Rencontre sous la Généralité
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Palais de la Généralité, 28 juin 2018, Barcelone.

Malgré le contexte compliqué dans lequel se trouvait le pays, c'était à Barcelone, en plein cœur des ambitions indépendantistes du gouvernement catalan, que se tenait une réunion très importante pour le Royaume d'Espagne. Felipe VI avait souhaité jouer la carte de l'apaisement dans le contexte tendu entre les gouvernements du pouvoir central et catalan, aussi avait-il accepté la demande du président catalan de laisser participer un membre de la branche barcelonaise du Ministère de l'Ombre à cette réunion initiée par le chef d’État français. C'est pourquoi Pedro Casal était accompagné de Eulàlia Albinyana, son homologue catalane, dans cette salle de réunion au sous-sol du Palais de la Généralité, à attendre l'envoyé du gouvernement français.

"Il est en retard, non ?"

Pedro regarda sa montre.

"Il le sera dans cinq minutes, Eulàlia."

L'interpellée soupira et bascula légèrement sur sa chaise. Elle était encore jeune, sans doute moins de trente ans, mais avait été choisie personnellement par Quim Torra, pour des raisons inconnues du représentant du gouvernement central, afin de représenter l'antenne locale du Ministère de l'Ombre. Malgré l'inexpérience manifeste de la catalane, le madrilène s'efforçait d'obéir aux ordres du roi et ne laissa pas paraître son mécontentement d'être accompagné par une novice dans un contexte aussi important.
Heureusement pour la jeune femme, la porte s'ouvrit pour laisser entrer leur invité et à leur grande surprise, il n'eut pas besoin de se présenter.

"Monsieur Valls ? C'est vous que nous attendions ?"

Le député français referma la porte derrière lui avant de répondre en posant sa valise sur la table.

"Je suis en effet présent ici à la demande de monsieur Macron.

— Je ne m'attendais pas à voir une figure aussi connue gérer ce dossier, surtout en dehors de sa juridiction, répondit Pedro.

— Compte tenu de mes antécédents, le président estimait que j'étais le plus à même de venir discuter avec le gouvernement espagnol du sujet qui nous intéresse ici. Excusez-moi mademoiselle, je crois que nous n'avons pas eu l'occasion de nous rencontrer.

— Eulàlia Albinyana. Avec l'orthographe catalane je vous prie."

Manuel Valls inclina légèrement la tête pour la saluer.

"Je tâcherai de m'en souvenir. Et si ma mémoire ne me fait pas défaut, vous êtes Pedro Casal, c'est bien cela ?

— C'est exact. Pouvons-nous vous demander pourquoi votre président a préféré vous envoyer vous plutôt qu'un membre de votre ministère occulte… Les Archives noires, c'est bien cela ?

— Avant toute chose, pouvez-vous m'assurer que la Fondation SCP n'a pas de moyen d'écoute dans cette salle ?"

Avant que Pedro ne puisse répondre, Eulàlia répondit :

"Cette salle a été insonorisée en utilisant le summum de la technologie de nos services secrets, les technologies occultes de la Fondation et les mesures anti-occultes transmises par la Coalition mondiale occulte. Les seuls sorties possibles des informations sont la porte d'entrée et les deux bouches d'aération. Celles-ci sont protégées par des brouilleurs normaux et anormaux inspirés du parasite acoustique et couplés à un cryptage sonore dont la clé est déterminée de façon pleinement aléatoire et change en moyenne toutes les demi-secondes. Toute conversation prenant place dans cette pièce est virtuellement capable de résister à toute tentative d'écoute pendant plusieurs mois, même avec ce qu'on suppose des moyens de la Fondation. Il est impossible de garantir une meilleure isolation que ceci. Toute cette installation a été supervisée par mon équipe. Le seul moyen que la Fondation ait accès au contenu de cette rencontre dans un délai raisonnable est qu'il soit rapporté par l'un d'entre nous."

L'employé du ministère central, tout comme leur invité français, fut impressionné par la vitesse de réponse de son homologue catalane et comprit la raison du choix de Quim Torra. S'il ne pouvait pas s'empêcher de penser qu'elle pouvait également être capable de mentir avec un tel aplomb, il supposa que le président catalan n'avait aucun intérêt à provoquer une fuite d'information.

L'ancien premier ministre resta silencieux quelques secondes avant de s'installer et de répondre.

"Si monsieur Macron m'a choisi, c'est parce qu'il estime que je serais la personne la plus adaptée pour remplir cette mission avec vous, compte tenu de ma connaissance du dossier de l'Occulte et des collaborations passées avec votre Ministère.

— Bien, alors allons droit aux faits. Qu'est-ce que votre président a à nous proposer ?"

Manuel Valls regarda un bref instant sa montre avant de reprendre.

"À cette heure, il doit s'entretenir avec le responsable des Archives noires, monsieur Galarneau, afin de préparer sa réunion avec madame Merkel et monsieur Steinmeier demain à propos de la mise en place d'un pendant occulte de l'Union européenne, au sein duquel vous êtes invités, ainsi que le reste des pays de l'Union.

— Pourquoi estime-t-il que cela est utile ?"

Le français ouvrit la valise et sortit plusieurs documents qu'il présenta à ses interlocuteurs.

"Vous n'êtes pas sans savoir que l'influence de la Fondation SCP diminue petit à petit. Le nombre de gouvernements qui continuent de les financer sans nouvelles contreparties est estimé à une dizaine, parmi les plus pauvres et les moins influents. D'autres ont pu négocier des avantages supplémentaires, à la manière de ce que vous avez pu obtenir si nos informations sont exactes. Même si la Fondation SCP et son conseil dirigeant clament qu'ils ne libèreront jamais ce qu'ils renferment, la situation a changé. Face à un monde de plus en plus hostile à leur égard, monsieur Macron estime que leur parole n'est plus aussi fiable qu'elle a pu l'être par le passé."

Pedro prenait connaissance du contenu des documents fournis par le député. Ils évoquaient cette idée, ainsi qu'une estimation des pertes de budget de la Fondation SCP depuis que les États-Unis avaient arrêté leurs subventions, il y a un peu plus d'un an. Les chiffres correspondaient à ce qu'ils avaient estimé de leur côté et il eut un bref regard en direction de Eulàlia pour vérifier son attention. Leur interlocuteur reprit.

"D'après nos renseignements, des alliances sont évoquées pour s'unir face à la Fondation SCP, que le monde occulte voit de plus en plus comme une menace potentielle. Nous n'avons pas encore connaissance qu'une telle alliance se soit déjà conclue, mais cela ne saurait sans doute pas tarder. Or, l'expérience de l'Union européenne montre que nous sommes plus forts unis que séparés, malgré les différences que nous pouvons avoir. La volonté de monsieur Macron de renforcer l'Union européenne vaut aussi pour le monde occulte. Cette rencontre, comme plusieurs autres qui vont avoir lieu prochainement entre nos différents alliés respectifs, ont pour objectif de préparer une rencontre en parallèle de la réunion «Gymnich», demandée par le conseil de l'Union. Le président souhaite une représentation de la part de tous ses alliés européens. Je me dois de vous informer que des gouvernements extérieurs à l'Union sont également invités, parmi lesquels notamment les gouvernements helvétique et norvégien."

Le fonctionnaire madrilène jeta un regard en coin à la représentante catalane qui semblait perdue dans ses pensées. Malgré son expérience, le représentant du gouvernement central n'arrivait pas à lire le visage de son homologue. Elle reprit la parole, calmement.

"Peut-on savoir si le Royaume-Uni est également invité à cette opportunité ?

— À ma connaissance, non. Ils ont une plus grande affinité avec les États-Unis et semblent privilégier une alliance avec eux. Et si nous nous unissons c'est justement pour pouvoir faire jeu égal avec les grandes puissances, pas pour leur être soumis. C'est pourquoi nous préférons faire un groupe indépendant. Cela a une certaine contrepartie cependant : nous ne pourrons pas nous permettre de garder un lien avec la Fondation SCP via l'un des membres de ce groupe."

Le regard de Manuel Valls s'appuya un bref moment sur Pedro Casal. Le message sous-entendu était parfaitement clair.

"Je reçois bien votre demande. Comprenez bien cependant que pour pouvoir convaincre nos supérieurs et surtout Sa Majesté, il nous faudra un minimum d'assurance sur ce que ce groupe est capable de nous apporter. J'imagine que cet apport va dépendre du nombre de pays qui acceptent de vous rejoindre.

— C'est pourquoi nous commençons d'abord par ces visites individuelles, afin de préparer la réunion «Gymnich» occulte. Si cela peut vous rassurer, je suis prêt à mettre de ma personne et servir d'intermédiaire entre mon gouvernement et le vôtre.

— Comment comptez-vous parvenir à servir d'intermédiaire avec nous tout en gérant votre rôle de député ?"

L'envoyé français ne répondit pas tout de suite à la question d'Eulàlia Albinyana, ce qui l'amena à écarquiller les yeux et à s'emporter quand elle se rappela des rumeurs rapportées.

"Vous comptez accepter la proposition de Ciudadanos ? Vous venez ici au siège du gouvernement catalan de monsieur Torra et vous comptez rejoindre les rangs de Ciudadanos ?

— Pensez-vous vraiment que quelqu'un n'ayant aucune attache reconnue par les barcelonais puisse avoir la moindre chance de remporter les élections municipales ?

— Que dirons les gens en vous voyant débarquer sous leurs couleurs ?

— Ils se diront probablement que puisque ma carrière politique au plus haut niveau est terminée en France, je tente ma chance ici-même. Ce qui sera, vous en conviendrez, une excellente couverture."

La catalane sembla se reprendre et réfléchir à l'argumentation de leur invité. Pour Pedro Casal, cela était déjà fait : l'invitation du parti unioniste Ciudadanos fournissait à Manuel Valls le prétexte parfait pour s'installer à Barcelone et son passé politique pourrait justifier ses appels vers ses contacts français. Une question restait pourtant dans l'esprit du madrilène.

"La coïncidence est forte, vous ne trouvez pas ? Un parti catalan vous propose de vous porter candidat aux élections municipales de Barcelone et quelques mois plus tard, vous venez nous faire cette proposition en utilisant cette même invitation comme prétexte pour servir d'interlocuteur entre nos deux pays sur l'occulte. Permettez-moi d'être soupçonneux à l'égard de cette association d'évènements.

— Je puis vous assurer que le parti Ciudadanos n'est pas au courant de mes liens avec le monde occulte. Il est en revanche exact que leur invitation offre une excellente couverture à nos services et parmi les plus solides à une analyse extérieure.

— Quand devrons-nous transmettre notre réponse ? demanda alors Eulàlia.

— Le président m'a chargé de vous dire qu'il vous suffira d'être présent à la réunion occulte de «Gymnich». Une non-représentation de votre part sera considérée comme un refus."

Manuel Valls regarda ses interlocuteurs en refermant sa valise.

"Je pense que nous en avons terminé avec les formalités. Comprenez bien que nous ne vous demandons pas de cesser tout lien avec la Fondation SCP dès aujourd'hui, ni même pour la fin de l'été. Nous ne sommes pas encore assez organisés pour vous offrir une quelconque assistance occulte. Nous espérons cependant que vous accorderez l'attention adéquate à cette proposition.

— Une dernière question cependant : avez-vous déjà pensé à un nom pour cette union ? Cela sera plus facile d'en parler si nous devons l'évoquer.

— Le nom définitif sera choisi notamment lors de la réunion «Gymnich». Toutefois, le président semble vouloir proposer le nom de Comité Européen du Contrôle de l'Anormal. Ce serait l'occasion de rappeler son origine européenne dès l'acronyme. Maintenant, si vous voulez bien m'excuser, je me dois de maintenir la couverture qui me permet de venir à Barcelone sans éveiller les soupçons."

Sur ces mots, le député français se leva, salua ses hôtes et sortit de la salle. Pedro se tourna alors vers son homologue.

"Puis-je vous demander d'être franche et de me dire ce que vous pensez de cette proposition et de la situation ?"

La représentante catalane regarda les documents devant elle, avant de les rassembler.

"Malgré toute la volonté de notre force de sécurité interne, nos forces de police ne sont pas encore prêtes à gérer de l'occulte. Nous avons encore besoin de la Garde Civile ou d'une autre force formée à gérer ces situations particulières. Je ferai un compte-rendu de cette réunion à monsieur Torra. J'espère qu'il saura prendre les décisions adéquates suite à ces informations. Comptez-vous vous rendre à la réunion «Gymnich» ?

— Vous savez bien que je ne peux pas prendre cette décision. Je me dois d'en référer au roi. Toutefois, soyez assurée que j'argumenterai en faveur de ce Comité. Face à une menace grandissante, il convient de rester unis."

Pedro Casal appuya son regard vers Eulàlia Albinyana. Celle-ci ne put s'empêcher d'afficher une brève grimace, comprenant bien le message sous-entendu. Et bien que celui-ci ne fût visiblement pas à son goût, elle resta muette en regardant le fonctionnaire madrilène quitter la pièce à son tour.

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