Préparation
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Cogne.

Cogne.

Frappe.

Frappe.

Frappe.

Le bruit secouait doucement les murs et planchers du petit studio.

Cogne.

Cogne.

Cogne.

Frappe.

Frappe.

La sculpture sur bois de Richard Nixon se balançait d'avant en arrière sur son crochet.

Cogne.

Cogne.

Le cadre maintenant l'affiche d'Hitler claqua légèrement contre le mur.

Frappe.

Frappe.

Le tremblement troubla l'horloge faite à partir d'un rat de laboratoire réutilisé et lui fit sauter
trois minutes et demi.

COGNE.

COGNE.

Finalement, le bruit réussit à réveiller l'artiste endormie.

FRAPPE.

FRAPPE.

"Merde !" se dit l'artiste à elle-même. Elle roula rapidement hors du lit et dénicha une petite sculpture avant de se précipiter en direction de la porte.

De l'autre côté de la porte se tenait ce qui ressemblait à un blobfish d'un mètre quatre-vingts, sauf qu'il était
recouvert d'une fourrure duveteuse à peine visible et avait des bras musclés qui étaient palmés comme les
ailes d'un phalanger volant. Il portait un pantalon et une chemise boutonnée. Il regarda l'artiste avec des
yeux noirs perçants, avant de tendre son énorme main à quatre doigts, dans l'attente.

L'artiste pressa rapidement la sculpture dans la main de la créature. "Elle s'appelle La Propreté est Sacrée," dit-elle.

La créature examina attentivement l’œuvre. C'était une sculpture de savon réaliste de Monsieur Propre, se tenant triomphant devant une représentation beaucoup plus petite de la savonnette d'origine. Le blobfish leva les yeux vers l'artiste.

"D'accord, contexte. Bon, si tu le laisses quelque part pendant la nuit, le matin il aura éradiqué toute matière vivante dans un rayon de 60 centimètres. C'est une critique de la stérilisation de la culture populaire, ainsi que des dangers d'une adhésion trop stricte à-"

Avant qu'elle ne puisse finir, la créature ouvrit sa bouche large de 60 centimètres et y enfouit gloutonnement la sculpture. Elle mâcha pensivement pendant une minute avant d'avaler. Visiblement satisfaite, elle partit en frappant.

Son mois de loyer ayant été payé, l'artiste poussa un soupir de soulagement.

Se tournant vers son bureau encombré, l'artiste jeta un coup d’œil à l'amoncellement de bouts de plans qu'elle avait rédigé ces derniers mois. Son appartement n'était pas assez grand pour qu'elle assemble tous les schémas ensemble en un plan complet, elle n'avait donc qu'une idée approximative de ce à quoi ressemblerait réellement le produit final.

L'idée lui était venue durant la nuit ; plus de dix mille pièces mobiles, soixante-douze mèmes illégaux, quatre cerveaux humains, et une dimension de poche de la taille de Jupiter. Cela allait être son immortalité — si ça ne la tuait pas avant (ainsi que tout le monde).

Revenant à la réalité, l'artiste commença à rassembler ses affaires. Aujourd'hui, elle avait des courses à faire.

Soho Clandestin était peut être l'endroit le plus coloré de la planète. Les graffitis qui apparaissaient par endroits dans le reste de Manhattan s'étendaient pour couvrir toutes les surfaces qui pouvaient recevoir de la peinture, et même certaines qui ne le pouvaient pas. Même le ciel se frayait lentement un chemin à travers le spectre des couleurs. Il était actuellement vert clair.

Les rues, en contraste avec le Manhattan d'au-dessus, enroulées d'avant en arrière, les unes sur et sous les autres de manière spatialement impossible, rendaient le quartier à la fois massif et minuscule.

Les vitrines étaient presque empilées les unes sur les autres, avec des escaliers, des échelles et des passerelles ; des couches sur des couches et des rues sur des rues.
Son premier arrêt était au magasin de métallurgie, dans une ruelle étroite du boulevard Duchamp connue sous le nom d'allée Sélavy.

Un homme aux cheveux noirs fuyants se tenait au-dessus d'un établi.

"Salut, Jakob," dit l'artiste alors qu'elle entrait dans le magasin.

"Salut, gamine," répondit-il. Jakob appelait tout le monde "gamin." L'artiste était presque sûre qu'il ne connaissait pas son nom.

Elle regarda les marques de brûlure sur le mur. Une des étagères s'était effondrée. Il y avait sur le sol des flaques de ce qui semblait être de l'huile de moteur. "Qu'est-ce qui s'est passé," demanda-t-elle à Jakob.

"Quelques cinglés de l’Église voulaient que je leur construise quelque chose. Ils appellent ça "la volonté de celui qui sera fait entier" ou une bêtise dans le genre. Ils se sont énervés quand j'ai refusé, alors j'ai dû demander à Hank de prendre soin d'eux."

Comme s'il y avait eu un signal, un amoncèlement de pièces automobiles usagées de forme vaguement humaine de plus de deux mètres se traîna depuis le fond du magasin. Une plaque d'immatriculation indiquant "HANK" était vissée sur son torse.

"Il n'y avait rien qu'il n'a pu gérer, évidemment. De quoi as-tu besoin?

"Je suis ici pour récupérer les pièces que j'ai commandées."

"Très bien, très bien." Il se dirigea vers l'arrière-boutique.

L'artiste tapota du pied et regarda les tas de ferraille éparpillés dans la petite boutique. Elle se demandait si elle serait en mesure de récupérer certaines de ces dépenses si quelque chose n'allait pas. Elle se rendit alors compte que si quelque chose n'allait pas, elle, et beaucoup d'autres personnes seraient probablement mortes.

Il revint une minute plus tard, tenant une pile de pièces de métal scintillantes.

"Voyons voir", dit-il, "nous avons cinq engrenages de Penrose,"

Il plaça cinq engrenages en acier inoxydable qui n'étaient ni des spirales ni des cercles sur le comptoir.

"Trois boucliers psychiques renforcés, 30 centimètres par 60 centimètres par 2 centimètres,"

Il prit trois rectangles en métal et les plaça à côté des objets.

"Et douze pièces personnalisées, faites de métal imaginaire." Il fit semblant de soulever plusieurs morceaux de métal sur le comptoir.

"Si cela ne te dérange pas que je te demande, pourquoi as-tu besoin de tout ça ?"

"Projet secret. Si j'ai de la chance, vous pourrez le voir lors de l'exposition de "Sommes-Nous Devenus Magnifiques ?"1 dans environ cinq ans."

L'artiste prit un des objets dans ses mains et l'examina minutieusement. Il était tordu sur lui-même d'une manière qui défiait la géométrie euclidienne, un objet qui était à la fois une spirale et un cercle complet.

En inspectant les boucliers, elle put voir la superposition complexe et délicate de l'alliage télékill. Espérons que cela suffirait à empêcher la résonance.

Elle fit semblant d'inspecter le métal imaginaire. Jakob avait fait du bon travail.

"Vous vous êtes vraiment surpassé, Jakob. Ils sont fantastiques," dit l'artiste en enveloppant les pièces dans du tissu et en les plaçant dans son sac.

"L'Art requiert le meilleur," répondit Jakob. "de tout."

L'artiste donna à Jakob une poignée de billets froissés, serra Hank dans ses bras et quitta la boutique.

Son prochain arrêt était trois étages au-dessus de l'une des rues principales. En montant la sortie de secours, elle vit un panneau indiquant "Composants Biologiques et Altérations". Les vitrines de la devanture étaient barrées de l'intérieur et la porte était un solide morceau de métal.

En ouvrant la porte, elle vit Frank parler au téléphone. Elle ferma la porte le plus discrètement possible.

"Pour la dernière fois, non ! Je vous l'ai déjà dit, je peux fabriquer le zygote, mais vous allez devoir trouver quelqu'un d'autre pour l'implanter."

Frank regarda l'artiste et leva les yeux au ciel.

"Non, je ne connais personne qui sache faire ça parce que personne n'a jamais fait quelque chose comme ça avant."

Il mit la main devant le micro. "Ça pourrait prendre un certain temps. Vous avez une minute ?" L'artiste hocha la tête et s'assit sur une vertèbre de baleine.

Il revint au téléphone. "Écoutez, j'ai été bien plus raisonnable avec vous que n'importe quelle autre personne saine le serait. Ce que vous faites est dangereux, irresponsable, et pour être honnête, n'a aucun sens. La seule raison pour laquelle je fais ça est que je suis à peu près sûr que ça ne va pas vous tuer, et aussi parce que vous me payez."

L'artiste étouffa un petit rire.

"Honnêtement, je m'en fous. Soit vous le récupérez quand il est prêt, vous me donnez l'argent, et vous me laissez tranquille ; ou alors dites-le-moi maintenant, et nous pouvons directement passer à la partie où vous me laissez tranquille."

Frank fit une pause.

"Très bien, on se voit vendredi. Au revoir."

Frank raccrocha le téléphone et mit sa tête entre ses mains. "Je le jure devant Dieu, vous les gens allez finir par me tuer. Je veux dire, un projet artistique in utero ? Pourquoi quelqu'un de censé ferait ça ? J'essaie de lui parler, et elle me répond, "non, j'ai déjà réservé l'espace de la galerie neuf mois à l'avance." Je le jure, parfois j'oublie pourquoi j'ai déménagé ici. "

"Le loyer est pas cher." remarqua l'artiste.

"Ouais, c'est probablement ça. De quoi avez-vous besoin ?"

"J'ai besoin d'une sorte de sédatif pour cette horloge que vous m'avez vendue. Elle gagne du temps chaque fois que quelqu'un cogne contre le mur."

"Vous réalisez que ce n'est pas censé être une horloge précise, n'est-ce pas ?"

"Je sais, mais elle devient hors de contrôle, et je ne peux pas la réinitialiser."

Frank haussa les épaules et attrapa une petite fiole sous le comptoir.

"Une goutte de ceci devrait ralentir suffisamment le rythme cardiaque pour laisser le temps la rattraper. Vous devrez faire des essais pour obtenir le bon dosage. Ne lui donnez pas plus de cinq gouttes en vingt-quatre heures."

"Merci," dit l'artiste en lui donnant une poignée d'argent et de la monnaie.

"Quelque chose d'autre ?"

"Est-ce que ma commande est arrivée ?"

"Non, pas encore," répondit Frank, se grattant la tête. "C'est trop dangereux de l'expédier ici, alors ils ont décidé de le faire passer par les Voies. Même comme ça, ils craignent vraiment que quelque chose n'arrive. Êtes-vous sûre que je ne peux pas vous conseiller quelque chose de moins potentiellement cataclysmique ? J'ai quelques trucs en stock qui pourraient vous convenir."

"Non merci," dit l'artiste, "le désastre potentiel est au centre du thème."

"Je vous dirais bien que vous faites une énorme erreur, mais vous ne m'écouteriez pas de toute façon."

L'artiste alla vers la porte. "Bonne chance avec ce zygote," répondit-elle en retournant dans la rue.

"Merci. Je dois vraiment arrêter de vendre des trucs à cette fille."

Dehors, le ciel avait changé pour un jaune doré. Une fille faisait des saltos arrières sur le trottoir. Un couple valsait au milieu de la rue (personne ne possédait de voitures à Soho Clandestin, et personne ne savait vraiment pourquoi il y avait des routes). L'artiste sourit pour elle-même.

Mais elle n'avait pas le temps de s'attarder là-dessus. L'artiste commença à se diriger vers l'espace de la galerie. Elle avait beaucoup de travail devant elle.

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