Pour l'Amour du Chant - partie I : Table Rase !
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Un soir d’été, 2016.

La dernière note du solo de guitare résonne dans la nuit comme le hurlement superbe d’un ange agonisant. Puis elle meurt, et le concert prend fin. L’écho et la réverbération même semblent un instant hésiter à s’éteindre. Pendant un bref instant le temps semble s’être figé. Puis la salle explose en applaudissements.

Noir.

Rideau.

Alors que les lumières se rallumaient, et que le brouhaha de l’audience quittant la salle emplissait encore l’espace, Élise raccrochait son micro en se tournant vers Sabine qui rangeait déjà sa Jackson Rhoads d’un air satisfait. Elles s’échangèrent un regard, auquel se joignit un sourire. Peter s’extirpait de derrière son set de batterie en faisant tournoyer ses bras endoloris par ces quelques mois de tournée, tandis qu’Ophélie contemplait sa basse fracassée au sol. Elle avait juré qu’elle célébrerait la fin de l’aventure avec un bass smash et personne ne l’avait cru jusqu’à ce qu’elle le fasse effectivement. À se demander si elle-même avait réfléchi à son geste au moment où elle avait abattu sa vieille basse sur l’estrade. Dans leurs retours intra-auriculaires, une voix grésillante et fatiguée les interpella.
- Du nerf les artistes ! On range tout ce bazar et on va se mettre une mine pour notre fin de tournée !
C’était Ian qui leur parlait depuis la table de mixage. Élise se dit qu’il avait raison : mieux valait vite remettre le matériel dans le van, vite boire et vite commencer à réfléchir au prochain album. Malgré sa sortie confidentielle, le premier avait rencontré un succès public et critique ahurissant, et très vite, les petites salles de banlieue ne suffisaient plus pour accueillir les fans. Les festivals s’étaient arrachés le groupe nouvellement formé et ce fut le début d’une ascension fulgurante.

Peter tira Élise de sa rêverie.
- Hey la star, t'embarrasse pas avec le remballage. Va au stand, ça fera plaisir aux fans de te voir.
- T’es sûr ?
- File ! C’est toi que le public adore après tout. Savoure ton moment !
Peter aimait ce genre de déclarations solennelles.

Le hall de la salle de concert était plein et ne désemplissait pas. La présence de la chanteuse vedette y était pour quelque chose. Vaincre sa timidité était pour Élise une chose importante et tous ces visages tournés vers elle étaient une source d’encouragement.

Née faible.

Née pour n’être personne.

Aujourd’hui on se tournait vers elle, on la voyait comme une référence, une étoile, une idole. Elle le voyait dans leurs yeux pleins d’admiration. Cette femme, là, à l’arcade percée d’un anneau. Cet homme plus loin, aux longs cheveux teints en vert. Ou encore cet autre là-bas, qui levait bien haut sa main à laquelle il manquait un doigt. Tous des visages sans noms, des histoires connectées à la sienne, dont elle ne saura jamais rien, mais dont elle fait partie, et qu’elle éclairait à sa manière. Elle réalisa à cet instant précis que c’était cela être artiste. Alors que sa main signait inlassablement l’album qu’elle avait vu défiler devant elle des milliers de fois, elle se sentit envahie d’une douce chaleur. Elle chanterait jusqu’à la fin de ses jours, c’était sûr.







Minuit pile. Les quatre zéros s’alignaient dans le coin supérieur droit du téléphone d’Élise. Alors que le reste du groupe s’était écroulé dans le canapé de la mère de Ian, la jeune femme s’était éclipsée sur la terrasse. Un léger vent parvenait jusqu’à elle, tandis que la lumière orangée et chaleureuse de la petite banlieue cossue lui parvenait. Son fond d'écran, un selfie pris avec le groupe lors de leur premier concert à la fête de la musique de leur village d'enfance, la renvoya six ans en arrière. Que de chemin parcouru depuis les premières reprises publiées sur Dailymotion. Elle en était presque nostalgique. Dire qu’ils avaient été à un cheveu de tout arrêter à cause…

Vibration.

Le téléphone d’Élise venait de recevoir un message. Elle eut un frisson lorsqu’elle lut le nom de l’expéditeur.

R.

Hâtivement, elle ouvrit sa messagerie.

Carrément top ! Un joli travail.
Offre nous encore des performances comme celle-là.
Oh, et surtout ne change pas.
Lâche rien, reste la MEME !

C’était le troisième message qu’elle recevait de R depuis l’opération, il y a deux ans. Ils avaient toujours ponctué les moments forts de la carrière du groupe. Sa guérison, l'enregistrement de l'album, et maintenant la fin de la tournée. Élise ne savait pas quoi penser de ces mystérieuses notes, mais elle était reconnaissante à R de lui avoir donné une seconde chance.

Un contact humide et glacial dans son cou lui fit faire volte-face, non sans un cri.
Sabine, arborait un sourire sadique, ainsi qu’une canette de Leffe tout droit sortie de la glacière. Elles partirent en fou rire.
- Pauvre conne va ! souffla péniblement Élise en s’emparant de la boisson.
- Tu avais l’air tellement perdue dans tes pensées, je me suis dit que l’occasion était trop belle.
Avant de répondre, la jeune femme ouvrit sa canette et la vida d’une traite, sous l’œil malicieux de son amie. Elle laissa tomber le cylindre d’aluminium qui heurta le sol avec un tintement clair, avant d’inspirer un grand coup, et finalement déclarer en imitant le ton solennel de Peter :
- J’ai bu à la santé de tous nos fans, et de tous ceux qui nous aiment ! Longue vie à toi public, et à la promesse de te faire un nouvel album des plus dantesques !
Sabine applaudit du bout des doigts. Elles étaient heureuses : le prochain album serait effectivement dantesque. Après une telle promesse, comment pourrait-il ne pas l’être ?







Un soir d’été, 2018.

Le public reprend en chœur le refrain du titre phare de l’album : Table Rase ! Une énergie vocifératrice résonne dans le stade. La rage, le courage, l’espoir et la niaque. Tous ces sentiments tourbillonnent dans l’atmosphère, presque palpables, tandis que seule la batterie, d’un son lourd, accompagne les milliers de voix. Puis elle aussi s’arrête. Les membres du groupe lèvent le poing et tournent dos au public : c’est lui la star, c’est lui qui chante, c’est lui qui s’approprie la chanson et fait sien son sens. Élise prend le micro et les accompagne une dernière fois :

Nous renversons les chefs !
Au bout du monde nous irons !
La table rase ne tient qu'à nous !
Ré ! Vo ! Lu ! Tion !
Ré ! Vo ! Lu ! Tion !

Tonnerre d’applaudissement. Fin de tournée. Élise se retourne pour capter un maximum de ces visages, les graver dans son cœur. Cette femme, là, à l’arcade percée d’un anneau. Cet homme plus loin, aux longs cheveux teints en vert. Ou encore cet autre là bas, qui lève bien haut sa main à laquelle il manque un doigt. Une impression de déjà-vu. Dommage que les séances de dédicace ne s’improvisent plus comme avant.

Le retour à l'hôtel fut vécu comme une bénédiction. Ils avaient épuisé toutes les forces qui leur restaient dans cette dernière date, et même Ophélie qui avait toujours été la plus increvable de la bande peinait à marcher. Ils s’étaient tous mis d’accord pour se coucher immédiatement et attendre le lendemain pour célébrer. C’est ce que fit Élise, qui s’affala débarrassée de ses vêtements sur les draps blancs. Elle se laissait sombrer doucement. Les sensations tourbillonnaient en elle. Ses yeux la lançaient, ses membres étaient tendus, sa gorge asséchée. Elle aurait voulu boire mais le mini-frigo était trop loin et elle n’avait plus la volonté de faire quoi que ce soit. Si seulement Sabine…

Vibration.

Un regard sur son téléphone, posé à quelques centimètres de sa tête.

2 messages reçus de : R.

Elle fut si surprise qu’elle eut un sursaut. Sa fatigue s’effaça, sous le coup d’une montée d’adrénaline inexplicable. D’une pression sur l'écran, elle fit s’afficher les messages.

You’re the best !
Et comme dit le Christ expirant à la croix :
Tout est accompli.

Le second message était un MMS. Un simple point d’interrogation noir sur fond blanc. Élise n’eut pas le temps de se demander ce que cela pouvait vouloir dire. Un sommeil de plomb s'abattit sur elle.







Elle ne repensa pas aux messages de la veille. L’actualité était trop brûlante. Dans la chambre qu’elle partageait avec Ian, Ophélie tenait son téléphone aux yeux de toute la bande : une chaîne d’informations diffusait des images de la nuit. Des émeutes et des violences publiques avaient eu lieu partout dans Paris. Plusieurs grandes enseignes avaient été vandalisées, plusieurs sièges sociaux à la Défense avaient été mis sens-dessus-dessous et même l’Elysée, Matignon et le Palais Bourbon avaient été pris d’assaut par plusieurs centaines de personnes. Les CRS avaient dû intervenir. La foule ne s’était pas laissée maîtriser malgré les lances à eau et les gaz lacrymogènes. Des agents des forces de l’ordre étaient submergés, roués de coups. D’autres cédaient à la panique et tiraient dans le tas. Les dernières images montraient les Champs Elysées, baignés dans une lumière matinale, bouclés par l’armée tandis que les corps des civils jonchaient le sol.
Une inscription en rouge sur une bannière gisant au sol.

Table Rase ! Révolution !

Ophélie coupa le reportage.
- La suite parle de nous, ajouta-t-elle d’une voix grave.
Peter éleva la voix avec une violence qui ne lui ressemblait pas.
- Conneries ! Qu’est ce que c’est que ce lien foireux avec nous ?
- Tu crois que c’est une coïncidence ?
Ian venait de soulever la question que personne n’osait poser. Et Sabine apporta la réponse que tous avaient en tête :
- Non. Bien sûr que ce n’est pas une coïncidence, c’est trop gros.
Le silence s’abattit sur le groupe. Mais Sabine reprit la parole :
- Gardons notre sang-froid. Cette bannière n’est qu’un objet isolé. Elle a dû être rapportée du concert. On a dû avoir un ou deux fêlés parmi les fans qui ont participé à l’émeute et nous ont impliqué là-dedans en citant nos chansons. Rien de…
- Les paroles de Table Rase, coupa Ophélie, sont taguées partout où les émeutes ont eu lieu. Dans tout Paris, pendant toute la nuit.
Nouveau silence. Peter frappa un mur du poing.
- Merde !
- Les émeutiers, demanda doucement Élise, ils étaient nombreux ? Et ils avaient des revendications ?
- Selon les premières estimations, répondit Ian, on peut parler en milliers de personnes. Quant aux revendications, rien de clair sinon une rébellion générale contre des symboles d’autorité. Et notre chanson semble leur servir de manifeste…
- C’est un coup monté, maugréa Peter. Quelqu’un se cache derrière tout ça et nous fait porter le chapeau, c’est trop gros, tu l’as dit toi-même Sabine.
L’intéressée frappa dans ses mains.
- Mais oui ! Bien sûr que c’est trop gros ! Ça doit être une caméra cachée ! Un canular !
La bassiste secoua la tête et eut un petit rire nerveux.
- Hypothèse déjà évacuée, j’ai fait le tour de nombreux sites, de l’actualité Facebook et Twitter. Trop de sources, trop de témoignages pour qu’on puisse sérieusement envisager un canular. D'ailleurs certains des émeutiers ont partagé nos chansons pendant les événements.
- Certains ? s’enquit Élise. Combien ?
Ophélie haussa les épaules.
- Quelques centaines, va savoir.
Plus personne ne put parler. Au bout d’une minute qui sembla une éternité, Sabine rompit le silence :
- On est dans la merde…

La matinée fut tourmentée. Le label avait appelé pour exiger des explications et les sommer de se faire discret pour éviter le tsunami médiatique qui s’en suivrait. Des journalistes avaient investi l'hôtel pour obtenir des déclarations. Pour leurs échapper, ils avaient tous les cinq sautés dans la voiture de Ian et quitté la région parisienne. Élise avait contacté son père, et il avait immédiatement accepté de leur ouvrir son domicile : une petite ferme, perdue dans les étendues champêtres de Lorraine.







Deux jours passèrent. Des émeutes avaient éclaté ailleurs en France. Tout comme à Paris, les casseurs étaient trop déterminés, et aucun moyen des forces de l’ordre ne parvenait à calmer les foules sans faire de morts. Ils ne parvenaient à les disperser que lorsque la force létale était employée. On comptait les morts par centaines, par milliers selon les estimations les plus pessimistes. Certaines manifestations avaient causé la mort de plusieurs députés, et un ministre avait été tué, passé à tabac par une dizaine de personnes entrées dans sa demeure.

Le bilan était catastrophique. Élise sombrait dans la culpabilité : c’est elle qui avait écrit les paroles de ces chansons, ces appels à la révolution et au réveil du peuple. Elle faisait les cent pas dans le salon, rivée sur son téléphone, essayant pendant des heures de contacter R. Peut-être que lui aurait une explication. Après tout c'était bien lui qui…

Drrrrrrrring !

La sonnette. Sabine alla regarder à la fenêtre. Elle revint, le teint blême.
- Les flics…
Silence morbide.
- Je vais ouvrir, fit Ian, d’une voix qui échouait à être posée.
Il disparut dans le couloir qui menait à l’entrée. Tout le monde gardait le silence. On entendit la porte s’ouvrir. On put deviner un “Bonjour” du sonoriste. L’agent posa une question inintelligible. “Oui”. Réponse de l’agent, toujours impossible à comprendre. On aurait dit une longue explication. Ian revint, une peur indicible sur le visage. Ses lèvres tremblaient, mais aucun son ne parvenait à sortir de sa bouche. Finalement, il déglutit et articula soigneusement.
- L’agent de police demande à tout le monde de sortir dans le calme. Il attend une coopération totale et immédiate, sans quoi, les forces postées autour la ferme devront intervenir pour nous maîtriser. Il demande aussi…
Nouvelle déglutition.
- Il veut qu’Élise reste silencieuse durant toute l’intervention sans quoi ils feront usage de la force pour la faire taire.
Ophélie se leva brusquement, un air de protestation sur son visage. Une détonation se fit entendre à l’extérieur. A sa droite, un pot de fleurs explosa brutalement, répandant terre et argile dans toute la pièce. Peter et Sabine glapirent d’effroi et Élise se laissa tomber à terre. Le tir de sommation avait été clair.







Élise reprit lentement conscience. Ses membres engourdis ne répondaient pas, sa vision troublée ne lui apportait aucune information utile, et une migraine comme elle n'en avait jamais connu l'empêchait de réfléchir. Petit à petit ses perceptions se précisèrent. Elle était assise, sa main gauche était menottée à la chaise, et dans une tenue qu'elle aurait décrit comme un pyjama des plus inconfortables, d'une couleur orange tout aussi déplaisante. Mais le pire était ce masque qu'elle portait au niveau de la bouche. Très serré, il était douloureux et interdisait a sa bouche de s'ouvrir. Tout au plus pouvait elle remuer les lèvres. Devant elle, sur une table, un calepin et un stylo. En face, assis également, un homme en blouse la fixait. Elle peinait encore à lire le badge qu'il portait. Derrière lui se tenait ce qui semblait être un garde armé. Lui non plus ne la lâchait pas des yeux.
- Mademoiselle, commença son interlocuteur, tout d'abord je tiens à m'excuser du traitement qui vous est réservé, mais nous avons de bonnes raisons de penser que vous portez en vous une anomalie tout à fait dangereuse. Aussi, vous devez comprendre que les mesures radicales que nous prenons à votre encontre sont pas une punition mais une prévention.
Le discours s'était voulu rassurant. Ça n'avait pas marché. Élise grogna sous son masque, mais se ravisa en voyant le garde enlever la sécurité de son arme.
- Je précise que votre anomalie est sans doute liée a votre voix, aussi je vous prie de vouloir accepter de ne communiquer qu'à l'aide du calepin que nous laissons a votre disposition.
La chanteuse s'empara immédiatement du stylo et commença à écrire. L'homme en blouse poursuivit néanmoins :
- En préambule sachez qu'il y a plusieurs questions auxquelles je ne suis pas autorisé à répondre. Ne prenez donc pas la peine de me demander où nous sommes…
Élise raya rageusement ce qu'elle avait écrit.
- … qui nous somme ou la raison pour laquelle nous avons changé votre tenue. Vous obtiendrez ces informations si nous le jugeons nécessaire. Compris ?
Elle acquiesça. Elle écrivit rapidement quelques mots.

Où est le reste du groupe ?
Qu'allez-vous faire de moi/nous ?
Sommes-nous tenus responsables pour les émeutes ?

Elle fit glisser le calepin au Dr Lapadite dont elle parvenait désormais à lire le badge. Celui-ci le lut attentivement, puis répondit :
- Vos amis sont en cellule. Ils sont tous déjà passé ici avant vous, puisqu'eux n'ont pas été mis sous sédatifs. Ce que nous allons faire de vous, il est trop tôt pour le savoir. Quant à déterminer si vous êtes responsable des émeutes ou non, c'est une question complexe que le Comité d'Ethique étudiera une fois que nous en saurons plus sur vous.
Élise leva les yeux au ciel pour manifester son exaspération. Elle se demanda si ce genre d'insolence la mettait en danger ou non, mais sa colère se faisait plus forte que sa peur.
- Bien, fit Lapadite sans relever, j'imagine que nous pouvons passer à mes questions à présent. Pour commencer, si je vous dis : Are We Cool Yet ? Cela vous dit-il quelque chose ?
La question parut étrange à la chanteuse, d'autant que ces mots ne lui étaient pas familiers. Elle secoua la tête. Dr Lapadite se tourna vers le garde derrière lui. Ce dernier scrutait son téléphone.
- Elle ne ment pas, marmonna-t-il, du moins selon l’encéphalogramme.
Encéphalogramme ? C'est seulement en entendant ce mot que la jeune femme s'aperçut que son crâne était bardé d’électrodes. Elle garda son sang-froid : ce n'était pas le moment de paniquer.
- Fréquentez-vous régulièrement, ou avez-vous régulièrement fréquenté des milieux artistiques qu'on pourrait qualifier d'undeground ?
Nouvelle réponse négative.
- Bon, jusque-là rien de surprenant. Reprenez votre calepin, ma prochaine question demande une réponse développée : que s'est-il passé après votre accident il y a quatre ans ?
La jeune femme tressaillit. Avaient-ils enquêté sur elle ? Jusqu'où ? Elle jeta un regard confus au docteur. Celui-ci la fixait, impassible. Devant l'absence de réponse, il soupira, puis fouilla le revers de sa blouse. Il en sortit deux photographies. La première, Élise la reconnut immédiatement. Elle l'avait regardé des centaines de fois. C'était la radiographie de son accident. Elle allait de sa mâchoire jusqu'aux épaules.

Un objet pointu traversait sa gorge de part en part.

Instinctivement la chanteuse porta sa main à son cou : pendant un instant, une vieille douleur s'était vivement manifestée à cet endroit. Ses yeux se portèrent sur la seconde image. Elle venait visiblement d'une caméra de surveillance. Des dizaines de personnes courant dans les rues de Paris, se battant avec la police. Cette femme, là, à l’arcade percée d’un anneau. Cet homme plus loin, aux longs cheveux teints en vert. Ou encore cet autre là-bas, qui levait bien haut sa main où il manquait un doigt.
- Avouez que c'est curieux, commenta le Dr Lapadite. La médecine conventionnelle ne devait pas vous permettre de faire de nouveau usage de votre voix. Aujourd'hui vous chantez à plein poumons devant des milliers de personnes dans des stades, et du jour au lendemain, des mouvement anarchistes ultra violents et non organisés mettent le pays à feu et à sang en brandissant vos chansons comme étendard. Nous voulons votre version des faits.
Tremblante, Élise saisit le stylo. Alors qu'elle commençait fiévreusement a écrire, les souvenirs lui revenaient.

D'abord le choc de l'accident. Cet état de semi conscience, alors qu'elle se vidait de son sang dans une voiture fracassées. Elle sentait le métal froid traverser sa gorge, les poumons qui peinaient de plus en plus à maintenir sa respiration. Tout son corps lui faisait mal, mais son larynx fracassé la torturait au-delà des mots. Elle mourrait.

Puis son réveil en chambre d’hôpital. Ses parents, Peter, Sabine, autour d'elle. Sa première tentative pour prendre la parole. Douleur affreuse. Aucun son ne sort. Elle met un temps à comprendre. Elle ne chanterait ni ne parlerait plus jamais.

Les longues minutes à pleurer de désespoir, la bouche ouverte, figée dans un hurlement muet.

Les longues heures à écouter leurs chansons enregistrées avec les moyens du bord, en se disant "plus jamais".

Les longues journées à contempler ses boites de médicaments. A songer au pire.

Puis la lettre était arrivée, un matin. Une jolie lettre, écrite d'une main soignée.

Une offre qu'elle ne pouvait pas refuser. Une procédure expérimentale, sans garantie. Risque maximal, retour maximal. Signée R.

Elle n'en avait pas parlé à ses parents. Elle était déjà partie de chez eux. La clinique où elle devait se rendre était loin mais ses rêves, tous ses rêves pouvaient reprendre vie sur ce coup de poker.

Elle n'avait gardé aucun souvenir de la clinique, du personnel ni même de l'endroit où elle s'était rendue. Elle s'était simplement réveillée, chez elle, une semaine après être partie. un bouquet d'acanthes à ses côtés. Sur son téléphone, le premier message de R.

Sa voix retrouvée. Plus belle et plus puissante qu'avant même.

La réunification du groupe et son essor.

Elle avait écrit à toute vitesse. Lapadite butait visiblement sur certains mots assez mal écrits, mais il arriva finalement au bout de sa lecture, après un temps qui avait semblé très long.
- Bien, fit l'homme à la blouse en s'étirant, pour l'heure nous en savons assez. Agent Bayard contactez le superviseur. Dites-lui que nous allons amnésier les quatre autres ainsi que le père puis les relâcher. Quant à Élise Vautrin nous allons la classifier en objet SCP, clairement Euclide, et à mon avis d'un bel orange. Et envoyez l'assistante Schneidder lui expliquer ce qu'elle doit savoir.

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