Poing Final

Il pleuvait abondamment. Cela faisait maintenant deux semaines qu'il n'avait cessé de pleuvoir. L'eau, légèrement acide, noyait l'herbe de la falaise, ne laissant pour seul spectacle qu'une boue informe sur la côte dentelée. Presque tous les arbres étaient morts et les menhirs dressés comme des dents sur le promontoire rocheux rappelaient qui dirigeait cette île et pourquoi un homme pareil s'y était rendu. Sur la plage, le sang des cultistes maculait encore le sable, leurs cadavres emportés dans l'antre de la mer. Étonnamment, on aurait dit que les lames de l'océan avaient refusé d'en laver le sable, comme si l'occulte rituel avait souillé à jamais l'île franco-atlantique. Une vingtaine d'hommes en uniforme, casquette sur la tête, patrouillait dans le sable pour retirer les derniers poteaux et sceaux rituels qu'ils détruisaient avant d'offrir les restes aux embruns.

Au sommet du phare, un homme observait l'horizon, le regard fermé. Caban noir jusqu'au pied, casquette noire et or arborant le célèbre logo triple et bottes militaires, celui qui avait tout l'air d'un commandant sondait la mer, comme pour y repérer des fantômes.

Il y avait dans l'eau une menace sourde, un péril invisible, comme un monstre en sous-marin attiré par l'odeur du sang. Cette fois-ci, les agents n'avaient pas réussi à arriver à temps pour arrêter les sharkites, et leur Squalciste disparu, impossible de savoir quel était leur plan véritable, ni à quoi avait servi le macabre rituel. Sous la ligne de flottaison, les requins devaient déjà être en train de gagner de l'influence et d'aiguiser leurs dents. L'île était pour le moment sécurisée, mais pour combien de temps ?

« Grand Pugilord ! Grand Pugilord ! cria une voix résonnant dans l'escalier.

— Mh ? grommela l'intéressé, sans quitter la mer décharnée des yeux.

— Nous, nous avons détecté une très forte activité sélacienne dans les environs, qui ne cesse de s'amplifier de manière périodique. Nous avons déjà déployé nos ancres de Scranthon tout autour de l'île mais- »

Levant son poing droit lourdement armé, il fit immédiatement taire l'agent venu perturber son analyse. Un éclair déchira le ciel, le tonnerre résonnant dans l'immensité vide de l'océan comme mille frappes de boxeurs. De sa main gauche, simplement vêtue de cuir, il sortit de son manteau un couteau à éviscérer, comme il en était la coutume. Bien que d'une taille respectable, l'objet paraissait minuscule dans la main du géant, de presque trois mètres soixante.

Dès lors que la pluie atteignit la lame, celle-ci commença immédiatement à s'éroder. Les gouttes changeait le tranchant en un plat parfait, la pointe en un arrondi pitoyable, l'eau tombant sur le plat de la lame creusait cette dernière. En moins de temps qu'il n'en fallait pour le dire, ce couteau pourtant massif avait été réduit à l'état de manche. Stroker, sans un bruit, jeta le morceau de plastique par-dessus la rembarde, en direction de la mer.

« Par les cinq doigts du poing… murmura l'agent en caban bleu, encore dans l'encadrure de l'escalier. Heureusement que nos armes sont contondantes.

— Quelque chose se prépare. Déclenchez le protocole Baston, sortez les cuillères et les conserves de miettes de thon. Je ne veux pas que mes hommes meurent de faim. Prenez aussi des masques, que l'eau ne vous atteigne pas les dents. Interdiction de boire de l'eau aussi, tout le monde aux Classe-R jusqu'à nouvel ordre.

— Tout le monde ? Mais, grand Pugilord, comment allons-nous nous battre si-

— Vous avez été formé, agent Néréide. Vous savez vous battre même sous l'influence des produits antisélaciens. Contactez le docteur Gymnote pour mettre en place le protocole, conclut l'Administrateur du centre.

— Bien, grand Pugilord, fit l'agent au cache-œil en tournant les talons.

— Oh, une dernière chose, ajouta Stroker, comme contrarié. Veillez sur mon fils, personnellement.

— Très bien, je surveillerai Harker, grand Pugilord. »

L'agent Néréide Vandoise, par réflexe, vérifia que le holster de son poing américain était bien rempli. Descendant les marches de l'escalier de fer, il entendit le fracas du Super Poing Colossal du grand Pugilord Stroker le Poing mordant la rembarde du phare. Son canon à punch frappait son flanc au rythme des marches quand un flash vert lui parvint par les meurtrières du phare des Baleines. N'entendant aucun son venant d'au-dessus de lui à l'exception de l'arme du Pugilord, il continua sa route, tentant de se concentrer sur sa mission de protection personnelle du Fracasseur de Dauphins, Harker le Poing.


« À table, tout le monde ! beugla le cuisinier de presque deux mètres de haut, d'une largeur équivalente, en apportant la gargantuesque marmite. Soupe de poisson ! »

La soixantaine d'agents, logés dans l'ancienne corderie de l'ile de Raie, mangeait de la soupe de morue depuis déjà trois jours. Ils avaient bien eu droit un soir à un mélange riz-thon-mayonnaise, mais servi à la cuillère, tout avait une texture molle et informe, faisant un cruel écho à la boue environnante.

— Encore ? s'écria un agent au bâchi blanc et bleu, imitant les protestations d'une bonne partie du reste du personnel.

— Oui, encore, répliqua d'un ton glaçant le docteur aux nombreuses cicatrices de morsure, dans l'ombre du réfectoire. Ordre du Grand Pugilord Stroker le Poing. »

Un frisson d'effroi parcourut l'assistance à la vue de l'homme en casquette blanche et en blouse. Un sourire constitué uniquement de canines, des branchies visibles sur les côtés du cou et une batte recouverte de dents de requins pendant sous sa blouse, le docteur Gymnote était tout bonnement effrayant. Victime d'expériences sharkiques durant la Seconde Guerre Benthique, l'élasmologue avait été transformée en une sorte de semi-profond, capable de survivre aux malédictions sélaciennes comme à leurs mâchoires. Il était une légende au sein du SPC, et même si tout le monde savait qui il était, rares étaient les gens qui avaient déjà vu ce dernier. Il s'avança dans le réfectoire, attirant le regard de tous.

Évidemment, l'agent Néréide n'était pas le moins du monde étonné. C'est lui qui avait contacté Gymnote, alors au laboratoire C9, pour mettre en place le Protocole Baston à l'échelle locale. Il ne dit mot afin de ne pas alimenter de rumeurs, se servant simplement en soupe. Le bruit de la pluie résonnait au-dessus de sa tête, comme un martèlement continu, léger mais sourd, qui emplissait peu à peu son esprit. À sa table, tout le monde était rivé sur Gymnote, qui s'approchait de la place libre.

« Et qui êtes-vous pour parler au nom de mon père, au juste ? »

Un jeune ado d'environ quinze ans, totalement normal à l'exception de ses trois mètres cinquante, toisait l'abomination en blouse blanche de tout son mépris. Le symbole aux trois poings en broche sur son caban, il ne portait pas d'arme mais sa capacité à boxer ne faisait aucun doute. Sur place par ordre de son père, Harker avait été envoyé à l'île de Raie afin de vivre la réalité du terrain et de se former aux méthodes du centre, mais aussi de leurs ennemis. D'un naturel fier et brutal, il manquait de l'aura de son père et de sa mesure, se laissant trop souvent aller à ses émotions.

« Appelle-moi Gymnote, mon garçon, répondit de toutes ses canines le docteur de cauchemar. Je suppose que tu es Harker, c'est ça ?

— Je suis Harker le Poing, fils de Stroker le Poing et grand Pugilord du SPC, renchérit le garçon en fronçant les sourcils. Mon père ne m'a pas parlé de ça, pourquoi ?

— Il y a des choses que ton père ne dit qu'à ceux qui ont des responsabilités, Harker. Et pour le moment, tu n'en n'a pas. Alors reste tranquille, tu veux ? »

Frappé par l'uppercut vocal, le jeune Harker se leva et quitta le mess, le visage fermé, alors que la foudre fit craquer l'air dans un vacarme assourdissant.

« Hé beh, on dirait bien qu'il a aussi mauvais caractère que son père. Allez, mangeons ! fit Gymnote, posant une bouteille au liquide brunâtre sur la table.

— Qu'est-ce que c'est ? demanda un agent, entre fascination et inquiétude.

— Ça, c'est un autre des ordres du Grand Pugilord. Protectif de Classe-R, pour tout le personnel sur l'île de Raie, jusqu'à nouvel ordre. Agent Néréide, vous voulez bien débarrasser les tables de l'eau et aller chercher les bouteilles en cuisine, je vous prie ? »

L'agent borgne, lâchant bruyamment sa cuillère dans son assiette creuse, se leva sans un mot. Il fit signe à d'autres agents de le suivre et de prendre les pichets. Habitués à obéir, il y eu malgré tout un moment de flottement avant qu'une soldate du groupe n'empoigne son pichet, ouvrant la voie aux autres.

« Donc, la prescription est la suivante. Nous allons bientôt changer les canalisations du campement, interdiction de boire de l'eau. Elle est désormais limitée aux douches et au nettoyage. À la place, vous boirez exclusivement… Ceci, fit le docteur couturé en relisant l'étiquette de la bouteille en verre.

— Dès le matin ? S'étrangla une agente à l'oreille déchirée. Mais, vous savez quel effet ça a ?

— Parfaitement, mais vous avez été formé pour ça, asséna Néréide en posant brutalement une bouteille sur la table. Nous avons déjà utilisé cette substance, et malgré sa dangerosité nous avons réussi. Vous avez déjà oublié le massacre d'Amity Island ? »

Un murmure de consternation se répandit dans l'assemblée. Le massacre d'Amity Island avait été l'un des plus grands coups d'éclats du Shark Punching Center, mais paradoxalement aussi l'un de ses plus grands échecs.

À l'approche de l'été 1974, des cas d'attaques sélaciennes s'étaient multipliées sur l'île, ciblant en grande majorité des civils. Le SPC, informé de la nouvelle, avait immédiatement déployé des troupes sur l'île, sans succès. Personne ne voyait de requins, les attaques passaient systématiquement sous le radar, les requins parvenaient à chaque fois à attaquer sur une plage où aucun n'agent n'était, mais les attaques ne diminuaient pas. Étonné, le SPC avait alors interdit à toute la population de l'île de s'approcher de l'eau et mis en place des systèmes de surveillance continue. Plus de deux cents agents sur place pour combattre les requins, mais aucun aileron à l'horizon.

Personne ne s'attendait à cela.

Des requins de terre, infiltrés dans les galeries de l'île, ont surgit de tous les côtés, déchiquetant tout sur leur passage. Une magie clairement déviante à l'œuvre, la population fut quasiment rasée en une nuit, la tristement célèbre "Nuit des Longues Dents". Il peut être difficile de s'imaginer l'horreur constante de se sentir à chaque instant la proie d'un monstre sélacien, prêt à bondir sur le moindre passant en sortant de l'asphalte, de la paroi rocheuse, même pour les moins chanceux de sous son lit. En moins de quatre jours, le SPC ne comptait plus que quinze membres, qui avaient réussi à se cacher dans un abri fait tout de métal, déformé mais pas encore déchiré par les monstrueuses mâchoires des squales. Les moyens de communications détruits par les requins, les quinze agents se sont retrouvés seuls, avec leurs poings et leurs courage, dans moins de quarante mètres carrés. Lorsque les dents d'un requin des sables ont arraché la porte, il ne restait plus personne en vie.

Le quatrième jour, un déploiement sous-marin du SPC est arrivé au large des côtes de l'île d'Amity, suivie par un hélicoptère de combat. Le spectacle était désolant. Les côtes, couvertes de sang, donnait un étrange spectacle de galeries souterraines et de paysage dévoré, portant la marque des dents de requin sur chaque arbre, chaque bâtiment, chaque panneau. L'hélicoptère devait à l'origine transporter les immenses bonbonnes à Neutralisateur de Classe-W, censées affaiblir les requins pour une attaque au sol. Le sous-marin aux prises avec de nombreux bancs de requins-scie, il fut décidé de s'approcher pour débarquer l'équipage héliporté. À trente mètres du sol, la malédiction des squales rongea les pales de l'appareil, qui s'écrasa à moitié sur le toit de l'office du tourisme. Les deux tiers des bonbonnes explosées.

L'agent Vandoise revit un instant les requins de terre tourner autour de l'hélicoptère, leurs ailerons sortant de l'herbe calcinée. Il ferma les yeux un instant, se remémora son commandant de Force de Mêlée Immergée, mourant, lui offrir sa propre flasque de Classe-R. Machinalement, il porta la main à son holster de poing américain, comme dans son cauchemar. Sans même s'en rendre compte, il l'avait détaché.

Un éclair frappa près du mess, ramenant à la raison l'agent de Pugilat. Il se rendit tout à coup compte qu'il avait perdu la trace d'Harker, qu'il avait promis de surveiller. Avalant une dose standard de Classe-R, il laissa le reste des membres du SPC s'occuper du repas, et tant pis si la soupe était froide.


Les cabans noirs patrouillaient la zone depuis déjà plusieurs jours. Armés de leurs compteurs de Cousteau, ils analysaient les séquelles du rituel occulte sur le climat détestable de toute l'île. Le grand Pugilord n'avait pas encore ordonné l'évacuation complète de Raie, mais la vaste majorité des habitants avait déjà fui en voyant arriver le SPC. Privé de ses habitants partis en hâte, le village de Loix avait tout l'air d'une zone d'exclusion ou d'une ville fantôme. Quelques carcasses de voitures, rouillées par la pluie déviante, abritaient des goélands au bec rond qui cherchaient désespérément à fuir la malédiction sélacienne.

En passant devant une maisons aux volets bleus, l'agente Nayah Dorade remarqua que les oiseaux avaient profité d'un volet mal fermé pour s'introduire à l'étage alors que son compteur s'excitait. Il n'y avait que peu de maisons à étages, et encore moins aux volets bleus. Elle se demanda comment pouvaient-ils rentrer dans la maison, la fenêtre était également ouverte ? Dans la pénombre, impossible de distinguer la vitre.

La porte ne fut pas difficile à fracturer, les phalanges d'acier inoxydable des gants de l'agente détruisant la serrure d'un rapide coup de poing. Elle poussa la porte dans un grincement lugubre, l'obscurité de cette énième soirée pluvieuse l'attendant à l'intérieur. S'essuyant machinalement les bottes sur le paillasson, elle pénétra seule, sa lampe à hublot et son compteur de Cousteau à la ceinture, dans la maison qui lui semblait désormais bien plus grande qu'avant de rentrer. De sa main gauche, elle dégaina la lanterne devant elle, essorant la cascade de cheveux de flamme sous sa casquette de capitaine. Totalement plongée dans le noir, la demeure n'était éclairée qu'épisodiquement par les éclairs à travers les vitres, dessinant le temps d'un battement de cil des ombres grotesques sur les murs, couvertes de dents.

Le parquet craqua.

Elle en était sûre, il ne s'agissait pas du tonnerre, ou d'un bruit extérieur. Non, il y avait quelque dans cette maison qui avait fait du bruit. Impossible de savoir quoi, mais l'agente Nayah savait qu'elle n'était pas seule. Elle fonça vers le bureau, lanterne à la main, persuadée d'avoir entendu des sons là bas. Avec le vent et la pluie, tout la maison tremblait, gémissait et semblait souffrir de ses visiteurs impromptus. Sautant par-dessus le canapé, Nayah Dorade sentit un étrange vide en posant sa main sur le dossier, comme s'il en manquait un morceau. Elle braqua sa lampe à hublot sur ce dernier, découvrant avec stupeur une marque de dentition ayant fait disparaître un morceau de cuir et de tissu. Elle retira lentement sa main, réalisant où elle était arrivée. Un éclair tordit le ciel un instant, comme pour achever les doutes de l'agente de combat. Cette dernière, prenant le sens du danger, activa lentement son amplificateur cinétique, un léger vrombissement l'accompagnant au démarrage, suivi d'une pâle lumière verdâtre sous sa manche. Le talkie-walkie grésilla légèrement, l'agente l'ayant presque coupé pour ne pas se faire repérer. Elle remonta précautionneusement la molette, juste assez pour discerner de quoi il retournait.

« … Nayah… Vous ? … avant… mar… sélaci… Nayah ? … avant… »

Les ondes radiophoniques semblaient excessivement perturbées. Consciente qu'on la recherchait, mais encore plus consciente du danger immédiat, elle envoya simplement un signal manuel avant de recouper la réception, un simple bruit blanc presque imperceptible l'accompagnant.

Fouillant rapidement autour d'elle, Nayah vit le réfrigérateur refléter la lumière jaunâtre de sa lanterne. Bien sûr, la cuisine ! D'un pas mesuré, elle se dirigea vers les tiroirs sans faire grincer les lattes de bois. Elle attendit patiemment le tonnerre, à même de dissimuler le bruit qu'elle s'attendait à faire. Sitôt qu'un éclair de plus raya le ciel nocturne, l'agente Nayah ouvrit le tiroir à couverts, ne remarquant pas les ombres venir de l'étage. Bien évidemment, il n'y avait plus aucune lame ni pic de fourchette. Dorade vérifia immédiatement son compteur de Cousteau à sa ceinture. L'aiguille barométrique n'avait fait qu'augmenter depuis qu'elle était entrée dans le bâtiment, mais la menace n'était pas que sharkique. Il était incroyablement compliqué pour ces occultistes des abysses de propager ainsi la malédiction sélacienne dans un milieu gazeux, et les couverts étaient secs. Enfin, aussi secs que le taux d'humidité très élevé le permettait. Nayah, se tournant à nouveau vers la porte du bureau, passa sa lanterne à son poing droit. Le tissu énergétique verdâtre s'étendit à l'appareil, colorant la lumière jaune d'un fond glauque et parsemé de volutes sombres. À la manière d'une fée verte, le hublot projetait sur le mobilier de la maison de vacances un halo fantomatique pendant que l'agente au caban noir sortait de son manteau une petite capsule. L'explosif à impact devrait contenir assez de puissance pour souffler la maison, mais placé dans la gueule d'un requin, le souffle devait normalement être majoritairement contenu. Au cas où, elle attrapa également une fourchette, dont il ne restait que le manche en inox.

Un nouvel éclair frappa la mer.

Arrivée devant la porte, l'agente du SPC remarqua qu'elle était poussée, mais pas fermée. Préférant conserver le plus longtemps l'effet de surprise, elle poussa la porte lentement, sans faire de bruit, prêt a asséner un direct de sa lampe, amplifié à plus de trois cents pourcent par le champ énergétique.

La salle était vide en apparence. Un bureau spacieux, dressé face à une baie vitrée en demi-cercle, plein à craquer de livres dans une riche bibliothèque en fond de pièce. Passant rapidement la lumière dessus, les premiers semblaient normaux. Principalement de l'histoire, des couvertures de cuir, un peu de fiction. Un livre cependant attira son attention. « Considérations sur la grandeur des Profonds et leur décadence ». Les Profonds ? Entre les cultistes sur l'île, l'aiguille du baromètre et l'état de la vaisselle, un tel document ne disait rien qui vaille. Surtout au vu de ce qui trônait sur le bureau même. « Histoire du sharkicisme », « Occultisme et morale des populations Atlantiques », « Le culte de la Grande Dent Méditerranéenne »… L'un d'entre eux cependant était retourné, couverture dépliée. Posant la lanterne sur une pile de livres, Nayah fit glisser la charge d'urgence dans sa poche de poignet pour se saisir de l'ouvrage relié. La couverture affichait un accueillant « précis de sharkomancie transcendantale », qui préparait évidemment l'agente du Shark Punching Center à son contenue. Le papier était épais et humide, mais l'encre, manifestement d'origine animale, semblait s'y plaire à merveille. Sous les yeux de la rousse en caban, des lignes d'une écriture frénétique et tordue détaillait les processus permettant à ceux qui possédaient des capacités sélaciennes, innées ou offertes dans des sombres rituels, comment incorporer la déviance des requins dans toute forme vivante, que ce soit voulue par la cible, ou, comme l'agente semblait le découvrir dans une expression d'horreur, non.

Le plic ploc régulier des gouttes tombant du manteau long de l'agente sonnait tel un compte à rebours inquiétant. Interloquée des rituels sharkiques, l'agente Dorade referma le codex, qu'elle glissa dans son imperméable de marin. Il restait cependant une énigme. Où était passé le mystérieux intrus ? La pièce ne donnait sur rien, c'était un cul-de-sac. Un faux mur, une trappe cachée ? Nayah ramassa la lanterne et s'accroupit dans l'espoir de voir une latte bizarrement placée, une découpe dans le bois, quelque chose. Le crissement de ses bottes de sécurité masqua un chuintement macabre dans la pièce, que Nayah ne remarqua pas. Après plusieurs secondes de recherche infructueuse, elle se tourna vers la bibliothèque dans l'espoir d'y déceler un mécanisme caché. Elle se sentait mal à la vue des codex malfaisants qui habitaient la bibliothèque, mais Nayah avait connu pire et commença à retirer les livres les uns après les autres. Malgré ses efforts, la recherche faisait plus de bruit qu'elle ne l'aurait voulu.

Soudain, elle cru entendre une onde dans l'air, comme un frottement d'un cuir lisse contre du bois au dessus de sa tête. L'agente Nayah Dorade, lanterne à la main, leva lentement la tête vers le plafond, entre l'inquiétude de ce qu'elle allait y trouver et la terreur de déjà le savoir.

Un éclair se tordit dans la nuit quand le sharkite aux ailes cartilagineuses s'abattit sur l'agente du SPC.

Sous l'impact, la combattante en tenue de marin et l'abomination sélacienne traversèrent le plancher du bureau.

La cave était humide et son sol poisseux. Il y régnait une odeur absolument infecte, mais c'était bien le cadet des soucis. Le dos en miettes, au milieu des poutres et des planches fracassées, l'agente rousse se débattait contre la créature bipède qui tentait de la mordre. Mélange contre-nature d'humain et de nombreux sélaciens, l'abomination arborait une tête en T, une queue longue et pointue mais surtout son crâne, ses bras et ses jambes étaient reliés par une épaisse membrane, semblable à une raie. D'une force impressionnante, il immobilisait l'agente au sol, qui esquivait les dents du sharkite avec grande difficulté. Profitant d'une ouverture, Nayah replia ses jambes contre elle et décocha un double coup de pied au monstre. Elle se releva d'une traite, genou à terre et observa l'abomination sharkique bondir à nouveau au plafond, dévoilant sa deuxième paire d'yeux sur le dos.

La main de l'agente Nayah était dans l'eau.

Elle porta rapidement son gant à sa bouche, oubliant qu'elle portait un masque. Se rabattant sur le champ amplificateur, elle analysa un instant les motifs de ce dernier dans l'eau. Salée, évidemment. L'eau montait à un rythme alarmant, d'autant plus qu'elle avait d'autres squales à fouetter. Le monstre, simplement vêtu d'un pantalon de toile déchiré, tenait au plafond grâce à une force inconnue, tentant d'échapper au faisceau de la lanterne de Nayah. Elle le perdit de vue un instant, qu'il employa à lui sauter dessus une fois de plus. L'agente réagit au son, décochant un uppercut en entendant l'air vibrer. La lumière du champ de force amplificateur autour de son poing droit passa du vert au rouge vif en rencontrant le corps aux écailles minuscules, éclairant la pièce comme une alarme de sous-marin. L'impact fut si violent que le sharkite retraversa le plafond une seconde fois, en direction du bureau cette fois.

Forte de ce petit moment de répit, l'agente passa rapidement sa langue sur ses dents. Elles commençaient à s'émousser. Il lui fallait rapidement se mettre au sec, d'autant plus que l'eau montait à vitesse grand V. Mais comment sortir ? Passant frénétiquement sa lanterne dans la cave, elle ne vit aucun escalier. La seule ouverture vers l'extérieur était un conduit étroit duquel sortait l'eau de mer à une vitesse alarmante. Impossible pour elle de nager à contre-courant. L'abomination sélacienne, manifestement toujours vivante, gémissait de douleur à l'étage. Nayah, rassemblant son calme, observa la cave un instant. Des dizaines de cadavres d'animaux, d'entrailles de requins, et cette forme dans le fond… Un cadavre humain déchiqueté gisait contre le mur, maintenu par une chaîne rouillée. Des caisses de bois et de métal étaient disposée contre le mur, des traces de sang en guise de décoration. Elle en attrapa une en bois qu'elle tenta de faire glisser contre le mur afin de ralentir le débit salé. Alertée par un bruit de planche, elle se retourna brusquement. Sa lanterne encore là où elle avait ramassé la caisse, elle ne put distinguer clairement le cultiste déviant dans l'obscurité de la cave. D'instinct, Nayah monta sur la caisse, comme pour se sortir de l'eau. Ce fut sans doute la meilleure idée de sa vie.

Le monstre planta sa queue dans l'eau, qui lui arrivait déjà à mi-mollet en dépit de la caisse. Tout à coup, la salle fut illuminés d'éclairs et d'étincelles parcourant l'eau conductrice. Plus au sec sur la caisse et protégée par ses bottes, Nayah échappa à l'attaque électrique du monstre, mais se savait acculée. Impossible de sortir de sa caisse sans se faire électrocuter. Manifestement résistant à ses propres maux, le sharkite bondit sur l'agente, toutes dents dehors. Elle tenta de le repousser d'un coup de pied rotatif, mais la pénombre lui fit méjuger la vitesse de son adversaire, qui l'atteignit à la main gauche.

Le hurlement de douleur déchira la cave tandis que Nayah frappait de son poing droit sur le monstre, désormais bien ancré malgré le champ d'amplification de l'agente de combat. Elle se sentait défaillir alors que le monstre tentait de lui arracher le bras. Tout à coup, elle eu la révélation. Elle secoua son bras du plus fort qu'elle pu, espérant que sa capsule se détache. Finalement, le gant céda sous les dents de l'homme-requin, emportant dans ses mâchoires la capsule explosive.

Décontenancé, le sharkite recula légèrement en arrière. Nayah, sans perdre une seconde, se jeta sur lui, attrapant sa tête en T d'une poigne surboostée. Elle le tira au-dessus de sa tête et, une fois sa queue hors de l'eau, se jeta au sol d'une roulade.

« 3… 2… 1… »

Le monstre explosa dans une pluie de tripes, de sang et de peau visqueuse. l'agente Nayah se couvrit de son bras droit, espérant que le champ de force dévierait une partie de l'explosion. Malgré cette protection, elle fut soufflée à l'autre bout de la cave par l'impact et s'effondra dans l'eau. D'un geste, elle eut juste le temps d'activer le système de filtration subaquatique de son masque avant de perdre connaissance.


Un bip insistant réveilla Nayah. Il ne lui restait plus que quelques minutes d'oxygène. Complètement trempée par le bras gauche, son champ de force s'était éteint. Elle était au milieu de la cave, désormais intégralement remplie d'eau, faiblement éclairée par sa lanterne à hublot encore au fond de la pièce. Il faisait si froid, chaque respiration était un enfer. L'agente regarda rapidement sa main, elle avait perdu beaucoup de sang. Avec l'odeur, d'autres requins ne tarderaient pas à débarquer. Encore engourdie, elle ignora l'alarme de son masque et nagea vers le fond afin de récupérer la lumière dans cette eau noire comme la nuit. Après quelques brasses, elle attrapa la lanterne, plus lourde qu'elle ne l'aurait voulu, et se dirigea vers le trou dans le plafond qui se distinguait par un faible rayon de lumière lunaire. Prenant une seconde, elle attacha la lanterne à sa ceinture, puis poussa de tout ses forces sur ses bras pour remonter jusqu'à l'ouverture malgré le courant qui la tirait par le fond.

Le bureau était aussi sous l'eau.

Stupéfaite, elle arriva dans le bureau inondé lui aussi et découvrit que la mer était montée au-delà du rez-de-chaussée. Quelque chose avait perturbé la marée bien au delà de ce qu'elle imaginait. Le sang frappait dans ses tempes, elle ne sentait plus sa main gauche et son masque à oxygène lui hurlait dans les oreilles pendant que l'air devenait âpre. Si elle ne trouvait pas très rapidement de l'air, il ne resterait plus grande chose de l'agente du SPC. Pleine de l'énergie du désespoir, elle se rua vers l'escalier, presque totalement sous l'eau. La cage était étroite et encombrée du mobilier qui flottait dans la maison. Nayah, de rage, tenta de rallumer son amplificateur. Il clignotait faiblement, quasiment HS. Ce fut tout de même suffisant pour briser en deux le canapé, laissant la voie libre à l'agente, qui se jeta de tout son poids sur le plancher de l'étage, exsangue et à bout de souffle, au milieu des cadavres malingres de goélans au bec rond au aux serres molles, incapables de se nourrir.


« C'est prodigieux ! Véritablement prodigieux ! »

Gymnote, installé dans le fauteuil du gigantesque bureau, feuilletait les pages du codex détrempé. Entre inquiétude et excitation, le docteur découvrait rituels de transfiguration et invocations maléfiques tracés sur des diagrammes à la plume assurée mais manifestement inhumaine. Le tonnerre au-dessus de sa tête rivalisait en bruit avec les pas du grand Pugilord, impatient.

« Je me fous de savoir si c'est passionnant, docteur, grommela Stroker envers l'elasmologue. Ce bouquin peut-il nous aider à savoir quel est le but du rituel mené sur cette île maudite ? »

Stroker était nerveux. Le contraste avec l'habituel caractère polaire du Grand Pugilord se faisait sentir jusque dans son port de la casquette, plus enfoncée que d'habitude. Il parlait plus vite, ne tenait pas en place et pianotait de ses doigts longs comme des double-décimètres sur le bureau. En comparaison, Gymnote avait l'air d'un gobelin aux grandes dents, particulièrement dans l'immense fauteuil qu'il occupait en usant d'un tabouret comme marchepied.

« Euh, c'est compliqué. Il faudrait traquer la signature elasmurgique de chaque page, comparer aux clichés des équipes de nettoyage, vérifier-

— Alors faites-le, Gymnote ! beugla l'Administrateur impérial du Centre. Vous avez un accès à la base de données et à vos machines ici, en plus de mes accès personnels. On n'a pas de temps à perdre.

— Vous, vous êtes sûr ? fit le docteur inhumain en rapprochant le clavier démesuré vers lui. Très bien. Je commence le scan du document.

— Vous en avez pour combien de temps ? demanda Stroker, inquisiteur.

— Quelques heures au minimu- commença-t-il avant de voir le directeur quitter la salle. Stroker ! Où allez-vous ?

— Retrouvez-moi au phare quand vous en aurez assez des bouquins, Gymnote, » fit le père Le Poing en embarquant son gantelet mythique.


Il avait retiré sa casquette. L'agent, peu habitué à ce genre de mission, avait réajusté la lanière de son cache-œil pour masquer son inconfort. Il toqua de nouveau à la porte imposante devant lui.

« Oui ?

— Je peux entrer ? finit par demander Néréide après un blanc gênant.

— … Oui. »

Il poussa la lourde porte de la remise à mâts. C'était l'une des seules salles assez hautes de plafond pour accueillir un Le Poing, réaménagée pour l'occasion en chambre pour Harker. La dynastie de géants, aux commandes du Shark Punching Center depuis des décennies, requérait du mobilier et des soins tous particuliers, ce lit huit places n'en faisait pas exception. Le Dauphin, enfin le Fracasseur le Dauphins comme son titre complet le voulait, était assis sur les draps, le regard dans le vide et une moue de chagrin sur le visage. Après tout, il n'était pas bien différent d'un enfant de quinze ans, et les responsabilités du centre pesaient lourd sur ses épaules trop grandes.

« Qu'est-ce que vous voulez, Vandoise ? fit le gamin en détournant le regard.

— Appelle moi Néréide, Harker. Bon, se lança ce dernier, qu'est-ce qui se passe ? Depuis qu'on est arrivé sur l'île de Raie, tu es à fleur de peau, tu te vexes, tu as même failli broyer en deux un agent d'entretien. Un soucis d'ado ? Un conflit avec ton père ? Tu ne supporte pas le voyage ? Dis moi ce qui ne va pas.

— Je vous renvoie la question, Néréide, fit Harker d'un ton acide, les larmes aux yeux. Depuis que je suis ici, tout le monde me couvre, mon père refuse de me dire ce qu'il se passe, chaque jour on a des nouvelles procédures bizarres qui ont l'air de sortir de n'importe où, et cet horrible truc qu'on nous fait boire et qui me donne des maux de crânes insupportables…

— Ça va aller, c'est juste le protectif de Classe-R, tenta de rassurer Néréide en s'avançant vers l'enfant géant. C'est fort, ça donne un mal de crâne et parfois on peut avoir quelques hallucinations, mais c'est important d'en prendre. Et puis quand tout ça sera passé, on pourra revenir à la vie normale.

— Mais quand ? Et surtout, quand quoi sera passé, au juste ?

— Je ne peux pas te le dire, Harker, mentit Néréide en se mentant à lui-même par la même occasion. Il y a une très forte activité des requins dans toute la région, et l'épicentre est ici, sur l'île. Hier soir encore, on a failli perdre une agente dans un village près d'ici. Elle est gravement atteinte, mais on fait tout notre possible pour qu'elle s'en sorte vivant. Autour de toi des hommes et des femmes se battent Harker, ils se battent pour préserver l'humanité, nous nous battons pour sauver le monde du mal abyssal qui le ronge. Et ce qu'on te demande, en tant qu'héritier du SPC, c'est de rester fort, de tenir la tête haute, de suivre les enseignements de ton père et surtout, de comprendre ce que nous sommes et ce que sera ta mission.

— Pourquoi je ne peux pas me battre, moi aussi ? finit par répondre le Dauphin, le poing serré. Vous n'imaginez pas un SPC dirigé par un Pugilord incapable de se battre ? Alors si la situation est si critique, pourquoi je ne vous rejoint pas ? Pourquoi tout le monde me tient à l'écart de la guerre en sous-marin qui se profile ici ? »

« Parce que tu es notre avenir et que ton père va mourir, Harker le Poing, » aurait pu dire l'agent borgne. Mais il ne dit rien. La gorge serrée, il tourna les talons, et referma la porte sans un bruit, ignorant les sons de mobilier dévasté dans la chambre du jeune homme. Oui, son père allait mourir très bientôt, Néréide le sentait.


Le vent soufflait comme jamais auparavant en haut du phare des Baleines. Le ciel s'était éclairé pour la première fois depuis des semaines, la pluie morose laissant place à un contre-alizé inquiétant. Libéré de la brume, l'océan affichait un horizon presque terrifiant d'immensité depuis le sommet de la tour, rien que du bleu clair au-dessus de la ligne de flottaison, et du bleu foncé en-dessous. les vagues formaient des motifs qui, à l'œil profane, semblaient totalement standard, mais qui étaient incapables de tromper le regard aguerri du Grand Pugilord. Il semblait étrangement calme, comme s'il attendait la vague.

« Ainsi vous êtes venu, docteur Gymnote, dit-il sans même se retourner.

— Vous m'aviez donné un ordre, je l'ai exécuté, Stroker, répondit l'intéressé.

— Alors, le résultat de votre analyse ? Vous n'avez pas fui, emportant avec vous tout ce que vous pouviez ? continua le directeur, les yeux rivés sur un point à l'horizon.

— Très drôle. Non, et vous le savez comme moi, je suis le seul ici qui n'a pas de raisons de partir. Pourquoi vous n'avez pas fui, alors ? Et puis, comment savez vous qu'elle est là ? »

En guise de réponse, Stroker le Poing désigna de son gant mégalithique l'horizon. L'elasmologue fut ébloui un instant par les rayons de soleil se reflétant sur l'arme, puis s'approcha du titan. Il dégaina sa longue-vue, cherchant dans l'immensité bleue, puis il la vit.

Au milieu de l'océan, des kilomètres plus loin, se détachait un obélisque de Ziggurat.

« Ils l'ont appelé, finalement. On dirait bien qu'elle a fini par venir, ajouta Stroker.

— Grand Pugilord, s'il s'agit véritablement de la Fausse Bête-

Si ? Voyons Gymnote, l'heure n'est plus à ça, balaya le géant. Nous ne sommes plus des enfants. J'ai déjà contacté le docteur Pierre Mérou au centre lunaire, nous sommes prêts à déclencher le protocole Baston à échelle mondiale. C'est le seul moyen de stopper la Fausse Bête, au moins partiellement.

— Vous savez à quel point cela va changer le visage du monde ? s'inquiéta le docteur. Je veux dire, il paraît peu probable que la civilisation en réchappe, et même si c'était le cas…

— Je sais à quoi nous nous exposons, coupa Stroker. Le Protectif de Classe-R est un puissant poison pour le corps et l'esprit. Mais voyons les choses en face. Harker n'est pas prêt, cela fait maintenant plus d'un siècle que je chasse la Fausse Bête en épuisant les fonds et les forces de la planète et du Centre, et le seul résultat que nous avons eu est sous nos yeux. Regardez donc, la fin du monde en chair et en os est devant nous, environs cinquante kilomètres de long, deux fois plus que le caillou misérable sur lequel on est, et la seule chose qu'on a pour l'arrêter sans ces missiles est un jouet pour enfant, » acheva le Grand Pugilord en regardant son avant-bras.

Il se tourna vers la lanterne du phare et accéda au moniteur juste en dessous.

« Docteur Gymnote, vous trouverez sous la corderie un ornithoptère. Il est normalement protégé de la malédiction de par sa forme, mais je sais que vous le protègerez mieux que quiconque. Vous allez appelez l'agent Néréide Vandoise, et aux premières lueurs de danger, récupérer mon fils et partir. Partir le plus vite et le plus loin d'ici. Quant à moi, je vais assumer ma responsabilité de Grand Pugilord et faire tout mon possible pour que ce requin de malheur s'endorme après son repas. »

Il ponctua sa phrase d'une frappe sur le clavier. Aussi sec, la lumière du phare passa au rouge et une sirène retentit. Le protocole Baston était en route.

Gymnote, dans son détachement habituel, faisait sonner sa batte contre la rembarde au rythme des vents. Le nez en l'air, il se fendit d'une remarque de son cru.

« Il fait plutôt beau pour une fin du monde, non ?

— Détrompez-vous, se mit à rire Stroker. Ce n'est que le calme avant la tempête. »


« Tout le monde, sur le pont principal ! Cible reperée, attention ça va tanguer ! »

L'agent Néréide, à bord du sous-marin Le Marteau-Pilon, hurlait sur l'équipage ses instructions depuis plusieurs minutes. L'engin naviguait au sein de la citée engloutie d'Adytum, terre sainte des sharkites des profondeurs, construite sur le dos de la Fausse Bête. Leur mission, transporter une bombe atomique jusqu'au centre de la ville pour sceller à jamais la Ziggurat interdite, source de la magie sharkique. Leurs chances de survie, absolument nulles. Et pourtant, chaque agent, chaque bombardier, chaque combattant et chaque marin de ce bâtiment agissait avec plus de fougue et d'énergie que le Shark Punching Center n'avait jamais eu. Le navire d'acier ne tournait pas au charbon mais à l'énergie du désespoir et au sens du sacrifice.

La gigantesque obélisque impie, tel une corne de narval s'élevant au-dessus des mers, était à portée. La cible était verrouillée, encore restait-il à s'approcher suffisamment. Un hurlement d'acier suivi d'une alarme stridente résonnèrent dans l'habitacle. Ils avaient été touchés.

« À tout le personnel de combat ! On va subir une grave surpression, à vos scaphandres ! »

Comme un seul homme, tous les agents déclenchèrent leur module de protection abyssale. Sortant du sol, de véritables armures de métal aux poings renforcées, visière blindée sur la tête, se déployèrent autour des guerriers, prêts à mourir pour accomplir leur mission.

La carlingue du sous-marin plia sous la pression. À gauche de Néréide, une paire de mâchoire déchira la tôle pour révéler un requin-tigre de presque huit mètres d'envergure. Habitué au combat sous-marin, ce dernier se repositionna immédiatement en hauteur, profitant de ses semelles magnétiques pour assurer une prise et éviter la charge du monstre. Une fois la tête du squale engagé, il frappa de toutes ses forces, sentant le cartilage résonner sous ses coups. Direct du gauche, crochet du droit, crochet du gauche, il frappait à en rendre mou le crâne du requin abominable. Ce dernier, plus fort encore que tous ceux qu'il avait pu affronter, creusa le trou dans le sous-marin et s'engouffra entièrement dans l'habitacle, désormais totalement immergé. Soufflé par le courant, l'agent au cache-œil remarqua que presque tous ses camarades avaient été emportés. Il était seul face à la bête, seul à pouvoir sauver cette mission suicide.

Il se replaça d'un geste nerveux, autant que l'eau et son scaphandre le permettait, et dégaina ses torpilles. Il en jeta deux à la gueule du requin, qui perdit la moitié de son visage. Cependant, la magie poisseuse de la Fausse Bête semblait maintenir en vie l'entité maléfique, et Vandoise aurait juré qu'il souriait, lui rappelant le rire immonde de Némo. Le requin lui fonça dessus, bien plus rapide que l'homme de métal, lui attrapant la jambe d'un coup de dents. Néréide se sentit attiré vers le fond, les dents se rapprochant inexorablement de la dernière couche de protection de son scaphandre. Il avait échoué, si près du but.

Le requin lâcha prise. L'agent, qui avait fermé les yeux de désespoir, les ouvrit en grand. Un géant, d'environ quinze ans, avec pour toute protection un masque de respiration sous-marine, venait d'attraper le colosse sélacien à main nues et le frappait contre les bords arrondis de la carcasse du sous-marin. Harker fit pivoter le monstre, et avant qu'il ne réduise son crâne en bouillie, l'agent vit au fond des yeux de l'enfant une rage sourde qui le terrifia encore plus que la bête qu'il venait d'abattre.

« Néréide ! Néréide, je suis là, je me suis caché dans le sous-marin, je vous ai sauvé ! cria de joie le Fracasseur de Dauphins.

— Mon garçon, tu sais ce qu'on fait ici ? On va mourir je te signale, c'est une mission suicide ! Pourquoi tu as fait ça ! hurla Vandoise, les larmes aux yeux.

— Il y a une capsule de secours, on peut s'en sortir ! J'ai vu la bombe dans la soute, si on la largue et que je te porte, on a le temps d'y arriver ! »

Le capitaine s'effondra au sol. Alors que tout semblait perdu, le colosse qu'il s'était entêté à défendre venait de les sauver, lui, la mission et peut-être le monde, au mépris du danger et ignorant physiquement la pression, à à peine quinze ans. Harker le Poing était plus qu'un Grand Pugilord, c'était un grand Pugilord. Après quelques instants, Néréide se précipita sur les machines encore fonctionnelles, l'épave ayant dérivé jusqu'au bâtiment cible. Il ordonna le déclenchement de la bombe, puis, Harker l'attrapant d'une poigne de chef, le borgne envoya un message à Gymnote.

« Nous y sommes, Néréide. La capsule est faite pour trois, à nous deux on peut rentrer. On va s'en sortir, toi et moi, et ensuite on ira sauver mon père, d'accord ? »

La réponse de Gymnote paralysa un instant l'agent. L'ornithoptère était trop faible pour récupérer la capsule s'ils étaient deux dedans, même sans compter le scaphandre. Il vit Harker, la peau écarlate sous la pression, entrer dans la nacelle. Il se mit à sourire.

« Harker le Poing, en dépit des ordres, de la volonté de votre père, de ma demande et de la sécurité du SPC, vous vous êtes illégalement introduit dans cet appareil. Cet acte, habituellement qualifié de haute trahison, a permis à notre organisation de mener à bien sa mission, et peut-être de sauver l'humanité de la menace de la Fausse Bête. Vous vous êtes montré le plus digne, le plus courageux et le plus incroyable des Pugilords de l'histoire du Centre. »

« Quoi ? Vite, Néréide, la bombe va exploser, il n'y a plus le temps !

— Adieu, Harker le Poing. »

Des torrents de larmes se déversèrent sur le visage de Néréide alors qu'il écrasa du poing la commande d'activation de la nacelle.

« NOOOOOOOOOON ! »

Le cri du jeune homme fut inaudible alors que la capsule se propulsa à toute vitesse vers le ciel, suivie de près par le champignon atomique, engloutissant la figure du seul agent du SPC qui avait témoigné à l'égard de Harker de la sympathie.


« À nous deux maintenant. »

Dire que la Fausse Bête était semblable à une montagne était un euphémisme. Le titan n'avait, à bien des égards, pas exactement l'apparence d'un requin. Des milliers d'ailerons, de gueules et de dents, de taille allant de quelques centimètres à plusieurs centaines de mètres, recouvraient le monstre aveugle à la mâchoire tripartite. Lorsqu'il sortit de l'eau, un tsunami recouvrit l'île, s'étendant sur des kilomètres dans les terres. Stroker le Poing, dernier membre du SPC encore sur Raie, attendait en haut du phare, comme il le faisait depuis déjà des semaines. La vague s'écrasa sous lui alors que le monstre ouvrait grand la porte de l'Enfer, des milliards de dents acérées se contordant comme autant de diables prêts à se repaître du festin. Au fond de l'entonnoir délirant, un œil unique semblait plonger son regard dément dans celui du Grand Pugilord, comme si la Fausse Bête connaissait son ennemi. Stroker pointa la main vers le ciel, déclenchant le signal radio vers la Lune. Immédiatement, le directeur Pierre Mérou, suivant les ordres de son Administrateur, déclencha l'éjection des centaines de missiles, destinés à inonder la planète du précieux liquide, autant une bénédiction qu'un fléau.

Le Grand Pugilord sauta au pied du phare. Le champ protecteur de son Super Poing Colossal repoussa les flots, comme un havre de terre au milieu de la mer de cauchemar.

« On dirait que tu ne va faire qu'une bouchée de cette île, le requin. Mais laisse-moi te caresser la rétine avant, qu'on voit de quel poing tu frappes. »

Stroker était invraisemblablement fort, mais son arme amplifiait encore plus cette puissance quasi divine. Activant le module à gravité, il empoigna la roche du phare des Baleines, qui commença à se désagréger sous ses yeux. Alors que l'ombre de l'Apocalypse s'étendait sur Stroker, il poussa un hurlement de rage, concentrant toute sa puissance. La roche, arrachée de l'édifice, commençait à former un poing de la taille d'un paquebot autour du bras de Stroker. Les pierres volaient en se réorganisant, chargées des embruns de la vague gigantesque. Lorsque le Grand Pugilord vit le Soleil disparaître, il s'envola d'une explosion de talon, soulevant sa masse de roche au-dessus de sa tête.

Les missiles chargés d'alcool fort modifié anormalement frappaient déjà le sol quand le docteur Gymnote vit le Poing Final se dresser dans les cieux, alors qu'il fuyait la côte franco-Atlantique, emportant avec lui le nouveau Grand Pugilord.

Le monde ne serait jamais plus comme avant.

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