Enfer sur mesure
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C’est au moment où Kondraki fit exploser un bus rempli de nonnes pour capturer les morses volants cracheurs de feu que le Dr Alto Clef eut pour la première fois la suspicion que les choses ne se passaient pas comme elles devraient se passer.

Ça devrait être génial, réalisa-il. Et c’était génial. De sprinter à travers les explosions tandis que les morses volants cracheurs de feu faisaient brûler le sol autour d’eux, poussant les passants à fuir les pinnipèdes pyroclastiques en hurlant de terreur. Se planquer derrière le guichet d’un Starbucks, ouvrir le feu avec sa carabine (chargée avec des balles à fragmentation) et voir le gros morse volant (avec les flammes venant de son immense moustache) exploser dans une douche de chair et de sang. Et c’était définitivement génial quand lui et Kondraki se faisaient un tope-là sur le haut de la pile de corps tandis que la ville de Des Moines brûlait autour d’eux.

Mais alors qu’il conduisait sa décapotable noire pour retourner au Site-19, avec une magnifique femme blonde qui lui taillait une pipe depuis le siège passager avant, le Dr Alto Clef ne put s'empêcher d'entendre une petite voix à l’arrière de sa tête lui chuchoter quelque chose (comme les soldats romains qui se tenaient aux côtés des généraux victorieux et leur disaient qu’eux-aussi étaient humains).

C’est mal.


C’était alors qu’il descendait en rappel sur le côté d’un building, les fenêtres des bureaux explosant vers l’extérieur tout autour de lui, une belle rousse à ses côtés et Dmitri Strelnikov lui fournissant un tir de couverture depuis un hélicoptère Little Bird en vol stationnaire, que le Dr Clef réalisa soudainement qu’il n’était peut-être pas le héros.

C’était l’expression faciale de la fille qui causa cela. Elle était effrayée, oui… bien sûr qu’elle l’était. Et elle était euphorique, et excitée, et prête à lui faire l’amour…

…comme chaque femme qu’il avait rencontré, ces dernières années.

Pourquoi est-ce que n’importe quelle belle femme au monde voulait partager son lit ? C’était statistiquement improbable. Il n’y avait aucune chance que même l’homme le plus sexy du monde puisse baiser chaque belle femme qu’il rencontrait… et Clef n’était pas sexy.

Après qu’ils eurent détruit le Gratte-Ciel à Combustion Spontanée, et alors qu’il se penchait pour embrasser la rouquine, les lèvres de Clef s’arrêtèrent à quelques millimètres des siennes, puis il se pencha en arrière et fit un mouvement vers la porte.

"Tu peux t’en aller si tu veux," lui dit-il.

Il ne fut pas surpris quand la fille se précipita dehors.

Quelque chose n’allait pas.


"Crow ?"

"Oui, Clef ?"

"…combien y a-t-il eu de victimes civiles ?"

"Aucune. Ils ont fait évacuer l’endroit avant notre venue."

"Ils ont évacué dix pâtés de maison en trente secondes ?"

"Bien sûr. Les flics sont très efficaces."

"…six flics ne peuvent même pas aller toquer aux portes de dix pâtés de maison en trente secondes. Encore moins évacuer tout le monde."

"Eh bien, peut-être qu’il n’y avait personne dans le coin. Peut-être qu’on a juste eu un coup de chance."

"Est-ce qu’on est sûrs qu’il n’y a eu aucune perte civile ?"

"Bien sûr qu’il n’y en a eu aucune. Est-ce que tu en vois une ?"

"Non. Mais… j’ai juste cette impression que quelque chose ne va pas."


C’était au milieu de son neuvième combat à l’épée contre SCP-076 que Clef réalisa quel était le problème.

La vie était… trop excitante.

Il n’y avait aucune chance que la vie puisse vraiment être si excitante, réalisa-il. La vie d’un agent de la Fondation SCP pouvait être intéressante… mais une fusillade et une lutte pour la vie chaque jour ? N’y avait-il pas un seul jour durant lequel il n’avait pas à se battre pour la survie du monde ? N’y avait-il pas un seul jour où tout ce qu’il avait à faire, c’était de la paperasse et des rapports ?

Il était un chercheur qui passait plus de temps à cogner les têtes des gens avec un pied-de-biche qu’à faire de la vraie recherche.

Après avoir propulsé Able au fond du Grand Canyon, le Dr Clef prit un moment pour essayer de se rappeler du dernier jour où il s’était ennuyé.

…oh.

Oh.

OH.

C’est ce qui avait mal tourné…

Et si c’était vrai…


"Gears ?"

"Oui, Clef ?"

"…Je pense que nous ne devrions peut-être déployer personne contre SCP-953, cette fois."

"…pourquoi ?"

"Parce que… à la fin. Avec tous les dommages collatéraux que nous devons gérer en la ramenant… ce serait moins destructeur de juste la laisser manger un foie ou deux."

"Êtes-vous en train de dire que vous abandonnez ?"

"Non ! C’est juste… écoutez. Est-ce que c’est la seule solution ?"

"Nous sommes la Fondation. Nous sécurisons. Nous contenons. Nous protégeons. Mais si vous êtes fatigué, je peux envoyer Kondraki à votre place."

"NON ! Non… Je vais le faire. J’ai juste… besoin de réfléchir."

"Prenez tout le temps dont vous avez besoin, Docteur Clef. Vous avez suffisamment travaillé. Après tout, la Fondation sombrerait sans vous."


C’est après qu’il eut lancé SCP-953 dans le conduit du Boeing 747 que Clef s’autorisa enfin à pleurer.

Il pleura pour les passants morts qu’il ne verrait jamais. Pour la douleur et le chaos qu’il savait causer, mais ne pouvait percevoir. Il pleura pour la Fondation, tombée en disgrâce, et pour ses amis, qui ne savaient pas ce qu’ils faisaient.

Il pleura pour le Dr Alto Clef, piégé dans un enfer de sa propre création.

Condamné à être badass pour le reste de sa vie.

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