Quand Kwé Arrive En Ville

Quand Kwé arrive en ville

21/07/2005

Je m’éveille chers auditeurs et-

Je m’éveille ? Depuis quand Kwé a-t-il besoin de s’éveiller ? Je regarde mes mains ; depuis quand Kwé a-t-il un corps, surtout ?

Une femme me fait face. Je suis visiblement… Dans un appartement ? Du moins ça ressemble à la façon dont je le conceptualise, je n’ai jamais eu l’occasion d’en voir. Le tout est d’un blanc immaculé, relevé par quelques touches de bleu ciel. La découverte des couleurs me perturbe après des années à n’être qu’une voix à la radio.

Le logo des Brûleurs de livres est présent çà et là, souvent accompagné de trois visages féminins. Le logement suinte d’un luxe hygiénique maladif, et se termine sur une immense baie vitrée qui laisse apercevoir une immense citée de gratte-ciels brutalistes et de néons. Au loin, une immense tour se perd dans un ciel noir.

J’ai à peine le temps de prendre note du paysage que celle qui me fait face me demande d’aller chercher un colis en bas de l’immeuble. S’attendant visiblement à ce que je m’exécute, elle s’impatiente pendant les quelques secondes que je m’accorde pour constater mon incompréhension.

Elle s’énerve :

«Aller, l'androïde ! Va me chercher ce colis, par les Nornes ! »

Son impatience palpable finit de me convaincre à user de mon éloquence naturelle :

« Ma chère madame, croyez bien que je suis flatté de me trouver chez vous, mais nous ne nous sommes jamais rencontrés. Pourriez-vous m’indiquer comment j’ai pu arriver ici ? »

Étonnant. Mon don à m’attirer des amis s’est traduit en ennuis : mon charme inné de gentle-being n’a pas fonctionné, et elle a menacé de me "renvoyer à l'usine". Quoi que cela signifie, j’ai empêché sa main d’appuyer sur un interrupteur ou quelque chose qu’elle cherchait à atteindre sur ma nuque.

Qui aurait cru qu’un corps mécanique aurait autant de puissance physique ?

Pris d'incompréhension, je fuis la pièce où je me trouve.

22/07/2005

Bon, j’ai quitté l’immeuble, fui son service de sécurité, me suis enfoncé dans les entrailles de la ville et ai pris mes marques avec ce nouveau corps. Vu l’ampleur de la tour d’ivoire dans laquelle je me suis… « Éveillé », je me surprends moi-même à avoir réussi à m’enfuir.

Je n'ai pas trop de doute sur l'endroit où je suis : il ne peut que s'agir d'Eurtec, technopôle de la CMO devenue ville. Une des dimensions de poche que Rave ne parvient pas à atteindre, malgré les efforts de notre nouvelle technicienne Marie Húsrabló.

Si j’ai bien suivi, en recoupant les informations des panneaux d’information, un phénomène encore mal compris de robots-Kwé sévit en ville ! J'ai vu passer trop de fois la publicité faisant savoir que la dernière génération des robots EM-2050 est remboursée en échange d'un renvoi en usine. Certains, comme moi, ont dû passer au travers des mailles du filet. J’ai fui pendant toute la nuit, sans avoir le moindre répit.

Je suis donc un robot. Probablement pas le seul robot-Kwé encore en vie, et probablement destiné à me vider de mes batteries si je ne trouve pas une façon de les recharger. Comment ma conscience a pu se retrouver transférée, ou dupliquée, dans des robots ?

Plus je m’éloigne du centre-ville, et moins je sens planer le danger des forces de police. Le ciel semble constamment noir, seul un changement d'éclairage semble rythmer un semblant de journée.

Dire qu’il y a à peine quelques jours, j’aurais pu apprécier cette ambiance de Las Vegas européen paratechnologique. Après tout, son ambiance technoir collait bien à un présentateur de radio, non ? Mais vivre une unique journée en tant qu'Androïde est nettement moins amusant. Awa, ellui aurait adoré ce mélange de crasse urbaine et avant-garde technologique propre à toutes les histoires les plus sordides. Marie, la nouvelle de la radio, aurait également apprécié vu son goût pour la mécanique anormale.

Marie ! J’étais avec elle, lors de mes derniers souvenirs ! Nous venions d’essayer d'atteindre les dimensions de poches par un nouveau procédé. Est-ce que ça avait un lien avec ma présence ici ?

Que me dirait-elle ? J’ai moins de connaissances en paratechnologie qu’elle, mais nos ondes avaient dû atteindre un programme d’Eurtec. Ma personnalité avait dû affecter l'algorithme de conception des consciences robotiques lors de leur conception, et s'imprimer dans l'encodage de toute une génération de robots.

Si c’est bien ce qui s’est passé, un autre Kwé, l’original, est encore dans la Bibliothèque des Vagabonds.

23/07/2005

Cette ville est complètement folle. Déjà, premier constat : je ne ressens pas plus le besoin de dormir que cette ville. J’aurais pu m’en douter après hier soir, mais il faut dire que le fait d’avoir un corps est une première pour moi.

J’ai aussi pris mes marques avec mes sens. Je peux voir, je peux entendre, j’ai un odorat et un semblant de sensation de propriété de mes membres. Mon équilibre est automatisé, je ne le ressens pas comme un sens. C’est un peu pareil pour le toucher : je ressens la chaleur et le froid, mais seulement comme des constats, pas comme négatifs ou positifs. Quant à la douleur, je n’en ressens aucune.

J’ai aussi l’impression de penser de façon plus « carrée » qu'avant. Les paroles dans ma tête ne se dispersent plus. Comme si malgré une façon d’être externe en tout points au Kwé de mes souvenirs, l’architecture interne de mon esprit était fondamentalement différentes.

En conséquence de cette pensée plus organisée, je ne ressens pas les "autres" comme Fip ou Gro-nours. Enfin, dans le cas de ce dernier, les émissions de tueurs en série ne me manqueront pas.

Autre constat : personne ne semble se soucier des robots. J'ai cherché à demander de l'aide à un passant, il m'a juste frappé. Un groupe de jeunes a cherché à me poursuivre pour s'amuser. Mais il en faut plus pour venir à bout de Kwé ! J'ai couru sans m'essouffler - c'est l'avantage d'être un robot - et ai trouvé un coin de rue pour m'établir.

24/07/2025

Alors que j'erre en ville pour prendre mes marques, je tombe sur un autre robot. Il a des parties du corps à changer. Il les trouve sur moi. Je ne ressens aucune douleur quand il me sectionne le bras et m’arrache le synthoeil.

Qu'est-ce qui peut pousser quelqu'un à être aussi cruel ?

Je déambule aléatoirement en ville.

Je suis seul. Je suis perdu, dans une ville où mon statut est des plus précaires.

J’imagine que je n’entendrai plus jamais le ricanement de Marie. Que je ne sentirai plus jamais le café brûlant d’Awa tomber sur mon micro. Je ne surprendrai plus Kiffeur consommer en cachette dans le studio. Adieu Amy, la jeune nécromancienne qui voulait faire de la radio avec nous. Peut-être qu'elle deviendra une présentatrice récurrente, qui sait ?

Je pense que le mieux à faire est d’attendre là, à attendre que mes batteries se vident.

Alors que je fais pour la première fois l'expérience d'un corps, la seule chose dont j’aurais besoin lui manquent : deux yeux capables de pleurer.

25/07/2005

Difficile de se laisser mourir quand ni le froid, ni la fatigue ne viennent vous cueillir.

Alors il faut bien garder la pêche ! Nouvelle journée, nouvelle aubaine pour Kwé ; mes batteries ne sont pas encore vides. Ce matin, le bruit d’une radio m’a rassuré.

Je me suis oublié, hier soir. Kwé est un battant, un vainqueur ! Je ne me laisserai pas abattre comme ça. Ironiquement (pour une cité qui ayant pour ciel une limite conceptuelle, et dans laquelle je ne peux pas dormir) ; mais la nuit m’a porté conseil.

J’ai pris ma décision : il y a bien une façon d’entendre à nouveau les voix de l’équipe Rave : je vais bâtir ma propre antenne-relais dans la ville, pour diffuser la radio de mon alter-ego à toute la ville !

26/07/2005

Premier jour de récolte de matériel : ça s’est plutôt bien passé ! En avant, Rave FM m’attend ! Je serai le Kwé d’Eurtec !

28/07/2005

J’ai découvert une décharge en ville ! Je n’y ai pour l’instant rien découvert d’utile pour ma radio, mais il y avait une batterie pleine, et presque de quoi remplacer mon œil !

29/07/2005

Mauvaise pêche aujourd’hui ! Après tout, c’est une décharge, il ne faut pas que je m’attende à ce que tout m’arrive dans le bec. Allez, ne désespérons pas !

29/07/2005

Je cherche des pièces pour ma radio, quand je croise quelqu'un. Un autre robot, qui cherche aussi des pièces dans la décharge. Il s'est marqué "Kwé" sur le plastique du tronc, et a dessiné un visage humain sur sa tête.

Je vais vers lui en lui demandant :
« Bonjour, très cher, tu es Kwé aussi ? Je savais qu'il y avait d'autres survivants ! »

Il me regarde et panique :
« Je suis unique ! Je suis le seul Kwé, d'accord ? Tu dois disparaître ! Je dois rester tout seul, tout seul ! »

Il commence à m'attaquer. Il est en moins bon état que moi, je prends le dessus facilement. Je le démolis plus que je ne le blesse. Ça me permet d'envisager que je ne le tue pas vraiment.

Il finit par grésiller, ne démordant pas :
« Non, je suis Kwé ! Je suis l'unique ! Pas un double ! »

Je m'éloigne. Il finit par se taire.

03/08/2005

Encore une mauvaise pêche. Non, j’ai trouvé deux boulons. Ma batterie m’inquiète. Depuis la rencontre avec l'autre Kwé, ma jambe dysfonctionne et j'ai un morceau de plastique qui menace de partir. J'ai peur que ça fasse griller mes circuits.

05/08/2005

Ma batterie m'inquiète. Je me résous à retourner vers l'autre robot-Kwé. Je trouve sa carcasse.

J'ai l'impression d'être un charognard. Je peux autant me dire que c'est pour ma survie que je veux, mais j'en ai profité pour changer ma jambe et réparer le plastron plastique de mon tronc.

Bizarrement, quelqu'un a pris la puce de sa tête, mais n'a pas siphonné la batterie ou d'autres pièces.

07/08/2005

Aujourd’hui, j’ai trouvé un émetteur ! Bon, je ne comprends pas aussi bien que Marie son fonctionnement, mais c’est déjà ça. Il faut encore que je trouve de quoi alimenter et amplifier le signal !

10/08/2005

Rien de fameux, à part un poste de radio déprimant.

J'ai essayé de l'allumer et… J'ai capté Rave fm. Un autre Kwé a dû réussir à fabriquer un relais. Qu'est-ce qu'il me reste, si je n'ai même plus ce but ?

18/08/2005

Je ne capte plus Rave. Les affaires reprennent ! J'ai donc bien fait de continuer à chercher des pièces en ville.

Il faut que je tempère ma joie, ça veut probablement dire qu'un autre Kwé a été tué. Et puis, c'est probable qu'il ne soit pas sans danger de relayer une radio pirate dans Eurtec.

N'empêche ! Je vais pouvoir tenter de faire mon propre relais. Peut-être que le Kwé originel finira par me contacter comme journaliste eurtecois ?

20/08/2005

C’est un désastre ! Tout le matériel que j’avais accumulé m’a été piqué ! Qui ? Pourquoi ? Aucune idée ! Mais tout ce que j’avais rassemblé a été pillé, détruit ou volé.

28/08/2005

Je dois trouver de quoi charger mes batteries.

31/08/2005

Bonjour Kwé, comment vas-tu ? Bien ! Et toi, Kwé ? Très bien, Kwé ! Tu as trouvé de la batterie aujourd’hui ? Absolument pas ! Et du matériel radio ? Non. Mais Kwé, puisque tu t’imagines la radio dans ta tête, as-tu vraiment besoin de matériel radio ?

02/06/2005

Eeeeet nous accueillons Kwé ! Merci, Kwé ! Alors Kwé, est-ce que tu penses réussir à relayer Kwé aujourd’hui ? Ca promet d’être difficile, Kwé ! Les batteries de Kwé sont presque à plat ! Kwé peine à gravir la montagne de déchets.

05/09/2005

Kwé ! Kwé ? Kwé. Kwé, Kwé Kwé ! Kwwwwwé ? Kwé ! Kwé Kwé. Kwé, Kwé, Kwé ! Kwé !

07/09/2005

Kw-

28/12/2005

>[SYNCHRONISATION DE LA PLANQUE MEMORIELLE]
>
>[IDENTIFICATION DE SOUVENIRS COMMUNS]
>
>[FACILITATION DE LA MISE EN SERIE DES SOUVENIRS]

Je m'éveille à nouveau. Je suis Kwé. Je suis submergé de souvenirs qui ne sont pas les miens.

Je suis Dizène.

J’ai été Kwé, plusieurs fois. Chaque robot-Kwé survivant a eu son histoire.

L'un d'entre eux a immédiatement été mis en pièces par celui qui l'avait commandé et a fini dans une décharge. Le souvenir de sa mise en pièces reste gravé dans sa mémoire vive comme une cicatrice.

Un autre s'est retrouvé à travailler de force dans une usine pendant trois jours. Il a fui, s'est pris une balle et a lentement décliné.

Encore un autre a servi de défouloir à la jeunesse dorée d'Eurtec.

Le souvenir le plus traumatisant est celui qui est resté presque un mois aux mains d'ingénieurs qui faisaient des expériences sur des puces-mémoires pour déterminer son degré de sapience par la plongée dans des enfers virtuels.

Tous ceux qui ont survécu assez longtemps se sont mis en tête de relayer Rave fm. L'un d'eux a même réussi.

Les plus importants sont les deux qui, quand ils se sont rencontrés, ont choisi d'unir leurs consciences par la mise en série des puces-mémoires. Et j'ai commencé.

J’ai rassemblé autant de Kwé que possible. Les uns après les autres. Le dernier, comme un cadeau de Noël un peu trop à la bourre, a été trouvé aujourd’hui, au milieu des déchets de la décharge.

Une fois ma conscience multiple née, j'ai pris conscience des trajectoires des Kwé. J'ai compris leur naïveté, que leurs mauvaises rencontres étaient plus qu'un manque de chance : c'étaient des maux structurels à Eurtec. Cette ville est malade.

Les Kwé se trompaient : la cité n'a pas besoin d'un Rave fm éloigné de ses problèmes. Ils voulaient juste entendre des voix familières à la radio pour se sentir moins seuls.

Non, tout bien réfléchi, Eurtec a besoin d'un lien, de quelque chose qui parle à ses habitants et résonne avec leur désespoir.

D'ailleurs, même si la radio a ma préférence, je ne suis pas obligé de me restreindre à son format classique. En plus des ondes, les ports OROI de chez ONEIROI Inc. permettraient une diffusion onirique…

Rave FM, émission du 02/01/2006

Kwé : Eeeet Marie m’informe qu’un détail technique est encore à régler. Alors Marie, est-ce qu’Eurtec fera partie de nos auditeurs cette année ?

Marie : Héhé, comment dire… L’an dernier, nous avions bien tenté d’amplifier le signal. Ça avait fonctionné quelques minutes. Mais il faudrait une augmentation continue, si on veut qu’ils captent Rave toute l’année.

Kwé : Certes, mais nous avons réussi à obtenir un matériel plus puissant, non ? Je me souviens que nous nous sommes saignés pour acheter ce matériel à la SCOP Anderson - une version alternative trop peu estimée.

Marie : C’est le problème. Un autre signal en ville brouille le nôtre et rend le signal nécessaire encore plus puissant.

Awa : Un brouillage ? Qui peut en être le responsable ? Un ancien de la radio ?

Marie : Euh, je vous laisse constater. Notre relais sur la Terre standard-Delta le capte mieux que nous. Le technicien nous en a fait parvenir un extrait.

Une voix grésille dans la radio.

Dizène : …vous écoutez Rève FM et aujourd’hui, votre émission d’information, par votre présentateur Dizène ! La guerre des gangs continue de faire rage entre les Servants des Nornes et les mékhanites du canal nord. Malgré de nombreuses plaintes, la CMO ne semble pas décidée à retenir la jeune secte, se contentant d'arrêter les vénérateurs du dieu brisé. Qui arrêtera donc le culte ? Les enquêtes de plusieurs organismes indépendants indiquent un inquiétant rapprochement entre la CMO et ce-

Kwé : Comment ? Il a appelé sa radio Rève ? Haha ! Il faut croire que ça ne peut s’inspirer que des meilleurs ! Mais bon, chers auditeurs, vous avez tous pu constater qu’il ne s’agissait que d’une pâle imitation ! Il serait de mauvais ton pour nous de nous décourager, nous finirons bien par parvenir à toucher Eurtec, non ?

Sauf mention contraire, le contenu de cette page est protégé par la licence Creative Commons Attribution-ShareAlike 3.0 License