Quand on chasse un Éléphant...
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Le Fugitif s’écroula aux pieds d’un jeune épicéa pour souffler un peu. De combien d’avance disposait-il sur ses poursuivants au juste ? Une heure ? Cinq minutes ? Peut-être moins encore. Il fallait qu’il se remette en route aussi vite que possible. En se relevant il trébucha sur une racine et dévala la pente en tombant pour atterrir droit dans un roncier sauvage. Tandis qu'il essayait de se relever, à moitié sonné par sa chute, il aperçut soudain les formes vagues de petites maisons sombres qui se détachaient au travers de la brume. Le Fugitif s’immobilisa aussitôt, les sens aux aguets. Il ne faisait pas encore tout à fait jour et il y avait du brouillard, mais il ne pouvait pas prendre le risque d'être repéré.

Tout était tranquille. Au bout d’une minute ou deux il s’arracha péniblement aux épines du roncier et décida de s’aventurer à découvert pour examiner les lieux d'un peu plus près. Peut-être trouverait-il là-bas une bâche ou un morceau de tissu pour cacher sa nudité ou au moins une trousse de secours pour mener l’opération qu’il comptait s’infliger.

Ce n'était pas un village finalement, mais plutôt une vieille scierie. Ce qu'il avait tout d'abord pris pour des petits chalets ou des petites maisons sagement alignées était en fait d'énormes piles de troncs et de planches de pin fraîchement coupées qui s'entassaient les unes à côté des autres, formant entre elles de véritables ruelles. Les seuls véritables bâtiments se composaient d’un grand entrepôt ouvert qui devait bien faire une trentaine de mètres de haut et de deux petits chalets en briques et en rondins. Pas de grillages ou de gardiens visibles.

La fouille de l’entrepôt ne lui révéla rien de bien utile, si ce n'est un vieux manche de hache abandonné qui avait perdu son fer. Il s'en servit pour fracturer le carreau d’une fenêtre de l’une des petites bicoques et en enjamba le cadre en veillant bien à ne pas se couper avec les éclats de verre. Pas d’alarme, c’était déjà ça. À vrai dire ç’aurait sans doute été plus prudent de se poser la question avant de briser la vitre.

Le Fugitif se retrouva dans un petit couloir sombre bordé de part et d’autre par une série de portes. La première était fermée à clef et il ne s’attarda pas dessus. La seconde donnait sur des W-C et la troisième sur un placard à balais. Il eut plus de chance avec la quatrième qui lui révéla une grande salle de douche communes dont l'une des extrémités était pourvue d'une rangée de casiers individuels rouillés et – ô miracle ! – d'une petite armoire à pharmacie fixée à l'un des murs d'angle. En fouillant à l'intérieur, il découvrit une grosse boîte de sparadraps, une bouteille d'alcool médical presque pleine, une paire de petits ciseaux pointus, ainsi qu'une bobine de fil et un lot d'aiguilles à suturer.

Il éprouva du pouce la pointe des lames des ciseaux. Drôlement affutées. S’il ne se perçait pas une veine ou une artère importante ça ferait l’affaire. Tremblant légèrement, il se coinça le vieux manche de hache entre les mâchoires. Ce qui allait suivre ne serait pas une partie de rigolade. En tremblant légèrement, il leva bien haut le poing, agrippant fermement les petits ciseaux entre ses doigts serrés.

Saloperie de Fondation, songea-t-il brièvement, et avant de se donner le temps de regretter ou de réfléchir trop longtemps à quoi que ce soit, il abattit son poing se planta violemment la lame de l'outil dans la fesse droite. La douleur fut immédiate et il ne put s’empêcher de pousser un cri étouffé par le bois du manche. Il s’accorda dix secondes pour reprendre son souffle et continua son opération. Il fallait qu’il ait fini avant de se vider de son sang ou que ses poursuivants ne le rattrapent. Précautionneusement, il se mit à fouiller dans la plaie à la pointe de ses ciseaux jusqu’à sentir un petit objet dur.

Pourvu que je ne sois pas tombé sur un os.

Il ricana nerveusement. Des vagues de douleurs sourdes lui parcouraient les muscles et il se sentait bien près de s’évanouir. Avec d’infinies précautions, le Fugitif s’efforça d’attraper le petit objet logé dans ses chairs à la pointe des ciseaux et le tira précautionneusement vers le haut. Il parvint finalement à l’extraire non sans difficultés avec l’impression de s’arracher la plus grande écharde de toute sa vie, ce qui pouvait être le cas pour autant qu’il en savait.

L’alcool à désinfecter manqua de lui faire perdre tout à fait conscience mais il tint le coup malgré tout. En revanche il ne se sentit pas la force d’utiliser le fil et les aiguilles pour suturer la plaie et il préféra la barder de sparadraps en priant pour que cela suffise à contenir l’hémorragie en attendant mieux.

Complètement essoufflé et un peu sonné par l’effort qu’il venait d’accomplir, il attrapa le petit objet qu’il venait de s’extraire et l’examina au creux de sa main couverte de sang. C'était un petit batônnet d’aluminium, à peine plus long qu’un de ses ongles. Le premier souvenir de toute ma vie, se dit-il non sans une certaine aigreur. Sa vie entière, sa mémoire, ses souvenirs, son identité… tout cela avait disparu lorsque ce docteur en blouse blanche lui avait inséré ce truc. Quatre semaines sous la coupe de la Fondation, voilà à quoi se résumait son existence. Il avait espéré qu’en se retirant la puce il débloquerait quelque chose, un genre d’électro-choc qui lui raviverait la mémoire, mais rien ne s’était produit.

Le Fugitif jeta rageusement la petite puce à l’autre bout de la pièce où elle alla se perdre dans la bonde d’évacuation de l’une des douches. Bah ! au fond c’était toujours une bonne chose de faite. Et puis après tout il était encore en liberté, non ?

Pour l’instant…

À poil il n’irait pas bien loin, il lui fallait absolument trouver des vêtements. Attrapant son manche de hache, il se tourna vers les casiers et commença à s’acharner sur la serrure rouillée du premier qui ne tarda pas à céder. Tandis qu’il fouillait à l’intérieur, il se dit que malgré la peur d’être recapturé, la fatigue et sa blessure qui le lancinait, la chance avait plutôt été de son côté depuis son évasion. Elle n’allait tout de même pas l’abandonner tout de suite, n'est-ce pas ? Pas après tout ce qu'il avait accompli ? Non, il le sentait, il allait s'en tirer.

D’ailleurs, il n’avait même pas encore vraiment mal.

* * *

La pancarte de bois moussu se balançait en grinçant au-dessus du portail d’entrée. Les phares allumés du SUV éclairaient largement les grosses lettres capitales pyrogravées.

Scierie Klébert – entreprise traditionnelle en activité depuis 1902

"Tu penses qu’il est là-dedans ?" demanda Loïc Tonquédek. "Alors qu’est-ce qu’on fait, on appelle des renforts ?"

"Le traqueur de sa puce est clair, il est bien ici", répondit Kevin Hobert, le chef d'équipe. "Mais pour les renforts c’est non, ce soir c'est rien que nous quatre. Et on ne va pas déranger ses blaireaux de la sécurité pas vrai ? Pour une fois c'est à l'agence de renseignement de briller. De toute façon les équipes tactiques et la DSI sont débordées à cause de la brèche."

Hobert frissonna rien que d’en parler. Ç’avait été du sérieux cette fois. Pour la première fois depuis qu’il était sur Aleph il avait entendu l’alerte générale annonçant une brèche majeure et ordonnant l’évacuation de l’ensemble du personnel vers les bunkers de sécurité. L’alerte avait duré quatre heures, rien que ça, mais apparemment les opérateurs des FIM et des équipes tactiques étaient parvenus à maîtriser la situation.

Il ne savait pas au juste quelle était l’étendue des dégâts, quel skip était impliqué ou combien de pertes humaines étaient à déplorer. Steven Odix, le patron de la section "D" des ressources humaines l’avait contacté aussitôt l’alerte levée. Un D avait profité de l’incident pour se faire la malle et il fallait absolument le récupérer.

Un D dans la nature ! Ça aussi c’était une grande première. Pas aussi grave qu’un skip tout de même, encore que… L’ordre de mission indiquait "D-7010 – Sujet dangereux porteur d'informations sensibles, interpellation prioritaire." Mauvais ça. Imaginez une seconde qu’il se soit fait infecter par une saloperie anormale ou un truc du genre. Enfin s’ils étaient incapables de gérer ça on ne les aurait pas envoyés le choper pas vrai ?

"Sujet dangereux", releva Tonquédek comme s’il lisait dans ses pensées. "Ça veut dire quoi ça au juste ?"

"T'as ton flingue," répondit Hobert avec un certain agacement, "et t’es censé savoir t’en servir. Le gars était à poil la dernière fois qu’on l’a vu sur une caméra, il est blessé, il perd du sang et est aux abois. On ne devrait pas avoir trop de mal à nous quatre."

"Nous cinq," intervint Leroy. "Gévaudan aussi est content d’être là, pas vrai Gévaudan ?"

Le malinois qu'il tenait en laisse répondit par un aboiement d'excitation hargneuse et tira un peu plus sur sa laisse.

"Quatre et un malinois", approuva Hobert. "Bon. Fini de rire, on fouille les lieux. Leroy, toi et le chien avec moi. On va commencer par fouiller cette baraque-là. Tank’ tu restes avec Jeanine et vous ouvrez l’œil. Au moindre mouvement suspect vous nous prévenez sur la radio et on rappliqu-"

Un bruit de moteur approchant le coupa soudain. Au bout du chemin les phares d’un minibus venaient de transpercer la brume matinale et s’approchait en cahotant.

"Mouvement suspect grand chef", dit laconiquement Jeanine. "Vous savez si le QG s’est au moins donné la peine de bloquer les employés en amont ? Vous savez, histoire qu’ils ne débarquent pas au milieu de l’opération…"

Hobert jura entre ses dents. Foutu costards-cravates. De bons administrateurs en général à Aleph, mais dès qu’une situation sortait de l’ordinaire il fallait qu’ils perdent pied et se mettent à faire des conneries. Quand on pense que ce qui sortait de l'ordinaire était précisément leur métier… Voilà qu’ils allaient devoir traiter avec les civils maintenant.

"Vite, vos brassards de flics. Surtout vous me laissez parler, hein ?"

Ils s’accrochèrent la petite bande de plastique fluorescente autour du bras tandis que le minibus se garait à côté de leur gros SUV noir. Gévaudan tirait de plus belle sur sa laisse et aboyait à qui mieux-mieux vers les nouveaux arrivants, péniblement retenu Leroy. Tout ce boucan allait alerter le fugitif c’était sûr. Hobert jeta un coup d’œil inquiet à son téléphone portable. Par chance le symbole lumineux qui indiquait la position de la balise de repérage n’avait pas bougé. Le D n’avait rien entendu ou ne voulait pas se trahir, il était toujours dans les parages.

Mais où exactement ?

Une petite dizaine de grands types baraqués en tenue de chantier descendirent du minibus. La plupart avaient des sacs ou des caisses d’outils à la main, d’autres des haches ou des tronçonneuses. Hobert en vit même un qui portait sur l’épaule une énorme scie qui devait être plus longue que lui.

L’un des bûcherons, le plus grand, le plus barbu et le plus costaud du groupe, s’avança vers Hobert d’un air belliqueux. Il jeta un coup d’œil aux brassards que son équipe et lui arborait, puis sur Gévaudan qui tirait toujours sur sa laisse en montrant les dents, puis sur le fusil à pompe de Jeanine et revint enfin sur Hobert. Ce dernier pouvait presque sentir le poids des yeux soupçonneux et enragés du bûcheron lui peser sur les épaules. L’homme jeta son sac, se passa les pouces dans la ceinture et cracha par terre.

"J’peux savoir qui vous êtes ? C’est une propriété privée ici, on ne fait pas de visites."

Et c’était parti pour le grand cinéma.

"Police, dit simplement Hobert. Vous êtes le propriétaire de cet établissement."

"Danny Klébert, c’est mon nom. Comme sur la pancarte : Scierie Klébert. Et ça c’est mes gars, dit-il en pointant ses copains derrière lui. Qu’est-ce que vous foutez ici exactement ?"

"Nous sommes à la poursuite d’un dangereux fugitif, un terroriste en cavale", improvisa Hobert, "et nous avons de bonnes raisons de penser qu’il se cache quelque part dans vos locaux. Je vous conseille de rester à l’écart le temps que nous intervenions."

Le bûcheron plissa les yeux et le dévisagea. Un long frisson de malaise parcouru l'échine de Hobert et il sentit sa bouche devenir sèche. Il ne le croyait pas, le civil ne gobait pas l'histoire. Il sentait venir les ennuis à grands pas.

"Mmmh…" fit le dénommé Danny Klébert en se frottant pensivement le menton. "Désolé mais je n'en crois pas un mot. Joseph ! T’en penses quoi toi de cette affaire ?"

Un autre bûcheron, à peine moins grand, barbu et costaud que Klébert, sortit du rang et vint se placer aux côtés de son patron.

"Joseph est un ancien flic, vous voyez ? expliqua Klébert avec un sourire carnassier." Vingt ans de carrière avant qu'on ne le vire pour… enfin ce n’est pas important. Ce qui est important c’est que le gars Joseph il sait différencier les vrais flics des menteurs. Ton verdict sur cette bande de guignols Jo’ ?"

Joseph fit mine de renifler l’air en direction des quatre agents de renseignement Hobert lui trouva un air de grizzly reniflant une piste.

L’ancien flic pointa du doigt le SUV noir banalisé flambant neuf garé à côté du minibus.

"La bagnole. Jamais de la vie des flics roulerait dans ce genre de monstre. On est en France ici, pas au Texas."

Il fit un cercle en l’air les englobant tous virtuellement.

"D’ailleurs on n’est pas à Paris non plus, ici c’est la cambrousse, la campagne, la province quoi. C’est le domaine de la gendarmerie et la police n’a aucune compétence territoriale dans ce coin. Vous dîtes que vous poursuivez un évadé ? Mon oeil ! La prison la plus proche est à une bonne cinquantaine de kilomètres. Si votre type a eu le temps de parcourir toute cette distance pour se réfugier précisément dans ce coin, non seulement vous ne seriez pas quatre mais ça ferait également la une des infos locales.

Klébert adressa un regard dénué de chaleur à Hobert qui reflétait malgré tout une lueur de triomphe qui semblait dire "vous avez vu ? Quand j’vous disais qu’il est très fort".

"Et enfin pour finir, outre le fait que naturellement vous ne nous avez pas présenté de carte officielle…"

"J’ai une carte officielle !" le coupa Hobert en se sentant tout d'un coup stupide de ne pas l’avoir montrée directement. Il fouilla dans sa poche et la brandit sous le nez du bûcheron. Une imitation bien sûr, fournie par le département de manufacture. Mais suffisamment crédible pour tromper à peu près n’importe quel témoin un peu procédurier.

Joseph l’ignora et fit un pas en direction de Hobert. D'un geste ferme, il le bouscula légèrement et écarta d’un geste ferme un pan de sou blouson de cuir de l'agent de renseignement. Tonquédec dégaina son flingue, Jeanine attrapa le fusil à pompe qui se trouvait sur la banquette du SUV et Leroy laissa couler un peu plus de mou sur la laisse de Gévaudan. Le bûcheron poussa un sifflement admiratif

"Et cerise sur le gâteau, un pistolet automatique non réglementaire. FN five-seven c'est bien ça ?" demanda-t-il en pointant du doigt la crosse de l’arme qui dépassait du holster. Sacré engin. Plutôt haut de gamme. Dans certains milieux et notamment dans les cartels d’Amérique du Sud il porte un autre petit nom, vous voulez savoir lequel ?"

Il s’écarta de Hobert et ramassa l’énorme hache qu’il avait laissé de côté en s’approchant.

"On l’appelle le *"mata policia"*, le *"tueur de flic"* si vous préférez. Jamais de par le monde vous ne trouverez un véritable policier qui accepterait de se servir d’une telle arme."

"Ton verdict Jo’ ?" demanda Danny Klébert.

"C’est pas des flics patron."

"Des cambrioleurs ?"

Le cercle des bûcherons se resserra légèrement. Hobert nota du coin de l’œil que tous brandissaient fermement qui une barre de fer, qui une hache ou tronçonneuse. Ça sentait mauvais. Le D était en train de devenir un problème secondaire.

"J’pense pas non plus patron. C’est de notoriété publique que vous nous payez au lance pierre – rire sinistre des bûcherons. Il y a bien le matériel, mais la seule chose avec un peu de valeur c’est le haut-fer et ce n’est pas avec leur petit bolide qu’ils risquent de l’embarquer."

"Alors quoi ?"

"Ça sent le gouvernement à plein nez." Joseph prit un air sinistre. "Ma main à couper que ce sont des gars de l’usine militaire, là-bas dans la combe d’Alèphe. Voilà ce que je pense. Des agents du gouvernement ou quelque chose comme ça."

"Nous ne travaillons pas pour le gouvernement, ni pour une quelconque usine militaire" protesta Jeanine en actionnant le mécanisme de son arme, mais ça n'eut pas l'air de calmer les bûcherons. "Et même si c'était le cas je ne vous déconseille de fourrer votre nez là-dedans. Vous êtes en train de tout faire foirer."

Gévaudan aboyait de plus en plus fort, cette fois c’était sûr le Classe-D s’était tiré. Hobert jeta un bref coup d’œil à son portable mais le point rouge n’avait toujours pas bougé.

"Un sale coin la combe d’Alèphe", dit Danny Klébert. "Quand on doit aller travailler de ce côté, c’est toujours la peur au ventre. Dis-moi Jo’, L’usine dont tu parles c’est bien celle qui fait procès sur procès aux petits exploitants autour pour leur racheter une misère leurs parcelles de forêts ? Combien d’hectares on a dû leur céder déjà ?"

"Beaucoup trop patron."

"Et du côté de la combe, rappelle-moi combien de glissements de terrain se sont produits en l'espace de quelques années ? Et d’incendie ? De crûe subites ? Combien de catastrophes ont ravagé notre parcelle de forêt du côté d’Alèphe depuis que tu bosses pour moi ?

"Beaucoup trop patron."

Hobert avait la gorge sèche. Ce n’était pas vraiment des incendies ou des glissements de terrain comme les autres. La réalité ambiante dans certains aux alentours du Site était… instable. Ce n’était pas la faute de la Fondation si de tels incidents arrivaient, mais c’était quelque chose qu’il ne pouvait pas l’expliquer à ces péquenots.

"Et dans ces incidents, demanda enfin Klébert qui tremblait à présent de rage, combien d’ouvriers on a perdu ? Combien de promeneurs sont morts pas loin des barbelés de l'usine l'hiver dernier, rappelle-moi ? On a dit que c'était une attaque de loups, mais franchement t'y crois à ça ?

Joseph ne répondit pas. Klébert continua sa diatribe.

"Même les animaux évitent la combe d’Alèphe. Vous avez pourri cet endroit avec vos petites magouilles top secrètes de recherche nucléaire ou je ne sais quoi, et voilà que maintenant vous venez traîner vos bottes jusqu’ici, sur notre exploitation pour faire Dieu sait quoi. Alors votre histoire de fou gardez-la pour vous parce que je peux vous garantir que vous allez foutre le camp avant que quelque chose de grave n’arrive."

Il devenait urgent de calmer le jeu à présent. Hobert écarta pacifiquement les mains et parla de la voix la plus calme qu’il put. Jeanine et Tonquédek gardèrent cependant leurs armes braquées sur le groupe bûcherons qui commençaient à s’énerver.

"Allons, allons. Je pense que nous devrions tous garder notre calme et faire en sorte que tout se passe au mieux.
Comme je vous l’expliquais, nous sommes sur le point de mener une opération délicate et-"

Mais décidément il était écrit quelque part que Hobert passerait une mauvaise journée. Il n’avait pas fini sa phrase qu'un claquement sourd se fit entendre suivi d’une exclamation surprise de Leroy. Un éclair de fourrure fauve manqua de renverser le chef d'équipe en passant à côté de lui et sauta à la gorge d’un des bûcherons. La laisse de Gévaudan venait de céder.

Le bûcheron poussa un cri étouffé et fut plaqué sur le dos par la masse du chien. Un geyser rouge jaillit presque aussitôt entre les dents du malinois et vint éclabousser les bottes de Danny Klébert. Ce dernier donna un violent coup de botte au chien, jeta un regard haineux à Hobert et la situation dégénéra.

Hobert n’eut pas le temps de réagir, que ça soit pour continuer sa tentative misérable pour sauver la situation ou pour dégainer son arme. Le bûcheron qui s'appelait Joseph lui asséna un violent coup sur la tempe du plat son énorme cognée et la lourde pièce de métal lui pulvérisa l’os du crâne. Hobert tournoya comiquement une fois sur lui-même et s’effondra comme une masse. Il était sonné naturellement, mais se sentait curieusement assez conscient de lui-même et de la situation. Il sentit soudain un liquide chaud lui couler des oreilles et n'entendit pas les cris qui retentissaient autour de lui. Du sang probablement, mais il fut rassuré de ne ressentir aucune douleur. Il voulut se lever, mais ses bras et ses jambes ne répondirent pas. Il voulut dire quelque chose, mais sa langue resta de plomb. Sa dernière pensée fut que cette fois c’était sûr, le D avait tout entendu et allait en profiter pour s’enfuir. Quelle journée.

Il mourut juste avant que n’éclate la fusillade.

* * *

Salle de conférence B-001 - Site-Aleph. Transcription de la réunion de crise du 13/11/20██

- Bilan de ce foutoir à la scierie ?

- Deux agents tués, directeur Garrett. Plus un dans le coma et un autre gravement blessé mais qui devrait s’en sortir. Il n’y a que le chien qui s’en est tiré indemne.

- Mmmh… et côté civil ?

- Cinq morts, trois blessés.

- Nom de dieu, foutus idiots… quels foutus idiots.

- Bien sûr on a récupéré les corps de nos agents, mais les deux derniers civils valides se sont tirés avant notre arrivée et l’incident a fuité. Les Archives Noires nous demandent déjà des comptes et elles sont furieuses.

- Pour ce que vaut la furie des Archives Noires… On s'occupera d'elles plus tard. Et du côté du D ? Celui que Hobert était censé récupérer ?

- Toujours manquant. Apparemment il se serait retiré sa balise de traçage en se charcutant avec des ciseaux. Il avait quitté les lieux depuis longtemps quand Hobert est arrivé. Pour ce qui est de sa traque le manque d’effectifs n’aide pas, la plupart de nos équipes de confinement tactique sont encore en train de sécuriser la zone d’incident de cette nuit.

- Le danger est passé, non ? Ça fait douze heures que ce D s’est fait la belle, inutile de vous dire que c’est inacceptable. Détachez le maximum d'agents de sécurité et d’opérateurs tactiques que vous pourrez et envoyez-les relever les cow-boys de l’agence de renseignement. Posez des barrages, fouillez cette foutue forêt, rasez-la moi et la montagne avec s’il le faut, mais je veux ce D pieds et poing liés dans mon bureau d’ici une heure.

- Oui monsieur le directeur.

- Et apportez-moi un café. Je vais en avoir besoin pour faire mon rapport aux O5.

- Oui monsieur le directeur.

- Vous savez quoi ? Faites-moi plutôt préparer un thermos. J’ai comme l’impression que cette histoire va nous apporter un paquet d’ennuis.

***

Pachyderme n’était pas sur place au moment où les bûcherons de la Klébert et les hommes de Hobert s’étaient entretués, aussi n’avait-il pas pu juger de la crédibilité de la couverture des agents de renseignement. Aurait-il pu le faire cependant qu'il aurait donné une bien meilleure note au barrage de gendarmerie qui lui barrait la route.

Ce n’étaient pas de vrais gendarmes naturellement, mais bien des agents de la Fondation. Il en aurait mis sa main à couper en dépit des uniformes et des véhicules sérigraphiés. D’ailleurs il lui semblait reconnaître celui qui lui faisait signe de s’arrêter à grands renforts de sa lampe torche. Kamel ou Kemal quelque chose comme ça, il ne se souvenait plus du nom de famille. Il se gara sur le côté et abaissa sa vitre.

"Bonsoir, vos papiers s’il vous plaît."

"Allons, agent Kemal ! Avec le temps vous devriez commencer à vous souvenir de moi", répondit Pachyderme d’un ton faussement enjoué. "Combien de temps que je suis clean avec la Fondation ? Dix ans ? Quinze ? J’ai jamais causé d’ennuis, pas une seule fois !"

Ce n’était pas si vrai, surtout les premières années, mais ça ne coûtait rien de le dire. Pachyderme obtempéra néanmoins et tendit la carte grise de son van, son passeport, son permis de conduire et son certificat de Classe-E de la Fondation. Le faux gendarme les lui prit et les examina attentivement en silence. Pachyderme toussota et essaya de briser un peu la glace

"Alors il se passe quoi pour que vous soyez de sortie agent Kemal ? Un de vos aliens s’est barré dans la nature ? Pas le pied de rester à faire le planton par ce froid, pas vrai. Cigarette ?"

"Kamel."

"Désolé, je n’ai que des Chesterfield dans la boîte à gant."

"Mon prénom", répondit le gendarme avec froideur en lui rendant ses papiers. "Ce n’est pas Kemal, c’est Kamel."

"Oh, navré m’sieur l’agent !" fit Pachyderme qui ne l’était pas. "J’me doutais bien que vous n’alliez pas me dire la vérité vraie, mais vous pouvez peut-être au moins me raconter les bobards que vous servez à tous les civils qui s’arrêtent à votre barrage. Ça a un rapport avec la fusillade ? Celle dont ils ont parlé à la télé ?"

L’agent Kemal soupira et lui montra une photo.

"Très bien… tu l’auras voulu Pachyderme. On recherche ce gars, c’est un dangereux terroriste en cavale et on le soupçonne d’être l’un des auteurs de la fusillade de la scierie. Il est très dangereux et son arrestation est une priorité pour nous."

"Et c’est un alien ?"

"Non", répondit le gendarme avec un geste agacé, "ce n’est pas un alien et il n’a absolument rien de… enfin de tu-sais-quoi de bizarre. C’est juste un terroriste que l’on doit capturer, rien de plus. Alors tu l’as vu ou non ?"

Pachyderme se pencha un peu en avant et releva ses lunettes pour mieux voir la photo (il était un peu hypermétrope). Un gars banal, la petite trentaine avec des cheveux et des yeux bruns. Il ne l’avait jamais vu de sa vie.

"Non chef, rien de rien. Inconnu au bataillon. Je peux y aller ?"

"Ça ne te dérange pas qu’on fouille ton van avant ?"

"Faites donc", dit Pachyderme en faisant retomber ses lunettes sur son nez d’une pichenette. Les doigts de sa main gauche se crispèrent légèrement sur le volant. Il n’aimait pas que l’on rentre dans son van.

Kemal et ses hommes ne trouvèrent rien naturellement, à part une pile de foutoir qui s’entassait jusqu’au fond du van, ainsi que des piles entières du dernier numéro de L’Eléphant le journal du paranormal qu’il avait lui-même fondé.

"Vous n’en voulez pas un numéro ou deux, demanda Pachyderme à Kamel, c’est le dernier sorti ! J’suis sûr ça va vous intéresser ce coup-ci, j’ai découvert pleins de trucs avec mes recherches !"

Kamel leva les yeux au ciel. L’Eléphant ne comportait qu’un tissu d’âneries complotistes et pseudo-scientifiques sur le paranormal. Pachyderme en était conscient naturellement, mais ce petit business trouvait son public au sein de la population et même dans les salles de repos d’Aleph il restait assez populaire. À défaut d’être précis ou de révéler quoique ce soit d’important, le journal avait le mérite de faire beaucoup rire le personnel du site par ses théories farfelues.

"Va, va, envoies-en toujours un si ça peut te fermer le museau. Tu as de la chance j’ai justement cinq balles sur moi. Garde la monnaie."

Pachyderme encaissa le billet et donna son exemplaire à Kamel. Alors qu’il s’apprêtait à partir et que les autres agents retiraient les herses mobiles pour le laisser passer, le faux gendarme l’interpella une dernière fois.

"Eh d'ailleurs ! C’est la dernière fois que tu poses des questions comme ça. Que tu rôdes dans les parages avec ton van passe encore je ferme les yeux, mais plus JAMAIS de questions tu m’entends ? Sinon j’adresse un rapport à Damoclès."

Sale con, songea Pachyderme en s’éloignant sans répondre. Damoclès, même quand il n’était pas là la mention de sa simple existence lui donnait de l’urticaire. Sans compter que demain c’était la réunion du vendredi et qu’il allait devoir se farcir sa sale trogne. Et pas n’importe quelle réunion du vendredi, la réunion trimestrielle, ce qui voulait dire piqûre.

Bah ! Pour les effets qu’elles ont leurs piqûres…

Ça faisait longtemps que Pachyderme ne croyait plus à l’amnésie.

"…"

Pachyderme jeta un œil dans son rétroviseur. La route était déserte. Pas une lumière, pas un phare, pas une lampe-torche. Rien que la pénombre angoissante de la nuit et le vent qui soufflait dans les pins. Il devait être suffisamment loin du barrage à présent. Il se gara sur le côté de la route déserte et descendit de son van. Il regarda encore une fois autour de lui et donna un coup de pied léger mais assez ferme dans son pare-chocs.

"Allez mon gars, descendez de là ! Vous ne préférez pas faire le voyage à l'intérieur ?"

Rien ne bougea.

"Vous n'allez tout de même pas faire tout le trajet en vous accrochant aux essieux comme une bernacle ! s’exclama Pachyderme à l’intention du pare-chocs. Allez montrez-vous, je vous ai vu dans mon rétroviseur sortir des bois et vous glisser sous mon van pendant que les gendarmes le fouillaient."

Toujours rien.

"Ecoutez, dit Pachyderme d’une voix calme, une patrouille de la Fonda peut se pointer d'un moment à l'autre. J’ai eu du bol avec Kamel, mais de manière générale ils n’aiment pas trop que je traîne de ce côté-ci de la montagne. Surtout aussi tard…"

Ce silence commençait à devenir agaçant. Pachyderme posa un genou à terre et parla encore d’une voix calme.

"J’vous veux aucun mal vous savez. Si j’avais voulu vous balancer je l’aurais fait tout à l’heure au barrage, alors ne faites pas l’idiot et sortez de là."

Il y eut enfin un bruit sourd suivi du raclement d’un corps qui se traînait sur les graviers et l’homme émergea lentement de sous le véhicule. C’était bien le type de la photo, sauf que sur celle-ci le type était propre, portait une combinaison orange et affichait un air déterminé. L’homme qui était en face de lui portait des vêtements de bûcherons volés qui sentait le feu de bois, avait le visage couvert de sang caillé et d’ecchymoses et serrait fermement entre ses mains un bout de bois qui ressemblait à un vieux manche d’outil cassé. Son regard indiquait la terreur et la confusion, mais également une résignation et une détermination à toute épreuve. En tout cas il n'avait pas l'air d'un alien.

"Je… j’ai besoin d’aide, balbutia le Fugitif."

Pachyderme lui tendit la main et l'aida à se hisser sur ses pieds.

"Entrez là-dedans", lui dit-il en ouvrant la portière de son van. "Il faut qu'on fiche le camp d'ici. Vous n'avez qu'à vous allonger sur le canapé et- Nom de dieu ! C'est quoi ça ?"

"Quoi, quoi ?" demanda le Fugitif avec un mouvement de recul instinctif.

"Ce… sur votre nuque, à l'arrière, vous… vous avez un trou dans la nuque. J'ai cru que c'était un tatouage mais c'est bien-"

Pachyderme avança une main tremblante, c'était peut-être bien un alien au final. Le Fugitif lui s'écarta de lui et se passa les doigts sur la nuque. Il y avait effectivement un trou, trop gros pour que ça soit rassurant, trop étroit pour qu'il puisse y entrer un doigt. Les contours du trou étaient irréguliers et dur comme du métal au toucher. Il sentit ses jambes défaillir et s'effondra à moitié contre la porte du van, la main toujours plaquée sur l'anomalie.

"On dirait un trou de serrure, hésita Pachyderme. Vous savez ce que c'est ?"

"Non je… je ne sais pas ce que c'est", balbutia le Fugitif. "Je ne me souviens pas-"

Il avait soudain du mal à réfléchir et à respirer. Ce trou dont il n'avait pas eu conscience jusqu'alors semblait le brûler et lui peser sur la cervelle. Comment était-il apparu ? Il était certain qu'il n'y avait rien lorsqu'il avait quitté la scierie, il s'était massé plusieurs fois la nuque pour se dérouiller les muscles n'avait rien senti. Ou peut-être pas, peut-être qu'il n'avait tout simplement pas fait attention…

"Monsieur ? Hé, jeune homme vous allez bien ?"

La voix semblait lui parvenir du bout d'un couloir d'un kilomètre. Il vit un point noir grandir devant ses yeux jusqu'à occulter tout son champ de vision. Ses forces l'abandonnèrent tout à faire et il sombra dans l'inconscience.

Dans ses rêves, il y avait un coup de feu.

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