
Concernant la surveillance du GdI-893 "RAVE.fm"
Préambule :
L’utilité du programme d’écoute et de surveillance du Gdi RAVE fm a, bien souvent, été remise en question. En effet, de par son concept même de radio interdimensionnelle, il se peut que certaines des communications d'intérêt ici traitées ne soient pas intéressantes pour la protection de “notre” Fondation. Différentes fausses alertes ont ainsi pu être déclenchées, gâchant des moyens financiers et humains qui auraient pu être mobilisés à des tâches autrement plus importantes.
Le Département des Renseignements se positionne cependant en faveur du maintien du programme, et ce pour différents points. Le premier, sans doute le moins important au regard de la mission première de notre département, est la récolte d'informations concernant le fonctionnement de plusieurs concepts anormaux parfois inconnus de notre organisation. Plusieurs émissions ont en effet été transmises à certains autres départements dédiés à la recherche, permettant des avancées majeures dans certaines de nos procédures de confinement employant des méthodes occultes ou simplement la compréhension de certaines théories fondamentales. Le second, cette fois en lien direct avec notre mission de protection des intérêts de la Fondation, est de l’ordre du principe de précaution.
Le passage ici mis en évidence est un extrait d’une émission réalisée par l’animatrice Fip. Habituellement chargée des programmes musicaux, Fip travaille parfois à l’animation d’émissions plus diverses, souvent axées sur la culture (club de lecture, analyses artistiques, émissions historiques, etc). Le cas qui nous intéresse ici est une des rares émissions de radio libre animées par l’entité ayant pour thème “l’imprévisible” et traitant, en partie, des problématiques qui nous sont posées. Elle plaidera, je le pense, en faveur de la perpétuation du programme de surveillance en cours.
Nous veillons sur l’anormal pour préserver la normalité. L'exception est notre règle.
À bon entendeur.
Charlotte Pasqua, directrice du Département du Renseignement
L’ ambiance est feutrée, un petit fond sonore jazzy habille l’ensemble.
Fip : […] à toi pour cette histoire, il peut y avoir une forme de beauté à l’impossible et c’est ce genre de récits qui nous font l'accepter dans toute son imprévisible splendeur. Encore merci et sans doute à une prochaine fois.
Intervenant : [Le micro de l’intervenant semble de mauvaise qualité.] Merci de m’avoir permis de passer sur les ondes de RAVE fm, Fip, et à une prochaine !
Fip : Nous allons passer au prochain intervenant et en attendant la sélection du standard, je vous rappelle les règles de cette radio libre. Le thème de l’émission d’aujourd’hui est l’imprévisible, des événements imprévus qui ont changé de manière significative votre vie, en bien comme en mal ou, plus simplement, les petites choses chaotiques que vous appréciez. Libre à vous de nous contacter pour tenter de venir ici partager avec notre équipe et nos auditeurs vos récits de vie ayant trait à ce thème. Comme d’habitude, et en accord avec les règles de notre association, toute forme de publicité ne sera tolérée sur nos ondes ainsi que - et c’est mon émission aujourd’hui, l’avis de l’autre imbécile ne compte pas - toute forme de harcèlement et/ou d’appel à la haine portée à l’encontre d’une personne ou d’un groupe ne l’ayant pas expressément mérité. Je pense bien évidemment aux geôliers, fanatiques d'autodafés et autres marchands de chair qui, eux, méritent amplement une exemption. Je rappelle tout de même aux plus comiques d’entre vous de ne pas perdre de temps en tentant de passer outre le standard, les bénévoles chargés de la sélection sont en mesure de sonder vos intentions, vous ne ferez que perdre votre temps, le nôtre et celui de nos auditeurs. Oh, on me transmet que notre prochain invité est prêt.
Un bip sonore se fait entendre, signe qu’un lien est créé.
Fip : Bonjour à toi… Taleb, c’est bien ça ?
Taleb : [Parasites sonores.] Oui. Excusez moi, je dois bien brancher mon micro, c’est un bordel-
Fip : Oui, malheureusement nous travaillons à simplifier l'accès à nos radios libres mais ce n'est pas évident. Notre infrastructure est surtout faite pour permettre la diffusion à travers les dimensions, on a encore du travail pour faciliter la réception. La méthode qu’on utilise là est assez expérimentale. D’habitude les participants doivent venir dans les locaux pour les sessions radio libres, là on tente autre chose. C’est au nom de l’asso que je tiens à présenter nos excuses.
Taleb : Alors euh, je m’excuse si je vais bégayer, c’est ma première fois en direct, c’est pas trop mon truc.
Fip : Il n’y a pas de problème, fais comme tu le sens, donner la parole à ceux qui n’ont pas l’habitude de l’avoir est l’esprit de l’émission. N’hésite pas à te présenter.
Taleb : Euh merci, [tousse] je m'appelle Taleb j’ai 27 ans et, à part ce que je sais sur le Voile, je pense avoir une vie de parisien assez normale. Je -Je travaille en papeterie d’art dans une boutique du centre ville et mes journées alternent entre la vente de matos à des gens plus talentueux que moi et la flippe du loyer qui tombe tous les mois, j’avais pas grand chose dans la vie. Et- et il y a eu Nassim.
Fip : Nassim ? Un ami ?
Taleb : Heheh, comme Patrocle et Achille on peut dire. On le dira de nous en tout cas.
Fip : [Rire étouffé.] Je vois.
Taleb : Fin bref, du coup oui, Nassim. Il a été celui qui m’a fait traverser le Voile, celui qui m’a fait découvrir votre- euh, ‘fin le reste de notre monde. C’était le membre d’un crew de glypheurs des oiseaux de papier, il était spécialisé dans le lettrage d’arcanes, des couleurs vives, comme lui à l'époque…
Fip : A l’époque ?
Taleb : Oui, il est mort, un accident bête, une simple glissade lors d’une course poursuite avec des gendastres sur les toits de Paris. C’est terrible, mais ce genre de chose arrive.
Fip : Je suis désolé de faire remuer d’aussi terribles souvenirs.
Taleb : Non, ya pas à s'excuser de cet incident, il est la raison de ma venue ici. C’est de cela dont je voulais vous parler.
Fip : Ah bon ?
Taleb : Oui, c’est un peu long à expliquer…
Fip : Nous avons le temps, cette radio est à la disposition de ses auditeurs. Ce sont eux qui la font.
Taleb : Ok je… je vais reprendre où j’en suis alors. J’ai longtemps été aveugle à… à tous ces trucs de votre côté du Voile et il y avait quelque chose de réconfortant à ça. Il n’y avait pas que ça, je me cachais de ce qui me faisait honte en le diluant dans une banalité protectrice, je n’avais pas d’amis et surtout pas d’amour, juste, j’allais au taff, je payais mon loyer et je matais netflix. J’aurai pu passer toute ma vie comme ça et… Et Nassim est arrivé, il a été la première anomalie que j’ai vue.
Fip : Comment ça c’est passé ?
Taleb : Nassim était un glypheur. A la bombe de peinture, il créait des cachettes et des voies pour les membres de ce qu’il appelle sa famille, les gars des oiseaux de papiers.
Fip : Toujours pratique les glypheurs, ils ont beaucoup aidé à faire connaître RAVE.fm dans les zones humaines. Un avis sur leur pratique ?
Taleb : Tss, beaucoup se présentent comme de grands anarchistes, des membres importants de leur communauté, ce genre de chose. Pour être honnête c’est le cas, ou du moins, dans les grandes villes ils sont hyper importants. [petit rire] Après, on va pas se le cacher, leur truc ça reste de s’amuser, poser une pièce improbable dans un endroit bien à la vue de tous, taguer des acab mémétiques faisant perdre momentanément un point de QI aux gendastres qui les lisent ou d’autres trucs encore. C’est sûr, faut bien s’amuser.
Fip : Mais excuse-moi, je t’ai coupé.
Taleb : Non tout va bien, ça a son importance. Nous nous sommes rencontrés à mon taff, alors qu'il galérait avec le choix des peintures. Rétrospectivement, c'est un peu drôle, il tentait de me demander de l’aide pour choisir une marque en me cachant qu’il avait besoin de composition de peinture précise pour que ses graphs aient leurs effets. Le plus mignon c’est qu’il m’a fait ce coup d'essayer d’être discret alors que, quelques jours plus tard, il m’a appris à grapher mon premier glyphe.
Fip : Hihi, on est jamais trop prudent. C’est toujours un risque de laisser transparaître quoi que ce soit.
Taleb : Les semaines après notre rencontre ont été hypers mouvementées. Nassim m’a, en quelques semaines à peine, catapulté hors du placard et projeté dans l’autre-Paname. C’était un choc, passé d’une petite vie rangée à, dans la même soirée, rencontré une chasseuse de squelettes et boire une pinte dans les catacombes de Paris avec des gens… Fin je sais pas si ça serait poli de dire d’eux qu’ils sont des gens, j’ai encore en tête un monde rempli d'humains heheh.
Fip : Paris est assez contrasté pour ça, on comprend le choc.
Taleb : Et même pas que l’autre-Paname, tout le reste ! Il m’a emmené goûter du fromage trois-portlandais grillé, on a rêvé ensemble sur les nuages d’Oneroi et fait des dates vagabondage dans les méandres de la Bibliothèque. Jamais je ne remercierai assez l’univers de m’avoir donné Nassim. Le … Le monde qu’il m’a offert est peut être dangereux, nous devons nous cacher pour pouvoir y survivre, mais je le préfère à une vie de silence et de mensonge.
Fip : C’est une belle histoire.
Taleb : Oui, en effet, mais ce n’est pas celle-là que je voulais raconter.
Fip : Ooh ?
Taleb : C’est concernant la mort de mon ami.
Fip : Mes condoléances, au nom de toute l’équipe et de nos auditeurs.
Taleb : Merci. Quand il est mort, j’avais perdu mon pilier, celui qui avait élevé ma vie en lui donnant sa saveur. Rien n'avait de sens mais c’est un des cadeaux qu’il m’avait fait qui me fit le plus souffrir.
Fip : Un de ses glyphes ?
Taleb : C’est ça, un glyphe qu’il m’avait appris à grapher. Une marque toute bête qui me permettait de voir l’étendue des univers existants, d’observer les autres réalités possibles.
Fip : Une sorte de Voie mais qu’on ne peut pas traverser ?
Taleb : C’est ça, une sorte de fenêtre. La première fois que j’ai graphé le mur de ma chambre avec cette marque, j’avais simplement envie de le voir. C’est que- il me manquait, mon lit était froid et avait encore son odeur, je l’ai fait comme on ouvre un album photo. Mais il y avait autre chose, j’avais besoin de voir à quoi pouvait ressembler ma vie dans une réalité où il était encore de ce monde. Je ne sais pas si tu vois comment ça se passe quand on allume un glyphe de vision, c’est comme si on était entouré de projections. ‘Fin non, plus par des fenêtres posées sur le vide. Heu, je ne sais pas si je suis super clair. Toujours est-il que c’est ici que j’ai compris l'ampleur de ma solitude. La mort de Nassim était un cygne noir.
Fip : Excuse-moi de te couper ici Taleb, surtout au moment où tu nous partage ça, mais il en va de la compréhension des gens à qui tu t'adresses. Peut tu nous définir ce qu’est, dans notre jargon, un cygne noir ?
Taleb : … Oui bien sûr, pas de problème. Classiquemement, un cygne noir est un évènement impossible statistiquement, quelque chose de totalement improbable qui pourtant arrive. La signification a changé et pour les gens qui utilisent la Voierie, on l’utilise pour définir les événements rarissimes permettant de différencier les réalités entre elles.
Fip : Les exemples de cygnes noir sont assez nombreux. Ils peuvent être insignifiants comme le sens du vent à un instant t dans une réalité, ou parfois bien plus importants comme, et c’est une théorie posée par certain arpenteurs, l’unicité de la Bibliothèque des vagabonds qui, bien que “nichée” dans le multivers, n’existe qu’en un seul exemplaire. Certains de ces cygnes noirs peuvent aussi être, comme ici, bien plus tragiques. On peut faire une petite pause et passer la main à quelqu’un d’autre si tu veux.
Taleb : Merci je… pas besoin. Je suis ici pour parler de ça.
Fip : N’hésite pas.
Taleb : Mais c’était bien ça, la mort de Nassim était un cygne noir. De toutes les réalités que je parvenais à percevoir, aucune ne partageait mon chagrin. Partout il était encore vivant et partout, j’étais heureux de façon infiniment différente à mesure que se déclinaient les réalités possibles. Et c’est là que c’est devenu chaud. Rapidement, et au fil des jours, ces explorations sont devenues une névrose. Je ne sortais plus que pour aller travailler à la boutique d’art, puis, le soir, dessiner le glyphe qui me menait à mon enfer personnel composé d’images de réalités heureuses. Je ne voulais pas y croire, j’étais à la recherche d’une autre réalité similaire, j’avais besoin de savoir que je n’étais pas seul ; c’était tout bonnement impossible. Je ne pouvais pas être le seul à souffrir de sa mort. Et en effet, après avoir vu, impuissant, l’infini des réalités où jamais nous n'avions partagé plus que des conseils de peintures, j’ai rapidement trouvé des univers où nous étions morts tous les deux, de toutes les façons possibles, plus horribles les unes que les autres. Des accidents, des déluges, des assauts de geôliers, des apocalypses, beaucoup, beaucoup trop d’apocalypses. J’ai observé longuement des univers où j'étais parti en premier, vu couler sur ses yeux des quantités de larmes pouvant remplir plusieurs océans. Mais aucun, rien ne correspondait à une autre réalité où un autre moi partageait mon fardeau.
Fip : C’était comme si…Tu étais jaloux de toi-même ?
Taleb : Ou-oui, c’est exactement ça. J’en hurlais. Partout, je semblais heureux. Je me suis mis à les haïr, à haïr tous ces moi à qui la vie semblait s'obstiner à être plus douce. Je me suis mis à désirer leur souffrance, à jouir des tourments que pouvaient traverser ces couples que je voulais être le mien. Je me suis vu exulter quand je pouvais me voir me faire quitter, “c’était bien fait pour toi” en étais-je arrivé à penser. Pendant des semaines je ne traversais le multivers qu’à la recherche de ces scènes particulières. Pour qu’enfin, les joues de cet insuportable bienheureux se creusent de larmes. J’en étais arrivé à espérer activement ma propre souffrance, simplement pour qu’ils sachent.
Fip : Une forme de self hate ? Comment le définirais-tu ?
Taleb : Je- Je ne sais pas. Je n’ai jamais pu trop en parler. Avec la mise sur écoute des psys par les geôliers et mon isolement du milieu à sa mort, à l’époque je n’avais personne avec qui poser les mots sur ce qui m’arrivait. Mais maintenant, même avec du recul, je crois que c’est pire. C’est comme regarder à travers du brouillard, quand on est dans le brouillard on ne voit rien, mais quand on s’en éloigne, on ne parvient à voir de notre chemin que la masse du brumes que l’on a quitté. Et ya la question des autres sois… C’est compliqué de définir réellement à quel point on est différents de nos autres itérations. Le cygne noir avait creusé un gouffre entre mon vécu et les leurs mais leur réactions et façon d’agir étaient trop proches des miennes pour que j’arrive à réellement faire une rupture.
Fip : Et tu es parvenu à dépasser cette haine ?
Taleb : Je- ça… ça ne pouvait pas durer éternellement. C’est épuisant de haïr, c’est encore plus difficile de se détester suffisamment quand on a comme moteur la jalousie. Elle ne peut pas suffire. Au bout de quelques semaines, je me suis mis à réfléchir. À fouiller le multivers en quête d’un moyen de soigner cette douleur, de le ramener. Alors j’ai trouvé, j’ai trouvé une solution simple. Il suffisait de me remplacer. Je revint dans l’observation de réalités où Nassim était endeuillé. Ma mort n’était pas une potentialité unique comme la sienne, de ses potentialités, il y en avait des tonnes. Ils étaient seuls, comme moi j’étais seul, ils étaient tristes comme moi j’étais triste. Et c’est dans ma chambre, entourés de ces Nassim perclus de douleurs qu’une pensée me traversa, je pouvais tenter d'alléger ma douleur et celle de l’un de ces endeuillés. Il suffisait que je me remplace.
Fip : Ton souhait était d’abandonner ta réalité pour tenter de faire un échange ? J’imagine qu’à l’époque tu ne comprenais pas les risques et les difficultés que ça pouvait impliquer.
Taleb : Oh je les connaissais, mais je m’en foutais. Tout était bon pour que je le retrouve. J’ai commencé à cartographier les passages entre les dimensions, à travailler les voies du multivers et à potasser leur créations pour tenter d’y arriver. J'étudiais les histoires de réfugiés dimensionnels pour tenter de ne pas réitérer leurs erreurs pendant des nuits beaucoup trop longues. Je me suis perdu dans ce bordel pendant pas mal de temps et, tous les soirs, je gardais en vue les réalités de tous ces Taleb endeuillés. Je m’étais enfoncé dans les méandres de la Bibliothèque mais je me devais de ne pas l’oublier.
Fip : Et tu l’as fait ? Tu es parvenu à te remplacer ?
Taleb : N-Non. J’avais tout préparé et finalement j-j’ai…
[Silence de quelques secondes.]
Fip : On peut toujours arrêter si tu veux…
Taleb : Non, je… je suis venu pour raconter cette histoire, j’en ai besoin.
Fip : On prendra le temps dont t’as besoin.
Taleb : Je- Il y avait des réalités que je refusais de voir. Plein, énormément. Des réalités où Nassim me rendait mon regard. Ces Nassim ouvraient des glyphes similaires au mien afin de, comme moi, observer les possibilités des ailleurs où ils n’avaient pas eu à subir ma mort. Certains…
[Taleb prend une pause, sa voix se tord un instant.]
Taleb : Certains parvenaient à trouver ma réalité et à me voir. À voir cette unique chambre perdue dans le multivers, couverte de glyphes que l'obsessionnel que j’étais devenu graphait chaque jour. À voir mes piles absurdes de notes et de livres que j’accumulais pour tenter d’en rejoindre un seul. Je me rappellerai toujours…
[Taleb prend une grande inspiration.]
Taleb : Je me rappellerai toujours de la tristesse qui traversait leur visage à mesure qu’ils comprenaient l’ampleur de mon désespoir. Et il y eut pire. Tous, comprenant leur impuissance face à leur glyphe, abandonnaient rapidement cette contemplation morbide. Dans toutes les putains de réalité que j’ai pu voir, ils étaient tous attristés par le spectacle, mais, eux, parvenaient à accepter leur destin. En plus d’être seul, j’étais seul à ne pas accepter la mort de mon chéri, lui en était capable. Cette réalisation m’a détruit.
Fip : Comment ça c’est passé ensuite ?
Taleb : Ça a été long. Je n’avais plus rien. Je n’avais plus le moindre espoir de le retrouver, de tenir la main à celui avec qui j’avais vécu, de pouvoir le voir me décocher un sourire. Cette période fut difficile, l’enfer que je traversais était proportionnel aux espoirs que j’avais construit pendant mon étude du multivers. Quand on tombe d’une montagne, la chute est plus longue que depuis le haut d’une colline. J’ai mis du temps à me sortir de ce gouffre. Je ne sortais plus pour aller au taff, à vrai dire, je ne sortais plus tout court, je n’arrivais à rien. Je n’arrivais plus à me nourrir, à me lever, voire même à me doucher, j'oubliais jusqu’à l’existence de mon corps physique.
Fip : Et… Tu as fini par t’en sortir ?
Taleb : J’ai été sauvé de cet espéce de suicide beaucoup trop long par une amie, merci à elle, qui, inquiète par le manque de nouvelles depuis la mort de Nassim, est venue me voir à mon appart. Elle a vu l’état dans lequel il était et l’état dans lequel moi aussi j’étais, d’ailleurs. Elle a vite compris que je n’allais pas être capable de me lever, de faire quoi que ce soit. Alors elle est venu tous les jours pour au moins s’assurer que je mange un peu, que je prenne mes médocs, ‘fin que je fasse fonctionner ce corps, puis on a commencé à parler, et au fil des jours, des semaines et des mois, je suis arrivé à remettre un peu d'ordre dans cet appart transformé en déversoir à névroses. Je suis arrivé à sortir, à voir mes anciens amis en commun avec Nassim. Petit à petit, ils m’ont reconstruit. Ça a duré des années, ça dure toujours et peut être que ça durera jusqu’à la fin de ma vie.
Fip : Tu as de la chance d’avoir été aussi bien entouré. C’est important pour aller mieux.
Taleb : Je n'en souffre pas moins. Son souvenir me fait toujours aussi mal et je pense que le temps n’y fera pas grand-chose. C’est toujours là. Il y aura toujours cette cassure. Mais… je ne veux plus qu’elle disparaisse, elle fait partie de moi maintenant. Elle est même devenue, grâce à tout le travail que j’ai pu faire avec les glyphes et l’étude des dimensions, une force. C’est bête mais maintenant, à notre Paname en tout cas, je pense être le meilleur dans tout ce qui touche aux voies et aux voyages entre les dimensions. Quelque part, c’est ça la dernière chose que m'a offert Taleb, une place dans son monde. Sans lui, certes, mais maintenant, et grâce à ce que j’ai vécu, je suis plus que simplement de passage. Je fais partie d’un groupe d’un gens que j’aime et qui m’aiment, j'appartiens à une petite communauté et on se serre les coudes. Cette cassure est la chose qui, le plus solidement du monde, m’a construit comme je suis maintenant.
Fip : Je- Woua, c’était quelque chose ce témoignage, c’est mon tour de bégayer. Heu, je disais donc. Merci beaucoup de nous avoir partagé cette histoire.
Taleb : Je peux ajouter quelque chose ?
Fip : Bien sûr !
Taleb : Voilà, de deux choses l’une. La spécificité de RAVE est que sa diffusion est multiverselle. Nassim, pour me faire découvrir cette réalité, me faisait souvent écouter votre radio ; ainsi vos émissions, musiques et animateurs ont été les choses qui m’ont fait traverser le voile. Mais aussi, et je peux vous le confirmer pour y avoir beaucoup assisté, la plupart des itérations existantes de mon ancien couple ont conservé cette habitude. Et mes glyphes n’étant que de simples fenêtres, aucune voix ne pouvait les atteindre.
Fip : Aaah je vois, tu veux leur adresser un message ?
Taleb : Oui, c’est la meilleure solution que j’ai trouvé pour tous leur parler.
Fip : Nous te laissons ce plaisir.
Taleb : À Nassim d’abord. Je-’Fin nous-
[Grande inspiration.]
Taleb : Nassim, tu es la personne que j’ai le plus aimé de toute ma vie. Tu l’as changée comme personne ne l'avait changée et ouvert des horizons que je n’aurais jamais rêvé avoir et pour cela, je-
[Court silence, Taleb semble avaler sa salive.]
Taleb : … je te remercie. Dépasser ton décès fut la chose la plus éprouvante que je n’ai jamais eu à traverser et c‘est malgré toute ces souffrances que je te remercie. Merci d’avoir donné un sens à ma vie. Merci d’en avoir fait partie.
[Nouveau silence.]
Taleb : À, à toi maintenant Taleb … C’est étrange de s’adresser à soi-même comme ça mais bon, c’est la seule façon que j’ai sous le micro, on va dire. Tu as entendu ce que j’ai dit à Nassim et j’ai été totalement honnête, plus que quiconque. Il doit être à tes côtés actuellement et je sais que tu n’en penses pas moins. Sa mort fut un cygne noir, tu n’auras sans doute jamais à le perdre comme moi j’ai eu à le perdre, mais la vie est ce qu’elle est. Ce que la traversée de toutes ces réalités m'a permis d’apprendre est que tout a une fin. Votre histoire finira d’une façon où d’une autre, que ce soit par une séparation ou par quelque chose de différent, de plus tragique. Sache que dans l’infini des possibles, certaines choses ne varient pas, il a été celui qui a changé ta vie mais tu es toi, tu es un individu. Tu le vois comme ton héros, ce qu’il est en un sens, mais tu n'es pas son sidekick, tu ne vis pas à travers lui, une vie reste possible sans lui. Tu as Nassim sous la main, demande-lui, il t’aime trop pour supporter imaginer te faire souffrir, il sera d’accord avec moi… Avant d’en arriver là, amusez-vous bien … Je vous souhaite tout le meilleur du monde.
Fip : Et c’est sur ces belles paroles que s'achève ce passage, cette intervention fut… intense. Encore merci Taleb pour cette […]
