Plus qu'un geste
notation: +12+x

Quand vous essayez de détruire une anomalie, vous ne pouvez pas rattraper vos erreurs.

Cette leçon à la con, la Fondation SCP l'inculque à toutes ses nouvelles recrues depuis des années. C'est la citation utilisée pour éloigner les jeunes pousses de la concurrence, la grande méchante Coalition Mondiale Occulte. Persuadés que leur lubie de la protection protège effectivement et que le devoir de destruction engendre plus de problèmes que de solutions, ils ignorent le fait que l'inverse se rencontre aussi. Aussi étonnant que cela puisse paraître, leurs 13 dirigeants suprêmes se croient encore dans un monde noir et blanc.

Exemple typique pour illustrer : SCP-128-FR, ou EDC-4527-Veloutine.
Au départ, ce n'était qu'un bouton poussoir qui changeait de place et d'apparence plus ou moins aléatoirement et qui, lorsqu'on appuyait dessus, faisait mourir celui qui l'avait actionné avec une réaction en chaîne ou l'apparition d'une entité hostile. Typiquement le genre d'anormalité pas trop compliquée à détruire. Mais la Fondation a décidé de la conserver, de l'étudier, de la tester. En la laissant vivre, exister, ils lui ont permis d'évoluer.
Le bouton a gagné une conscience. Et il n'est évidemment pas devenu altruiste.
Il a commencé par percevoir le monde, à entendre et à voir. Puis il s'est mis à contrôler ses propres effets anormaux, et à vouloir les utiliser pour tuer des hommes, toujours plus d'hommes. Le tranquille Euclide est devenu un Keter à cause de l'irresponsabilité de la Fondation.
Il s'est échappé, s'est téléporté hors de son site.
Des dizaines de morts devant des interphones.
Des centaines dans des ascenseurs.
Des milliers dans des transports en commun.

Et puis, il a atteint l'étape ultime de son évolution, comme si toutes les âmes prises ne servaient qu'à alimenter une sorte de soif de pouvoir ; après qu'il ait volé la vie d'un pauvre bureaucrate qui ne désirait qu'un pauvre café sans sucre de sa sempiternelle machine à café, l'entité a étendu la pluralité des formes possibles qu'il pouvait prendre. À ce moment précis, il put prendre l'apparence de n'importe quel mécanisme actionnable par la main de l'homme. Interrupteurs, manivelles, clenches, manettes… Tout ce qui existait y passait, tant que ce "tout" respecte cette condition : seule la main de l'Homme peut provoquer sa propre mort.

C'est à peu près à ce moment que la Fondation a senti que la situation devenait critique, et a accouru aux pieds de la CMO pour qu'elle récupère l'affaire. Après moult accords et négociations, la Coalition a accepté.
Ce fut long. Une pénible et laborieuse partie de chasse à la souris qui ne finissait plus, mais, après plusieurs mois de traque et de désinformation auprès de la population, le décor de notre histoire fut fixé.


Désert du Sahara, Maroc.
Le soleil tape, il est passé midi. Quelques traces de nuages, accompagnés de la poussière soulevée par des camions militaires, taquinent le soleil, qui rencontre les premiers obstacles à ses rayons depuis des jours.
Une grande plaine de plus de trois kilomètres de diamètre est le théâtre de la neutralisation tant attendue. Au centre, un reste d'Airbus A320 , le nez seulement, ne contenant rien d'autre qu'un pauvre cockpit et les sièges des deux pilotes, joue l'appât, avec son bouquet de boutons devenus inutiles du tableau de bord. Autour de lui, des centaines de militaires, dénués de tout mécanisme actionnable par la main – et donc dépourvus de radio, s'agitent et déploient du matériel.
Énormes, leur métal gris luisant sous la fournaise, une dizaine d'Ancres de Réalité de Scranton cernent le morceau d'avion et la menace qu'il piège.
Deux hommes marchent vers le futur tombeau de leur cible ; l'un d'eux porte une étrange machine, une sorte de gros pistolet sans gâchette. L'autre murmure en fixant le sol aride qu'il foule :

- Vous vous sentez prêt ? Si vous en ressentez le besoin, je peux vous coller quelques gars pour vous assister.

Il transpire, sa peau bronzée est écarlate de stress et de chaleur. Son corps tremble un peu dans son costume militaire. Son interlocuteur, le regard songeur posé sur l'avion, lui répond tranquillement – lui ne tremble pas :

- Ça devrait aller, merci, Monsieur Dasht. Il est plus sûr que je sois seul.

L'agent Dasht s'arrête, ajuste sa casquette, et laisse les talons de ses bottes s'enfoncer dans le sable. Il s'adresse à lui, peut-être pour la dernière fois :

- J'espère que vous valez autant que le prétend le commandant, mon garçon.

Pierre Farès ne répond pas, trop concentré sur la tâche à venir. Il continue de marcher. Dasht, lui, rebrousse chemin.
Le nez de l'avion, découpé du reste à l'aide de scies à métaux, gît assez misérablement sur le champ de bataille, un poil déséquilibré sur la gauche, comme un animal blessé. La porte menant au cockpit est entrouverte. Farès prend une courte inspiration, avant de la pousser du coude droit, de rentrer, et de la fermer du coude gauche. En se grattant derrière l'oreille, il lance à l'air sec et à l'odeur de renfermé qui l'avale :

- Bonjour.

Son français est très correct, et d'après ses informations, l'entité sait le parler. On distingue bien un léger accent, mais difficile de l'identifier. On devine un soupçon d'Orient.

- Je suppose que tu sais que tu es pris au piège.

Il commence à transpirer plus abondamment. Il fait bien plus lourd ici qu'à l'extérieur ; depuis combien de temps cette carcasse prend un bain de soleil ?
Sa peau mate s'humidifie, ses yeux bleus se plissent, ses mèches blondes se poissent. Ses traits d'arabe et ses traits d'européen se mêlent dans les ondes de l'air bouillant.

- Tu as le choix : ou bien tu te laisses tuer par ce truc…

Il soulève sa main droite, qui tient la fameuse arme à feu sans gâchette, une sorte d'étrange fusion entre un revolver et un tube en aluminium, si lisse et monochrome qu'on le croirait extraterrestre. Aucun moyen de savoir comment il fonctionne ; Farès a dû être rapidement briefé dessus peu avant qu'on lui confie la mission.

- Ou bien ce cockpit se prend 10 missiles sol-sol à la seconde jusqu'à ce qu'il ne reste plus rien de toi.

Par les vitres brisées de l'Airbus, il pointe l'horizon noir d'hommes parés à la manœuvre, sagement positionnés derrière les Ancres de Réalité, afin de pouvoir appuyer sur toutes les gâchettes qu'ils veulent, de tout leur soûl.

- Je sais tout de toi. Ton fonctionnement, ton envie maladive de tuer, tes limites. Tout. J'ai potassé tes dossiers pendant des heures avant de venir ici.

Il ne bluffe pas. Dans son esprit défile tous les détails qu'on lui a donné, tous les rapports d'expérience sur lesquels il a pu mettre la main, et même un document de vingt-neuf pages théorisant le comportement et le caractère de l'entité. Un travail sérieux, qui ne laisse aucune place à l'erreur, comme toujours. Pour son premier jour au sein de la CMO, il faut faire bonne impression.

- Je ne sais pas si je suis censé te tutoyer, je suis nouveau dans le métier.

Il scrute le tableau de bord. Tout est éteint, forcément. D'ordinaire, tout serait probablement en train de clignoter de partout, et d'émettre des petits bruits stridents à l'attention d'un hypothétique pilote pour l'avertir qu'il manque les neuf dixièmes de l'appareil.

- Avant, j'étais pilote de ligne.

Il surveille le moindre mouvement, le moindre sursaut qui trahirait l'entité d'une nouvelle téléportation. L'ongle de son index tapote le manche de son arme.
Tac, tac, tac.

- Autrement dit, il me suffirait de regarder attentivement pour savoir où tu te caches. Mais, eh, il faut laisser durer le suspens pour mes collègues à l'extérieur.

Il tape plus fort, plus rapidement, fait les cent pas dans l'appareil. Il laisse suffisamment d'angles morts à la menace pour qu'elle change de place, pour qu'elle modifie sa stratégie, pour qu'elle panique. Après tout, elle sait déjà qu'elle est foutue. Farès n'est présent que pour économiser les munitions des lances-missiles. Il pourra espérer être d'une plus grande utilité pour une autre fois.
Le seul espoir qui reste à l'anormalité, présentement, c'est d'en finir en emportant une dernière personne. Farès.

- Car, vois-tu, ton gros problème, Monsieur EDL-4527-Veloutine, c'est que je sais que tu ne peux pas remplacer un mécanisme sans changer subtilement son apparence.

C'est vrai. Un changement de teinte, de forme, de matériau, voire même d'état, il y a toujours une différence.
L'apprenti agent sourit vaguement : Monsieur EDL-4527-Veloutine, c'est un peu long, comme surnom. Il va s'en tenir à Bouton, c'est plus simple.

- Pour exemple…

Son index se plante juste en dessous d'un bouton carré noir, sur un panneau au-dessus de la tête des pilotes. Un demi-centimètre au-dessus, et il avait appuyé.

- Ce bouton sert à allumer la ventilation. S'il avait été rond, ça aurait voulu dire que tu serais déjà repéré.

Il désigne diverses ampoules, boutons, interrupteurs. Il étale sa connaissance, ferme longuement les yeux pour se concentrer, et laisser toujours plus d'angles morts.

- Celui-ci règle le cap, celui-là la luminosité de l'écran du radar, ce clavier sert à programmer l'ordinateur de bord…

Il met les mains sur les hanches. Il a suffisamment joué. Et suffisamment laissé de temps à Bouton pour se préparer.

- Bref…

Il se penche, ouvre grand ses yeux bleus, froids et sans émotion. Son regard balaie le tableau de bord, les leviers, les manettes contrôlant la puissance des moteurs, les plus petites loupiotes et panneaux de réglage.
Une fois ceci fait, il se redresse et soupire gravement.

- Tu viens de faire une erreur, Bouton.

Il porte l'arme à ses lèvres, murmure un code, envoie son bras en arrière, dans son dos, et tire un large rayon de lumière violette sur la clenche de la porte fermée.

- Ton erreur, c'est d'avoir cru que j'y connaissais quoi que ce soit en aviation…

Une curieuse vibration retentit. Une sorte de cri semble sortir de la porte, ou plutôt, plus précisément, de la clenche. Rouge comme une cerise, cette dernière vibre, perd sa teinte pour récupérer une couleur gris sombre, tordue et meurtrie par le rétablissement progressif de la Réalité provoqué par ce prototype de pistolet anti-anormalité.
Après, plus rien. L'agonie de Bouton n'est maintenant plus que le souvenir d'une illusion.

- …et d'avoir essayé de jouer au plus malin avec moi.

Se placer sur la porte de sortie qu'il allait devoir emprunter… Plutôt rusé, pour un simple bouton conscient.
Sans dire un mot, et encore moins sa satisfaction du devoir accompli, Farès attrape la clenche, confiant, et sort. Après seulement quelques pas dans le sable, Dasht se précipite vers lui.

- C'est bon, les détecteurs viennent de nous confirmer que tu l'as descendu ! Alors ? Ça te change de ton ancien job ?

- Pas vraiment. Mais c'était intriguant. Vous en avez beaucoup d'autres, des trucs bizarres comme ça ?

- Malheureusement oui.

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