Requiem à l'innocence
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Le 23 juin 2006

Nouvelle arrivée aujourd’hui. Une petite d’à peine 10 ans, il me semble. Elle s’appelle Julie Lucy. Plongée dans un coma profond.
Elle a dû subir la batterie de tests habituelle, pour confirmer que son mal n’est pas contagieux et qu’il ne risque pas d’évoluer. Si elle est là, c’est qu’on n'a rien trouvé.

Jeanne vient de m’annoncer que ç’allait être à moi de m’en occuper. Les tâches habituelles : stimulation musculaire, hygiène, la nourrir par sonde gastrique…
Elle est bien dans le coma. Après une mauvaise rencontre avec un skip, apparemment. Scénario classique.

On en voit souvent des vertes et des pas mûres, dans le service, mais ça fait toujours quelque chose quand on se retrouve face à un enfant. Il y a ce sentiment d’injustice qui vous prend aux tripes, toujours. On cogite. On se demande si ça n’aurait pas pu être évité, si quelqu’un a foiré quelque part. On se demande ce qu’on ferait si ça arrivait à notre enfant.
La petite Lucy est une petite fille blonde de 10 ans, d’après son dossier médical. C’est à peu près tout ce que je sais d’elle, le reste doit être passé au crible par des types du DCD ou du DAE à l’heure où j’écris ça.
Je crois que Jeanne s’inquiète pour moi. Elle sait que, psychologiquement, c’est jamais facile à gérer, d’être confronté à une enfant comme ça. Je l’ai rassurée. J’ai beau être le dernier arrivé, je commence à avoir l’habitude.

Le 25 juin 2006

La petite Lucy a de la visite. Une petite fille aussi. Quelque chose comme 13 ans. Accompagnée d’un grand type. Un agent en civil, je dirais.

Un enfant en visite dans le service, c’est clairement inhabituel. La plupart du temps, on a des employés qui rendent visite à un collègue ou à un proche, ou des grands pontes qui viennent constater l’état d’un patient de leurs propres yeux. Les enfants employés ou grands pontes sont plutôt rares, à ma connaissance.
L’agent m’a montré une autorisation officielle de visite. La petite a même un badge à son nom : Tara Lucy. Ça doit être la sœur ou la cousine de la petite comateuse.

C’est sa sœur. Il y a des comportements qui ne trompent pas.
Elle et l’agent sont restés un moment, quelque chose comme 3 heures. En tout cas, ils étaient encore là quand je suis passé dans le couloir, 3 heures après leur arrivée.
La grande sœur a dû parler à la petite tout ce temps ou presque, et l’agent s’assurait qu’on ne l’écoute pas. Je ne sais pas ce qu’elle lui a dit, mais de toute façon, ça m’a foutu un bourdon monstre de la voir comme ça.
J’espère qu’elle peut l’entendre.

Le 14 août 2006

Tara est encore venue rendre visite à Julie, aujourd’hui. Toujours le même rituel, au moins une fois par semaine. Elle arrive en début d’après-midi, avec l’agent de la première fois ou un drôle de bonhomme en blouse avec des lentilles fantaisie, parfois même seule, s’installe sur la chaise à côté du lit, et lui parle longuement.
Je sais que, parfois, elle lui lit une histoire. J’ai vu les bouquins sur la table de chevet, avec leurs couleurs criardes et leurs dessins d’animaux caricaturaux. De véritables ovnis dans notre royaume du blanc et de l’aseptisé.
Je ne sais pas ce qu’elle lui raconte d’autre, on nous a formellement interdit de traîner dans les parages quand elle est là, sauf urgence.

Je crois qu’elle commence à me connaître de vue. En partant, elle m’a croisé, a hésité et m’a salué.


Le 3 février 2011

Parfois, il y a des choses que vous avez sans arrêt sous le nez sans les voir et qui vous sautent brusquement aux yeux du jour au lendemain. Surtout quand vous êtes enfermé dans une routine comme la mienne. Aujourd’hui, ç’a été à quel point Tara avait changé depuis que je la connais. Enfin, « connaître » est un bien grand mot, mais je me comprends.

Bon, bien sûr, elle a grandi, pour commencer. Physiquement, elle est mine de rien très différente de sa sœur. La petite est du genre qui a de grandes chances de devenir une jolie fille plus tard, mais Tara… Bon, de toute façon, elle ne lira jamais ça. Tara est plutôt banale, je dirais. Cheveux brun, yeux marron, les traits plutôt quelconques.
Elle compense par sa gentillesse. Elle fait l’effort de nous saluer en partant et en arrivant, parfois elle échange quelques mots avec nous. Elle a vraiment l’air… Je ne sais pas, « avenante » ? J'ai même parfois l'impression qu’elle se force un peu.
Elle me paraît plutôt musclée, aussi, pour une fille de son âge. Peut-être qu’elle fait du sport. Peut-être que la Fondation l’entraîne, allez savoir. Après tout ce temps, je ne sais toujours pas qui elle est vraiment et ce qu’elle fait là au juste.

J’ai été pris d’un coup de nostalgie, ce soir, après avoir repensé à tout ça. En jetant un œil à mes carnets de l’époque, je me suis rendu compte que ça fait 5 ans que les petites Lucy sont entrées dans ma vie.
Toujours pas de signe d’amélioration chez Julie, elle reste stable.
J’espère qu’elle se réveillera. J’espère que je serai la première personne qu’elle verra en se réveillant, et que je pourrai lui annoncer que sa sœur l’aura attendue tout ce temps.


Le 16 avril 2014

Ça fait plus d’un mois qu’elle n’est pas venue. 5 semaines et 4 jours, d’après mon carnet.
Il lui est déjà arrivé de ne pas venir pendant 2 ou 3 semaines, mais ça restait exceptionnel, et la routine de la visite hebdomadaire reprenait invariablement. Pas cette fois.

J’ai peur de ce qui a pu lui arriver. Je sais, c’est idiot, je m’inquiète peut-être pour rien. Mais je travaille pour la Fondation SCP, je sais que le pire qu’on puisse imaginer n’est pas forcément le moins probable.
C’est peut-être la fille d’un agent. Peut-être qu’elle est devenue agent elle-même, qu’elle est morte en mission, quelque part.

C’est complètement idiot. Il doit y avoir un bon millier de raisons qui peuvent expliquer son absence sans impliquer sa mort ou quelque chose du genre. Ça ne fait que 5 semaines.

Je me demande si Julie entend sa sœur quand elle lui parle. Si oui, elle doit se demander ce qui se passe. J’ai hésité à lui dire quelques mots en allant m’occuper d’elle, ce soir. Je ne l’ai pas fait.
Si on m’avait surpris… On se serait moqué de moi. On m’aurait pris pour un dingue, peut-être. On m’aurait accusé de trop m’attacher à un patient.
Comment ces abrutis de bureaucrates veulent qu’on ne s’attache pas à des gens qu’on côtoie au quotidien pendant plusieurs années ?


Le 30 janvier 2016

Elle est revenue !

Ça faisait plus de deux ans, mais elle est revenue, entière. J’ai été heureux, sur le coup, heureux pour sa sœur. Mais ça a tourné court. Elle était avec un agent du DS, si je ne dis pas n’importe quoi. Il y avait une espère de tension entre eux, à tel point que j’ai hésité à appeler la sécurité pour mettre les choses au clair.
Mais elle m’a fait un signe de la tête, du genre « tout va bien », et ils se sont dirigés directement vers la chambre de Julie.

J’ai suivi les consignes, comme à l’époque, mais je m’inquiétais. J’ai décidé de passer dans le couloir, l'air de rien, pour voir si tout allait bien. J’ai vu Tara assise sur la même chaise qu’autrefois, tenant la main de Julie. L’agent du DS était debout derrière elle. Ils ne parlaient pas.
L’agent m’a vu et m’a demandé s’il n’y avait jamais eu d’amélioration. Je lui ai répondu que non, bien sûr. Et je me suis senti obligé de lui préciser que Tara venait ici depuis qu’elle avait 13 ans. J’avais… Je ne sais pas, j’avais besoin qu’il sache à quel point cette fille était courageuse et dévouée. Je voulais lui rendre justice. Et je voulais lui montrer qu’il y avait de l’espoir.
Je n’ai pas traîné plus longtemps. Ils sont restés encore un petit moment, et puis ils sont partis.


Le 2 mars 2017

Quelque chose cloche.

Au début, je ne faisais pas vraiment attention au volet médicamenteux. Quand vous bossez dans un service qui traite des patients sous l’effet de skips, vous laissez ça aux spécialistes.
Mais ça va faire 12 ans que je travaille ici. Je commence à saisir certaines choses.

Je crois qu’ils ne font pas ce qu’il faut pour Julie Lucy. Je crois qu’ils font le contraire.

Le 9 avril 2017

J'ai compris. Le visage gêné du docteur Marchand quand je lui ai posé la question, l'air de rien, valait bien des aveux complets. Ils ne guérissent pas Julie, ils la maintiennent dans le coma. Volontairement.

Je ne sais pas pourquoi. Pourquoi ? Pourquoi ? Pourquoi ?

Je suis un imbécile, ça ne sert à rien de poser la question à mon carnet.

Ça doit avoir un rapport avec Tara. Peut-être qu’ils veulent la punir de quelque chose. Peut-être que c’est un chantage. Si c’était vraiment Julie le problème, elle serait morte, ou confinée dans une cellule. Pas ici.

Est-ce qu’elle est au courant ? Je devrais lui en parler. Est-ce que je devrais ?
Elle revient régulièrement. Pas toutes les semaines, mais souvent tout de même. Je pourrais lui en parler. Je dois lui en parler ?

Je ne dois pas lui en parler. Ça serait dangereux pour elle. Ça serait dangereux pour moi. Je ne vais pas lui en parler.

Le 13 avril 2017

Je ne peux plus lui injecter ça. Plus maintenant que je sais que ça ne lui fait aucun bien.
Je ne sais pas pourquoi ils font ça. J'ai beau tourner et retourner la question dans ma tête, ils n'ont aucune raison valable. Rien ne peux justifier que des médecins ne soignent pas un patient alors qu'ils pourraient le faire.
Rien ne justifie qu'on fasse autant souffrir des enfants.

Je ne sais plus quoi faire. Je ne peux en parler à personne. Je ne peux plus continuer comme ça.

Le 24 avril 2017

Écrire tout ça dans mon carnet, le 9 et le 13, était la chose la plus stupide à faire. Quelqu’un aurait pu le trouver et le lire. Les conséquences auraient pu être terribles. Pour moi et pour les deux sœurs. C’était complètement idiot de ma part.
Pourquoi écrire à nouveau à propos de tout ça, alors ? Je ne sais pas. C’est… Je crois que c’est une sorte de contrat que je passe avec moi-même. En l’écrivant ici, j’efface toute opportunité de me défiler.
Je vais sortir cette fille de là.
Je me suis renseigné aussi discrètement que possible. Sur son traitement, d’abord. Je crois qu'en l’arrêtant, elle finira par se réveiller. Ça sera peut-être long, mais ça devrait fonctionner.
J’ai bien repéré les emplacements des caméras de surveillance. Je sais qui fait quoi et quand. Je sais où et quand passer pour ne pas me faire voir. Il n’y a pas de raison pour que ça tourne mal.
Il y a des milliards de raisons pour que ça tourne mal.
Je dois le faire. Je n’en dors plus. Ce n’est pas pour ça que j’ai été engagé. J’ai été engagé pour aider mon prochain. Pas pour ça.
Je vais sortir cette fille de là. Je vais la rendre à sa sœur. Je vais les aider à se tirer de là. On trouvera un moyen.

Je vais sortir cette fille de là.


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