D-5090 : Privilèges
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« D-5090 ?! Mais c'est un gros fdp ce type ! »

Les protestations de D-2108 étaient vaines, toute autre personne l'aurait su immédiatement. Mais ce n'était pas pour rien que, dans son dossier, les mots "naïveté impressionnante" étaient inscrits au marqueur rouge et soulignés trois fois. Le membre du personnel de Classe D avait un autre talent remarquable, celui de l'ouvrir dans les pires situations et les moments les moins propices.

Une capacité qui tendait à courir sur les nerfs de Paul Garcier, responsable de l'opération en cours.

« On. Ne vous demande pas. Votre avis. »

L'agent se plaqua assez brutalement au dos de sa chaise. Il n'avait pas pour habitude de négocier avec des subalternes, encore moins avec la chair à canon de la Fondation. La situation était tout à fait exceptionnelle.

« Je ne vois pas pourquoi je devrais déménager, qui plus est avec un colocataire détestable. » continua malgré tout de s'échauffer son interlocuteur. « D-3601 et D-1255 sont des voisins très agréables et cordiaux, eux. »

Paul se frotta les yeux un instant, tentant de conserver son calme.

« Je vous l'ai déjà expliqué. Nous pensons que D-5090 souhaite planifier une évasion massive en dehors des complexes de la Fondation… Avec l'aide de certains contacts parmi nos employés de grade supérieur. Nous avons besoin de savoir qui et comment, et vous allez nous y aider. »
« Vous lui avez demandé directement, pour être sûr ? Après tout, je ne vois pas pourquoi quiconque ici voudrait s'évader ! »
« Moi non plus… » ironisa le responsable avec un sourire narquois.

Il lâcha un soupir las.

« Écoutez… Vous comprendrez, sans doute, que cette possibilité nous inquiète malgré tout. Il serait dommage que D-5090 en vienne à se blesser ou à blesser quelqu'un d'autre, en tentant de partir d'ici. Surtout dans le contexte actuel, où nous manquons cruellement de recrues de Classe D… Nous aimerions donc que cette tentative avorte aussitôt que possible… Cela vous paraît-il plausible ? Viable ? »

Comme l'homme en combinaison orange marmonnait son assentiment avec une certaine mauvaise foi, il continua :

« Mais pour cela, nous avons besoin d'apprendre les noms de ses contacts et acolytes éventuels… En toute discrétion. Sauriez-vous faire cela ? Pour le bien de la Fondation, comme de ses employés ? »

D-2108 grimaça.

« Est-ce que ça veut dire qu'il faudra que je lui mente ? »
« Pas nécessairement. Vous n'aurez qu'à ne rien lui dire du tout, ce sera plus simple, ce n'est pas pareil. Contentez-vous de… faire ami-ami, comme vous savez si bien le faire, et de vous procurer les informations que nous recherchons. Ensuite, nous prendrons tout en charge, les fautifs seront… légèrement réprimandés, et vous pourrez reprendre tranquillement votre petite vie d'avant. »

Silence de quelques secondes.

« Mais est-ce que ça ne veut pas dire, au fond, qu'il faudra que je lui mente ? »

Le poing de Paul s'abattit sur la table.

« Bordel ! Vous allez coopérer, autrement je vous fais sur le champ élim… »

Il se rattrapa juste à temps. La position de D-2108 au sein de la hiérarchie était particulière. Il fallait toujours le conserver dans une sorte d'ignorance bienheureuse du sort réservé usuellement aux gens de son espèce… Aussi ne devait-il jamais entendre parler des éliminations mensuelles.

« … Ou je vous fais sur le champ élire à un poste bien, bien moins avantageux que celui que vous occupez maintenant. » articula-t-il plus calmement, en tentant de garder son sang-froid.

Le membre du personnel de Classe D le regardait sans rien dire. Son sursaut lors de l'éclat brutal, ses membres raides, la lueur désapprobatrice dans ses yeux, tout indiquait un naturel peu enclin à la violence et profondément sensible.

« Monsieur D-2108… Avez-vous considéré, peut-être, qu'il s'agissait de l'opportunité dont vous aviez besoin pour lancer votre carrière ? » reprit Paul d'un ton mielleux, essayant une approche différente.

Indéniablement, la remarque éveilla un intérêt chez son interlocuteur ; mais sa désapprobation ne fut pas si simple à vaincre.

« Je ne suis pas ambitieux au point de vouloir sacrifier les autres sur l'autel de ma réussite. » lança-t-il en bombant fièrement le torse, avec une dignité touchante qui ne rendit le tout que plus écœurant pour Paul Garcier.
« Je ne vous parle pas de sacrifier qui que ce soit ici, mais de protéger. Protéger des personnes innocentes, un peu effrayées peut-être, de leurs propres actions, de leur manque de jugement. Si quoi que ce soit leur arrivait, et que vous n'aviez rien fait pour empêcher cela, ne pensez-vous pas que cela risquerait de hanter vos nuits ? »

Cela suffit à briser net les dernières résistances de D-2108. Après une brève hésitation, il hocha la tête, de guerre lasse.

« Merveilleux ! Je savais que vous entendriez raison. » s'exclama le responsable, enfin satisfait, tout en se levant de sa chaise. « Vous recevrez plus de détails sur votre nouvelle affectation dans l'après-midi. Ne nous décevez pas. »

Lorsqu'on le reconduisit vers sa cellule, l'employé eut le cœur lourd. Il n'avait vraiment, vraiment pas envie de quitter son petit chez-soi.


« Je peux m'asseoir là ? » fit D-2108 en posant son plateau sur la table, tout sourire.

D-5090 ne répondit pas. Il se contenta de plonger sa cuillère dans la nourriture en ignorant son interlocuteur, visiblement au-dessus de ces considérations sociales.

« Oh, c'est de la purée de carotte ? J'adore ça. » fit-il néanmoins en s'installant à ses côtés, la mine réjouie. « C'est toujours mieux que le potage. »

D-5090 lâcha la cuillère, qui résonna sur le métal de son plateau comme un signal d'alerte. Il se tourna vers l'importun, sans une once de chaleur de la pointe des pieds jusqu'à son crâne rasé.

« Je t'ai déjà dit d'arrêter de me suivre partout. »

Si le reproche clairement énoncé entama quelque peu l'enthousiasme de D-2108, il n'en laissa rien paraître.

« Je sais, je sais… Mais je n'arrête pas de me dire que c'est vraiment bête que l'on arrive pas à s'entendre, quand même, maintenant que nous sommes colocataires de cellule. Je suis sûr qu'on peut se trouver plein de points communs. »
« À quoi bon ? Dans quelques mois, je serai parti de toute façon. Et toi non. »
« Eh, ce n'est pas parce que les mutations sont fréquentes et rapides dans ce secteur qu'il ne faut pas former de nouvelles amitiés ! »

Il récolta un regard noir. Personne n'avait le droit de lui dire la vérité, sous peine de représailles douloureuses.

« T'es vraiment pas une lumière. Je vais répéter : reste loin de moi à l'avenir. »
« … Tu sais, peut-être que si tu souriais une fois dans ta vie, ça te simplifierait beaucoup de chose. »

D-5090 prit brutalement son plateau et se leva. Le rictus qui s'affichait sur ses lèvres n'avait rien du sourire.

« Ici, sourire, c'est un truc de privilégié dans ton genre. »
« Hein ? »
« Laisse tomber. Tu me dégoûtes. »

En voyant son compagnon de chambrée s'éloigner, D-2108 sentit son cœur se serrer dans sa poitrine.


Il pensait énormément à sa mission, dans l’oisiveté du jour et les temps sans sommeil de la nuit. À sa mission, mais surtout à D-5090. À la façon dont il rasait toujours les murs, l'air sombre et maussade, sans jamais une lueur de joie dans l’œil, sans jamais une figure affable à l'attention de qui que ce soit. Toujours seul, toujours sans énergie ni but, toujours errant plutôt que vivant.
Dans le fond, il le plaignait beaucoup.

Ce fut durant l'une de ces réflexions nocturnes que le membre du personnel de Classe D eut finalement la révélation.

Elle se manifesta physiquement lorsque D-5090 trébucha et s'écrasa à terre, dans un fracas assourdissant qui le tira des bras de Morphée.

D-2108 sursauta et se redressa subitement sur son lit, affolé. Son regard erra dans la cellule, jusqu'à se poser sur son compatriote, étalé au sol, encore sonné.

« Ça va ?! » s'inquiéta-t-il en se levant précipitamment de son lit, prêt à s'élancer à son secours.
« C'est bon ! » aboya l'intéressé en se relevant, la main sur le visage. « Bouge pas. Pas la peine. »

C'est alors que l'infiltré vit ce qu'il tentait prestement de faire disparaître dans son dos, et ce dans quoi il s'était pris les pieds.
Une corde.

Les deux hommes arrêtèrent de bouger. Se fixèrent.

« Où est-ce que tu as eu ça… ? » finit par murmurer D-2108, interloqué.
« Dis rien aux autres cons s'te plaît. Ils m'en empêcheraient. »
« Comment… »
« Tous les agents sont pas sans cœur ici. Par pitié, ferme-la sur ce que tu viens de voir. »

D-5090 fit comme si de rien n'était, et alla s'asseoir sur son propre lit, faisant mine de reprendre le cours de sa vie. Mais son colocataire demeurait figé.

« 5090. »
« … »
« Tu sais que tu ne peux pas… »

Le grondement sourd de l'intéressé le coupa :

« Ferme. Ta. Gueule. Je n'accepterai aucun reproche. Pas de ta part. »
« Je… J'essaye juste… »
« Oh, je me doute que c'est pas ta faute. Né dans la bonne famille, assez malin pour se rendre indispensable, dans les petits papiers du chef… Ce sera jamais ta faute. Mais tu vois, mon gars, je m'en contre-fous de la raison. Dans les faits ? T'es un sale planqué. Un privilégié. »

Le pauvre homme tremblait pratiquement de colère. On aurait dit qu'il délirait.

« Je n'ai aucune idée de ce dont tu parles. » avoua D-2108, ne sachant pas très bien comment procéder, effrayé à l'idée de faire une erreur.
« À ton avis ? Tu penses que les autres ne le remarquent pas non plus ? »
« … Mais… Quoi ? »
« Que tu es le seul Classe-D à ne pas bouger. Jamais. À ne pas partir. Peu importe la saison, le mois, l'expérience à laquelle tu viens de participer, on sait tous ici qu'au final, on verra jusqu'à la fin de nos jours ta jolie petite combi orange se trimballer juste sous notre nez, avec ton sourire à la con. Alors que nous tous… Nous tous, on aura pas cette chance. »

Comme pris de remords, D-5090 tourna la tête pour contempler le mur, le regard vide. Doucement, son compagnon se mit à s'approcher.

« D-5090, je comprends. Mais… Je suis ici depuis plus longtemps que n'importe qui, c'est normal que l'on me permette une certaine stabilité. Tu verras, quand tu monteras en grade, tu auras la même chose : tu es déjà tellement populaire auprès… des autres Classes-D ! Moi c'est différent, ils ont besoin de moi, donc ils me gardent à portée de main. »

Son interlocuteur émit un sifflement moqueur.

« Si j'étais toi, je commencerais à m'inquiéter. S'ils viennent de te virer dans une cellule avec moi, peut-être qu'ils n'ont plus vraiment besoin de toi. »

D-2108 n'osa pas répondre.
Pour finir, D-5090 soupira, découragé.

« S'il te plaît. Je sais que la sacro-sainte autorité t'a dans sa poche, mais ne me dénonce pas. Je… J'ai besoin de ça. »
« Je suis obligé. » hésita-t-il. « Autrement… »
« C'est pas tes oignons. »

L'infiltré voulut s'asseoir aux côtés de son confrère pour l'épauler, mais récolta un rejet furibond.

« N'essaye même pas. Tu ne peux pas comprendre, avec tes privilèges… Ce que ça fait de savoir qu'un jour, tu finiras jeté. Pour une cause de merde qui ne te concerne même pas. Tu vis dans ton monde, et moi dans le mien. Restons en là. »
« Je… Mais enfin, D-5090, ça ne peut pas être si terrible que ça ! Pourquoi est-ce que tu voudrais partir si… »
« Parce que je ne veux pas leur faire ce plaisir. Je veux partir selon mes termes. En paix. C'est bien la seule liberté qui me reste. »

D-2108 en resta coi. Il ne savait plus quoi dire pour le faire changer d'avis.

« … Même, si on aborde le plan matériel… Comment est-ce que tu veux… Enfin… »
« … J'ai… On m'a aussi donné ça. »

D-5090 révéla dans sa main un genre de crochet.

« Ça se fixe au plafond. C'est assez solide pour supporter le poids d'un corps. »
« Je… ne comprends pas. Je veux dire… Il n'y a même pas de fenêtre dans notre cellule. »

Son interlocuteur marqua un temps sans rien dire, avant de lui couler un regard plein d'incompréhension.

« Hein ? »
« Une fenêtre ? Pour s'échapper vers l'extérieur ? C'est bien à ça que sert la corde, non ? »

Silence.
D-2108 crut voir se dessiner, à sa grande surprise, l'ombre d'une tendresse pleine de pitié sur les traits de D-5090.

« … Oui. Oui c'est pour s'échapper. »
« Mais comment… »
« Tu sais quoi ? Ça n'a aucune forme d'importance quelconque. Puisque tu ne vas rien dire, à personne. »
« Je… »
« S'il te plaît. Je suis désolé de t'avoir crié dessus, mais… c'est parce que c'est très important pour moi. »
« Tu risques de te faire mal, ou de blesser quelqu'un. »
« Je te jure que non. Je ne blesserai personne en fuyant. »
« … Même pas toi ? »
« Même pas moi. Si je suis malheureux ici, j'ai le droit de vouloir partir, non ? Tenter ma chance. Laisse-moi au moins ce dernier privilège. »

D-2108 hésita, longuement. Mais il ne pouvait rien répliquer.


« … Vous êtes donc certain de ce que vous affirmez ? »
« Oui. »

Paul Gracier se cala plus confortablement dans sa chaise. Il scrutait avec attention le visage de son interlocuteur.

« D-5090 n'a donc pas l'intention de former une évasion groupée ? »
« Pas le moins du monde. Il a abandonné tout espoir de revoir le monde extérieur. »

Un large sourire apparut sur les lèvres du responsable.

« Eh bien ! Voilà qui est rassurant. On dirait que nous nous sommes fait du souci pour rien. Beau travail. »

D-2108 ne le remercia pas. Son regard dérivait dans le lointain, entre deux pots de crayons situés sur le bureau.

« Vous allez pouvoir réintégrer votre cellule. Avec un peu de chance, on vous laissera même l'aménager un peu, pour vous remercier ! » se réjouit l'agent, dans un rare accès de bonne humeur. « Qu'est-ce que ça vous fait ? »

L'intéressé releva la tête. Son visage était légèrement plus sombre que d'ordinaire.

« Je me sens… privilégié. »

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