Précis sur la cité d'Uluru - Chapitre Premier
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Juillet 1806

Contrairement à d'autres, Louis-Marie de Beaulieu n'avait pas attendu avec impatience le passage du vortex. Il s'était enfermé dans sa cabine en prétextant se sentir « un peu malade », mais les autres, qui ne souhaitaient pas forcément le voir vomir partout sur le pont comme à l'aller, ne lui en avaient pas tenu rigueur. Alors il avait vomi partout dans sa cabine. C'est Aguila, le capitaine du Nicolas Flamel, qui toqua à sa porte une fois la tempête passée.

« Je vais bien ! » lui avait-il lancé.

Ce n'était pas vrai, mais le savant s'efforça tout de même de se changer, puis d'assembler un semblant de tenue convenable avant de briser sa quarantaine nauséeuse pour se diriger vers le pont. Un vent iodé portait la frégate, étrangement familier pour un homme qui n'avait jamais pris la mer auparavant : l'Europe ! Bien qu'encore invisibles, Louis-Marie sentait les côtes espagnoles à quelques encablures. Et surtout — peut-être hallucinait-il sur ce point —, un courant de civilisation ; les hommes derrière l'horizon obéissaient à un Roi, à la Loi, et priaient Dieu, merci pour eux : après trois mois passés à ne côtoyer que les aborigènes et les autres scientifiques, le savant avait un petit peu oublié ce qu'était la vie mondaine. Alors il prit une grande inspiration et fourra les maigres restes de son tabac dans sa pipe. Les vaisseaux de ligne traînaient derrière le Nicolas Flamel et les autres frégates, leur ventre alourdi par les merveilles rapportées de Nouvelle-Hollande — et les prisonniers anglais.

Accoudé au bastingage, il s'imprégna du parfum de retour qui planait sur le pont et les groupes de savants qui y conversaient. Il n'y avait pas eu de pertes parmi les scientifiques — à l'exception du vieux Lefebvre, emporté par l'âge, paix à son âme — alors leurs rangs n'avaient que peu changé : beaucoup de Gentilshommes autoproclamés « Humanistes », un peu de trop de Juifs à son goût, et d'autres, comme lui, sans affiliation particulière, si ce n'était à une noblesse qui avait su esquiver les coups de rasoir de la Révolution. La seule chose qui avait changé, c'étaient les visages : émaciés pour beaucoup, les regards parfois creux, parfois trop pleins de souvenirs qui revenaient par éclairs. Les visages, et la cale du Nicolas Flamel, qui irradiait de temps en temps une chaleur infernale et une odeur putride, mais au final rien de si surprenant pour une cargaison qui comprenait les démiurges organes d'une divinité décapitée. Heureusement qu'après cette campagne, l'armée française ne battrait plus jamais en retraite, disaient les soldats.

« Du rhum ? »

Monsieur Lamanille s'était approché silencieusement, comme à son habitude.

« Il nous en reste ?
- Comment voulez-vous tomber à court de rhum sur un bâtiment de l'Hermé-Nautique ?
- Alors ce n'est pas de refus. »

Ils trinquèrent en silence. Une minuscule bande sombre commençait à percer l'horizon.

« De retour chez nous.
- Oui, fit De Beaulieu, oui. »

C'est précisément à cet instant que le géomètre voulut se jeter par-dessus bord, aspiré par ce que son délire passager appelait « le Cœur », mais retenu de justesse par les réflexes de monsieur Lamanille et le secours de quelques marins. On ne parla pas de l'incident après-coup.


Les savants débarquèrent à Toulon, puis gagnèrent la capitale dans des diligences séparées, pour ne pas attirer espions et assassins. Mais Louis-Marie dut encore attendre avant de regagner la vie civilisée, pris entre les griffes des médecins de l'Académie, à subir quarantaines et auscultations sans jamais quitter un instant la Nouvelle-Bastille. Jusqu'à ce que l'un d'eux déclare : « Vous pouvez sortir. »

Enfin ! la vie mondaine, le champagne, les petits-fours, les canapés, la discussion des princes et la compagnie de ces dames. Ils furent invités chez le directeur Monsieur de Camecruzac, puis chez le Prince de Talleyrand, mémorable soirée où le général Verne, voulant mimer la bataille du Serpent Arc-en-ciel, sabra malencontreusement l'un des lustres en cristal de la salle de réception, sans que cela n'entache particulièrement l'humeur des convives. Et puis aussi chez l'archichancelier Cambacérès, grand amateur d'occulte et de jeunes hommes, qui, ayant brillamment administré les conséquences de la Campagne de Nouvelle-Hollande sur le sol français, attendait naturellement une gratification.

Le soirée touchait à sa fin, les corps apesantis par l'inertie alcoolisée.

« Et qu'avez-vous fait, ces dernières années ? » lui demanda le jeune colonel — ou peut-être était-il commandant d'escadron ? — avec qui il s'était disputé toute la soirée pour les faveurs d'une jolie dame — sans succès ni pour l'un, ni pour l'autre, cela dit. « Avant l'Académie, je veux dire. » Évidemment.

« De Beaulieu ! fit de De Beaulieu, quelle brillante idée que de naître avec un nom pareil à une pareille époque ! Enfin, avant ça, je suis né, cadet de la famille, et grand bien m'en pris : l'aîné, cet imbécile, est mort en Vendée.
- Allons bon, un gentilhomme. » Il fixa son verre en s'amusant : « Il y a quelques années, je vous aurais sûrement tiré dessus. »

De Beaulieu engloutit un verre de cognac : « À la République ! »

« De si bonne naissance, et vous avez fini mathématicien ?
- Ce sont des choses qui arrivent. Trop frêle pour être ingénieur au Corps Royal du Génie, trop bon-vivant pour être évêque — que me restait-il ? Les sciences ont sauvé la famille du déshonneur, et m'ont sauvé la peau quand nos roturiers ont eu l'idée d'incendier le château familial : j'étais déjà à Paris au début de votre petite jacquerie.
- Un vrai drame de noblesse… Et vous avez échappé à la guillotine ?
- J'ai quitté la capitale, pensez-vous. Je suis devenu professeur de mathématiques dans une école d'artillerie — de quoi « servir la Patrie » sans trop non plus s'y asservir, se faire discret, en somme. Et puis l'Empire : voilà un régime qu'un De Beaulieu pouvait servir ! Les premières Capes Noires sont venues me trouver pendant la grande levée d'officiers destinés à l'Académie, et ont dû reconnaître la qualité de ma naissance ou que sais-je, car me voilà, capitaine-professeur, sans jamais avoir tenu un fusil.
- Et votre carcasse d'ivrogne a été choisie pour la Nouvelle-Hollande ? Comment était-ce ?
- Je suis géomètre : il n'y avait que bien peu de choses à mesurer ; les aborigènes n'en sont qu'à un degré assez navrant de civilisation. À part, bien sûr, la cité d'Uluru. Qui est morte. » Il eut un haut-le-cœur.

« Eh bien ? Je vous aurais cru moins sensible au cognac. »

Louis-Marie voulut rétorquer, mais à peine sa bouche entrouverte qu'il y plaqua sa main pour ne pas vomir ses tripes. Le plafond se retrouva au sol, les murs à l'extérieur et l'extérieur à l'intérieur – ou peut-être l'inverse. L'hôtel de l'archichancelier avait disparu. Les lustres, les invités, le cognac aussi. Il n'y avait plus que la pierre nue, sur laquelle le géomètre se tenait face au Cœur.

« Tout va bien ?
- Oui. »


Et puis, finies les réjouissances ; il fallait redescendre, quitter les costumes de mondains, redevenir professeurs. Les mille et un artéfacts rapportés de la Terre Australe se mirent peu à peu à remplir la grande Salle des Arcades, caisses, cages, échantillons, fresques aborigènes… Les savants reprirent leurs notes, rédigèrent discours et synthèses, jusqu'au jour fatidique : la grande conférence sur la Nouvelle-Hollande face à l'Empereur. Une journée entière d'exposés sur tout ce que l'expédition avait pu observer entre Port Jackson et Uluru. Les savants défilèrent dans l'amphithéâtre Nostredame : on exhiba un kangourou, des plantes-forteresses et des totems aborigènes. Si Napoléon ne put s'empêcher de critiquer la manière dont la Bataille du Serpent Arc-en-ciel avait été menée, affirmant avec amertume qu'il aurait lui réussi à s'emparer de Ndjamulji, l'impératrice Joséphine combla les naturalistes de son enthousiasme pour la faune de Nouvelle-Hollande. Après le banquet, Mademoiselle Des Crantons livra une description remarquée du Modèle Chromatique du Cosmos, ne manquant pas d'inquiéter tout l'auditoire en énonçant les répercussions à long terme de la campagne. Puis vint le tour de De Beaulieu, chargé de présenter la cité d'Uluru. Alors il présenta la cité d'Uluru, fut applaudi comme les autres savants avant lui, et on passa à la suite : l'étude géologique de la désertification de la Nouvelle-Hollande.

À la fin de la conférence, alors que tous s'étaient déplacés dans la Salle des Miroirs et que De Beaulieu profitait du buffet, l'Empereur et sa nuée de Maréchaux s'approchèrent de lui.

« Monsieur le capitaine-professeur. »

Louis-Marie avala l'amuse-gueule à peine mâché qu'il venait de saisir.

« Votre Majesté.
- J'ai de grands projets pour Paris. Ces mécanismes que vous avez évoqués, qui animaient la ville des aborigènes, pouvez-vous les décrire ?
- Impossible, sire, trancha-t-il, catégorique : je ne suis pas naturaliste. »

Napoléon fronça les sourcils et les Maréchaux se regardèrent entre eux, mais la petite troupe ne s'en formalisa pas plus que cela, et alla aborder d'autres savants. Puis, toujours dans la traînée des grands, ce fut le Prince de Talleyrand qui boita jusqu'à lui.

« Monsieur de Beaulieu.
- Monseigneur.
- Une belle conférence que vous nous avez donnée là. Monsieur Lamanille a dit vous avoir connu plus passionné par la cité aborigène, cependant. Je peux comprendre que vous ne désiriez pas livrer tout ce que vous avez pu y voir – et que Dieu seul sait. Mais sachez qu'un des grenadiers qui vous avait escorté dans la cité est mort récemment – que ce brave repose en paix. L'Académie et moi-même serons toujours à votre disposition pour recueillir votre expérience. Bonne soirée. »

Et l'on clôtura effectivement la journée en remettant à l'Empereur le premier exemplaire de la Description de la Nouvelle-Hollande. Une encyclopédie synthétique, qui devait être complétée par des volumes explorant chaque matière plus en détail. Monsieur de Camecruzac avait donné six mois aux savants pour rédiger chacun leur ouvrage. Six mois.


De Beaulieu avait retrouvé le confort de sa bâtisse rue Saint Honoré, c'était une chose, mais qu'il n'ait pas écrit un seul chapitre en six mois en était une autre. Son précis ne l'était pas, précis, et chaque phrase qu'il écrivait lui faisait l'effet d'une tiède platitude. En vérité, tout ce qui l'entourait, ses fauteuils, son papier, sa plume, la pluie à l'extérieur, tout était fondu en une bouillie grisâtre par sa nausée. Les mots qu'il traçait sur ses pages lui paraissaient affreux, il les répétait jusqu'à effacer leur sens et ne laisser qu'un son guttural et des lettres perdues. Assis face à sa cheminée, il se sentait presque liquide, ou plutôt visqueux, sans forme ni substance. Comme s'il n'était plus qu'un bout de matière collante qui s'accrochait au monde tel un parasite, et que le monde cherchait à éjecter d'une chiquenaude. Comme si le monde avait décidé de continuer à tourner sans lui, que la Terre et lui s'étaient mis à exister sur deux niveaux différents, incompatibles.

Il se leva pour se faire un thé. Quelle idée de ne pas avoir de domestiques. Le premier mois après le retour, très confiant en ses talents d'écrivain, il s'était dit « J'ai suffisamment de temps. » Alors il n'avait pas écrit pendant un mois. Il s'était refondu dans le moule de la ville et de la France. Et pas n'importe quelle France. Il n'avait rien contre les militaires, mais plus il se tenait éloigné des casernes et des uniformes, mieux il se sentait. Il avait retrouvé son monde. Le monde, comme on dit. Il avait courtisé une dame De Broglie, voilà qui lui allait, et il l'avait peut-être contaminée avec son obsession, son dessein existentiel de créer les soirées les plus fastueuses et originales de toute l'Europe. Talleyrand avait dit : « Qui n'a pas connu les années 1780, n'a pas connu la douceur de vivre. » et De Beaulieu n'avait qu'un objectif : faire regretter ses mots à ce nostalgique. Il fallait bien s'occuper. Le monde avait accueilli cette idée avec enthousiasme.

L'enthousiasme s'était tari. Pas chez le monde, qui continuerait sans lui, mais chez de Beaulieu lui-même. Il s'était vu emporter par l'inertie, par la surenchère de faste dont il était à l'origine, et il s'était dit qu'il n'écrirait pas non plus le deuxième mois (« J'ai suffisamment de temps. »), mais il n'avait plus réussi. À ce moment-là – il n'osait pas encore se le dire, la possibilité lui était étrangère – mais le faste l'avait dégoûté.

Il était aller marcher la nuit, sous la pluie parfois, souvent, même, dans des ruelles crasseuses, des coupe-gorges où il cachait ses beaux costumes. Pour fuir le monde. Pour fuir les visions du Cœur, qui envahissaient sa tête et chassaient toutes les autres pensées. Ça n'avait pas marché, mais il n'avait pas arrêté. Ce que Paris puait ! Il n'arrivait pas à écrire Uluru, à faire de ses souvenirs des mots pour son ouvrage, alors il se promenait, pour savoir ce qu'elle n'était pas – ce qu'elle n'avait pas été –, par contraste. Il avait tenté les bordels – la dame De Broglie n'était plus intéressée par un homme hystériquement nauséeux –, l'alcool, en faisant monter sur Paris une caisse de Châteauneuf-du-Pape vieilli comme il fallait, puis les deux en même temps. Mais il finissait toujours en sueur (le vin n'aidait pas), à se croire au centre de la cité d'Uluru, à oublier le grand lit et les femmes autour de lui.

Les trois mois suivants n'avaient été qu'une grande gueule de bois. On n'écrit pas pendant une gueule de bois. Le savant avait pataugé dans sa vie, sans vraiment rien faire, à ne plus quitter son immeuble. Des pages et des pages avaient fini en boule, dans la cheminée. Son thé n'avait plus de goût.

Alors il se mit en quête d'une solution qu'il aurait dû invoquer depuis longtemps : la foi. Croyait-il en Dieu ? Peut-être, ce n'était pas une question qu'il avait tranchée. Mais il avait besoin de Lui. Alors il entra dans la première église qu'il put trouver – vide, sans grande surprise au vu du temps. Il s'agenouilla sur un banc, mains liées et tête baissée – était-ce comme ça que l'on priait ? Cela suffirait sûrement. Il tenta de se remémorer son catéchisme.

« Le huitième jour, Vous avez créé la page blanche, c'est ça ? » Non. « Notre Père, qui êtes aux Cieux… » Hors de question. « Eh merde quoi ! Vous n'avez pas quelques sodomites à punir de tourments éternels plutôt que de me forcer à venir me mettre à genoux dans ce cloaque glacial ? Vous savez pourquoi je suis ici : je participe à la plus fabuleuse expédition scientifique jamais menée, et voilà que je n'ai rien à dire dessus ? C'est pourtant là, dans ma tête – comment oublier Uluru ? –, je vois les couloirs, les arches immenses, les escaliers, mais… tout ça est d'un banal ! Je n'ai pas envie d'écrire sur ce que j'aurais pu voir en vacances au château de la marraine Françoise ! Oui, vous voyez, vous comprenez, Uluru était plus que des pierres, des rues, ou même des cascades horizontales. Tellement plus qu'y penser me donne la nausée. Oui, c'est cela : le Cœur. »

Il frissonna.

« Mais bien évidemment, vous êtes trop content de ne jamais rien répondre.
- Je sais. »

De Beaulieu regarda autour de lui, s'attendant à une mauvaise blague, à voir monsieur Lamanille sortir d'un confessionnal, tordu de rire pour avoir imité Dieu. Mais l'église n'était pas moins vide. Il n'avait pas rêvé pour autant. Peut-être n'avait-il finalement pas besoin de croire en Dieu, puisque Dieu était là. Le mathématicien ne trouva plus rien à dire. L'église était toujours déserte, mais elle n'était plus vide. C'était dans l'air, une présence humide qui pesait entre les piliers, sur les bancs, partout à la fois.

Les vitraux se mirent à respirer. Leurs couleurs débordaient en de longs filins coulants et pulsants. De Beaulieu perdit l'équilibre. Un visage en forme de gouffre émergea de la rosace, calme et terrible. Une tête inhumaine qu'il avait déjà vu. Les couleurs avaient finalement disparu, aspirées vers nulle part ; ne restaient que des contours fondus dans une brume blanchâtre, et cette forme impossible qui lui parlait.

« Vous m'avez tué », fit le Serpent Arc-en-ciel.

Il lui dit qu'il n'existait plus dans le Monde ; qu'il n'avait pas été très urbain de la part des Français de sortir l'artiste de sa propre œuvre, mais que cela lui était finalement égal, puisque cela faisait partie de l'œuvre.

« J'existe encore en chacun de vous, qui m'avez vu. Et chez vous en particulier, Louis-Marie de Beaulieu. »

Il lui dit que lui, et les autres qui avaient été ses hôtes pour quelques temps, dans la cité d'Uluru, seraient à jamais hantés par son souvenir. Un des grenadiers qui avaient escorté le géomètre dans la ville aborigène s'était suicidé, n'avait pas supporté les visions. Mais lui, Louis-Marie de Beaulieu, les supporterait.

« Vous recréerez Uluru. »


En sortant de l'église, sur le parvis, alors que les couleurs avaient repris leur place, que le monde s'était arrêté de fondre et de grouiller, que le cœur du savant lui semblait vouloir exploser, quelqu'un approchait. On le bouscula, un éclair, il s'effondra.

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