Celui qui s'est tué
notation: +16+x

« Celui qui a eu peur | Celui qui s'est tué »


Blouse ? Impeccable. Chemise ? Impeccable. Coiffure ? Impeccable. Sourire ? Juste parfait.

Je m’admire dans le miroir pendant une bonne heure, comme à mon habitude. C’est incroyable d’être aussi beau. Juste impossible et pourtant réel.

Bon, il faut que j’arrête. Je vais finir par tomber amoureux de moi… Si ce n’est pas déjà fait. Mon amour-propre atteint des sommets. Je sais ce que je vaux et je ne me cacherai pas derrière de la fausse-modestie. Trente-cinq ans de perfection. Je suis beau, un vrai dieu. Même SAPHIR arrêterait ses considérations athéistes juste pour mes beaux yeux. J’ose prétendre même qu’EMOEC n’arriverait pas à atteindre un tel niveau de perfection dans son art.

J’ai un tableau de chasse énorme. Des femmes… Des hommes aussi sont tombés sous mon charme légendaire. Certains me détestent… Je les plains. Ils sont juste jaloux. Jaloux du docteur Hartens.

On sonne à la porte de mon logement. Je me regarde une dernière fois dans la glace puis me dirige d’un pas fluide vers la porte. Lorsque je vois la personne à qui j’ouvre, je cache un soupir d’exaspération. C’est mon supérieur. Et qui dit « supérieur » dit « travail » dit « ennui ». Je compose cependant mon sourire le plus éblouissant puis lui fait face :

« Bonjour Docteur, que puis-je faire pour vous ?
- Vous avez encore cassé votre bouteille de parfum, remarque-t-il d’un ton sec. »

Juste jaloux…

« Et vous, vous êtes toujours aussi agréable, à ce que je vois.
- Toujours fin observateur, Hartens. J’espère que vous le serez tout autant pour le nouveau skip qui vient d’arriver. »

Je soupire. Le dernier skip auquel j’étais affecté avait pu réintégrer la vie civile. Je pensais pouvoir prendre quelques vacances. C’était sans compter sur mon cher supérieur. Je cache ma déception puis lui demande :

« Le rapport ?
- Sur votre bureau. Comme je connais votre professionnalisme, j’ai préféré venir vous chercher plutôt que d’attendre que votre motivation légendaire daigne vous mener jusqu’à votre lieu de travail.
- C’est trop aimable.
- Je sais. Beaucoup trop. »

Il tourne les talons. Je le suis en levant les yeux au ciel. Il va falloir que je rappelle cette… Comment déjà ? Carole ? Caroline ? Catherine ? … Je n’ai pas vraiment la mémoire des noms.


Je lis le rapport. Il est assez succinct. Ainsi cet humanoïde peut infliger des blessures rien qu’en touchant la personne… Sérieux ? On en avait pas déjà un comme ça ? Je vais finir par croire qu’il y a une usine qui en fabrique en grosse quantité.

Je me dirige vers la salle de contrôle. Je demande au gars de la surveillance ce que le skip fabrique depuis sa mise en confinement. Rien de spécial apparemment. Il est même assez coopératif. Tant mieux.
Ça fait une nuit qu’il est là. Il devait être épuisé car il a dormi recroquevillé sur son petit lit. Je lis plus attentivement le rapport. C’est un adolescent de dix-sept ans.
Je retire ce que j’ai dit. Il n’est pas coopératif. Juste effrayé.


Première interview. Si je suis l’un des meilleurs dans mon domaine, c’est grâce à mon charisme légendaire qui permet de faire dire la vérité à n’importe qui, même au plus teigneux des skips ; ou en l’occurrence, faire en sorte que le skip arrête d’avoir peur.

Juste avant de procéder à cela, je demande à ce qu’un classe-D entre dans la cellule, juste pour vérifier si le fait d’être dans la même pièce que l’humanoïde n’inflige pas des blessures. J’ai pas envie que mon joli minois soit bousillé par un adolescent qui ne maîtrise pas son effet anormal. Fort heureusement, le classe-D n’a rien eu.

Deux agents entrent, je les suis. Ils obligent le skip à rester assis sur une chaise. Je me mets loin de lui, près de la porte. L’humanoïde regarde les agents avec terreur. Leurs armes sont trop intimidantes. Comment veulent-ils que je travaille dans ces conditions ? Je leur ordonne de baisser leurs armes et de s’éloigner un peu.

Je compose un visage rassurant puis souris à l’adolescent. La plupart des docteurs utiliseraient le numéro du skip pour l’appeler. Je n’en fais rien.

« Bonjour, je suis le docteur Hartens. Je suis enchanté de faire ta connaissance. Comment t’appelles-tu ? »

L’adolescent s’agite sur sa chaise. Je peux voir d’ici qu’il a les mains moites. Je me demande comment il a réussi à dormir… Le pauvre. Il jette un coup d’œil aux deux armoires à glace puis me regarde attentivement. Soudain, il se détend puis répond d’une voix peu assurée :

« Adam. Je m’appelle Adam. »

Sa voix n’a pas encore mué. Étonnant à cet âge. On dirait vraiment un enfant. Je le plains vraiment.

« Adam… Je suis ici pour t’aider. Si tu es là, c’est pour ton propre bien, tu le sais ?
- Vous n’allez pas me tuer ? »

Je ravale un ironique : « Et tu crois qu’on se serait faits chier à te ramener jusqu’ici pour te buter ? », puis réponds de ma voix la plus douce possible :

« Non, bien sûr que non… Nous sommes ici pour comprendre ce qu’il se passe quand tu… touches quelqu’un. Tu sais ce que ça fait ?
- Je ne fais rien.
- Adam… Quand tu touches quelqu’un, qu’arrive-t-il à cette personne ?
- Parfois, il ne se passe rien. D’autres fois, la personne se blesse. Et d’autres fois… »

Sa voix se brise. Je fronce les sourcils. Des personnes sont donc mortes. Je continue d’une voix calme :

« Et quelle est la nature de ces blessures ?
- Je peux pas le savoir. Ça dépend des personnes. Ceux qui m’ont touché longtemps sont… morts. Les autres vivent encore.
- Tu ne sais vraiment pas pourquoi certaines personnes sont immunisées ?
- La plupart le sont. »

Il va donc falloir trouver un point commun entre toutes les personnes blessées. Ça va peut-être être fastidieux.


Carole vient de me répondre. Elle me donne rendez-vous ce soir. Je sais pas si je serais libre. Mais pour ses beaux yeux bleus (ou sont-ils verts ?), je peux bien faire en sorte que mon travail se termine plus tôt.

Je réexamine le dossier pour contenter ma conscience professionnelle qui, bien qu’elle soit minime, existe tout de même. Je le trouve succinct. Il n’y a pas grand-chose. D’ordinaire, il est un petit peu plus étoffé. Je hausse mes épaules parfaitement musclées. Après tout, cela veut juste dire que ce skip ne sera pas bien longtemps un mystère.

On a trouvé des traces des victimes de l’humanoïde. Et en effet, il y a eu des morts. Trois pour être plus précis. Tous dans des circonstances différentes. Les autres sont blessés. Et toujours des blessures différentes. Certains sont en prison. D’autres, non. Des jeunes, des vieux, des hommes, des femmes… Aucun point commun. C’est sans queue ni tête. A croire que ça touche des personnes au hasard. Et le skip ne sait pas dire pourquoi certains sont blessés. La seule certitude que j’ai, c’est que plus le temps de contact avec le skip est long, plus on a de chance de mourir.


Je n’ai pas beaucoup de classes-D affectés à ce skip. En même temps, il n’est que sûr. Et s’il est orange, c’est uniquement parce que c’est un humanoïde. Si ça ne tenait qu’à moi, je l’aurais déjà mis en jaune.

Je dois donc faire avec ce que j’ai. Trois classes-D. Je demande au premier de frôler l’humanoïde. Rien ne se produit. Allons donc, un classe-D vaut-il mieux qu’une honnête personne ? Pourquoi n’est-il pas blessé alors que des innocents sont morts ?

Qu’est-ce qui déclenche les blessures ? La peur de l’humanoïde ? L’adolescent est terrorisé à l’idée de blesser une personne, ce n’est donc pas ça. Peut-être la colère ? Je vais pas demander à un classe-D de l’irriter, de le frapper ou je ne sais quoi. Je vais moi-même lui demander. Poliment.

Je fais tout de même une dernière vérification et demande au classe-D de serrer la main de l’humanoïde pendant une seconde. Toujours rien. Le classe-D n’a mal nul part. C’est à rien y comprendre.

Je le fais sortir et entre à mon tour dans la cellule. Lorsqu’il voit mon visage, celui de l’adolescent s’éclaire :

« Bonjour Docteur Hartens. Je suis content de revoir une figure amicale. »

Je lui souris poliment puis l’invite à s’asseoir. Je fais de même. L’humanoïde regarde les agents qui m’accompagnent avec peur. Cela me fait pitié. Je demande aux agents de s’éloigner. Après tout, l’adolescent n’a pas l’air de vouloir faire de mal à une mouche.

« Bonjour, Adam. »

Ma voix est calme, douce. Je me lasse jamais de l’écouter. Et au vu de la réaction d’Adam, je ne suis pas le seul. En effet, il se détend de suite et s’enfonce dans son siège. Ses yeux gris plongent dans les miens et je sens un réel plaisir de me revoir. Ah… Je suis irrésistible…

Je continue avec un sourire ravageur :

« J’aimerais te poser quelques questions, si ça ne te dérange pas, Adam.
- Demandez ce que vous voulez, docteur.
- Bien. Peux-tu me raconter ce qu’il se passe exactement lorsque tu touches une personne qui se retrouve blessée ? »

Il déglutit, hésite, son regard évite dorénavant le mien. Je me penche en avant :

« Eh, regarde-moi. Je ne suis pas là pour te juger ou pour te punir. Je veux juste comprendre pourquoi ces personnes sont blessées et pas les autres.
- Je… J’en sais rien. Je touche la personne et je vois la blessure qui s’agrandit au fur et à mesure.
- Qu’est-ce que tu ressens à ce moment ?
- J’en sais rien ! »

Sa voix grimpe dans les aigus. Il se prend la tête entre les mains et gémit. Le pauvre… Il a l’air si fragile, si jeune… Je me lève de ma chaise pour aller le réconforter. Les agents sont trop loin. Je lui touche l’épaule.

Je ne comprends mon erreur qu’après coup. Pourtant, je ne sens rien. Je retire ma main tandis que l’adolescent lève des yeux effrayés vers moi. Je recule, attendant une quelconque douleur… Qui ne vient pas. Je soupire de soulagement. Les agents me regardent et haussent les épaules. J’ai eu de la chance. Pourtant, l’adolescent me regarde et des larmes perlent sur ses joues. Je veux le rassurer mais l’un des agents me coupe. Il vient d’avoir une transmission :

« Docteur ? Le classe-D est mort. On dirait qu’il a reçu une balle en pleine poitrine. »

C’est à mon tour de regarder les agents avec terreur… En combien de temps ?

La douleur fuse telle une flèche chauffée à blanc. Elle traverse tout mon visage que je cache avec mes mains. Je cherche à tâtons la sortie puis ouvre la porte à la volée. Je cours à en perdre haleine dans les couloirs. Je croise des collègues qui me demandent si ça va. Je me contente de courir à l’aveuglette, mon visage caché par mes bras, en essayant de contenir un cri de douleur qui serait sans doute inhumain.


« N’allume pas la lumière. »

Carole se tourne vers l’endroit où je suis. Je me recroqueville un peu plus dans le coin sombre du palier de son appartement. Je l’entends chercher frénétiquement ses clefs dans son sac tout en balbutiant :

« Damien ? C’est toi ?
- Je ne sais pas si c’est moi. Je suis à vrai dire plus que l’ombre de moi-même…
- Damien, tu me fais peur… Je sais pas où tu es et j’ai besoin de la lumière pour pouvoir entrer la clef dans la serrure. »

Mon soupir de désespoir fait trembler les murs. J’acquiesce tout de même :

« Vas-y. Mais promets-moi de ne pas me regarder tant que nous ne sommes pas à l’intérieur de l’appartement.
- Je te le promets, dit-elle la gorge nouée. »

Elle allume la lumière. Je cache mon visage dans ma blouse. Je sais qu’elle m’a regardé, mais tant qu’elle ne voit pas l’horreur que je suis devenu, tout va bien. J’entends le bruit de la serrure puis de la porte qui s’ouvre. Elle entre. Je me lève et la suis tout en cachant soigneusement mon visage dans mes bras. Elle ferme la porte. Je me mets dos à elle et retire mes bras. Mon visage me tire encore, mais c’est supportable. Quant à l’aspect… Rien que d’y penser, je me dégoûte.

« Damien… Laisse-moi te voir. Que s’est-il passé ? Que t’est-il arrivé pour que tu sois dans cet état ?
- J’ai fait une connerie, Carole… »

Elle pose sa main sur mon épaule et me force à me retourner. Des larmes de rage coulent sur mes joues. Je suis en colère contre moi-même.

Elle voit mon visage et recule d’un pas, horrifiée.

« Mon Dieu mais… Qui t’a fait ça ?
- Tout est de ma faute… »

Je le sais. Cela va bien au-delà de mon erreur de débutant face au skip. Je viens de payer pour une chose que j’ai faite, il y a bien longtemps…

La FIM qui a récupéré le skip… Elle le savait mais, je ne sais pas pourquoi, elle a oublié de le mentionner. Apparemment, ils ont eu un problème lors de la récupération. J’ai toujours mon talkie avec moi et je viens de capter une transmission. Mon supérieur sait. Je vais devoir payer.

Je suis venu juste pour voir une dernière fois son visage. Je n’avais pas fait attention la première nuit… Je ne faisais jamais attention.

Elle est magnifique.

« Carole… Je suis désolé. Tu mérites bien mieux que moi. »

Elle se rapproche malgré le dégoût et pose ses mains froides sur mes joues désormais déformées par de larges cicatrices.

« On trouvera une solution, ensemble.
- C’est trop tard pour ça… »

Oui, c’est trop tard. J’entends les agents qui entrent dans l’immeuble. Ils n’ont pas mis beaucoup de temps à me localiser. Je partirai sans un bruit, je n’ai pas envie de faire d’histoires.


« Eh ! Demi-portion ! C’est bien comme nom, ça ! »

Le Chef rit. Même le Paresseux esquisse un sourire.

« Adopté ! S’exclame le Chef sous le regard réprobateur du désormais dénommé Demi-portion.
- Ouais, ça lui va bien à ce bougre ! Hein, Demi-portion ? »

J’oublie parfois que ma tête n’est plus ce qu’elle était et ma grande gueule reprend souvent le dessus. Pour le meilleur… Et pour le pire. Mais je m’en fiche. J’ai pas envie que mes nouveaux amis pensent que je cache un lourd secret. Oh, je ne doute pas que les autres en aient aussi mais, j’ai pas envie qu’ils se posent des questions. Donc je me la joue, je joue un rôle… Comme je le faisais avant.

C’est l’heure de la douche. Pas de chichi, on y va tous. Et pas de douche individuelle, non… Ce serait trop chic pour de simples classes-D.


Je laisse l’eau couler sur mon visage, l’imaginant le laver de toutes ses malformations et cicatrices. C’est dans ces moments-là que je bénis la Fondation de ne pas fournir les classes-D en miroirs. Je préfère m’imaginer bel homme, comme avant, plutôt qu’en Tronche Cassée.

Ce surnom me définit bien. Je l’aime autant que je le déteste. Je suis cassé, brisé, et pourtant ma carcasse daigne encore tourner rond.

D’habitude, je ne me perds pas dans la contemplation des corps d’athlètes de mes compagnons de cellule. Pas envie d’être celui qui jalouse les autres de leurs tronches passables et de leurs corps tout aussi passables… Quoi que le mien est resté assez bien taillé. Mais aujourd’hui, mon regard se perd sur le torse de Demi-portion. Je l’avais jamais vu auparavant mais il a des cicatrices de balles. Je siffle :

« Dis donc, Demi-portion ? On a participé à de la castagne ? »

Le Chef et le Paresseux suivent mon regard. Demi-portion baisse les yeux et effleure les cicatrices du bout des doigts. On dirait qu’il a vu un fantôme.

Je peux pas la fermer et continue sur ma lancée :

« C’était quoi ? Une fusillade ?
- J’t’en pose des questions, Tronche Cassée ? Demande alors sur la défensive le colosse. »

Je lève les mains en signe de reddition mais mon compagnon de cellule s’emporte sous le regard scrutateur des deux autres :

« J’te demande qui t’a défoncé la tronche à coup de pelle et de couteau ? »

Je frissonne. Je veux me taire mais la réponse fuse, enfermée depuis trop longtemps en moi. C’est d’un ton sombre que je le dis :

« C’est moi. »

Il n'y a plus besoin de mots. Demi-portion acquiesce en silence.

Il a compris.

« Celui qui s'est tué | Celui qui a fait de son mieux»

Sauf mention contraire, le contenu de cette page est protégé par la licence Creative Commons Attribution-ShareAlike 3.0 License