Porte-à-porte
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« T’avoueras quand même que le 5,45 a une bien meilleure portée que le 7,62. Pouvoir toucher un truc à plus de 400 mètres, c’est quand même pas du luxe, non ?

- Sauf que le 7,62 fait beaucoup plus de dégât que le 5,45, j’te signale.

- Et alors ? Le but dans une guerre moderne, c’est de blesser, pas de tuer, jusqu’à preuve du contraire. »

Martin Filippov et Xavier Herriot avaient cette discussion pour la cinquième ou sixième fois au moins depuis qu’ils se connaissaient et, comme d’habitude, ils ne semblaient pas près de tomber d’accord. Néanmoins, à défaut d’être constructive, elle avait le mérite de passer le temps.

« Quand tu te bats contre des êtres humains normaux, j’veux bien, mais on bosse dans l’anormal, j’te rappelle. Les saloperies avec la peau épaisse ou quatre fois plus d’organes vitaux que nécessaire, ça court les rues pour nous.

- Parle pour toi, ouais ! Au cas où t’aurais oublié, mon job à moi, c’est de refroidir des raclures de l’Insurrection, pas de jouer les nounous dans le musée des horreurs de la Fondation. »

Martin regretta ces mots à l’instant même où il les prononça. Ils ne déclenchèrent pourtant aucune réaction chez Xavier, qui se contenta de mordre à pleines dents dans son américain, mais le Russe savait pertinemment que ça ne signifiait en rien qu’ils ne l’impactaient pas.
Il ne savait pas vraiment, à dire vrai, à quel point sa désertion pesait sur la conscience de son vieil ami, mais ce qu’il savait, par contre, c’était que trahir n’était jamais chose facile, quoi qu’on en dise. Il faisait donc en général son possible pour ne pas mettre trop en avant l’ancienne appartenance du Français à l’organisation, du moins autant que leur mission le lui permettait.
« Rezchik », comme Martin le surnommait depuis l’Irak, enchaîna :

« Mais t’oublie le symbole, Martin. L’AKM, c’est l’arme de toutes les révolutions de la seconde moitié du XXe siècle. L’arme de la contestation sociale et des révolutions…

- Le Vietnam, c’est fini depuis plus de quarante ans, Rezchik. De nos jours, l’AKM c’est à peine le symbole des terroristes et des miliciens africains.

- Dépend dans les mains de qui.

- Ok, ok, j’ai compris, Che Guevara. T’inquiète pas, j’ai bien vu la faucille et le marteau gravés sur la crosse. »

Là-dessus, il préleva une frite dans la barquette qui trônait sur le tableau de bord, et la jeta négligemment vers la banquette arrière, où Kalach l’attrapa au vol avant de commencer à la mâchouiller bruyamment. La réaction de l’ex-agent fut aussi immédiate que catégorique :

« Pas de frites pour le chien.

- Ça va, c’est une frite.

- J’les connais, les « une frite ». On commence comme ça, et on finit par le gaver de tout un tas de saloperies. Les bergers allemands ont le système digestif fragile, hors de question de lui donner n’importe quoi à manger. »

Le Français mordit à nouveau dans son sandwich, et, cette fois une lueur nostalgique passa dans son regard. « Nous y voilà », songea le soldat russe avec une pointe d’amertume.

« Du temps où je faisais mes rondes sur Aleph et Samech, ça arrêtait pas. « Il est vraiment mignon » ; « je peux le caresser ? » ; « il est méchant ? ». Demander si un chien de garde est méchant, t’imagines un peu ? »

Il marqua une pause, puis poursuivit, presque sur le ton de la confidence :

« Les copains étaient persuadés que c’était le piège à fille ultime. Ils ont jamais percuté que l’attrait exercé par le chien est inversement proportionnel à la méfiance que provoque l’uniforme complet chez le blousard moyen. »

Et il se remit à manger, laissant le soin à Lynyrd Skynyrd de combler le silence oppressant qui s’installait.
Tout ça n’arrangeait pas les affaires de Martin, qui hésitait depuis un moment déjà à aborder un sujet difficile. Un sujet qui, de toute évidence, n’améliorerait pas beaucoup l’état d’esprit de son ami.

Les évènements se chargèrent eux-mêmes de donner un sursis à l’agent de la division P, car une berline grise, d’un modèle très commun, venait d’entrer dans leur champ de vision via leur rétroviseur. Elle passa devant leur voiture et disparut à l’angle de la rue en un clin d’œil. Un regard à la plaque d’immatriculation avait suffi à confirmer que c’était bel et bien leur cible.

« On y va ? demanda Martin.

- Pas encore, répondit calmement Xavier. Si j’me pointe dès son retour, il se doutera que je l’attendais, ça risque de le braquer. »

Autrement dit, la discussion cruciale, c’était maintenant ou jamais.

« T’es sûr de vouloir faire ça, Rezchik ?

- Écoute, je sais qu’on a fait light, niveau reconnaissance du terrain, mais on ne peut pas se permettre de trop traîner dans le coin, ou la Fondation finira par me localiser, et…

- C’est pas ça que je veux dire, Rezchik. T’es sûr de vouloir aller sonner à la porte de tes anciens collègues pour leur déballer la vérité, comme ça ? »

Xavier le fixa longuement, l’air incrédule, et Martin était persuadé qu’il n’aurait pas eu une réaction bien différente s’il lui avait annoncé qu’il était enceint.

« Tu me proposes de déserter, tu te débrouilles pour me faire engager par la Krasnaya, tu me fournis un document indiquant ce que sont devenues quelques-unes des personnes qui me sont les plus chères, tu sacrifies même une de tes rares permissions, sans que je t’ai rien demandé, pour m’aider dans ma première tentative… Pour me demander ça à quelques minutes de la prise de contact ? »

Martin savait déjà exactement quoi répondre.

« J’ai fait tout ça pour une seule bonne raison, Rezchik. Parce que je suis ton ami. Et en tant qu’ami, c’est aussi mon job de m’assurer que tu prends les bonnes décisions. Ou au moins les meilleures possibles, vu les circonstances.

- Et qu’est-ce que tu me proposes, comme alternative ? Jouer les portes-flingues pour la Louve jusqu’à la fin de ma vie ?

- Ben… J’avoue que quand je t’ai proposé de laisser tomber la Fondation, c’était un peu ce que j’avais en tête. Que tu reconstruises ta vie autrement, ailleurs, je veux dire. Bon, j’me doutais bien que tu passerais pas ta vie dans la division P, et encore moins dans la Krasnaya, mais… Y rester quelques années, te faire oublier, arrondir tes économies, te lancer en freelance, créer ton propre groupe de mercenaires, fonder une famille, pourquoi pas… »

Il évoquait ces possibilités comme s’il avait lui-même couvé ces projets toute sa vie durant.

« Bon, pour être franc, j’me doutais un peu que tu tenterais quelque chose. T’es bien trop tête de mule pour laisser des potes en plan derrière toi, comme si de rien n’était, mais… J’veux juste être sûr que tu mesures bien dans quoi tu t’engages. »

Xavier réfléchit un moment avant de répondre, mais il n’en dégageait pas moins une détermination à toute épreuve lorsqu’il parla.

« J’me fais pas d’illusion sur mon avenir, Martin. La durée de vie moyenne d’un mercenaire de l’anormal plafonne pas haut, et celle d’un déserteur de la Fondation, encore moins. Autrement dit, y’a trois façons de crever qui s’offrent à moi : soit je meurs dans une mission quelconque pour la Louve, autrement dit pour rien, soit je prends mes distances avec la Krasnaya, je perds sa protection et la Fondation me retrouve pour me faire la peau, si la Louve ne vient pas me coller une balle entre les deux yeux pour désertion d’abord. Soit je fais ce que j’estime avoir à faire, ou je meurs en essayant. La solution me parait limpide.

- Va pour la mort en héros, alors, se résigna le leïtenant. J’avais surtout peur que tu penses pouvoir te frotter à ton ancien employeur sans risques. Mais c’est certainement pas moi qui empêcherais une personne majeure et saine d’esprit de choisir sa mort.

- Merci de comprendre.

- Il y a encore quelque chose qui me gêne, cependant. Toi, tu veux dire la vérité à tes anciens collègues, mais qu’est-ce qui te dit qu’ils veulent l’entendre ? »

Le Russe venait de mettre le doigt sur le point sensible, la seule faille potentielle dans le plan du justicier autoproclamé ; rien ne garantissait que les employés amnésiés seraient ravis de se voir remémorer ce qu’ils avaient vécu du temps de la Fondation SCP.
Enfonçant un peu plus le clou, Martin raconta avec détachement :

« Je me suis souvent demandé comment je réagirais si, un jour, on me proposait de tout plaquer et de refaire ma vie loin de l’anormal. Je sais pas si je dirais non, honnêtement. Et si je disais oui, j’aimerais probablement pas qu’un gars de mon unité se pointe un beau matin pour m’y retraîner par la peau du cul. Surtout si ça devait m’attirer des ennuis avec la division P.

- À leur place, j’aimerais qu’on me dise. »

C’était la seule réponse qu’il avait à apporter, et ça le mettait profondément mal à l’aise, car il avait l’impression que ça révélait tout l’égoïsme de son projet. Au fond, était-ce par souci de faire triompher la vérité qu’il faisait tout ça, ou par peur de la solitude ? À moins que tout ça ne soit juste un moyen pour lui de soulager sa conscience après avoir abandonné ses camarades à leur sort ? Il n’avait pas la réponse à ces questions, et n’avait à vrai dire même pas le courage de la chercher.

Fort heureusement, Martin eut l’amabilité de ne pas insister. Ses gestes trahissaient une nervosité croissante ; si la mission se passait comme prévu, tout serait fini en quelques dizaines de minutes, et ils partiraient aussi simplement qu’ils étaient venus. Mais si quelque chose capotait, ils pourraient bien finir dans la combinaison orange des classe-D d’ici au lendemain. Si on ne les tuait pas auparavant, bien sûr.
Xavier rappela sa mission à son coéquipier, qui resterait dans le véhicule tout du long si tout se passait bien :

« Si ça commence à chauffer, mais que c’est gérable, tu sors et tu ouvres une portière arrière, Kalach saura quoi faire. Par contre, si ça chauffe trop, tu démarres et tu te tires aussi vite et aussi loin que possible, clair ?

- Affirmatif, caporal », répondit l’autre, sourire aux lèvres.

Et, tandis que ce dernier tournait la clé dans le contact, faisant rugir le moteur, Xavier se demandait s’il partirait vraiment quand la situation l’imposerait, sachant que ça n’était pas exactement le genre de son vieux copain.


La maison que la Fondation avait attribuée à Antoine Valdez, en guise de récompense pour ses quelques années de bons et loyaux services, était un petit pavillon de banlieue aux murs couverts de crépis blanc et aux volets et portes en bois rouge bordeaux. Le jardin, quoique exigu et simple, n’en était pas moins bien entretenu, la haie qui l’entourait taillée, le gazon fraîchement tondu.
Antoine Valdez, qui avait autrefois travaillé pour l’organisation la plus puissante du monde, dans le secret le plus total, menait désormais une vie effarante de banalité, comme Xavier Herriot avait pu le constater au court de ces derniers jours passés à le surveiller.

Il parcourut en quelques enjambées le chemin gravillonné qui menait droit à la porte d’entrée, assailli par l’étrange impression de ressembler à un de ces témoins de Jéhovah qu’on voyait parfois parcourir les rues, persuadé de détenir une absolue vérité, mais sachant bien que ceux à qui il les exposerait ne seraient pas forcément disposés à l’entendre.

Il essaya de se rassurer ; il n’avait pas choisi l’ex-agent Valdez par hasard. Non seulement il avait été l’un de ses plus proches amis parmi les équipes de sécurité du site Samech, mais en plus, il était tout en bas de l’échelle, et Xavier était persuadé que la Fondation concentrerait le gros de ses ressources à la surveillance des anciens hauts-gradés et autres ex-employés impliqués dans des opérations confidentielles. Qui se soucierait de quelqu’un qui avait passé le plus gros de sa carrière à faire le planton dans un site de formation ?
En plus de ça, Antoine travaillait dans une société de sécurité privée, soi-disant depuis des années, mais en fait depuis qu’il avait fait les frais de la liquidation de Samech, moins de deux mois plus tôt. Le déserteur savait mieux que quiconque que la Fondation gardait un œil particulièrement attentif sur la police et l’armée, où avaient été réintégrés la plupart des agents remerciés, car elles étaient généralement en première ligne dans la découverte de nouvelles anomalies. Au moins, s’il prenait l’envie à son ancien collègue de parler de sa visite au boulot, ça ne tomberait pas forcément dans l’oreille de leur ancien employeur. Ou du moins pas tout de suite.
Pour couronner le tout, Valdez était une personne posée, une force tranquille, au point que ceux qui ne le connaissaient que peu ou pas le croyaient parfois un peu lent. Peut-être qu’il ne le croirait pas, mais il l’écouterait probablement.

En appuyant sur la sonnette, il eut l’impression de presser la gâchette d’une arme pointée sur sa tempe. Plus de retour en arrière possible, à partir de maintenant.
Les secondes s’égrenèrent, paraissant être des heures, comme c’était souvent le cas pendant ce genre d’attente fébrile. Finalement, un bruit de verrou se fit entendre, et Antoine Valdez apparut dans l’encadrement.

Dépassant Xavier d’une dizaine de centimètres, et beaucoup plus musculeux que celui-ci, la peau légèrement basanée, le cheveu noir de jais, il donnait l’impression de pouvoir vous étaler d’un seul coup de poing, mais l’expression de son visage trahissait une telle sérénité qu’on doutait qu’il soit capable de faire du mal à une mouche.
Cependant, cette sérénité se transforma en méfiance, puis, au grand étonnement du déserteur, en perplexité, au point qu’il crut pendant quelques secondes qu’il allait l’appeler « Koop », comme s’ils s’étaient quittés hier. Il se contenta néanmoins d’un :

« Bonjour, je peux vous aider ?

- Bonjour… »

Xavier était tétanisé. Valdez le fixait, semblait détailler chaque trait de son visage, et il fut vite persuadé que celui-ci lui disait quelque chose. Lui qui avait craint de se heurter à un mur d’incrédulité à l’instant où il ouvrirait la bouche, voilà qu’il percevait des signes encourageants dès les premières secondes de leurs retrouvailles. Il enchaina immédiatement, afin de ne pas laisser le loisir à la gêne de s’installer :

« Je suis un ancien collègue, Antonio. Je passais dans le coin, et je me disais qu’on pourrait parler du bon vieux temps, tous les deux. Qu’est-ce que t’en penses ?

- Le bon vieux temps… »

L’hispanique avait l’air perdu, perturbé. Il n’avait même pas réagi quand Xavier l’avait appelé Antonio, comme les agents de Samech le faisaient souvent, autrefois. Il s’effaça néanmoins, libérant l’accès.

L’intérieur de la maison était à l’image de l’extérieur ; propre, mais sans fioritures. Xavier lui trouva un aspect artificiel qui lui évoquait les décors de théâtre, avec ses bibelots et ses photos qui ne racontaient, il le savait, aucune vraie histoire.

« Qui est-ce, chéri ? »

Une femme, plus petite d’une tête qu’Antoine, venait de surgir d’un couloir. Cheveux bruns, yeux marron, teint hâlé mais, contrairement à son compagnon, pas naturellement, elle semblait déborder d’énergie. Pour l’heure, elle avait l’air légèrement inquiet, sans doute parce que l’ex-agent Herriot avait une casquette militaire un peu usée enfoncée jusqu’aux yeux et une cicatrice bien visible sur le cou, entre autres.
Elle s’appelait Marie Clavel et travaillait comme assistante dans un cabinet dentaire, comme Xavier et Martin avaient pu le constater lors de leur planque de ces derniers jours. Le Russe avait émis l’hypothèse qu’elle pourrait être à la solde de la Fondation, chargée de garder un œil sur son « petit copain », mais le Français en doutait fort ; la surveillance des employés licenciés serait devenue presque aussi coûteuse que le maintien en activité du site Aleph, avec ce genre de mesures.

Valdez la rassura aussitôt :

« Un vieux collègue de travail, mon cœur, ne t’inquiète pas.

- Je sors les verres ?

- Je m’en occupe. Tu bois quelque chose avec nous ?

- Désolé, Antoine, mais… Je préfèrerais qu’on parle seul à seul », intervint Xavier.

Son ton était assez solennel pour que son ancien collègue comprenne qu’il s’agissait de quelque chose de grave. Marie, elle, jeta un regard plein d’interrogations silencieuses et d’inquiétude à son compagnon, mais il la rassura d’un léger hochement de tête. Elle disparut dans le couloir.
Antoine invita Xavier à s’assoir dans le canapé d’un geste, alla chercher des verres et une bouteille de whisky dans le buffet de la salle à manger, et les servit tous les deux, avant d’avouer :

« Je sais que je vous connais, mais je ne sais plus d’où, ni votre nom…

- Je m’appelle Xavier Herriot, mais tu m’appelais Koop, comme l’écrasante majorité des gens, d’ailleurs…

- Koop…

- Ouais, c’est un peu bizarre, comme surnom, j’suis au courant. »

Antoine semblait plongé dans une intense réflexion, sans doute à la recherche de souvenirs enfouis au plus profond de sa mémoire, occultés par les amnésiques. Le bruit d’une porte de garage qui s’ouvrait résonna dans la maison.

« Marie, expliqua Valdez, l’air gêné. Elle s’inquiète facilement, elle va peut-être aller faire un tour dans le centre-ville pour se changer les idées…

- Désolé de débarquer dans ta vie comme ça, mais c’est important.

- Pour qui on travaillait ?

- La Fondation SCP. »

Antoine se prit la tête dans les mains.

« Un logo avec des flèches, quelque chose comme ça…

- C’est ça.

- Je… Pourquoi je ne m’en souviens pas bien ? J’y ai pas travaillé longtemps, non ?

- En fait… Tu y as passé les dernières années, Antoine.

- Les dernières… Nan, attends, c’est pas possible, mon gars, depuis mon diplôme jusqu’à il y a deux ans, j’étais chez Ronchard Gardiennage, et ensuite…

- Du pipeau, tout ça. La Fondation SCP n’était pas exactement une entreprise comme les autres. On protégeait l’Humanité contre des anomalies, des choses abominablement dangereuses. Des espèces inconnues, des êtres humains avec des capacités hors du commun, des mutants, des anomalies temporelles ou dimensionnelles…

- Des choses abominablement dangereuses… »

Le simple fait que son ancien collègue ne rejetait pas en bloc ces révélations était exceptionnellement encourageant, et, d’une certaine façon, franchement inquiétant. Comment croire une seule seconde que les effets des amnésiques administrés par la Fondation puissent être aussi faciles à contourner ? Ils auraient dû être conçus pour faire parfaitement effet pendant des décennies, au moins. Qu’est-ce qui pouvait bien clocher ?

« Pourquoi je ne me souviens de rien, alors ?

- La Fondation a eu des problèmes d’argent, des gros. Ils ont pris tout un tas de mesures pour rétablir leur situation financière, mais ça n’a rien donné. Du coup, il ne leur restait plus qu’une seule solution : le licenciement de masse. Ils ont administré des amnésiques à tout le monde, mais j’ai senti le coup venir et j’me suis tiré…

- Des amnésiques… Une seringue… Un couloir, je crois… »

Un claquement de porte se fit entendre au bout du couloir dans lequel avait disparu la petite amie de Valdez un peu plus tôt, puis des pas rapides. Xavier n’aimait pas trop ça. Marie Clavel était-elle déjà de retour ? N’était-elle pas partie en ville, comme l’avait supposé son concubin ?
Le temps qu’il se retourne pour s’en assurer, imité par un Antoine apparemment aussi surpris que lui, et un Five-seveN était pointé en plein sur son front. À l’autre bout de l’arme de poing se tenait la fameuse Marie Clavel, qui était décidemment encore plus énergique qu’elle n’en avait l’air.
Sous le regard écarquillé d’Antoine, qui avait maintenant beaucoup trop d’informations à assimiler d’un seul coup, elle énonça calmement :

« Agent Xavier Herriot, vous êtes en état d’arrestation pour désertion et haute trahison, vous allez… »

Un bruit tonitruant se fit entendre, la porte d’entrée s’ouvrit à la volée, percutant le mur, et un coup de feu étouffé retentit. Marie, ou peu importe qui elle était, s’était retournée par réflexe, et, en moins de temps qu’il n’en fallait pour le dire, une balle la toucha à l’épaule droite. Sous l’effet du choc, elle s’effondra sur le sol, poussant des gémissements de douleur.

« Marie ! » hurla Antoine d’une voix déchirante.

Il se leva d’un bond, parcourut la distance qui le séparait de sa bien-aimée en quelques foulées, et tomba à genoux à côté d’elle.

« Marie ! Marie, tu vas bien ? »

Elle serrait les dents, contenant tant bien que mal ses grognements de douleur, main crispée sur sa blessure. Impuissant, Valdez l’observait de haut en bas, comme à la recherche d’un bouton miracle pour remettre le corps à neuf.
Au même instant, Martin entra, AKS-74U équipé d’un silencieux en joue. Il s’approcha des deux amants, envoya le Five-seveN glisser à plusieurs mètres d’un coup de pied, et, sous le regard paniqué de Valdez, et celui haineux de « Clavel », il pointa son arme droit sur cette dernière.

« T’avais raison, Rezchik, ça serait contre-productif pour eux de coller un toutou à tous leurs anciens employés… À ceux auprès desquels les quelques-uns qui ont réussi à passer entre les mailles du filet seraient susceptibles d’aller demander de l’aide, par contre…

- Bordel, Martin, comment t’as su ?

- J’l’ai vue sortir en trombe et prendre le flingue dans sa voiture. Il m’a pas fallu longtemps pour additionner deux et deux… »

Le fait que les deux amis parlaient en russe ne fit qu’augmenter le désarroi de Valdez et de son ange gardien à l’aile plombée.

« Elle a dû appeler la cavalerie, y faut qu’on s’arrache d’ici au plus vite. Dis à ton pote de nous suivre. »

Xavier entreprit de convaincre un Antoine déboussolé. Celui-ci s’abîma quelques secondes dans la contemplation de l’arme brandie par sa moitié quelques minutes avant, ce qui parut le convaincre ; force lui était de constater que sa compagne n’était pas ce qu’elle avait semblé être.

« On embarque aussi miss Fondation, décréta le Russe. J’préfère la savoir avec nous qu’en train de bavarder avec tes anciens collègues. »

Xavier approuva, jeta un regard froid à « Marie » qui le lui rendit, puis l’attrapa par son épaule indemne avant de la remettre sur pied d’un geste. L’infiltrée poussa un nouveau grognement de douleur, mais, à part ça, ne broncha pas. Martin la fouilla rapidement et prit la tête du cortège. Valdez ramassa le Five-seveN et suivit, soutenant au mieux la trentenaire, tout en appuyant un bout de tissu sur sa blessure pour limiter le saignement.
À leur grand soulagement, aucun voisin un peu trop curieux ne traînait dans les parages, et aucun agent de FIM n’était en vue.
Ils regagnèrent la voiture, où les attendait sagement Kalach, aussi vite que possible, firent monter leurs deux nouveaux passagers à l’arrière, puis Xavier prit le volant, tandis que Martin s’asseyait sur le siège passager. Le Français verrouilla les portières arrière et démarra en trombe.

« Eh ben mon vieux, je viens encore de sauver ta peau. Si on continue à ce rythme-là, tu finiras par me devoir cinq ou six vies.

- Merci pour ça. Et pour pas l’avoir butée.

- T’inquiète. J’ai appris il y a longtemps que tuer la petite copine de quelqu’un n’était pas la meilleure chose à faire pour des retrouvailles heureuses. »

Xavier lorgna quelques instants en direction de leur prisonnière, qui maintenait la compresse improvisée contre son épaule. Elle n’avait pas l’air de comprendre un mot de leur échange dans la langue de Tolstoï, et c’était tant mieux.

« Va peut-être falloir penser à la soigner, si on veut pas qu'elle nous claque dans les pattes…

- Quand on sera en sécurité. J’l’ai à peine éraflée, elle a plus souffert de la surprise et du choc qu’autre chose.

- Elle a dû les prévenir. Ils vont être au courant de ce que j’essaye de faire.

- À moins qu’ils ne croient que t’es juste un mec paumé qui était venu chercher de l’aide auprès d’un vieux copain. Crois-moi, y’a pas beaucoup de gens assez cons pour se lancer dans une aventure comme la tienne, ça sera sûrement pas la première chose qui leur viendra à l’esprit.

- J’aurais quand même préféré rester dans l’ombre un peu plus longtemps.

- Estime-toi heureux d’être encore libre et vivant, déjà. Et commence à te demander comment on va ramener quelqu’un d’aussi peu coopératif en Biélorussie… Et comment va réagir la Louve, aussi.

- Excuse-moi, Koop… ? »

Valdez venait d’intervenir en français, l’air un peu moins perdu qu’auparavant. Il jetait désormais des regards mi effrayés, mi méfiants à sa compagne. Quant à Xavier, ça lui faisait tout drôle d’être appelé comme ça pour la première fois depuis plusieurs semaines.

« Qu’est-ce qu’il y a, Antonio ? demanda-t-il, employant à son tour le surnom usuellement attribué à l’agent sur Samech, il y avait des milliards d'années de ça.

- Où on va ?

- Dans l’est de la Biélorussie. Y’a des gens qui nous aideront, là-bas. J’sais pas si on peut parler d’amis, mais on devrait y être en sécurité.

- Et, elle… Qui est-elle vraiment ? »

Marie se retourna vers lui, l’air paniqué. Koop répondit :

« Elle travaille pour la Fondation SCP, notre ancien employeur. Elle devait probablement être chargée de veiller sur toi, au cas où je viendrais te rendre visite.

- La Fondation SCP… Je… Ça me parle de plus en plus… Des scientifiques, je crois… Beaucoup…

- Une description assez concise, mais qui ne manque pas de pertinence. »

Valdez se tourna lentement vers Clavel, et lui demanda, dépité, résigné :

« Tu ne m’aimais pas. Tu étais le filet qui devait s’abattre sur Xavier, et j’étais l’appât.

- Je t’ai aimé et je t’aime de tout mon cœur, Antoine, murmura-t-elle, à la plus grande surprise des deux ex-agents. Jamais je n’aurais pu simuler tout ça. »

Ils crurent qu’elle ajouterait quelque chose, mais elle se mura dans un mutisme total.
Les Doors prirent le relais, les individus présents n’ayant semble-t-il plus rien à dire, ce qui laissa à Koop tout le loisir de réfléchir à la suite, tandis qu’il conduisait.
En commençant cette journée, il craignait plus que tout de ne pas être capable de faire entendre raison à son ancien collègue à propos de son passé. Désormais, il avait probablement la Fondation aux trousses, et peut-être aussi la police mais, plus important, il savait que ça n’était pas impossible de faire émerger quelqu’un. Qu’un simple regard avait suffi à Valdez pour que des souvenirs enfouis resurgissent. C’était tellement encourageant qu’il n’osait y croire.
Martin se chargea bien volontiers de tempérer ses ardeurs :

« On s’en est tirés cette fois, Rezchik, mais ça va pas aller en s’améliorant. Maintenant, la Fondation sait que t’es en vie, que t’as les moyens de te balader un peu partout et que t’as un de leurs agents à ta merci. C’est que le début, et je serai pas toujours là pour te tirer d’affaires.

- J’me doute de l’issue de tout ça, Martin, répondit tranquillement le Français. La question, maintenant, c’est à quel point je peux les faire chier avant qu’ils me plombent. »

Martin lui jeta un regard un peu étonné, puis éclata de rire, d’un de ces grands rires francs dont il avait le secret, et qui fut complété par un aboiement enthousiaste de Kalach, ce qui fit sursauter les deux tourtereaux à l’arrière.

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