Celui qui a fait de son mieux
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« Celui qui s'est tué | Celui qui a fait de son mieux »

« Cela fait des années que je suis dans votre collimateur. Vous ne cherchiez qu’un prétexte pour me descendre. »

L’homme assis en face de moi décroise et recroise ses jambes, signe de sa gêne. J’ai touché juste. Je continue donc sur ma lancée :

« Vous ne m’avez jamais aimé, de toute manière.
- Faux, Docteur Campbell. »

Je sais très bien ce qu’il va me répondre. Je murmure en même temps qu’il parle :

« Je ne vous ai jamais respecté. Nuance.
- Je ne vous ai jamais respecté. Nuance. »

Je le connais bien. En même temps, il est mon supérieur depuis dix-sept ans, quatre mois et douze jours. De toute manière, je cerne bien les gens de suite. Alors, au fil des années… Autant dire que je connais cet homme par cœur.

Il joue avec un bouton de manchette, tout en jetant de brefs coups d’œil à mon visage. Mon regard froid se pose sur lui. Il détourne les yeux. Maigre victoire comparée à la sienne.

Depuis que je suis arrivé ici, j’ai tout de suite été peu apprécié par cet homme. Je suis trop efficace, trop talentueux. Je lui fais de l’ombre. Oh, je ne dis pas ça par orgueil. C’est juste la stricte vérité. J’avais beau être arrivé tout en bas de l’échelle, il avait tout de suite su que j’allais être un trop bon élément pour sa carrière.

Puis, j’ai gravi les échelons, un à un, à la sueur de mon front. Et plus je me rapprochais de lui, plus il craignait pour son poste. A juste raison. Je suis bien meilleur que lui. Alors, il n’attendait qu’une minuscule erreur de ma part pour me jeter.

Il y a dix-sept ans, mon métier était assez facile, je dirai même trop. Je n’étais qu’un simple assistant. Assistant d’un psychologue qui regardait les profils des condamnés à mort pour sélectionner des Classes-D. Il fallait prendre les plus dociles, mais aussi les plus… coriaces. Des fortes têtes qui respectaient tout de même l’autorité. Un profil psychologique introuvable. Il y avait donc quelques… bavures. Heureusement, le DSI était là pour remettre de l’ordre.

Puis, je suis devenu psychologue. C’était désormais à moi que revenais la lourde tâche de sélectionner les Classes-D. Je m’occupais d’une prison dans un sordide pays de l’Est. Tâche que je pensais facile, au vu des chefs d’accusation de certains, on aurait pu les confondre avec des doux agneaux ; mais qui s’avéra compliquée lorsque je fus confronté à ceux qui contestaient le pouvoir. Forte tête. Aucun respect de l’autorité. Mais j’avais tout de même réussi à avoir mon quota de futurs Classes-D avec un taux de « bavures » bien plus bas que ceux de mes prédécesseurs.

Finalement, j’étais devenu coordinateur. Bien loin de mon métier originel, je devais veiller au bon approvisionnement des sites en Classes-D. Sites français, allemands et russes. Sous l’autorité directe de mon cher ami qui se tient désormais devant moi. Je devais veiller au bon respect des quotas.

Au début, c’était facile et puis, un jour, un quota ne fut pas respecté. Puis un autre. Je devais aller sur le terrain, remonter les bretelles du personnel, devant moi-même chercher des Classes-D à la place de certains. Mais un jour, je me suis rendu compte que si les quotas n’étaient pas respectés, ce n’était pas dû entièrement à l’incompétence du personnel. Au contraire, les docteurs faisaient tout ce qu’ils pouvaient pour pouvoir approvisionner les sites. Il n’y avait tout simplement plus assez de condamnés à mort. Certains pays continuaient à en fournir, mais c’était loin d’être suffisant. Les droits de l’Homme faisaient barrage. Non pas que cela était désolant, au contraire, mais cela me compliquait beaucoup trop la tâche.

J’ai dû ralentir le réapprovisionnement, passant d’un mois à deux mois. J’ai ordonné à ce qu’on privilégie les skips les plus dangereux ou les moins compris par les docteurs.

Le premier incident arriva vite. Je crois que c’était SCP-061-FR, un skip sûr, que je pensais suffisamment inoffensif pour ne pas avoir besoin d’une tonne de Classes-D. Un chercheur junior est mort. Trois autres ont fini Classes-D. Le DCD avait eu beau camoufler l’information, cela s’est su. Le Site Aleph a vacillé.

Puis un autre incident. Encore un autre. Pas de docteurs finissant Classes-D mais des dizaines de docteurs et d’assistants qui devaient risquer leurs vies pour continuer à étudier les skips ou même juste pour apporter leur nourriture, nettoyer la cellule… Des choses quotidiennes qu’un Classe-D aurait pu faire. Mais il n’y avait plus de Classes-D.

Mon supérieur a appris la mort de huit docteurs et de onze assistants rien qu’en France. Il a saisi l’opportunité de me faire couler. Il veut me faire payer alors que je ne suis qu’un homme qui a voulu bien faire son travail. Mais la tâche était impossible. Je ne pouvais pas créer les Classes-D !

Alors me voici, devant lui, deux agents dans mon dos. Il est assis sur sa chaise tandis que je me tiens droit comme un i devant son bureau. Sans faiblir.

« Celui qui me remplacera fera bien pire, vous savez. »

Ma voix est calme, posée. Pourtant, à l’intérieur, je bouillonne de rage. Il se lève puis me fait face. Son costume impeccable n’a aucun pli, tout comme son visage lisse. Il me fait un sourire froid puis hausse les épaules :

« Oh vous savez… Nous n’aurons plus besoin de coordinateur. Nous avons trouvé une… solution. »

Je fronce les sourcils. Quelle est cette « solution » ? Je ne prends même pas la peine de le lui demander, il saisit ma question muette. Il se tourne alors vers son bureau et place son ordinateur vers moi. C’est sa boîte mail. Tandis que je lis le message, il m’explique :

« Chaque membre du personnel, du plus haut-gradé à la femme de ménage la plus insignifiante, tous ont reçu ce message. »

J’écarquille les yeux, je sens mes mains qui tremblent. J’essaye de me contenir mais ma fureur est plus forte que moi :

« C’est de la folie !
- Une solution nécessaire et, je l’espère, suffisante. »

Sa voix est toujours aussi froide. Je me redresse et le regarde avec toute la haine dont je suis capable :

« Qu’un membre du personnel finisse Classe-D, cela peut arriver. Mais ça ne doit pas être automatique. Vous comptez transformer la Fondation en Big Brother ? Mais vous êtes complètement cinglé ! »

Cela ne fait que déclencher un rire cynique. Je sais ce qu’il va répondre. Je prévois tout. J’avais même prévu ce moment même si je n’ai pas voulu en m’échapper. A quoi bon, de toute manière ? Ils m’auraient rattrapé. Ça, je le sais aussi.

Alors, il répond et cela ne fait qu’accentuer ma rage :

« Ce n’est pas déjà le cas ? »

Il se rassoit dans son fauteuil confortable puis continue :

« Et puis, il y a des exceptions comme vous pouvez le voir. Ça ne sera pas automatique.
- Et après les Classes-D, ce seront les membres du personnel qui manqueront à l’appel. La Fondation ne sera plus qu’une coquille vide. Des docteurs devront envoyer à la mort des anciens collègues et amis… Vous trouvez ça normal ? »

Ma voix est un torrent, je ne parviens plus à la contrôler. Il se redresse, pose ses mains sur son bureau et me défie du regard :

« C’est. La. Seule. Solution. Lorsque nous en trouverons une autre, nous l’appliquerons de suite. Chaque mesure s’applique à la seconde d’après. Ce qui implique… »

Il donne un ordre muet aux agents dans mon dos. Je m’avance d’un pas pour dominer mon ancien supérieur avant qu’ils ne me saisissent. Le coup de poing part.

Je ferme les yeux, attendant que les agents me malmènent. Mais ce n’est pas le cas. Ils me saisissent avec fermeté mais sans violence. Je jette un coup d’œil à leurs visages. Leurs regards sont froids lorsqu’ils se posent sur le supérieur dont le nez est en sang. Puis lorsqu’ils se tournent vers moi, je lis un « désolé » plein de compassion. Je me demande comment vont réagir les membres du personnel à la lecture du mail. Cela va-t-il passer ? Ou y aura-t-il une mini-révolte ? Je n’en sais rien. Tout ce que je sais, c’est que le fait d’avoir frappé cet enfoiré m’a fait un bien fou. Ma main me fait mal, je ne suis pas doué pour frapper mais la satisfaction de l’avoir fait saigner vaut bien une petite douleur.

« Je suis votre supérieur, Campbell, dit-il.
- Non. Vous ne l’êtes plus. »

Je lui lance un dernier regard plein de haine puis lance aux agents :

« J’en ai fini avec lui. »

J’espère ne plus jamais revoir son visage.


Il ne porte même pas les traces de mon agression. Pas même une petite cicatrice. Rien. J’ai jamais aimé utiliser la violence et de toute manière, je suis assez gringalet. Mais voir que sa gueule est toujours aussi lisse alors que mon ami Tronche Cassée, un gars en or quoi qu’un peu trop bavard, est marqué à vie, alors que le Chef a perdu son œil… Ça me retourne l’estomac.

Son regard me fait froid dans le dos. Je ne voulais pas le recroiser. Mais il a fallu qu’on survive. Qu’on survive à Yod.

Sans le vouloir, je m’agite sur ma chaise. Le Paresseux me lance un regard réprobateur. Il veut sans doute qu’on reste de marbre. Mais je n’y parviens pas. Je n’ai qu’une seule envie, c’est de me jeter sur lui pour l’étrangler… Mais je mourrais juste après. Cela en vaut-il la peine ?

Je n’ai pas le temps d’y réfléchir. Mon ancien supérieur remarque ma gêne. Je vois un léger sourire se dessiner sur ses lèvres.

Dieu que je veux la peau de cet homme.

Sa voix froide et lisse n’a pas changé. Elle me donne des frissons :

« Bien le bonjour ex-docteur Campbell. Cela fait bien longtemps. »

Je blêmis. Je sens le regard inquiet et surpris du Chef posé sur moi. J’entends le Paresseux murmurer :

« Bordel de merde… »

Pourquoi dit-il ça ? Je fais appel à mon sens de déduction. La solution est évidente. Lui-aussi est un ancien membre de la Fondation… Je jette un œil vers les autres.

Nous le sommes tous.

Je ne suis donc pas surpris quand mon cher ami continue de sa voix sans âme :

« Bonjour ex-agent Davenport, ex-docteur Hartens, ex-professeurs Raven, Ortens et Luis. »

Les noms du Chef et du Paresseux me disent quelque chose… Je revois des incidents devant moi. Des membres du personnel devenant Classes-D à cause, directement ou indirectement, du manque de Classes-D.

Je sens poindre une once de culpabilité. Mais j’avais fait mon travail du mieux que je pouvais. Je ne pouvais pas faire plus.

Je regarde à nouveau mon ancien supérieur. Il ne dit mot et pourtant je comprends à son regard qu’il a trouvé.

Il a trouvé une solution.

« Celui qui a fait de son mieux | Ceux qui ont survécu à Yod»

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