Piéger sa proie
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Tuer. Cela n’avait jamais été facile, de la première mort jusqu’à la dernière. Ceux qui prétendaient le contraire, ceux qui osaient dire qu’avec l’habitude venait l’apathie, se voilaient la face ou étaient de dangereux psychopathes.

Voir la vie s’écouler du corps au même rythme que le flot de sang. Entendre le dernier râle d’agonie s’élever dans les airs, ultime supplique face à la cruauté du chasseur. Sentir la peur, la colère et la révolte se transformer en une résignation diffuse teintée de gris. Renifler l’odeur métallique du sang qui laisserait bientôt la place à la puanteur d’un cadavre en décomposition. Fermer en tremblant des yeux qui ne seraient bientôt plus que de la chair à asticot, incapables de se rouvrir et de voir le monde. Les fermer comme une tentative désespérée du chasseur de se faire pardonner de sa proie, comme un enfant qui tenterait de cacher un jouet cassé en le poussant discrètement sous un lit mais qui saurait pertinemment que le mal était déjà fait et que la colère s’abattrait sur lui.

Tuer déchire l’âme entre l’horreur et le sentiment d’être tout-puissant. Ce sentiment grisant d’avoir eu pendant quelques instants une vie entre ses mains et d’avoir pu briser cette chose à la fois si forte et si fragile. Et ce sentiment de se prendre pour un dieu déchire à nouveau l’âme entre la culpabilité de ressentir une telle chose et un sentiment de résignation, celui d’être dorénavant condamné à ne plus pouvoir réparer ce qu’on vient de faire.

Reste alors des visages. Des visages que l’on peut compter sur les doigts de la main. Ou des visages que l’on ne peut plus dénombrer. Se rendre compte que l’on en a oublié un avec le temps est la pire chose qui puisse arriver. Oublier une telle chose, cela semble impossible. Le faire malgré tout est d’une apathie maladive.

Ce visage-là, elle savait qu’elle ne l’oublierait jamais. Léa Dubois, ancienne petite amie de Cynthia1, avait été une très bonne amie et une technicienne de laboratoire brillante. Une amie qui, grâce à sa passion du bricolage, avait réparé bon nombre de choses chez elle sans rien demander en retour hormis un petit verre et quelques fous rires. Une ancienne amie devenue la tête pensante d’un petit groupe d’anciens membres des sites Aleph et Samech. Un petit groupe qui s’était juré de se venger de l’amnésie qui avait été imposée par la Fondation. Officiellement, les membres de ce groupuscule n’avaient jamais voulu se joindre à l’Insurrection du Chaos et avaient cherché à rejoindre la Fondation pour essayer de reprendre leur travail là-bas, après tout, ils demeuraient toujours les élites pensantes et combattantes de la Fondation. Officieusement, ils avaient tenté d’agrandir leurs rangs en réveillant d’autres membres qui avaient été contraints de retourner à la vie civile, et avaient tenté de rejoindre l’Insurrection en projetant d’attaquer un site mineur de la Fondation pour acheter leur confiance. L’EIT2 qu’elle commandait n’avait pas posé de questions et avait tiré dans le tas. Tout le groupe était désormais décimé, jusqu’au dernier. En tout, quatre anciens agents de la sécurité, trois anciens chercheurs et une ancienne technicienne de laboratoire avaient été massacrés proprement.

La fausse insurgée s’agenouilla face au cadavre de Léa Dubois avachi contre le pilier d’une ancienne usine désaffectée, les yeux grands ouverts vers un plafond de verre qu’ils ne pouvaient désormais plus voir. Un filet de sang coulait le long du front et du nez puis se perdait sur les joues et sur la poitrine. Elle donnait l’impression de pleurer face à son bourreau qui la regardait sans une once de tristesse sur son visage lisse. Seuls ses yeux marrons ressemblaient à un magma informe et tourbillonnant d’émotions diverses.

Tara leva une main tremblante vers les yeux du cadavre et les ferma à tout jamais.

« Toi ! »

La voix se propagea en écho dans tout le hall. La main de Tara cessa de trembler et dégaina son arme à une vitesse ahurissante vers l’origine de la voix.

« Pourquoi… »

Sa voix était faible. Il était sans doute mortellement blessé mais encore capable de parler. Tara avait reconnu un ancien membre du protocole dont elle avait fait partie en vue d’infiltrer l’Insurrection et qui avait été ensuite relégué en tant qu’agent de la sécurité. Elle tourna son visage vers lui. Elle n’eut le temps d’apercevoir qu'une une flaque de sang autour de lui, tandis qu’il tentait de se relever en pressant son ventre, ainsi que son regard désorienté ne demandant qu’à trouver une solution à une telle cruauté déployée sans raison. Les autres insurgés n’avaient eu le temps que de pointer leurs armes vers lui. L’ancien agent voulut demander pourquoi l’Insurrection avait attaqué un groupe qui voulait coopérer avec elle.

Tara fut plus rapide.

Le coup partit avant qu’il ne put formuler la question qui aurait pu ruiner tous les plans de Tara. La balle traça sa route dans les airs avec l’inéluctabilité du destin. L’arrière du crâne de son ancien collègue se disloqua et éclata tandis qu’un filet de sang semblable à celui du cadavre de Léa s’écoulait le long de son nez et de ses joues. Une larme de sang plus tard, le corps tomba à terre dans un bruit sourd.

« Tu es beaucoup trop rapide pour nous.
- Et vous, pas assez minutieux, rétorqua-t-elle tout en se crispant au son de cette voix si reconnaissable. »

Son second se tenait derrière elle, arborant une tête blonde fière d’elle-même. Tara se redressa et le toisa du regard. Les autres insurgés étaient déjà en train de nettoyer la zone, personne ne faisait attention à eux.

« Ouuuh, tu m’as l’air d’une humeur massacrante pour quelqu’un qui a réussi sa jenesaispluscombientième mission. »

Tara se détendit faussement presque immédiatement et rassura David d’un petit sourire.

« J’étais stressée pour cette mission, navrée que ça rejaillisse sur toi. Je n’étais pas certaine que l’appât avec le téléphone de Cynthia marche. »

David lui rendit son sourire et haussa les épaules :

« Boh, t’es la meilleure, faut bien que tu ne sois pas parfaite de temps en temps, dit-il en rigolant et en lui tapotant le dos en un geste amical et familier que Tara n’avait jamais apprécié. »

Elle lui rendit sa tape dans le dos puis se dirigea vers la sortie. L’un des insurgés vint à elle pour l’informer que la zone serait totalement nettoyée d’ici une dizaine de minutes et qu’elle pouvait partir dès maintenant.

Un cadavre emballé dans un drap blanc passa à côté d’eux. Tara ne put s’empêcher de le regarder du coin de l’œil en oubliant de répondre. Ce geste fut immédiatement aperçu par David qui ne cessait de la dévorer du regard dès qu’il le pouvait. Il s’empressa de répondre à la place de sa supérieure en indiquant qu’ils comptaient justement partir immédiatement. L’agent prit congé d’eux pour se remettre au nettoyage tandis que le regard de Tara suivait le cadavre enserré dans son linceul improvisé. David fronça les sourcils, ne parvenant pas à accepter la vérité qui était sous son nez. Il pressa doucement le poignet de sa supérieure et l’amena vers la voiture banalisée qui les attendait.

Tara demeura silencieuse jusqu’à ce que la portière de la voiture claqua. Elle mit sa ceinture pendant que David tentait de se concentrer sur la route tout en lui jetant des petits coups d’œil inquiets.

« Tu as l’air… triste. Ça va ? S’enquit-il, désemparé. »

Elle tourna la tête vers lui mais ses yeux semblaient le traverser sans s’y arrêter.

« Bien sûr que je vais bien. Pourquoi cette question ?
- Je sais pas. Tu n’arrêtais pas de regarder les corps comme si tu regrettais ton geste. »

S’appliquant à respirer calmement et à conserver son masque, Tara prit quelques secondes avant de répondre :

« Je ne regrette pas. Je fais ça pour nous, pour l’Insurrection. C’est tout ce qui m’importe. »

Elle lui fit un petit sourire joyeux qui fit quelque peu fondre le cœur de David mais ce dernier n’en avait pas fini :

« Tu sais, je peux parfaitement comprendre que tu aies tissé des liens avec des personnes là-bas à la Fondation. Tu les as tout de même côtoyés deux ans et ils restent des êtres humains qui peuvent être attachants et qui ont sans doute été très sympathiques avec toi. Je ne peux pas croire que les milliers de membres du personnel de cette organisation soient aussi calculateurs et insupportables que ce que nos supérieurs veulent nous faire croire. Ils restent des êtres humais norm-
- Je n’ai tissé que des liens de nature professionnelle avec eux. Aucune amitié, rien. J’étais une petite secrétaire sans histoire. Pourquoi crois-tu que le Haut Commandement a tout de suite voulu que je reprenne mon poste ici à mon arrivée ? Ils ont bien vu que j’étais fidèle à l’Insurrection et que les personnes que j’avais côtoyées à la Fondation n’étaient rien pour moi.
- Pendant deux ans ? Tu es une pro des mensonges, c’est pour ça que tu as infiltré la Fondation. Tu peux très bien avoir berné nos psys…
- Tu ne me fais pas confiance ? »

L’air apeuré de Tara qui voyait sa couverture partir en lambeaux et qui cherchait à tout prix une solution de secours, berna David qui prit cela pour une profonde indignation par rapport à la confiance qu’elle avait placée en lui. Il culpabilisa un peu mais acheva néanmoins son discours.

« Bien sûr que si, je te fais confiance. Toute l’EIT te fait confiance. Nos missions ont toujours été un franc-succès hormis celle en Syrie3. »

Tara cacha une grimace de douleur en pensant à l’agent Koop dont elle n’avait plus eu de nouvelles depuis des mois. Il avait déserté une semaine avant le grand licenciement. Sans une seule explication. Sans un seul mot d’adieu. Il avait abandonné la Fondation. Le jour où il n’était pas rentré, Tara avait été alerté par l’un des frères d’arme de Koop et ils avaient attendu de longues heures, en silence, guettant par la fenêtre son arrivée. Mais il n’y avait aucune trace de lui. Soit il était mort, soit il avait déserté. Pendant ces longues heures d’attente interminable, le frère d’arme de Koop lui avait expliqué que ce dernier avait senti que c’était bientôt la fin d’Aleph et de Samech, que les coupes budgétaires avaient été trop importantes pour être anodines. Tara s’était alors souvenu qu’il lui avait plusieurs fois dit qu’il doutait de leur avenir à tous ici. Au fond d’elle, Tara avait su immédiatement qu’il n’était pas mort. Il était un dur à cuire, il n’avait pas pu mourir bêtement comme ça. Elle était certaine qu’il avait déserté et il était devenu par la même occasion l’un des ennemis de la Fondation. Une cible à abattre.

Ce fut elle qui signala sa disparition après avoir passé une journée entière à l’attendre tout en sachant pertinemment qu’il ne reviendrait pas. Une journée pleine d’amertume, de questions et de colère sourde. Elle aurait voulu qu’il lui demande de partir avec elle, elle aurait aimé avoir eu cette opportunité d’être enfin libre loin des mensonges et des secrets, plus de Fondation, plus d’Insurrection. Juste deux amis brisés par tout ce qu’ils avaient subi et qui auraient eu à cœur de panser les blessures de l’autre. Elle savait qu’elle n’aurait pas accepté, loyale envers la Fondation et envers sa sœur. Mais cela aurait atténué l’amertume qui s’amplifiait à chaque fois qu’elle pensait à lui. Koop avait préféré fuir sans un seul regard derrière lui. Une trahison qu’elle lui ferait payer cher.

Et maintenant, que faisait-il ? Peut-être tentait-il de la retrouver ? Que dirait-il lorsqu’il comprendrait qu’elle avait tué leurs amis pour le bien de la Fondation ? Comprendrait-il ? Non, il ne comprendrait pas. La Fondation n’était plus rien pour lui. Elle-même était résolue à l’éliminer malgré un brouhaha d’émotions contradictoires qui lui hurlaient qu’elle en serait incapable. Il valait alors mieux pour eux-deux qu’ils ne se recroisent plus jamais.
« … Je voulais que tu saches que si tu ressentais le moindre petit regret, tu pouvais m’en parler. Je ne dirai rien à personne et j’essayerai de t’aider du mieux que je peux pour passer cette épreuve. »

Le moindre petit regret.

Tara ravala un ricanement cynique et lui fit un grand sourire reconnaissant :

« Ne t’en fais pas pour moi, je vais bien. Mais c’est très gentil de ta part. Aucun commandant d’EIT ne pourrait rêver d’un meilleur second. »

Le compliment, allié à son sourire, fit mouche et le visage de David s’éclaira. Tara put calmer les battements de son cœur. Sa couverture n’était toujours pas brisée, pour l’instant du moins. C’était un problème de moins à gérer.


De retour à la base, une tornade brune fondit sur elle. Tara reconnut Andréa, l’une des psychologues qui l’avaient examinée et qui était accessoirement celle qui faisait office de meilleure amie à l’Insurrection.

« J’ai trois nouvelles pour toi. »

David se tenait à une distance respectueuse des deux femmes mais écoutait d’une oreille attentive.

« Lesquelles ?
- La première est que le téléphone de Cynthia a été détruit, il n’y avait rien d’intéressant dedans. La deuxième est qu’on a une nouvelle mission pour toi. La troisième est que le commandant de l’EIT « Observez-les tous » veut te voir.
- Des deux dernières, laquelle est prioritaire ?
- Le commandant t’attend dans son bureau ainsi que le dossier de la prochaine mission.
- J’imagine que je choisirai sur place, merci. »

Tara se dirigea vers son bureau après avoir salué Andréa et David. Ces deux derniers se mirent alors à parler de la mission et du comportement de Tara mais son second mentit et ne fit que dire ce qu’Andréa pensait véridique : l’ancienne infiltrée était toujours aussi loyale envers l’Insurrection. La fausse insurgée, qui avait écouté la conversation, repartit confiante, un petit sourire satisfait sur les lèvres.

« Bonjour, commandant Benjamin. »

Ce dernier, debout devant le bureau de Tara, était demeuré de marbre, presque au garde-à-vous malgré ses vêtements de civil. Il revenait d’une opération d’espionnage sur le terrain. Il lui tendit une main assurée et ferme que Tara serra poliment. Le commandant de trente-cinq ans toisa la jeune femme de vingt-six. Cette dernière l’ignora superbement et prit machinalement le dossier qui attendait devant sa chaise avant de s’asseoir.

« Qu’est-ce qui vous amène, commandant ?
- Vous m’avez dit de venir vous voir lorsque des informations sur certaines personnes arrivaient à nos oreilles.
- Continuez. »

Tara écoutait d’une oreille distraite. Elle venait de lire l’intitulé de la mission en diagonale. De ce qu’elle comprenait, un ancien docteur de la Fondation qui avait été licencié, avait été retrouvé par l’Insurrection avant la Fondation dans l’optique de dialoguer avec lui. Cela l’emmerdait beaucoup parce qu’il avait répondu favorablement à leur tentative de communiquer. Elle n’avait pas été prévenue à l’avance et n’avait pas pu l’éliminer. Dorénavant, cela allait être plus compliqué pour le tuer. Mais l’histoire ne s’arrêtait pas là. Il allait arriver à la base dans quelques heures et Tara était celle chargée de l’accueillir et de le briefer pour une mission qui constituait à attaquer un site mineur de la Fondation. Plus curieux, elle ne ferait pas partie de cette mission. Pourquoi lui demander à elle de l’accueillir ?

« Nos agents ont retrouvé la trace de deux anciens membres de la Fondation SCP qui faisaient partie de votre liste noire. »

Tara tressaillit. La liste noire était composée des anciens membres de la Fondation avec qui elle avait noué des liens étroits et qu’officiellement elle considérait comme les plus dangereux pour l’Insurrection. Officieusement, ils étaient ceux qui étaient susceptibles de faire sauter sa couverture à tout instant. Le professeur Kendrick et l’agent Curt4 figuraient en tête de cette liste.

« La première personne est mentionnée sur ce dossier. Vous êtes dépêchée sur place pour l’accueillir en tant que figure amie en qui il a toujours confiance. Apparemment, il veut coopérer avec nous contre toute attente de votre part. »

Tara regarda le dossier comme s’il allait l’avaler. Un membre du protocole ? Quelqu’un qui connaissait son secret ? Et qui voulait coopérer avec l’Insurrection ?

« Et le deuxième ? Demanda-t-elle d’une voix un peu plus faible qu’elle ne l’aurait voulu.
- Lui, par contre, est un peu plus problématique. Il tente de récupérer les anciens membres de la Fondation. Il a déjà réussi à en récupérer trois de ce que nous savons. Dans quel but ? Nous l’ignorons. Nous savons juste qu’il coopère avec une organisation que nous n’apprécions pas vraiment. Ce sont des renégats de la Division P. La-
- Krasnaya Kompaniya. »

Elle savait qui se cachait derrière. Et même si cette personne semblait à ses yeux être plus important que tout le reste désormais, elle savait que cela pouvait attendre face à celui qui figurait sur le dossier.

« Il n’a pas été amnésié avec les autres de ce que nous savons. Il avait déserté une semaine avant. Ce fut vous le lanceur d’alerte, apparemment, continua le commandant, imperturbable.
- Oui, je m’en souviens… »

Sa voix était brisée, son esprit perdu, son cœur à l’autre bout du monde. Elle décida de demeurer silencieuse et de se concentrer sur le dossier face à elle. Elle trouva enfin ce qu’elle cherchait : la photo de son ancienne connaissance. Ce fut là qu’elle se souvint que sur la fameuse liste noire, il n’y avait pas que les personnes qui avaient su un jour qui elle était réellement ou qui le savaient encore. Il y avait aussi ses amis, ceux dont elle voulait s’occuper elle-même.

Sur la photo, le docteur Flauros Haures alias Flamby du surnom qu’elle lui avait affublé, la regardait avec son éternel air blasé.

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