Quelque Chose de fort
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Phnom Penh, salon du docteur Gopette.

La goutte se déplaça sur la table de ouija, devant son maigre public.



"3"



Sous les doigts experts de Sorya, en compagnie d'un colosse tatoué et de l'illustre Amy, président des enfers et commandant de trente-six légions ardentes, la goutte bougea à nouveau.



"♥"


Les visages se regardèrent un instant, avant de se tourner vers le démon. Aussi solennel que sa condition l'imposait, assis dans son cercle de sel, il prononça les mots les plus sages que la situation imposait :


"Je passe.

— Idem, annonça l'ensorceleuse. Sarak ?

— Je vous la laisse. Passe."


Une scène bien étrange que celle-ci : une ensorceleuse, un démoniste, son invocation et l'esprit d'un homme dont le crâne était posé sur le réfrigérateur non loin jouant aux cartes, lors d'une douce soirée de septembre.

L'ensorceleuse, à la place du mort, étala son jeu et prit la place du crâne, mort véritable, celui-ci étant incapable de manier les cartes. Elle se saisit de celles-ci, posées une à une face retournée sur la table, avant d'exploser de rage.


"Mais putain, comment t'as pu prendre avec ça ! Tu te fous de ma gueule !

— Il s'est encore planté dans les annonces ? S'enquérit Sarak.

— Bien sûr, qu'il s'est encore planté ce con ! Il est infoutu de retenir les normes ! Rappelez-moi pourquoi on doit encore jouer avec ce crâne ?

— J'adore véritablement ce jeu, enchérit le démon.

— C'est au tour de Goppette de surveiller la morte. Et il dit que ce genre de jeu l'entraîne à développer ses talents d'âme errante."


Le fait est que Virika, mère morte et dernière héritière du clan des Kayanan, devait accoucher sous peu et nécessitait maintenant une surveillance constante. Tout avait été prévu pour la naissance et le combat qui allait s'ensuivre. La maison avait été renforcée de plusieurs sceaux de protection, pas assez efficace pour arrêter l'âme d'un praticien tel que Campamanes, mais tout au moins aptes à le ralentir. L'ensemble de la petite équipe était maintenant cloîtrée dans la demeure du docteur, de façon à pouvoir agir au plus vite que cela arriverait. Au fil des jours, la routine était devenue habituelle et les tours de garde de la ressucitée s'enchaînaient maintenant jour et nuit dans une mécanique parfaitement huilée.

La compagnie de la mère morte décérébrée n'était pas ce qu'on pourrait qualifier d'agréable, mais c'était un devoir à accomplir. Ses yeux livides vous regardaient, vous suivaient par simple réflexe à défaut d'intelligence. La pauvre pouvait à peine prendre soin d'elle-même, et se contentait d'appliquer à la lettre le peu d'ordre qu'elle arrivait à comprendre. Régulièrement, le docteur devait l'examiner et la soigner, celle-ci étant incapable de se plaindre de la moindre douleur, chose dangereuse quand la moitié des organes étaient de toute manière déjà morts au sens propre du terme.

Hormis ces périodes de garde, la vie s'organisait dans la demeure même de Goppette, transformée en quartier général pour l'occasion. On profitait en général de ces moments de vie pour faire l'éducation et l'entraînement de Bonarith, le crâne, renommé “Chaudepisse” par Sorya lors d'un précédent accès de colère justifié. La naissance serait dure. Très dure, mais une course à la gloire comme celle-ci ne se négociait pas : il fallait jouer.


"Et pourquoi c'est moi qui joue avec Chaudepisse au fait ? Vous voulez pas tourner un peu ?

— Non.

— Non plus.

— Allez-vous faire foutre, encore une partie perdue d'avance ! Ras-le-bol !

— Elle n'est pas forcément perdue…

— T'as pas vu son jeu, à l'autre crâne… Ton familier ne te l'a pas chuchoté à l'oreille, cette fois-ci ?

— Non, il est trop occupé à… “aider” ton camarade à se concentrer sur ses cartes et pas les miennes.

— … Il a essayé de tricher ?

— Il y a trois ou quatre donnes, oui. Sans grand succès.

— Mais il les collectionne vraiment celui-là !


La goutte posée sur la table de Ouija tremblota un peu.


"Je crois qu'il veut dire quelque chose, annonça le démoniste.

— Rien à foutre ! Toi, le jour où tu retrouves un corps, je te casse les doigts, tu m'entends Chaudepisse ?"

De façon assez prévisible, le crâne ne répondit pas, personne n'ayant saisi la goutte pour le lui permettre.


"Sans déconner, pas foutu de retenir trois règles d'annonces, ni même de faire preuve d'un minimum de savoir-vivre… ça mériterait de mourir une seconde fois…"


Elle s'assit finalement et commença à trier les cartes. Le démoniste fit mine de s'intéresser à la goutte, reçut un regard noir de Sorya, et choisit de finalement se reconcentrer sur son jeu.


"Alors, tu joues ?"


Sarak réfléchit un instant et entama la partie, par un magnifique huit de pique. Ce fut au tour de l'ensorceleuse de prendre son temps et de buter sur la meilleure carte à jouer dans cette partie déjà perdue.


"On nous presse pour jouer, mais force est de constater que le rythme ne suit pas, annonça le démon.

— Une seconde, ce n'est pas moi qui ai le jeu le plus facile."


Elle s'apprêtait à sortir une carte, quand on entendit le téléphone de Sarak vibrer. Tous les yeux se portèrent sur le téléphone, alors qu'une autre sonnerie retentit, annonciatrice d'un message, dans la poche de Sorya. La goutte continuait de trembler. Le démoniste et l'ensorceleuse sortirent tous deux leurs téléphones et échangèrent un regard inquiet.

"Elle vient de perdre les eaux…"


D'un coup d'un seul, toutes les vitres de la pièce explosèrent. La première ligne de sceaux de défense n'avait pas tenu longtemps et la chaleur de leurs explosions couplée à la froideur déployée par spectre agresseur avait dû avoir raison des verres. Le souffle de l'explosion vint balayer le cercle d'invocation de sel et Amy s'évanouit comme un soupir, alors que les éclats volants venaient lacérer les deux joueurs restant. Au bout de la pièce, dans sa cage, un oisillon noir piaillait maintenant de panique.


"Prends le crâne, je te couvre !" annonça le démoniste, moins sûr qu'à son habitude.


Les cartes volaient à présent au travers de la pièce, bientôt suivies de livres entiers et de tout objet non cloué au sol, dans des tourbillons aussi furieux que contre nature. Évitant de peu un dictionnaire anglais-français venant droit sur elle, elle se saisit du crâne et poussa un petit cri de douleur : celui-ci était brûlant, sans doute déjà sous l'assaut de l'esprit vengeur. Elle l'enroula dans le bas de son tee-shirt et courut vers le laboratoire. Soudain, alors qu'elle longeait le mur, une étagère bascula sur elle. Elle ferma les yeux, essuya la chute de quelques objets qui y étaient encore rangés et, surprise d'être encore debout, les rouvrit.


"Vas-y bon sang !"


L'armoire tenait en équilibre, au-dessus d'elle, dans une position plus qu'instable. Le familier de Sarak devait la protéger elle et pas son maître, celui-ci étant à présent noyé sous une tornade de petits objets. Elle lui fit un petit signe d'acquiescement et prit le couloir menant au laboratoire. Long d'une dizaine de mètres, elle n'en avait pas parcouru la moitié qu'une fine couche de givre commençait à recouvrir les murs derrière elle. Elle força le pas et ouvrit la porte, sur lequel les sceaux de la seconde ligne de défense fumaient déjà.


… Cet air qui m'obsède jour et nuit
Cet air n’est pas né d'aujourd'hui
Il vient d’aussi loin que je viens
Traîné par cent mille musiciens…


Goppette était à l'intérieur et s'attelait déjà au mieux à préparer l'accouchement. Son poste radio continuait de cracher de la variété française, si chère au docteur, sans savoir que l'enfer même plongeait sur eux.


"Les sceaux de la maison ont déjà lâchés, les seconds ne tiendront pas beaucoup plus longtemps. On en est où ?

— Le travail commence, il va falloir tenir.

— Combien de temps ? Tu peux pas accélérer les choses ?

— Pas avec ces runes sur ses lèvres, sinon crois-moi que le gamin serait déjà sorti depuis longtemps."


Le colosse passa la porte, un filet de sang sur l'arcade, couvert de bleu.


"Ce bâtard est plus puissant que l'on ne le pensait. On ne fait pas le poids, annonça le démoniste en s'essuyant l'arcade.

— Du coup, qu'est ce qu'on fait ? On ne va pas abandonner ?

— Non, répondit le colosse, froid. On abandonnera que s'il prend possession du gosse. Et encore que, pour être plus précis, on négociera. Mais en attendant, hors de question de baisser les bras.

— Les sceaux vont pas tenir longtemps, s'inquiéta l'ensorceleuse et une fois à l'intérieur, Chaudepisse pourra pas tenir longtemps…"


… Padam…padam…padam…
Il arrive en courant derrière moi
Padam…padam…padam…
Il me fait le coup du souviens-toi…


"Il faut réussir à l'enfermer quelque part, repris Sarak. Goppette, est-ce que tu penses qu'il serait capable de faire la différence entre la mère et le fils ?

— Probablement pas, il se guide par le sang, c'est la même généalogie…

— Du coup, on pourrait l'enfermer dans le corps de la mère ?

— Techniquement oui, mais dans les faits, tu penses que c'est une bonne idée de lui déléguer le contrôle du corps en plein accouchement ?

— Tu penses pouvoir maintenir une demie personne en vie combien de temps ?

— Tu veux la couper en deux ?

— C'est une idée. Combien de temps ?

— Sans doute suffisamment, si on me laisse un peu de temps de préparation. Sorya, tu prends la main sur l'accouchement, Sarak, attache le haut du corps, il va se débattre une fois à l'intérieur."


Le docteur ouvrit à la hâte quelques placards, en sortit un peu de matériel, des fioles étranges, revint et commença à tracer d'étranges symboles sur le ventre de la mère morte.


"Goppette, où est la hache ?

— Dans ta valise, troisième placard à gauche.

— Et moi je fais quoi ?

— T'as jamais fait d'accouchement ?

— Bien sûr que non ! Chez moi, les ensorceleuses, on vient les voir pour les avortements, pas pour ça !

— Écoute, je n'ai pas le temps de tout gérer, ni de t'expliquer, alors quand je te le dirais, tu mettras tes mains ici, ça fera mal et l'instant d'après, tu pousseras.

— … Quoi ?

— Je ne vais pas vous sortir une arme artificielle du chapeau pour le contrôle d'un demi-corps en train d'accoucher, alors c'est ton âme qui va piloter.

— … Hem…

— J'ai pas d'autre solution de toute manière reprit Goppette, alors il va falloir faire un eff…"


D'un seul coup, les deux gonds de la porte sautèrent et un vent glacial se répandit dans la pièce. Un silence passa, seulement ponctué par la chanson du lecteur radio. La température chutait toujours et le moindre reflet métallique se mit à refléter une sorte d'horrible visage.


… Et moi je revois ceux qui restent
Mes vingt ans font battre tambour
Je vois s'entre battre des gestes
Toute la comédie de…


Le poste radio émit quelques étincelles et pris feu, dans une petite explosion.



"Goppette, on en est où ?

— Bientôt, bientôt !"


Un hurlement strident déchira la pièce, sans qu'aucune source ne puissent être identifiée.


"Il s'en prend à Chaudepisse !

— Sorya, tes mains, ici, maintenant !"


Elle s'exécuta.


"Sarak, C'est le moment !"


Le colosse abattit sa hache au niveau du thorax, alors que les yeux de l'ensorceleuse se révulsèrent, celle-ci lâchant un cri de douleur.

Après un franc coup de scalpel, Gopette posa ses mains sur le dessus de la poitrine de la mère morte et commença à incanter, alors qu'un second coup de hache venait couper un peu plus le corps en deux. Tout en continuant son psaume, le docteur jeta un lourd regard au colosse, l'incitant à se tenir près. Il finit son chant au troisième coup de hache et fit immédiatement un bon en arrière.

Un instant seulement, la pièce redevint calme. L'instant d'après, la morte se mise à convulser et à cracher.


"J'ai fait sauter l'âme de synthèse, ça a marché, il est enfermé dedans."


Le haut de la morte donnait maintenant de grands coups pour se défaire de ces entraves, alors que le colosse continuait de débiter le corps en deux. Goppette attrapa une chaise roulante et vint se placer, écarteurs en main, face au petit qui s'apprêtait à naître.


"Je sais que tu ne pourras pas me répondre, mais tu te débrouilles très bien Sorya, continue comme ça."


Un cri de douleur de plus s'échappa de l'ensorceleuse.


"Et je t'avais prévenu pour la douleur. Bonarith, tiens toi près."


Sarak avait maintenant mis les mains dans le corps et faisait place nette pour trancher pour de bon la dernière partie qui s'accrochait. Il lâcha sa hache une dernière fois, coupant définitivement le corps en deux. Le souffle haletant, il regarda le torse se débattre. Goppette, de son côté, faisait tout pour presser les choses, prêt à attraper le nouveau né avec les forceps.

La partie haute de la mère morte continuait de cracher et brailler dans une langue inconnue, parfois accompagnée d'un cri de douleur de Sorya , tentant elle-aussi de faire son maximum pour presser les évènements aux commandes de la partie basse. Sarak resserra la main sur sa hache et la leva au-dessus du corps.

"Laisse-là encore en vie s'il te plait, j'en ai besoin pour finir l'accouchement : je ne suis pas sûr que l'on passe les runes de Kayanan si les deux parties ne sont pas encore vivantes. Il n'y en a plus pour long, je vois la tête."


Il baissa la hache, puis la releva.


"Je m'occupe simplement des cordes vocales, on est jamais trop prudent. On ne sait pas s'il braille ou s'il incante."


Il saisit la chose par le cou et commença à entailler la gorge. Il fronça les sourcils.


"Je ne suis pas un professionnel en anatomie, mais… "


D'un coup d'un seul, la tête toujours braillante, se détacha, alors qu'une partie de l'œsophage suivait et s'enroulait autour du coup du colosse, suivi de quelques autres organes.


"Sorcier de merde et créatures de merde ! pesta-t-il, avant d'économiser son oxygène.

— Écarte-toi de la table, je sors le petit et je n'ai pas besoin d'une Krasue en devenir ou je ne sais pas quoi encore à gérer en plus !"


Les deux mains prises à tenter de se défaire de la créature, Sarak étouffait.

Criant de douleur, Sorya tenait.

Forceps en mains, tirant la tête, le nécromancien s'apprêtait à donner la vie.


"Bonarith, maintenant !"


La tête passa les runes, qui se mirent à scintiller sous les yeux inquiets du docteur. Il tira au plus vite le petit, avant de remarquer du mouvement au niveau de la plaie ouverte au milieu de la mère morte. Le sang bougeait. Brusquement, l'ensorceleuse hurla et se crispa de tout son corps, alors que tout le sang de la mère morte affluait maintenant vers l'enfant, dans les bras du nécromancien. Le visage de la créature, entourée autour du cou du démoniste, afficha un rictus de douleur, alors qu-elle aussi devenait exsangue. Pris d'un réflexe, le colosse, au sol, lança sa jambe et faucha Sorya, rompant le lien avec la mère morte. Le sang tourbillonnait maintenant autour du nouveau né, avant de foncer sur celui-ci, le recouvrant entièrement.

Un silence passa, alors que chaque pore de sa peau semblait se gorger de celui-ci.


"…

— …

— …"


L'enfant pleura.

"Et Bonarith ?

— Il est à l'intérieur, d'après mon familier, dit le colosse en se débarrassant de son sinistre collier, maintenant inerte. Il s'approcha pour relever l'ensorceleuse.

— …

— …

— …

— Sarak ? demanda le nécromancien.

— Oui ?

— Plus jamais je fais ça.

— On est bien d'accord. Mais on a quand même gagné. Va t'occuper du gamin, je vais commencer le ménage. C'est le bordel ici.

— Ça marche.

— Et au fait, Goppette ?

— Oui ?

— Essaye de me trouver une bonne bouteille. Quelque chose de fort.

— On est bien d'accord."

Sorya toussa d'approbation.


Ils avaient réussi : le livre noir était maintenant à eux, la non morte avait donnée la vie. C'était fini.

C'est fou ce que l'on ne ferait pas pour un bon livre…

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