cigarettes, faisant comprendre que l’entretien arrivait à son terme, car la Louve devait répondre à l’appel de la nicotine.

« En temps normal, soyons clairs, j’évite d’accepter les contrats de ce genre. Ne serait-ce que parce que j’ignore l’identité du commanditaire. J’allais d’ailleurs refuser, mais puisque vous avez vous-même décidé de jouer les justiciers, caporal, je ne vois pas de raison de me priver d’un accord juteux. Le statut de mercenaire nous a libérés de notre dépendance à l’état au profit de celle à nos clients, malheureusement.
Ah, et j’imagine que le commanditaire espère tout simplement que vos petits camarades vont prendre les armes contre leurs anciens patrons et les secouer un peu, voire beaucoup. Autant ne pas vous le cacher, il s’agit probablement d’un groupe d’intérêts rival qui veut déstabiliser encore un peu plus votre ancien employeur. Mais rien ne vous empêche de vous en tenir à votre plan initial, et de simplement informer vos anciens collègues. Si le client s’avise de s’en plaindre, on lui fera remarquer qu’il aurait mieux dû choisir les termes de la mission qu’il nous a confiée. »

Elle se leva, paquet de cigarettes à la main. Les deux hommes l’imitèrent.

« Et en plus de l’argent, il m’a laissé un tuyau à votre intention : un nouveau bar a ouvert récemment à Bruxelles. Il s’appelle « le M79 », il me semble. Les noms des cocktails sont assez étranges, et des rumeurs un peu folles affirment que l’un des patrons est immortel, et que l’autre est une sorte de cyborg… Mais aussi que l’établissement a des « actionnaires » un peu particuliers qui surveillent leur « actif » de très très près, si vous voyez ce que je veux dire. Si jamais l’envie vous prend d’y faire un tour, évitez d’entrer par la grande porte, ou le comité d’accueil pourrait être musclé. »

Elle s’apprêtait à sortir de la pièce, ne manquant pas au passage de gratifier Kalach d’une grattouille sur la tête, geste qui paraissait complètement incongru venant d’une personne aussi dure qu'elle, avant de conclure :

« Et mon tuyau à moi, si l’on peut dire, c’est que rien ne vous oblige à faire tout ça, caporal, ni moralement, ni contractuellement. Si vous changez d’avis, nous nous débrouillerons pour que ce contrat soit rompu ; la Krasnaya ne mènera pas cette mission si l’élément central n’est pas totalement impliqué dedans.

- Merci, répondit l’ex-agent en passant inconsciemment la main sur la cicatrice de plusieurs centimètres de longs qui courrait sur la gauche de son cou, mais j’ai déjà pris ma décision depuis un moment. C’est qu’ils commencent à me manquer, ces enfoirés. »

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