D-1021
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J'en peux plus maintenant. Ça doit faire plusieurs heures que je tourne en rond, pourtant si je m'arrête je sais que je vais mourir. J'ai peur.

Ce matin, je me suis réveillé dans la crainte, crainte que je subis depuis onze jours. Je me suis levé, et j'ai tenté d'ignorer ce bourdonnement sourd que l'on entend quand on sait que l'on est perdu, que l'on n'est pas là où l'on devrait être, tout en essayant de défaire ce nœud qui m'étouffe depuis que je suis ici. J'ai frotté mes yeux qui pleuraient encore, puis j'ai ressenti cette sensation de brûlure que l'on a après avoir pleuré longtemps.
Je me souviens encore, lorsque le juge a dit "Condamné à dix ans d'emprisonnement". Condamné pour avoir écrasé une pauvre fillette se jetant sous ma voiture pour sauver son chat qui ne risquait pourtant aucun danger. Je me souviens du regard de ses parents, ils se frottaient les yeux eux aussi. Ce visage si beau et innocent, accablé d'une expression horrible, celle que l'on a juste avant de mourir… aucun témoin, seulement le père qui m'a vu en sortant de sa maison après le choc. Il a dit : "Je l'ai vu écraser ma fille". Le juge l'a écouté.

Tout s'est passé très vite, j'ai salué ma femme qui refusait de m'embrasser ; j'ai dit au revoir à ma fille qui s'est enfuie à mon approche ; j'ai serré mon père dans mes bras, il m'a dit de partir avant qu'il ne m'étrangle. Ma famille m'a oublié, croyant que j'étais un meurtrier capable d'écraser un enfant.
Puis la prison, ce bâtiment gris et sans âme… je me suis assis sur le lit, et j'ai sangloté. J'ai frotté mes yeux, puis j'ai ressenti cette sensation de brûlure. J'ai alors pensé à quelque chose : qu'est-ce qui est pire que le sentiment d'abandon ? Le sentiment d'abandon alors que l'on est quelqu'un de bien, quelqu'un d'innocent ayant commis un acte monstrueux.

Une semaine est passée, j'ai voulu m'évader, je suis jeune et j'ai tant de choses à voir encore : les chutes du Niagara, je devais justement y aller cette année ; mon saut en parachute que je me suis payé, ça aurait été mon baptême, et en parlant de baptême j'ai raté celui de Jeanne…
Cette petite fille avait elle aussi plein de choses à voir et je l'en ai empêché, si seulement j'avais été plus réactif… non plus réactif que ça ce n'est pas possible, elle est sortie d'un buisson à trois mètres de moi, j'ai eu le temps d'apercevoir son chat à une dizaine de mètres mais pas elle. Je suis innocent.

Un jour, le directeur de la prison est venu me voir, il m'a dit que j'allais être transféré ailleurs, je me suis inquiété pour mes "proches", s'ils savaient où j'allais être, c'est là qu'il ma répondu "Evidemment" sur un ton synthétique et faux. Lui non plus ne savait pas où je partais, ce qui est plutôt inhabituel pour quelqu'un qui doit gérer tout ce qui se passe dans un tel établissement.
Au départ, j'ai pensé que ce n'était rien, puis à quoi bon, ma famille me hait et je n'ai plus aucun avenir, dix ans de prison ça le fait mal sur un C.V.
Je me suis retrouvé dans un bus pénitencier avec pas mal d'autres détenus, j'ai discuté avec un type à côté de moi pour retrouver un semblant de sociabilité. Je me souviens m'être endormi, ce n'étais pas naturel surtout à une heure de l'après-midi, ce devait être un gaz.
Quand mes yeux se sont ouverts, j'étais là, dans cette nouvelle cellule où je suis depuis onze jours, mais avec cet uniforme orange. Ce jour-là, j'ai perdu mes derniers souvenirs que j'avais dans ma petite valise, la photo de ma fille, de ma femme et de mes parents.

Elle était encore plus petite, ma cellule. Le premier jour j'étais calme, pensant naïvement que j'étais dans ma nouvelle prison, même après que la porte se soit ouverte, que cet homme avec une blouse ne m'appelle par une série de chiffres, qu'un autre ne me menace avec une arme pour que je sorte. Naïf.
J'ai compris qu'il y avait un truc de bizarre après avoir aidé le chercheur lors d'une manipulation, ce n'est pas une prison, mais un lieu où je travaille sans salaire, où je travaile sans donner mon avis, le dernier endroit où l'esclavage n'est pas encore aboli.

Étrangement, je ne me suis pas beaucoup inquiété les deux premiers jours, après je me suis rendu compte et j'ai compris que je risquais gros ici, juste après un test avec un truc pas très net, le chercheur disait plein de choses à faire pour ne pas "être compromis". J'ai stressé comme jamais, comme si chaque action que j'allais faire aurait un impact gigantesque. L'autre "Classe-D" qui était avec moi, lui, n'a pas suivi à la lettre les ordres du chercheur. Et il a explosé devant moi… la façon dont son corps s'est tordu, la quantité de sang… et son crâne qui s'est retourné vers moi, une fois au sol, et qui s'est mis a me parler avec la voix de mon père.
J'ai vomi en sortant, ce que j'ai vu m'a traumatisé. Je suis devenu craintif et plus méfiant avec mon environnement, mais aussi plus naïf encore, allant croire tout ce que l'on me disait durant ces expériences, je suis devenu la marionnette de ces chercheurs omniprésents, ces mêmes chercheurs tenant d'une main ma vie et de l'autre un poignard.

Onze jours. Onze jours durant lesquels je n'ai pensé qu'à moi, et aujourd'hui tout devient plus clair, mon égoïsme disparaît complètement, ma vision se brouille et je vois Jeanne avec un sourire chaleureux, ma femme me tendant la main et mon père me lançant ce regard flamboyant dont il a le secret. Je souris moi aussi, je frotte mes yeux et ressens cette sensation, comme un immense cratère dans ma poitrine, ils me manquent… je n'ai qu'une vie et je vais mourir aujourd'hui, à cause de ce connard dans l'oreillette qui me pousse à avancer pour rien ! J'aimerais être en face de lui et mettre mon poing dans sa gueule, pour au moins qu'il arrête de l'ouvrir !
Bon… après tout, ça ne doit pas être si terrible que ça non ?

Je commence à m'arrêter, à avancer plus lentement, je sens ma respiration accélérer, mon cœur qui bat à en exploser, ma vision se brouille et mes yeux divaguent. Je doute. Qu'est-ce qu'il y a après ? Le noir complet ? Cette petite fille ? Non, non non non. Ça ne peut pas se finir comme ça, oh non ça ne doit pas se finir comme ça !

"Je peux pas. Je peux pas. Je peux pas, je peux pas. Je peux pas."

C'est terrible, je suis bloqué ! Je voulais mourir il y a peu, j'étais sur le point de cesser cette vie merdique et j'en suis incapable, j'ai peur… Verrai-je le noir complet ? Ou est-ce que je verrai encore par mes yeux ? Oh c'est si dur !
Ma gorge se noue subitement, je vois ma vie défiler, ma mère qui m'embrasse ; mon père qui m'enlace ; de nouveau ma mère mais cette fois je l'embrasse puis jette de la terre sur son cercueil ; ma fille à la maternité et ma femme lors du plus beau jour de sa vie ; mon père se faisant diagnostiquer d'un cancer … et maintenant ? Maman… m'aimes-tu toujours ?
J'arrive… non pas encore, je dois dire à cet homme, le dernier témoin de mon existence d'annoncer mon décès à ma fille, elle doit le savoir pour pouvoir me pardonner.

Mes jambes ne répondent plus, je n'ai plus beaucoup de temps et je suis si fatigué, il faut que les mots sortent de ma bouche maintenant !

"Je.. Je…"

[Les légers sanglots de D-1021 s'interrompent brutalement. Un bruit fort et bref de claquement et de craquement est entendu avant que la transmission ne soit coupée. Étrangement, D-1021 n'a rapporté aucun contact visuel avec les restes de l'ouvrier d'excavation perdu lors de l’événement 057-1. De ce fait, aucun effort n'a été fait pour la récupération des restes de D-1021. A la suite de ces données peu concluantes, la reclassification de SCP-057 en Euclide est en attente.]

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