Protéger l'innocent
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Professeur Tara Lucy, du département administratif. J'ai entendu l'alarme, alors je suis venue dès que j'ai pu. Je crains de ne pas pouvoir être d'une grande assistance, cependant. Les archives sont éloignées de toute autre infrastructure utile, alors… Quoi ? Oui, oui je suis sûre de mon identité, pourq…
Oh.
Oh c'est vous.
Agente Tara Lucy, nom de code L'Ouvrier. Présente pour être affectée sous les ordre de l'agent Luroy, quels qu'ils soient.
Je pense que vous aurez besoin de mes services. C'est à vous d'en juger.
- Agente Tara Lucy.


Naturellement, entre la Professeur amicale et douce du bureau des archives, et l'agente pragmatique et surentraînée, en temps de guerre, le choix de l'agent Luroy avait été vite fait.

Il l'avait prise à part pour lui parler de ce qui venait de se passer un peu plus tôt, lorsque la liaison entre le centre de communication et le centre de surveillance avait été coupée. Tara savait que son supérieur en savait davantage qu'il n'en laissait paraître, instinct acquis à force de travailler sur le terrain avec peu de précisions claires de la part de la hiérarchie. Mais elle attendit patiemment qu'il lui fasse part de ses ordres :

« – L'agente Ray n'a pas été immédiatement réduite au silence, vous vous en doutez. J'ai simplement basculé sur le mode de diffusion locale pour que les employés n'entendent pas ce qui allait se passer, et n'avoir le son que dans mon casque audio personnel. La situation a… dégénéré. L'agente Ray a eu le temps de gueuler deux trois trucs au sujet d'une masse biologique informe, avant que… nous ne la perdions. Je veux que vous alliez voir ce qui s'est passé. Et emmenez deux spécialistes de biologie avec vous, protégez-les le temps qu'ils identifient la menace et un moyen de la neutraliser. Si nous n'avons pas de caméra, nous n'avons plus d'yeux pour voir. C'est vital. »

Elle avait hoché la tête : situation, protéger, vital, voilà un vocabulaire qu'elle comprenait. Rapidement, les deux spécialistes avaient été sélectionnés parmi la foule, très éparse il était vrai, de chercheurs présents, et s'étaient rapidement vus expliquer leur mission. Tara avait été présentée comme une simple guide, connaissant bien les environs. Elle se fit la réflexion que la vérité leur aurait peut-être été plus douce : les pauvres hères n'avaient pas l'air bien à l'aise à l'idée de s'aventurer sans une protection plus conséquente qu'une petite archiviste, le nez dans ses fichiers.

Le Professeur Clarence Nephandi était un grand homme vêtu de noir, ayant en permanence l'air accablé par une quelconque lassitude. Elle le connaissait bien, sous ses airs hébétés de fatigue se cachait une grande perspicacité. C'était un spécialiste des anomalies biologiques au niveau cellulaire et moléculaire. Tout indiqué pour des études sur le terrain pouvant impliquer la manipulation d'échantillons précis. Il se tenait là, silencieux, l'air vaguement intéressé par l'idée d'aller risquer sa vie, attendant on ne savait quoi.
Le Docteur Théodore était également un chercheur en biologie, bien qu'il ne soit qu'assistant en ce domaine. Sa formation généraliste en revanche était intéressante, puisqu'elle lui permettait d'être parée à pratiquement toute éventualité, ne serait-ce que sommairement. Contrairement à son collègue, il n'arrêtait pas de bouger, de parler, de s'activer ; sans doute pour dissimuler sa nervosité plutôt que par réelle volonté d'attirer l'attention. Il ne voulut ainsi pas se débarrasser de sa guitare, sous aucun prétexte.

Tara se demandait secrètement s'ils tiendraient le coup jusqu'au centre de surveillance, mais tint ses pensées discrètes et fit ce qu'on lui demandait de faire. Ses protégés étaient, chacun à leur manière, dépassés par les événements : le Pr. Nephandi semblait ne pas assez se préoccuper des risques, le Dr. Théodore, lui, avait l'air de faire le pitre pour la simple raison qu'il était absolument terrifié, au fond. Deux âmes innocentes, qui n'avaient aucune idée de la dureté du travail sur le terrain, et que l'agente allait devoir protéger, coûte que coûte.

Leur marche dans le couloir fut longue, silencieuse, chacun semblant être conscient des enjeux et des risques de leur opération. Ils avançaient en plein inconnu.

« – Tu es sûre que nous sommes dans la bonne direction ? se contenta de demander le Pr. Nephandi après qu'ils aient parcouru les deux tiers du chemin environ.
– Certaine, répondit l'intéressée sans même se retourner. »

Il admit sa réponse et ne mit pas davantage en doute ses capacités d'orientation. Le groupe progressa davantage, s'enfonçant dans le désert hostile qu'était devenu Aleph.

Tara s'arrêta subitement à un croisement, tous les sens en alerte. Son instinct lui criait que quelque chose n'allait pas, terriblement pas. C'était un signal d'alerte qui lui coupait la gorge et s'instaurait au plus profond de son être, comme elle avait rarement été inquiétée au cours de sa vie.

« – Quelque chose ne va pas ? Je peux aider ? » demanda l'assistant-chercheur Théodore, innocemment.

Tara lui fit vivement signe de se taire, ce qui ne sembla pas parvenir jusqu'à la conscience édulcorée de tout pessimisme de son interlocuteur.

« – Sans rire, j'ai une guitare si vous vous sentez mal ! proposa-t-il avec un sourire, avançant déjà la main dans son dos pour saisir l'instrument. Rien de tel que la musique pour adoucir les mœurs.
– Je crois que notre guide aimerait au contraire un moment de silence, glissa gentiment Clarence tout en réprimant un bâillement inquiétant.
– Oh. »

L'intéressée lui adressa un signe de tête reconnaissant. Elle ne se sentait pas de composer avec les excentricités de son collègue. La jeune femme avait beaucoup de patience, mais aujourd'hui, le temps lui manquait.

« – … On va prendre un autre chemin. » souffla-t-elle, se décidant pour une direction rallongeant le trajet, mais plus sûre à son sens.

L'agente n'était pas du genre à foncer tête baissée dans l'action. Ses opérations de couverture impliquaient beaucoup de réflexion, de tact et de délicatesse. Maintenant qu'on lui avait confiée deux protégés – Clarence, qui avait bondi sur l'occasion d'aider avec une telle loyauté que cela avait forcé son admiration, mais aussi son inquiétude, et qui semblait toujours prêt à s'effondrer de fatigue ; le Dr. Théodore, très attachant malgré ses pitreries, petite chose fragile que l'on voulait protéger de toutes les affres de la vie –, la jeune femme était doublement décidée à redoubler de prudence.

Sa nervosité était communicative. Derrière elle, elle entendait les pas traînants et assurés de Clarence – fss fss – et ceux, plus rapides, nerveux et chaotiques, de son autre compère – tcht tch tcht tch.

Les grands couloirs blancs, devant eux, s'annonçaient interminables.

Fss fss, tch tcht tch tch.

L'agente avançait lentement, affectant de se remémorer tranquillement le chemin. En vérité, elle était à l'écoute, réfléchissait à des stratégies, énumérait mentalement différentes positions de combat dont elle aurait peut-être besoin dans un futur proche.

Fss fss, tcht tcht tch.

Derrière elle, ses compagnons avaient entamé une discussion de surface, polie, sans doute plus pour relâcher la tension que par véritable intérêt. Leurs voix s'envolaient en hauteur, décrivant milles arabesques vocales, à portée d'oreille.

Fss fss, tch tcht tcht tch tch, brouhaha.

Ils la déconcentraient. Elle dut se retenir de leur demander, plus ou moins poliment, de baisser le volume.

Fss fss, tcht tch tch tcht, swif, brouhaha.

Elle s'arrêta brutalement, intimant une pause à tout le groupe.

Swiiiiiiiiiif.

Quelque chose arrivait en face d'eux. Quelque chose qu'elle n'avait pas envie de croiser.
D'un mouvement, elle indiqua aux deux autres de s'engouffrer à sa suite dans une salle, évidemment vide, qu'elle ouvrit d'un geste vif. Ils entrèrent dans le chaos le plus total, sans même prendre le temps d'allumer la lumière.

« – Pas un bruit, souffla le Dr. Théodore avec application, récoltant ainsi un hochement d'approbation de la part de leur guide. »

Cette dernière ne resta pas sans rien faire, et leur fit signe de rester sur place. Elle se déplaça en direction d'une autre porte, espérant trouver une salle annexe qui leur permettrait d'éviter la menace inconnue. Manque de chance, c'était un cul de sac, une simple salle d'expérimentation, dont les employés avaient visiblement été surpris en plein milieu d'une expérience à en juger par le nombre de morceaux de verre brisé et de liquides non-identifiables répandus sur le sol.

« – Tu trouves ce que tu cherches ? »

Tara sursauta et faillit se retourner pour flanquer un coup à l'individu qui l'avait ainsi surprise – c'était Clarence. L'air de rien, il vint se placer à ses côtés, le regard illuminé d'une lueur vive.

« – Il y avait vraiment quelque chose dans ce couloir ?
– J'avais dit d'attendre.
– Ce n'est pas pour manquer de respect, mais tu es notre guide, pas notre supérieure. Quoique… Tu te comportes toujours étrangement, pour une simple employée du département des archives. »

L'agente lui jeta un regard savamment interloqué. Clarence était perspicace, trop pour son propre bien ; il avait fallu l'amnésier plusieurs fois parce qu'il avait découvert la véritable nature de ses agissements au sein de la Fondation.

Alors qu'elle s'apprêtait à répliquer comme le ferait le Pr. Lucy, petite travailleuse sans histoire du département administratif, un bruit de porte s'ouvrant dans la pièce derrière eux les réduisit tous deux au silence. Ils patientèrent ainsi quelques secondes.

Puis :

« – Le Dr. Théodore, souffla le Pr. Nephandi. »

Intérieurement, Tara jura, et tendit l'oreille, terrifiée à l'idée d'entendre le jeune homme hurler au secours ou agonir de douleur.
Mais il n'y eut aucun bruit dans la pièce d'à côté, aucun bruit autre que celui de pas humains, et d'autres inhumains, grossiers, répugnants sur le carrelage.
Des pas qui se rapprochaient.

Tara voulut pousser le chercheur à aller se dissimuler, mais, tétanisé, ce dernier ne parut même pas comprendre son intention. Avant qu'ils ne puissent faire quoi que ce soit, la porte s'ouvrit violemment, révélant dans l'encadrement de la porte une figure humaine, filtrant la lumière provenant des lampes à haute intensité de la pièce derrière elle.

Et, au milieu du faisceau, les deux employés de la Fondation, vulnérables et découverts.

Il y eut un moment de silence gêné, où les rivaux s'observèrent. Tara analysa la situation rapidement : sexe masculin, combinaison étrange recouvrant l'ensemble de son corps à l'exception de ses yeux – probablement pas une armure, trop souple –, grand et bien bâti, position de combattant aguerri, a priori pas d'anomalie.

Ce dernier finit par lâcher, d'une voix dérangeante, étouffée par sa tenue :

« – Amusez-vous, les gars. »

Et sur ces mots, il se décala, laissant la place dans l'encadrement de la porte pour quelque chose de bien, bien plus monstrueux.

Les créatures – une, deux, trois – étaient informes, faites d'une chair rouge et rosâtre, blanche par endroit – point faible ? –, vaguement bipède ou vaguement quadrupèdes. Elles progressaient près du sol – lentement – , léchant le carrelage de leurs appendices boursouflés – slurp slurp –, en direction de leurs deux proies attitrées.

Tara balança, sans plus de ménagement, Clarence en arrière, et se prépara au combat.

La première créature s'élança sur elle, et elle esquiva, en prenant bien garde de ne pas toucher la peau infâme – qui savait ce que seraient les effets ? Elle profita d'une fenêtre, peut-être la seule dont elle disposerait avant la fin du combat, pour attraper au sol un large éclat de verre et le serrer dans sa main, jusqu'à s'en faire saigner ses phalanges. La seconde créature crut pouvoir profiter de son instant d'inattention – mal lui en prit.

La guerrière lui enfonça profondément l'ustensile dans ce qu'elle supposa être son œil, et laissa à la fois arme et adversaire au sol, tous deux maintenant nettement moins létaux.

La première créature revint à l'attaque, sans paraître s'émouvoir de la mort de sa compagne. Tara, en prenant bien soin d'utiliser sa manche pour couvrir sa peau nue, abaissa violemment son bras. Le choc la fit reculer de quelques mètres, mais la position était celle qu'elle avait voulu adopter : utilisant son bras comme un poids sur le col de l'animal, elle arrêta sa charge et l'obligea à plier ses pattes avant ; en investissant de plus en plus le poids de son corps dans l'opération, elle parvint à mettre l'abomination à genoux.

Cette dernière se fendit immédiatement d'une gueule pleine de langues et de protubérances de succion, vision d'horreur qui aurait fait pâlir le plus brave des soldats.

Tara, elle, se saisit d'un long tube à essai déjà brisé à l'extrémité, et l'enfonça profondément dans la gorge de son opposant.
Elle ne lâcha la bête qu'une fois qu'elle eut fini de convulser et de cracher du sang sur le sol.

Lorsqu'elle se releva, prête à encaisser un autre coup, elle réalisa que ne restait plus qu'une seule créature, la seule bipède. Cette dernière oscillait, à droite, à gauche, comme un prédateur agacé ; et de tout son être montait un grondement vibrant et rauque, les veines parcourant son curieux épiderme pulsaient avec plus de puissance qu'avant.

– « T'es une maligne, toi, hein… souffla l'humaine, sans jamais la quitter des yeux. Tu fais pas la même erreur que tes copines. Voyons si t'es aussi courageuse qu'intelligente, ma beauté. »

Et elle eut un mouvement dans sa direction, pleine d'assurance froide et de détermination acérée.

C'était plus un bluff qu'autre chose, ce qu'elle regretta amèrement lorsqu'elle vit que cela ne fonctionnait pas. Au contraire, la masse de chair émit un sifflement rageur et avança vers elle ses membres hideux, comme pour l'étreindre, pour l'étrangler.

Alors, en derniers recours, l'agente Lucy sortit un taser de sa poche secrète, et l'utilisa pour achever le combat.

Cela fut radical. Autour de l'électricité, la chair brûlée se flétrissait comme une fleur posée au coin du feu. L'arme n'était pas létale ; mais Tara fit basculer la créature au sol, et enfonça profondément le taser dans l'équivalent d'un crâne massif et mou.

La masse de chair informe offrait moins de protection qu'un épiderme classique, et bientôt l'agente éclairait la structure interne même de la créature à l'aide de ses étincelles.
Elle estima, aux gémissements et tressaillement allant en décroissant de la créature, que cette dernière ne survivrait pas à l'assaut.

En soufflant bien fort, reprenant sa respiration, Tara se redressa, pleine de sang et de matière, mais vivante. Son regard alla se poser sur le maître des créatures qui, bouche bée, la regardait avec une terreur croissante.

« – On peut discuter ! tenta-t-il en reculant prudemment. »

Pour toute réponse, Tara s'élança dans sa direction.

Il se prit une décharge en plein thorax de la part de la combattante enragée, pour la forme. Elle s'assura qu'il avait compris la leçon, que le taser encore maculé de chair et d'infection transmettait ses arguments avec efficacité, avant de lâcher prise.

Sonné, il tomba comme une masse, se heurtant au passage violemment la tête sur le rebord carré d'une table d'expérimentation.

Lorsqu'elle s'approcha de lui, qu'elle réalisa que son crâne était enfoncé, que le sol autour de lui était maculé de sang, elle comprit qu'elle y était peut-être allée un peu fort.

« Tss, qu'est-ce que je suis censée tirer d'un cadavre… lança-t-elle froidement, encore sous l'emprise de l'adrénaline et du combat. »

Un toussotement gêné lui rappela qu'elle n'était en réalité pas seule.

Derrière elle, toujours caché dans la pénombre, Clarence l'observait, les yeux ronds, le teint légèrement vert.
L'humeur de Tara s'assombrit considérablement.

« – Tu n'étais pas censé voir ça, le prévint-elle tout en rangeant son taser en place.
– N'en dis pas plus, se résigna-t-il tout en fouillant dans sa sacoche. J'ai compris. »

Il en sortit plusieurs petits comprimés ; les yeux de l'agente s'agrandirent quand elle réalisa que le professeur s'apprêtait à prendre des amnésiques. Ce n'était pas la première fois qu'elle se retrouvait dans cette situation, mais l'idée la choquait toujours autant.

« – Tu n'es pas sérieux.
– J'ai une autorisation spéciale, si c'est ce qui t'inquiète. »

Il observa les médicaments dans sa main, en proie à une intense réflexion.

« – Un ou deux, pour oublier cette scène ? Un devrait suffire, mais… Deux, par prudence. Voir ces créatures, assez immondes en elles-même il faut l'avouer, se faire proprement éviscérer, risque d'être assez… inoubliable.
– Tu n'es pas obligé de… commença Tara. »

Il la rassura en quelques mots :

« – Ne t'inquiéte pas. Je ne voudrais surtout pas me mêler de ce qui ne me regarde pas, et pour être franc, je préférerais oublier… tout ça… aussi vite que possible. C'était… hmm, déplaisant. Je ne veux pas me souvenir. »

Avant qu'il ne prenne ce qui devait effacer ces désagréables mémoires, il la prévint néanmoins :

« – Je me dois cependant de te prévenir… Je ne me fabrique pas de nouveaux souvenirs après la prise d'amnésiques, comme les personnes classiques. Alors, tu as approximativement une minute pour inventer une histoire cohérente… Ou effacer les preuves. Ton choix. »

Tara regarda le bordel qui s'étalait à ses pieds, mélange franchement innommable de fluides corporels et de morceaux de chair.
Elle grimaça.

Les minutes qui suivirent ressemblèrent fortement à un atelier pâte à modeler mortel qu'un cinglé aurait organisé dans une école maternelle, mais les résultats furent au rendez-vous.

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