Philosophie de la Torture
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« Eau chaude ? »

Raaida leva un instant la tête du paysage, qu'elle observait depuis maintenant près de quatre heures d'affilée. Elle fronça les sourcils, mécontente. C'était son tour de garde, et pourtant Varya venait de la surprendre au bord du sommeil. Mais la femme russe eut l'élégance de ne rien laisser paraître, lui tendant au contraire avec un grand sourire une tasse fumante. Sans mot dire, même si elle apprécia le geste, l'agente saisit l'offrande et commença à siroter sa boisson, sans prendre garde aux éventuelles brûlures. Il faisait trop froid pour qu'elle se refuse ce plaisir.

Emmitouflée dans sa combinaison, Raaida souffrait le martyr. Elle avait beau avoir vécu dans l'une des régions les plus froides de France, ce n'était rien comparé aux grandes étendues sibériennes. Et pourtant, la jeune femme ne regrettait pas de se trouver là : chacun de ses gestes, chacun de ses plans, chacun de ses efforts, depuis près de six ans, avaient été dévoués à une unique et seule cause, rejoindre l'escouade à laquelle elle appartenait maintenant.
La fameuse FIM Oméga-5. Les Joailliers. Des chasseurs de pierres précieuses, au sens figuré. Le cauchemar de S.A.P.H.I.R.

« Rien à signaler ? » demanda mine de rien Varya en s'asseyant à ses côtés, à même le sol.

Pour faire bonne mesure, la française saisit ses jumelles et jeta un coup d’œil à travers l'ouverture de son abri-camouflage. Le bâtiment abandonné qui lui faisait face, au loin, n'avait pas bougé d'un poil. Toujours délabré, sinistre, et en apparence, vide de toute âme qui vive.

« Rien à signaler. » soupira-t-elle en reposant ses jumelles.
« Tu en as marre d'attendre, je vois. » souligna gentiment Varya.

La jeune femme s'exprimait dans un français presque parfait, mais elle n'arrivait jamais à se débarrasser de son accent russe. Avec le temps, Raaida s'y était habituée.

« Un peu. » avoua-t-elle. « Dans mon ancienne FIM, on était surtout dépêché pour des opérations éclair. Ça me change carrément. »
« Remarque, un peu de repos, ça ne nous fera pas de mal. » commenta son interlocutrice en reportant son regard au loin, vers les grandes plaines entourant leur cible. « Toute l'équipe est crevée en ce moment, j'ai l'impression. »

Raaida hocha la tête, un sourire ironique sur les lèvres. Allah tout puissant savait à quel point elle-même manquait d'énergie ces derniers temps.

« Tu devrais faire attention. Avec ces chutes de température, c'est facile d'attraper un mauvais coup quand on a pas l'habitude. »

La guetteuse se raidit.

« Je ne tomberai pas malade pour si peu. »
« Eh. Les aléas de la santé, hein ? C'est comme les gosses… et l'amour. Ça frappe n'importe où, n'importe quand, n'importe qui. »

Pas dupe pour un sou, la française jeta un coup d’œil en direction de son amie. Cette dernière était tout sourire.

« Crache le morceau. » gronda l'intéressée.
« Alors ? Avec Kolya, c'est du sérieux ou pas ? »
« J'sais pas. Tu comptes me frapper si je réponds que je ne sors avec ton meilleur ami que pour le sexe ? »
« Dépendra du ton sur lequel tu le diras. Alors ? »

Raaida lâcha un long, très long soupir. Elle n'avait absolument pas envie d'aborder le sujet pour le moment. Ni jamais, en fait.
D'un autre côté, Varya était le genre de personne à qui il était difficile de refuser quoi que ce soit : elle exhalait en permanence une sorte de force, de présence inébranlable. Une aura paisible, mais puissante. Doublée d'une ténacité à toute épreuve.

« En toute honnêteté ? Je ne sais pas. Je veux dire… Je me sens bien avec lui, indéniablement. Il est drôle, il est pas chiant, c'est un bon coup… Je… Je pense que oui, pour le moment en tout cas, c'est sérieux. Aussi sérieux qu'une relation entre un civil et un agent de la Fonda' puisse l'être. »
« J'ai vu qu'il t'avait refilé son bracelet fétiche. Il y tient beaucoup. Il doit s'être attaché à toi. »
« Je sais. Je crois bien que moi aussi. »

Satisfaite de cette réponse, la russe détourna le regard. Elle ne parlait que rarement, et préférait le silence aux longues discussions. Ce qui convenait parfaitement à Raaida, qui se savait très irritable ces jours-ci.

Une autre heure passa, le temps pour les deux jeunes femmes de mémoriser chaque détail de leur environnement. Ce n'était pas comme si elles avaient quelque chose d'autre à faire durant ce tour de garde, de toute façon. Fort heureusement, la relève ne tarda pas à arriver, en la personne de Dosan, l'un de leurs compagnons. Il parut très surpris de ne pas trouver Raaida seule.

« Je ne savais pas que les tours de guet se faisaient à deux. » marmonna-t-il, mi souriant mi grimaçant à cause du froid.

Il aurait visiblement donné n'importe quoi pour retourner sous la tente avec le reste de leur groupe.

« Enfin. » se contenta de répondre Raaida.

Elle se leva lentement, les os ankylosés par l'attente. Varya l'imita, quoique avec bien plus de fluidité et d'entrain. Ensemble, les deux femmes laissèrent leur place à leur compagnon, et se mirent en marche d'un pas vif, pressées de revenir au camp.

Celui-ci se trouvait quelques pas plus loin, dissimulé sous l'ombrée des arbres. Assis à l'abri du froid, sous la tente principale, trois autres membres de leur escouade jouaient tranquillement aux cartes. Pendant que Léon et Sandra étaient sans doute en train de patrouiller autour du camp, Delilah, Martin et leur chef d'escouade, Géraud, passaient le temps comme ils le pouvaient. À leur arrivée, le second leur lança un joyeux :

« Hey. une petite partie ? Dosan nous a laissé en plan, si l'une d'entre vous souhaite prendre sa place… »
« Sans façon. » déclina Raaida d'un ton plus sec que ce qu'elle n'avait escompté.

Varya, à son habitude, ne répondit rien. Elle s'empara simplement d'une chaise, la tira à l'écart, et s'y assis pour se plonger dans la lecture d'un livre.

« Aaaaarh. » gronda Delilah en lançant ses cartes, révélant sa main, qui du reste faisait peine à voir. « Faites chier. Jouer à trois, ça pue la merde. »
« Dis plutôt que tu étais en train de perdre. » déclara tranquillement Géraud en déposant ses cartes face cachée sur le tabouret leur servant de table.
« Tout à fait. » rétorqua l'agente avec un calme égal, assumant pleinement son côté mauvais joueur.

Raaida leva les yeux au ciel tout en se déplaçant en direction de la grande carte qui trônait au centre de la tente, le lieu où les guetteurs se réunissaient usuellement pour faire le point sur la situation. Lentement, elle parcourut du regard chaque tracé, chaque pion déposé sur la surface de papier, chaque nuance de couleur et ligne de démarcation.
Depuis les premiers jours, elle connaissait cette carte par cœur, y compris chacune des mises à jour de positions et de stratégies qui s'y étaient faites.

« Tu ne te reposes jamais Raaida, hein ? » fit Martin en la rejoignant, ne plaisantant qu'à moitié.
« Je me reposerai le jour où je serai sûre et certaine que tous ces enfoirés de terroristes sont sous les verrous, morts, voire les deux. »

Cela fit hausser les sourcils à son collègue.

« Ça m'aurait sans doute fait rire si je n'avais pas su que tu ne plaisantais pas. »
« Tu me connais si bien. »
« Sans rire, Raaida. Je te trouve fatiguée en ce moment. Sur les nerfs. »
« Ce n'est pas bon, ça. » résonna derrière eux la voix de Géraud.

L'intéressée se raidit et lâcha un soupire exaspéré. Bien sûr. Il fallait que Martin attire l'attention du chef d'équipe avec ses remarques à la con. Sachant pertinemment ce qui allait suivre, la jeune femme se retourna, s'adossa à la table et observa le visage de son supérieur, tentant de conserver un regard impassible.

« Il faut que mes agents soient au meilleur de leurs capacités en toutes circonstances. » commença-t-il d'un ton militaire. « Mais le jour J… Je demanderai du 200%. La cible peut frapper d'un jour à l'autre, et là on va commencer à s'amuser. Il est absolument hors de question que vous vous épuisiez durant la phase de surveillance. C'est compris ? »
« Oui, chef. »

Le ton était monotone. Elle avait déjà entendu ce discours plusieurs fois, bien plus que les autres. Il n'était pas bien difficile de savoir ce qui se cachait derrière.
On sait que S.A.P.H.I.R a tué ton frère. On s'en branle. Fais ton boulot et fais le bien. Ne cède pas à tes émotions, soldat. Gare au renvoi.

Elle n'avait rien contre cela. Elle investissait tout ce qu'elle avait de force, d'intellect, dans ce qu'elle accomplissait, se mettait presque toute entière au service des intérêts de la Fondation. Pas au service des siens.
Mais ses émotions. Ses émotions n'appartenaient qu'à elle.

« Bien. » apprécia Géraud. « Alors va te coucher. C'est un ordre. »

Sans mot dire, Raaida se plia aux exigences de son supérieur.

« Tu penses pouvoir retrouver le chemin vers ton lit ? » lâcha Martin, à peine dérisoire.
« Ta gueule. » fit Géraud.

Un sourire fleurit sur les lèvres de la jeune française alors qu'elle quittait la tente principale.

Lorsqu'elle parvint à sa tente assignée, cependant, toute joie avait déserté son visage. Elle était sombre. Le voyage entre les deux tentes, peu éloignées pourtant, l'avait frigorifié. Avec précaution, elle s'assit tout doucement sur le sol et entreprit de retirer ses bottes, couvertes de boue et de neige. L'effort la faisait souffler rauquement.

Ne pas montrer aux autres, ne pas montrer aux autres.

Elle s'allongea sur le sac de couchage un peu trop vite, et resta un moment allongée, prenant de lentes et grandes inspirations.

Ne pas montrer aux autres que tu as la tête qui tourne.

Jusqu'ici, elle avait plutôt bien donné le change. Mais ses compagnons commençaient à soupçonner qu'elle s'épuisait à la tâche. Et c'était vrai que Raaida était fatiguée, si fatiguée… À vrai dire, elle était crevée.

Elle repensa à ce qu'avait dit Varya. Des traces de vomissures. Des maladies. Des maladies… La jeune femme se raidit. Elle devenait sûrement parano. Mais cela n'annonçait rien de bon.
Il fallait que tout le monde soit en pleine forme pour l'étape finale de cette longue et difficile entreprise de pistage. Il fallait que chaque membre du groupe ait une entière confiance en l'honnêteté, les capacités de ses coéquipiers.

Elle s'endormit sur ces pensées, troublée et terriblement mal à l'aise.

***

Ce fut une légère secousse sur son épaule qui l'éveilla.

Les yeux voilés, des cernes sombres au contour des paupières, Raaida mit quelques secondes avant de reconnaître le visage de Varya, penchée sur elle.

« Mgnnh… ? Qu'est-ce… Quoi… ? Qu'est-ce que tu me veux ? »
« On a un reçu un E Blanc et un autre Rouge de la part des Baguiers. On attend à tout instant l'OM. »

Le cœur de la jeune femme se mit instantanément à battre plus fort.
Ces simplifications, officieuses, désignaient des messages codés transmis par radio entre les divers groupes de la FIM répartis autour du lieu ciblé : dont le groupe Baguier, les guetteurs les plus proches de la zone cible, chargés de relayer les informations à leurs collègues. Le E Blanc signifiait Éclat dans la neige, le Rouge signifiait Éclat dans le bâtiment : des activités du groupe d'intérêt Saphir avaient été repérées autour et à l'intérieur de l'entrepôt. Quant à l'OM…
Opération Minage.
Le moment de frapper.

« On sait enfin ce qu'ils comptent faire là-bas ? »
« Négatif, pas plus d'info que d'hab. Un artefact inconnu, lié aux émanations mystiques de communautés religieuses, qui se trouve actuellement dans… »
« Un entrepôt actuellement sous le contrôle de S.A.P.H.IR., et l'ancien quartier général d'une secte obscure ayant totalement et mystérieusement disparu des radars aujourd'hui. Oui, je sais. Je l'ai sous les yeux depuis des jours, je te signale. »

À la grande surprise, et contrariété, de Raaida, Varya tenta de l'aider à se relever en la soutenant lors du mouvement. Elle l'envoya sur les roses d'un geste sec et s'éloigna de quelques pas, le menton relevé fièrement, mais les jambes encore vacillantes sous le coup de son éveil brutal.

« Géraud va faire les attributions de rôle, qu'on soit au taquet quand l'OM tombera. Faut qu'on se dépêche. »
« Ça marche. » marmonna la jeune femme en se concentrant sur son équilibre, refusant à tout prix de se laisser chuter.

Les deux agentes pressèrent le pas dans la neige, impatientes d'entendre ce que leur chef avait à dire. Comme la FIM toute entière, elles avaient donné corps et âme pour réussir cette opération, et rien n'aurait pu les détourner de leur but.

« Bah putain, vous vous êtes faites attendre. » lâcha Sandra lorsqu'elles surgirent dans la tente principale, le visage rouge.
« Bien dormi, Raaida ? » demanda Géraud en examinant de la tête au pied l'intéressée, l’œil critique.
« Comme une pierre. » répliqua-t-elle avec un filet de voix tout en réprimant un bâillement, échouant en tout point à paraître crédible.

Le regard du chef d'escouade en disait long sur ses pensées, mais il embraya immédiatement sur le briefing.

« Bon les gars, je vais pas vous mentir, c'est pas le moment de merder. L'OM peut tomber n'importe quand, dans deux secondes ou dans trois semaines. D'ici là, les activités de surveillance seront limitées, histoire d'éviter qu'on se fasse repérer. Vous connaissez le rôle de notre cellule : on est là pour préparer les deux véhicules de secours, couvrir l'équipe chargée du transport de l'anomalie et s'assurer que nos ennemis ne remettent pas la main dessus. Quatre sur la voiture Alpha Prime, quatre sur Bêta Prime. Si tout va bien, ce sera pépère. »

Les agents n'en étaient pas plus heureux pour autant. Après tant de journées passées dans le froid et le blizzard à guetter, immobiles et frigorifiés, beaucoup avaient soif d'action, regrettaient la chaleur des assauts groupés et des fusillades.
C'est pourquoi l'on aurait presque pu les entendre mugir de joie quand le chef enchaîna :

« Mais y a un léger changement de plan. Je vous la fais courte, on a deux gars du groupe Archet qui se sont pris une Maman Ours dans la gueule. Ils vont relativement bien, mais on a dû les rapatrier. Du coup, les Archets se retrouvent en rade : c'est eux qui doivent aller au contact contre S.A.P.H.I.R. et neutraliser les individus-cibles, leur faudra le max d'hommes pour ça. C'est pas les petits rigolos des rues de tous les jours : on a au moins un Z.I.R.C.O.N et un R.U.B.I.S. postés là-bas. C'est beaucoup d'imprévisibilité et peu de certitudes, surtout au sujet de leur nombre et de leur équipement. »
« C'est nous autres Billots qui allons les remplacer ? » demanda Léon, les yeux brûlants d'excitation.
« Yep. J'ai confirmé qu'on pourrait se passer de deux hommes, alors les enfants… C'est du pur cassage de terroriste. Les tapez pas trop fort non plus, je veux pas avoir le comité éthique sur le dos, et croyez-moi, vous non plus. La priorité c'est l'anomalie, ne l'oubliez pas. Deux-trois prisonniers, ça fait bien sur le CV et en plus on pourra les interroger. Autrement, tirez vite et bien, et faites gaffe à vous et à vos coéquipiers. »
« Qui allez-vous envoyer ? » se força à demander Raaida, bien qu'elle sut n'avoir aucune chance en raison de son passif.

Le regard pensif de Géraud s'attarda un instant sur elle.

« Sandra et Martin. Vous partez dans quelques heures. »

Parmi les répudiés, des grondements et des coups de coudes s'échangèrent, surtout à l'intention des heureux élus qui, eux, étaient tout sourire.

« Vous serez sous la direction de l'agent Grinman le temps de cette opération. Je sais, elle est moins cool que moi, mais tirez pas la gueule comme ça s'il vous plaît. Vous risqueriez de la vexer. »

Une fois que les rires se furent tus, le chef conclut en ces mots :

« Bref, c'est tout. Pour les autres, le reste de la procédure ne change pas, vous savez quoi faire le jour J. Rompez, et allez vous reposer. Vous en aurez besoin. »

Raillant à qui mieux mieux, les agents se dispersèrent avec empressement, surtout ceux qui avaient changé d'affectation. Mais Raaida, elle ne bougea pas. Elle attendit que tous furent sortis de la tente principale pour s'exprimer :

« Un mot, monsieur. »
« Sois brève. »

Elle inspira doucement, réfléchissant à la manière de formuler ses mots, et se lança :

« Ça fait six ans, chef. Six ans que je suis dans cette FIM, que je travaille à vos côtés et que je donne le meilleur de moi-même à chaque seconde. J'ai été affectée dans divers groupes, sous divers supérieurs différents, et aucun n'a trouvé de raison de se plaindre de moi. »
« Est-ce que tu essayes de me convaincre de t'envoyer soutenir le groupe Archet ? » s'assombrit son interlocuteur.
« Non, monsieur, ce n'était pas mon intention. » le détrompa-t-elle immédiatement ; et elle ajouta, avec une honnêteté réticente : « Je ne suis pas en état d'être envoyée au front. »
« Alors quoi ? »
« Alors, en six ans, pas un seul de mes supérieurs ne m'a envoyée au contact direct avec S.A.P.H.I.R. Pas même pour un interrogatoire en locaux sécurisés. »

Géraud n'eut aucune réaction visible. Au fond, il devait savoir depuis le début de quoi il retournait.

« Tu veux savoir si nous avons reçu des ordres relatifs à ta situation. » déclara-t-il finalement.
« Oui, monsieur. »

Il laissa planer quelques secondes à peine de silence, avant de lâcher :

« Non. Je ne peux pas parler au nom de tes anciens supérieurs, mais en ce qui me concerne, c'est une décision personnelle, et uniquement cela. Je ne doute pas de tes capacités, Raaida. »
« Quel est le problème alors, monsieur ? » voulut-elle savoir alors, en se demandant si elle ne poussait pas un peu trop loin sa soif de réponses.

Fort heureusement, Géraud était un homme direct et franc. Il lui répondit sans détour :

« J'ai passé la plus grande partie ma carrière au sein des Joailliers. Ce n'est pas pour rien que l'on est la seule FIM affectée à plein temps à S.A.P.H.I.R. : pour ça, il faut des prédispositions, des compétences, une formation… Pour être franc, lorsque l'on m'a demandé mon avis concernant ton affectation en Oméga-5, j'ai répondu à la négative. Parce que ta motivation profonde, ce qui t'a fait tendre vers nous, ça m'inquiète. »
« Avec tout le respect que je vous dois, je ne suis pas ici pour venger mon frère. » crut-elle bon d'indiquer. « Mais pour éviter que ce qui lui est arrivé ne se reproduise. »
« Je sais. Je sais que tu en es persuadée. Mais le problème, encore une fois, ce n'est pas exactement toi. Ce sont eux. »

Raaida se creusa la tête, cherchant désespérément le sous-entendu. Elle renonça.

« Je ne comprends pas. »
« Bien sûr que tu ne comprends pas. Tu n'as jamais rencontré de véritable membre de S.A.P.H.I.R. Et ne me parle pas des trucs dont on t'a bourré le crâne quand t'étais en période d'essai. » gronda-t-il lorsqu'il la vit ouvrir la bouche pour rétorquer. « Leurs principes, là, c'est comme la gangrène : t'en as vaguement entendu parler, mais tant que tu l'as pas vu en action, tu sais pas vraiment ce que ça fait. »

Il baissa la voix pour continuer :

« Ces types réfléchissent pas comme nous, Raaida. Et ça c'est dangereux. Une fois, lors d'une opération en pleine ville, j'ai vu un agent de notre FIM, un type très calme et souriant, péter un plomb en plein milieu d'un interrogatoire improvisé sur le terrain, parce que le type en face avait refusé d'aider des enfants de civils sous prétexte que "l'anomalie à l'origine de leurs blessures n'existait de toute évidence pas". J'en ai vu une autre – pas de chez nous celle-ci–, mère de famille, trois gamines adorables… tirer dans les jambes d'un prisonnier désarmé, parce qu'il était à l'origine de la mort de son collègue. Quand on sait que dans ton cas, il s'agit de ton frère… »
« Les membres de S.A.P.H.I.R. ne sont pas les responsables de la mort de mon frère, monsieur. » se rebuta la jeune française.
« Indirectement, si. Et ne va pas me dire que tu ne le penses pas. Mais ce qui m'importe, c'est que ton frère a été tué par un SCP. Autrement dit, l'incarnation même de tout ce que les membres de S.A.P.H.I.R refusent de reconnaître. Imaginons… que lors d'un interrogatoire, l'individu commence à renier l'existence de ces anomalies. Qu'il envoie sur les roses tout ce pour quoi nous luttons, tuons, mourrons. Qu'il te regarde droit dans le yeux et réfute l'existence de ce qui l'a tué, qu'il insulte la mort même de ton frère. Est-ce que tu garderais ton calme ? Est-ce que tu saurais te maîtriser ? »

Raaida avait très envie de répondre Bien sûr, monsieur, en toutes circonstances. Mais quelque chose la retint. Probablement l'honnêteté.
Prenant son silence pour ce qu'il était, un assentiment retors, Géraud hocha tristement la tête.

« Tant que l'on ne saura pas répondre à cette question, je ne peux pas te confier de mission aussi délicate. Ce ne sera pas toujours le cas… Mais pour l'instant, il faudra t'en contenter. »
« Bien reçu, chef. » lâcha-t-elle, le cœur serré.

Elle n'aimait pas se faire ainsi répudier, mais on ne devenait pas agent en se vexant à la moindre brimade. Le léger sourire de Géraud se voulait d'ailleurs réconfortant ; aussi se força-t-elle à le lui rendre.

« Ne te prends pas trop la tête et va te reposer. On est plus de surveillance, faut juste tenir les armes et les véhicules prêts. Les autres s'en chargeront pour le moment, toi, tu es dispensée. »
« Ça marche. »

Le haut-gradé avait l'air heureux de la voir aussi bien le prendre.
Elle attendit qu'il se soit retourné pour laisser ses traits retomber en une grimace dure, légèrement amère.

Sans rien ajouter, la jeune femme fit demi-tour et sortit de la tente, retrouvant presque avec plaisir l'air glacial et le soleil mordant de Sibérie.
C'était toujours moins étouffant que ce sentiment d'impuissance qui montait en elle, la laissant au bord de la nausée.

***

Allongée par terre sur son sac de couchage, Raaida réfléchissait.

Elle pensait à ce que Géraud lui avait dit. Elle pensait à son frère. Elle pensait à S.A.P.H.I.R. Elle pensait à ses collègues de FIM – les actuels, mais aussi les anciens, ceux qu'elle avait quitté en demandant à être mutée au sein des Joailliers.

Tout en elle était figé, sauf ses pensées. Et ses mains. Ses mains reposaient sur son ventre, tapotant légèrement contre son uniforme, comme pour stimuler doucement la peau en-dessous.

Subitement elle eut envie de tout lâcher, de rentrer chez elle en France. Plus niais encore que le mal du pays, elle avait envie d'appeler Kolya, d'entendre sa voix, de le serrer dans ses bras. Elle fut un instant pris d'un fou rire maigre : c'était en vieillissant qu'elle devenait aussi fleur bleue ? Poussée d'hormone ? Vertige passager ?

A ses côtés, Varya lui lança un regard inquisiteur. La russe était assise à côté d'elle – elles partageaient leur espace de couchage – en train de lire un livre obscur dans sa langue natale.

« Rien. » grogna Raaida, exaspérée.

Sans chercher à comprendre, sa voisine se replongea dans sa lecture, imperméable à tout ce qui se passait autour d'elle.
Plus le monde entier s'évertuait à faire chier Raaida, et plus elle appréciait cette indifférence digne que conservait Varya à l'égard de sa vie privée.

« Tu veux combien de gosses plus tard ? »

Et merde.

« Gmmmmmmhnon. »

Amusée par le cri d'outre-tombe émis par sa collègue, la jeune femme laissa un sourire léger s'afficher sur ses lèvres. Quand elle s'y mettait, Varya savait frapper juste.

« Je demande pas pour moi, c'est pour Kolya. » fit-elle poliment, une lueur espiègle dans l’œil.

Une botte vola dans sa direction, qu'elle esquiva sans mal. Le projectile fut projeté à l'extérieur de la tente. Raaida n'avait pas vraiment essayé de l'atteindre avec ce lancer, mais elle n'en pensait pas moins.

« Ta gueule. »
« Donc tu ne veux pas en parler ? »
« T'es la seule personne qui ne me fasse pas chier sur un plan personnel, essaye de faire en sorte que ça continue sur cette voie s'il te plaît. »

En haussant les épaules, Varya se replongea dans sa lecture, tout sourire disparu. Les deux femmes restèrent ensuite silencieuses, comme à leur habitude, et la française put enfin retourner à son repos troublé.
Mais pas pour longtemps.

« Varya, Raaida ! »

C'était Léon. Il fit irruption sous la tente sans prévenir, les joues rouges et le regard pétillant. Avec une lenteur calculée, les deux agentes levèrent les yeux vers lui, indifférentes à son excitation. Il était très facile d’impressionner le jeune homme, elles avaient l'habitude de ses éclats.

« On l'a. » souffla-t-il. « On a reçu l'OM. »

D'un mouvement pratiquement synchronisé, elles se redressèrent brutalement, toute envie de plaisanter disparue.
Fin de la récréation.

***

Il neigeait comme le feu du ciel.

Debout à côté du véhicule tout terrain, Raaida s'efforçait de contrôler sa respiration, de rester calme. Cela lui coûtait de l'avouer, mais grâce aux efforts de ses collègues qui, butés, l'avaient sans cesse poussée au repos, elle se sentait bien mieux que durant les jours précédents. Plus alerte, aussi. Avec le vent qui sifflait à ses oreilles, c'était bien entendu nécessaire.
Au moins, l'avantage du blizzard était qu'il aiderait à dissimuler les mouvements des agents.

Géraud n'en fit pas montre, mais elle eut la nette impression qu'il remarqua l'amélioration de son état de santé, et en fut largement satisfait. L'agent circulait nonchalamment aux alentours, l'air de rien. Mais elle savait que sous son apparente indifférence, le vétéran était prêt à frapper, aux aguets.

De l'autre côté de la "route", Dosan, Léon et Delilah étaient eux aussi affectés à la surveillance d'un véhicule d'échappatoire. Dissimulées à l'orée des bois, les deux machines étaient tenues prêtes à démarrer à chaque instant, si les véhicules destinés à l'origine au transport de l'entité venaient à être compromis. Dans l'optique éventuelle d'une course poursuite, les agents du groupe Billot devraient également jouer le rôle de distraction, de protection.

« Rien à signaler. » lâcha Varya en surgissant de derrière un tronc d'arbre, arme à la main. « Les alentours sont clean. »
« Bien, je préfère ça. » approuva Géraud en se détendant à peine.
« On a du nouveau avec l'équipe Archet ? » fit la voix de Dosan à travers le talkie-walkie.
« Négatif. »
« J'espère que tout se passe bien pour eux. » commenta Raaida. « Olivier me doit un verre. »
« Je croyais que tu ne buvais pas d'alcool. » s'étonna sa collègue tout en allant prendre place à ses côtés.
« De jus de fruit. Un verre de jus de fruit. »

Les trois agents restèrent silencieux un moment. Géraud grimaça.

« N'empêche, ils font chier ces Archets. On était censé être deux à garder le véhicule et deux qui patrouillent aux alentours. Je n'aime pas du tout l'idée de laisser systématiquement un gars tout seul. »
« Relax. » s'amusa Varya, toujours souriante et apaisante. « Leur boulot était au cœur de notre opération. Si ça se clôture par un échec, nos propres affectations ne serviront à rien. »
« C'est qui qui s'est fait rapatrier déjà ? » voulut savoir Raaida, n'écoutant qu'à moitié la conversation.
« Aucune idée. » gronda Géraud avec un sourire carnassier. « Mais je peux vous assurer, les gars, qu'ils vont se faire charrier en beauté. »

La remarque arracha un sourire à ses sœurs d'arme. Puis, le talkie-walkie de Géraud se mit à grésiller. Le retour au professionnalisme fut pratiquement immédiat.

« Ici le groupe Billot, j'écoute. »
« On a un souci. Activité hostile repérée près de vous. Redoublez de surveillance. »

Le visage des agents se fit grave.

« Du côté de quel véhicule ? Alpha Prime ou Bêta Prime ? »
« Bêta Prime. Faites gaffe à vous, terminé. »
« Bien reçu, terminé. »

L'air sombre, Raaida vérifia que la sécurité sur son arme à feu était bien désactivée. Bêta Prime était la désignation du véhicule actuellement sous leur protection, à Varya, Géraud et elle.
Leur supérieur leur coula un regard éloquent.

« Les gars, faites un rapide tour du périmètre, juste pour être sûr. Soyez discrètes. Je vais appeler Dosan pour qu'il nous rejoigne et garde la voiture. Prudence, et si vous voyez quoi que ce soit de suspect, contactez-moi avant d'ouvrir le feu. »
« Ça marche. » approuva Raaida tout en s'éloignant au pas de course, son amie sur les talons.

Derrière elle, elle entendit le grésillement du talkie-walkie de leur supérieur s’amenuiser au fur et à mesure que les deux femmes s'enfonçaient dans les bois. Leur tenue camouflage épousaient les nuances neutres du paysage, leur conférant un avantage de discrétion certain. Néanmoins, elles n'étaient pas rassurées.

Du mouvement sur leur droite. Comme des oscillation de vêtements, mais en raison des fourrés et de la tempête de neige, il était difficile de discerner quoi que ce soit de précis. Mais quelque chose bougeait.
Raaida fit un signe à sa collègue, qui hocha la tête. Les deux agentes se séparèrent, contournant chacune les arbres afin d'encercler l'individu suspect. Malgré les bourrasques qui s'abattaient sur sa visière, elle put distinguer des morceaux de tissu rouge s'agiter derrière les buissons, clairement visibles.

Ces putains de civils. pensa-t-elle, souriant à l'idée que sa formation lui conférait une véritable supériorité sur les agents de S.A.P.H.I.R.

En avançant doucement, elle écarta de la main le feuillage qui la dissimulait partiellement. Elle n'était plus qu'à quelques mètres de sa cible.

Raaida se figea.

Mais qu'est-ce que…

Sur une jeune pousse de sapin, divers lambeaux de tissus rouges flottaient au vend, retenus par des nœuds qui, à première vue, semblaient solides et minutieusement noués.

C'est lorsqu'elle tenta de se redresser que quelqu'un la saisit dans son dos.

Un coup sec derrière la nuque la propulsa dans le néant. Elle eut juste le temps de sentir que son agresseur retenait sa chute, avant de sombrer dans l'inconscience.

***

Quand Raaida émergea enfin, la première chose qu'elle ressentit fut le froid de l'acier sur ses poignets.

Putain.

Lentement, elle se redressa. Sa tête lui faisait un mal de chien.

Je me suis faite avoir comme une bleue.

« Raaida ? Tu vas bien ? »

Alarmée, la française tenta de se concentrer. Elle reconnaissait cette voix.
Et ça, ça n'augurait rien de bon.

« Regarde par ici. »

Le regard de l'agente accrocha deux yeux paisibles, un visage dépourvue de toute inquiétude, sinon un léger pli d'anxiété en dessous des yeux.
Varya. Rudimentairement enchaînée à un mur.
Tout comme Raaida d'ailleurs.

« Ils t'ont eue aussi. » marmonna-t-elle, abattue. « On est vraiment connes. »
« S'il n'y avait que vous… »

La voix de Géraud la fit sursauter. L'agent se trouvait exactement dans la même situation, accroché à un autre mur par des chaînes en métal. L'état de son visage montrait qu'il ne s'était pas rendu sans se battre.

Devant les yeux de Raaida, des étoiles se mirent à danser, et elle s'affaissa lentement, nauséeuse.

« Ne fais pas de gestes brusques. » s'alarma son supérieur.
« Mais quelle belle brochette d'enculés. » lâcha froidement Varya, en contemplant l'état dans lequel son amie se retrouvait mise.

Elle n'avait jamais juré en public avant. Elle n'avait jamais laissé transparaître ni peur ni colère devant ses collègues.
La situation prenait des proportions apocalyptiques.

La prisonnière s'immobilisa complètement, refusant de se laisser aller à une nouvelle vague de nausée. Plutôt que de bouger, elle se contenta d'observer les alentours.

Leur espace de détention était très restreint. C'était un genre de cave entièrement faite de béton, avec pour seul éclairage une ampoule grésillante au plafond. Chaque agent était enchaîné à l'un des murs de la pièce : sur le quatrième se tenait l'unique porte de sortie, une plaque de métal solide et renforcée. Ça, plus les chaînes rouillées et vieillies, indiquaient que les représentants de la Fondation n'étaient pas les premiers à y faire un séjour involontaire…

« La mission ? » voulut savoir Raaida quand elle eut enfin réussi à contrer son malaise.
« Je venais de recevoir la confirmation que nos hommes avaient mis la main sur l'artefact quand l'ennemi m'est tombé dessus. » indiqua Géraud. « Après… Je ne sais pas. »
« D'accord. On est où nous ? »
« On y a réfléchi avec Varya pendant que tu… dormais. Il fait encore très froid ici… Je pense qu'on est encore en Russie. »

Un sourd claquement métallique survint de la porte avant qu'ils ne puissent en discuter plus longuement. Comme une seule personne, les trois prisonniers se raidirent, se redressèrent. Raaida adressa un signe de tête encourageant à son amie.
Le sourire que lui rendit cette dernière, pauvre à faire peur, empli de regret, la refroidit instantanément.

La porte s'ouvrit dans un grincement terriblement crispant, qui fit grimper d'un cran encore la tension ambiante. Toutefois, le gringalet qui s'introduisit dans la pièce n'était visiblement pas à la hauteur de son entrée.

Un homme d'âge mûr, vers la quarantaine, les cheveux bruns, fit irruption par l'ouverture maintenant grande ouverte. Il portait avec élégance un costume bleu sombre, qui jurait particulièrement avec le décor délabré autour de lui. Malgré sa petite stature et sa faible constitution, son visage n'affichait aucune émotion. Ni appréhension à l'idée de rencontrer l'ennemi, ni satisfaction à la vue plaisante de le voir enchaîné, à sa merci.

Raaida aurait sans doute ricané, si les yeux du nouveau venu n'avaient pas été aussi terrifiants. Aussi froids. Comme vides… Ou plutôt, emplis d'une certitude inébranlable… Une bougie au milieu d'un incendie. Ou bien était-ce davantage un éclat mourant, glacial, comme une braise sur le point de se ranimer ? De toute sa vie, jamais l'agente n'avait vu de tels yeux. Elle en fut frappée de plein fouet.

C'est donc ça, un membre de S.A.P.H.I.R. …

Ce qui lui fit le plus mal, ce fut de reconnaître en cet homme une flamme semblable à celle qui anima un jour Salem, son frère adoré.

Mauvaise idée. C'est pas le moment. N'y pense pas.

Pour éviter la vague de douleur qui manqua de l'engloutir subitement, elle reporta son attention sur l'homme qui venait d'entrer. Il s'était placé au centre de la pièce, indubitablement en charge de la situation. Ses yeux s'attardèrent un instant sur le visage de chacun des prisonniers, ce qui mit Raaida particulièrement mal à l'aise. Puis, il marmonna quelques mots dans sa barbe, toussota, avant de lancer à la cantonade :

« Salutations. »

Son salut résonna dans la pièce sans trouver aucun écho. Il ne sembla pas s'en formaliser. Ce visage fermé n'était animé que par quelques mouvements de lèvre, roulements d'yeux.

« Mes excuses pour le confort de votre résidence, vous n'étiez pas prévu au programme. Sinon, nous aurions sans doute planifié quelque chose de plus… civilisé. Mais étant donné que vous et vos collègues vous êtes permis d'assaillir ainsi notre base tels une nuée de sauvages fanatiques, je suppose que le concept même de civisme doit échapper à votre compréhension, hmm ? »

Ce n'était pas l'approche musclée à laquelle Raaida s'était attendu. Perplexe, elle jeta un coup d’œil en direction de Géraud. Le regard d'avertissement qu'il lui lança en retour lui remit les idées en place : il ne fallait pas le sous-estimer.

« Je serai bref. Notre organisation n'a pas du tout apprécié que vous interfériez dans ses opérations. Nous sommes tolérants envers les représentants les plus naïfs de notre espèce, mais aucune innocence grossière ne saurait justifier que l'on tue pour elle, encore moins si le motif d'une telle agression est un objet de culte et ses supposées propriétés surnaturelles. Vos actions terroristes devraient vous valoir la pire des peines, néanmoins nous avons estimé que les informations tangibles que vous détenez pourraient s'avérer exploitables. Notamment la façon dont vous êtes parvenus à pister nos mouvements. »

Seul le silence lui répondit. Il semblait s'y attendre, puisqu'il enchaîna très rapidement :

« Vous êtes, je l'espère, des êtres doués de raison et soucieux de votre survie. Pardon, de votre intégrité physique et morale dans son entièreté. Vous saurez alors quelle est la meilleure option, dans votre intérêt. Ce n'est pas dans nos habitudes de raisonner avec les fanatiques, appréciez donc cette extravagance à laquelle, je tiens à le dire, je n'étais absolument pas favorable. Une exception pour des êtres peu exceptionnels, voilà un paradoxe dont j'aimerais que l'on m'explique l'utilité. Leśniewski, paix à tes restes décomposés, seuls témoins de ton passage sur cette terre visiblement. »

Il y avait définitivement une certaine violence derrière son langage soutenu et ses manières distinguées, un ton qu'elle ne supportait pas, qui l'irritait au plus haut point. Ça, et l'évidente arrogance de son monologue absurde. Plutôt que de dire ou faire quelque chose qu'elle regretterait, l'agente eut la bonne idée d'observer les réactions des ses collègues. Géraud, comme Varya, ne manifestaient pas la moindre émotion, pas la plus petite irritation. De véritables statues de sel. Elle se calqua sur leur attitude et serra les lèvres, impassible.

« Vous voyez, la beauté de la logique, c'est que même ceux qui ne la pratiquent pas ne peuvent s'empêcher d'en constater le déroulement précis et indéniable. Bien entendu, la proposition précédente n'est valable que si l'on est capable de voir quoi que ce soit… Et la superstition, en plus d'être une œillère, s'est également avérée être l'un des meilleurs remèdes contre cette maladie que vous semblez vouloir éviter comme la peste, la – pardonnez mon langage à vos yeux si grossiers – "vérité". Maintenant, passons à la suite du programme, hmm ? Nous allons distiller dans vos esprits juste assez de logique pour que vous vous rendiez enfin à la voie de la raison. Je vous assure que cela sera tout à fait désagréable. Détruire un système de raisonnement bancal pour s'ouvrir à l'univers et à ses principes, c'est déroutant la première fois, mais des tas de gens biens y parviennent, vous verrez. Pensez donc à ce pauvre Friedrich Ludwig Gottlob Frege. Ou alors, vous pouvez aussi nous révéler maintenant les informations qui nous intéressent, et peut-être alors nous laisserons vous patauger dans votre superbe ignorance. Peut-être. »

L'homme jeta un coup d'oeil rapide à la montre qu'il portait au poignet droit. Il émit le mirage d'un semblant de grimace.

« Première leçon : le temps. Pour certains, une contrainte, pour d'autre, une dimension entière de possibilités logiques et de certitudes avérées. Selon vous, mon cœur s'en brise, je crains que ce ne soit la première solution qui s'avère juste : les heures que vous passerez ici seront loin d'être un paradis. Pour commencer, leur existence sera vérifiable sur le plan de votre évolution corporelle et… Mais je me dois de vous laisser. Passez un bon séjour. »

Sur ce, il tourna les talons sans autre cérémonie. Juste avant de sortir néanmoins, il fit une brève pause, au grand dam des prisonniers, qui craignaient un second laïus.

« Ah. J'allais oublier. Nous pourrons vous paraître monstrueux peut-être, mais sachez que nous sommes avant tous humains, donc sensibles. Et c'est par respect pour cette humanité que je me dois de vous signaler qu'un de vos collègues qui tentait de vous rejoindre… Eh bien, disons qu'il n'aura jamais la chance de suivre nos préceptes. Vous m'en voyez navré. »

Cette dernière annonce anéantit les barrières que Raaida avait créé. Abasourdie, elle ne put retenir un murmure :

« Allah tout puissant… »
« À vos souhaits. » fut la seule réaction de l'athée extrémiste.

Et sans un mot de plus, il sortit de la pièce, en prenant grand soin à refermer derrière lui la porte de métal. Un cliquetis métallique indiquant l'activation d'un verrou, et les agents étaient de nouveaux seuls.

« Tu comprends maintenant ? »

Géraud avait parlé à mi-voix, comme dans le vide. Mais la française sut que ces mots lui étaient destinés. Elle hocha doucement la tête sans vraiment en prendre conscience, frappée par l'expression qui se lisait sur le visage de son supérieur.
De la lassitude. Une très, très grande lassitude, qu'elle devinait s'être formée au cours de longs interrogatoires, de longues batailles verbales avec cette absurde logique, ou cette absurdité logique, dont faisait preuve les membres de S.A.P.H.I.R. Aujourd'hui, les rôles étaient inversés, et cela ajoutait encore au poids qui pesait sur ses épaules.

« Tu comprends pourquoi je ne voulais pas que tu sois confronté à ça ? Et maintenant… »
« Maintenant ça n'a plus d'importance. » lâcha Raaida, peu encline à se laisser abattre. « Nos ordres de mission viennent de se simplifier considérablement : ne pas parler, et s'échapper. Béni en soit le ciel, peu importe ce qu'en disent ces enfoirés de terroristes. »

Son enthousiasme forcé n'était pas partagé par ses compagnons ; néanmoins elle se sentit obligée de continuer :

« La mission est plus importante que nos vies… Que toute vie. Je le sais. Je suis une grande fille, Géraud. Peu importe ce que ces tarés pourront dire. Je ne flancherai pas. »
« Mais… » intervint alors Varya, visiblement très indécise. « Tu… »

Les mots moururent sur ses lèvres, et elle détourna la tête, visiblement pensive.
Plus aucun agent ne sut quoi ajouter, et ils s'enfermèrent dans le mutisme.

***

De nouveau le cliquetis.
Les prisonniers eurent l'immense déplaisir de voir revenir leur geôlier. Et cette fois-ci, il n'était pas seul.

Une femme et un homme l'accompagnaient. Très différents l'un de l'autre. La femme était plus jeune que ses compagnons, un peu plus de la trentaine peut-être. Elle aussi était élégamment habillée, en tailleur noir. Comme si elle ne se trouvait pas au beau milieu d'une chambre de torture, mais sortaient tout juste d'une réunion. Ses cheveux blonds étaient réunis en une queue de cheval impeccable. Des yeux à faire peur, tant la chaleur manquait derrière ces verres de lunettes. Raaida pressentit immédiatement qu'il fallait s'en méfier, peut-être plus que des autres.
Le second homme, lui, n'était pas doté de cette élégance propre à ses confrères. Nettement plus vieux, il semblait plus posé également. Son visage ainsi qu'un début de calvitie et un léger embonpoint, montrait qu'il souffrait du passage des années. Mais son apparence de grand-père amical s'estompait dès que l'on rencontrait son regard.
Ses yeux. Ses yeux d'un bleu si clair. Ses yeux brûlaient de la même flamme que les partisans de S.A.P.H.I.R.

« Salutations. » fit alors le premier homme. « Effectuons un test préliminaire sur vos capacités de raisonnement, voulez-vous ? Si nous sommes revenus en l'instant présent, c'est pour… ? Pour.. ? Hmm ? »

Froids comme la glace, les agents se contentèrent de le dévisager. Durant leur temps de répit, ses deux collègues, formés à ce genre d'épreuve, avaient débriefé Raaida. Ne pas répondre et ignorer les remarques de leurs ennemis était la meilleure façon de procéder.

« Cher collègue, j'ai comme l'impression que nous nous trouvons face à des cas désespérés. » intervint alors le doyen du curieux assemblement, d'une voix rauque et pleine d'une étrange amertume.
« Il est peut-être un peu tôt pour induire l'impossibilité de notre proposition. » intervint alors la femme en replaçant du doigt ses lunettes sur l'arête de son nez, d'un geste terriblement intellectuel. « Il est vrai que nous sommes loin d'un axiome, mais notre estimé confrère ici présent a, je vous le rappelle, détecté une certaine réceptivité au sein de nos invités. Et le Logicien s'est rarement trompé. »
« Il est vrai. » confirma alors l'homme à la calvitie, ayant retrouvé le sourire. « Notre ami dispose de pourcentages astronomiques en matière de réussite. »
« Aussi aimable que soit votre confiance, » s'interposa alors l'intéressé. « Nous avons du travail à accomplir, et pas des moindres. Revenons donc à nos initiés. La réponse, que vous avez si misérablement échoué à déduire, était la suivante : nous sommes ici pour vous guérir, mais pas de la façon dont vous l'entendez. Car la Logique, voyez-vous, ne se rejette pas : elle est aussi essentielle au corps que le serait l'air. »
« Tout comme sans centre d'attraction, le mouvement des planètes ne se ferait pas. » se permit d'ajouter le plus vieux du groupe.
« Très juste. » approuva alors la femme. « Or, vous autres, croyants égarés, refusez d'intégrer cet ensemble de logique, malgré tous les théorèmes qui prouvent l'absurdité d'une telle ambition. Résultat : comme un rejet de greffe, votre esprit cherche à se séparer de ce qu'il considère être une "maladie", sans pour autant savoir comment la traiter. »
« Pensez-donc aux travaux de ce très cher Pasteur. » reprit ensuite leur première connaissance. « Pour traiter la rage, il faut d'abord injecter au sein du corps d'infimes portions du virus, tout en augmentant les doses à chaque fois. Une fois cela fait, le corps assimile ensuite la maladie, elle ne lui fait plus le moindre mal. Eh bien, nous avons décidé d'approcher votre problème de la même manière : de petites doses de logiques chaque jour devraient très vite vous remettre sur pieds, et vous ramener à la réalité. »

Le traitement pouvait sembler anodin à première vue. Mais pour avoir étudié au cours de sa formation les diverses méthodes employées par les membres de S.A.P.H.I.R., elle savait que plusieurs jours de ce traitement seraient dévastateurs. Ironiquement, cette organisation usait souvent des mêmes techniques de manipulation que certaines sectes.

« Établissons donc une relation de médecin à patient : des présentations me paraissent toutes indiquées. » raisonna l'homme le plus âgé. « Sous le couvert du secret médical, bien entendu. »
« Je suis la Mathématicienne. » se présenta la femme à la queue de cheval. « Un plus un font deux, deux plus deux font quatre, et Pi multiplié par l'exponentielle fait 8.53973422267356656842543846384358436836835685638536. Vous excuserez d'avance cette ridicule approximation d'une infinité, mais l'être humain est imparfait, que voulez-vous. C'est bien l'unique raison pour laquelle nous tolérons l'existence d'êtres tels que vous…. Bref. Les mathématiques sont la meilleure excuse pour citer Vincent Hervouët : Ainsi va le monde. Les patients ont généralement plus de facilité à accepter la médecine qu'est ma matière. Enfin, ce jusqu'à ce que je passe aux modèles des multicomplexes, des quaternions et des polyquaternions, s'entend. »
« Je suis l'Astronome. » lança joyeusement le vieillard pour prendre la relève. « À nouvelle vision des choses, nouvelle perspective. Ce sera un véritable plaisir de vous rappeler chaque jour que la place que vous occupez dans l'univers est infiniment négligeable, et que l'importance que vous accordez à vos certitudes erronées est tout à fait disproportionnée. Quand vous saurez vous inspirer d'Aristarque de Samos et de son prédécesseur Galilée, et reconnaître que vous gravitez autour de ce soleil brûlant qu'est la vérité scientifique, et non l'inverse, alors vous aurez accompli le plus grand pas en avant qui soit. Enfin, c'est sans savoir que la Terre ne tourne pas vraiment autour du soleil mais suit une ligne droite et que c'est l'espace qui en réalité se courbe pour… Mais nous aborderons ce chapitre une autre fois. Je préfère administrer le traitement à… petites doses. »
« Quant à moi, je me nomme le Logicien. » conclut triomphalement le dernier du trio, avec un petit geste pompeux de la main droite, presque ironique. « Bonjour. Nous nous sommes déjà rencontrés, donc vous savez qui je suis. En réalité, ce titre est un peu excessif, car nous avons tous le potentiel de devenir logicien. Je ne suis que la voix qui éveillera en vous votre identité propre. Car voyez-vous, je suis vivant, conscient et raisonné : or nous sommes semblables d'esprit et de corps ; la logique voudrait donc que vous soyez également vivants, conscients et raisonnés. Il s'agit simplement de vous en rendre compte, et à cet effet, la logique sera implacable avec vous. Vous verrez, elle deviendra rapidement votre meilleure amie, tout comme elle a toujours été la mienne. La seule, par ailleurs. Tout le reste s'est toujours montré à mon goût… beaucoup trop faillible. Et j'ai bien peur que vos… belles résolutions, ne se plient bientôt à cette même règle. »

Quelle bande de bouffons prétentieux.

Et pourtant Raaida constatait bien que les trois personnages maîtrisaient leur domaine. Que de tels esprits puissent tomber dans un extrémisme aussi radical, d'une horreur sans nom, la laissait coite.

De plus, les sourires qu'ils leur adressaient étaient tout, sauf sincères.
Quelques gouttes de sueur froide glissèrent le long de sa nuque.

***

Les jours défilèrent, s'effilochèrent, n'ayant plus le moindre sens. Leurs geôliers étaient la seule visite que les prisonniers recevaient, et le ciel savait si ces visites étaient fréquentes. Les « administrations de vaccin » se succédaient une à une, par intervalle. La Mathématicienne, l'Astronome et le Logicien se succédaient sans cesse, ne leur laissant que quelques heures de répit seulement pour satisfaire leurs besoins naturels : car après tout, "la logique la plus implacable est sans doute celle du corps humain, puisque invariablement, le corps meurt. Et bien que cela soit sans aucun doute la plus absolue des démonstrations, nous ne voudrions pas que cela vous arrive prématurément, hmm ?".

Force était de constater néanmoins que le sommeil ne recevait pas une part équitable de temps alloué. Raaida, Varya et Géraud connurent les pires jours de leur vie, attachés sans cesse à un mur, devant dormir dans cette position très inconfortable, quand on les laissait dormir. Car les précepteurs revenaient sans cesse dispenser leur savoir, toujours frais et passionnés.
Et ils avaient tous des moyens très… personnels, pour s'assurer que les agents resteraient éveillés et attentifs, peu importe leur stade d'épuisement. "Votre corps s'adapte naturellement à la course des astres, ce qui pourrait retarder votre apprentissage. Fort heureusement, nous avons prévu cela en ne vous fournissant qu'une lumière artificielle, vingt-quatre heures sur vingt-quatre. Ainsi votre corps tout entier n'est plus soumis qu'au bon vouloir de la raison, par le biais de ses émissaires, dont votre dévoué serviteur. Nous serons vos étoiles le temps que vous vous ouvriez à la lumière de la vérité."

Raaida n'avait rompu son vœu de silence qu'une seule et unique fois, lors d'un monologue du Logicien, dont les interventions étaient de loin les plus écœurantes de négationnisme et d'offenses personnelles. C'était pour demander à ce qu'ils soient autorisés à dormir allongé, ou du moins à quitter leurs chaînes à d'autres occasions que se sustenter et aller aux sanitaires. Elle avait faiblement argumenté que leur position actuelle les condamnait à subir d'atroces douleurs musculaires au fil des heures. Pour toute réponse, le Logicien l'avait observée, et s'était mis à rire, amusé.

« Une posture inconfortable entraîne des douleurs musculaires. » avait-il répété en souriant. « Oui, c'est logique. Vous commencez à saisir le principe. Beau travail. »

Puis, comme si de rien n'était, il avait continué son discours, indifférent à l'incrédulité, à la détresse de l'agente française.

Mais de toutes les humiliations subies en ce sinistre lieu, la Mathématicienne avait été la seule à lever la main sur elle.

C'était lorsque chacune des fibre de son corps hurlait de souffrance et de fatigue, implorait la pitié. La musulmane était une dure à cuire ; mais le poids de son fardeau lui pesait sur le ventre et les épaules, la contraignant à, lentement, baisser la tête. Malgré les encouragements de ses compagnons de galère, ces derniers durent assister, impuissant, à la lente agonie de leur sœur d'arme. Varya, particulièrement, semblait souffrir, en silence, à ses côtés, une lueur de douleur terrible dans les yeux chaque fois que Raaida faiblissait un peu plus.

Et un jour, elle s'était endormie, en pleine démonstration de l'inexistence mathématique des singularités.

La claque qui l'avait éveillée n'avait rien de singulier.

Abasourdie par le choc, Raaida avait pataugé un instant dans l'incompréhension, avant de réaliser que c'était la Mathématicienne qui l'avait ainsi frappée.
Elle aurait pu la tuer sur le champ si elle avait eu les mains libres.

« Reprenons les bases. » avait marmonné son bourreau sans une seule oscillation de ton. « Les trop nombreuses fois où vous manquez d'attention sont autant de secondes, de minutes, d'heures perdues pour moi à introduire les éléments de votre salut dans un ensemble vide. Mais je ne stopperai que lorsque je m'estimerai satisfaite de vos progrès. Alors montrez-vous un tant soit peu habile : multipliez vos chances de sortir d'ici indemne. »

La rage qui bouffa Raaida au corps après cet épisode tint quelques jours ; mais rapidement, la fatigue et l'abattement reprirent leurs droits naturels, et l'apathie gagna de nouveau la jeune femme.

***

Mais malgré tous leurs efforts, le trio infernal ne parvint pas à briser la volonté des agents leur tenant tête.
Et un jour, cela les mena à bout de patience.

« Nous avons exposé notre théorie à sa propre réfutabilité. » raisonna l'Astronome, alors que les geôliers étaient tous les trois descendus auprès de leurs prisonniers, pour un de leurs discours dont ils avaient le secret. « De toute évidence, c'est un échec cuisant. Vous êtes imperméables à toutes nos tentatives. »
« L'obscurantisme est fort en ce siècle. Je trouve regrettable que vous n'ayez pas pu vous en extirper à temps. » déplora la Mathématicienne. « Mais soyez assurés que les générations futures seront mieux préservées par nos soins. »
« Puisque vous refusez d'embrasser la logique et ses subtilités, je crains que nous ne soyons maintenant dans l'obligation de vous supprimer. » conclut enfin le Logicien, à peine plus sombre que d'habitude.

Les représentants de S.A.P.H.I.R. se turent, attendant sans doute un dernier ressort, un sursaut de lucidité, ou d'instinct de survie, de la part de leurs prisonniers. Ils ne reçurent tout d'abord que le silence.
Puis, Géraud releva la tête, se mit à sourire, et remua doucement les lèvres :

« C'est logique. Beau travail. »

Et il partit d'un petit ricanement désillusionné, très vite rejoint par Raaida, qui trouva cette réplique hilarante. Varya fut moins démonstratrice, mais l'amorce de sourire qui se dessinait sur ses lèvres voulait dire beaucoup de choses.
Consternés, les trois savants observèrent leur petit manège sans agir, avant que le Logicien ne reprenne la parole :

« Voyez, mes chers confrère… Les adversaires de la Raison. »
« Les partisans de l'ignorance. » reprit la Mathématicienne en secouant la tête, désapprobatrice.
« Un spectacle si désolant… Je n'en aurais presque plus aucun regret à l'idée de leur mort imminente, à tous les trois. » fit l'Astronome en haussant les épaules.

Cette dernière réplique tua net toute hilarité chez les condamnés.
Mais, à la surprise générale, Varya prit la parole, doucement, avec son assurance d'antan, un sourire d'oracle sur les lèvres :

« Non. Vous n'allez pas tous nous tuer. »
« Une présomption bien naïve. » marmonna la Mathématicienne avec mépris.
« Silence je vous prie, chère collègue. » lâcha le Logicien, une lueur d'excitation dans les yeux. « Je crois bien que ce spécimen est arrivé à une conclusion étrangère à nos réflexions, par le biais une logique primaire, voire erronée. C'est un début, peut-être cette femme est-elle encore capable de rédemption. »

Puis, à l'attention de Varya :

« Continuez, je vous prie, et éclairez-nous de vos lumières. »

Les insultes à peine dissimulées n'avaient aucune emprise sur la russe, qui conservait un calme digne. Raaida tendit l'oreille, impatiente d'entendre ce qu'elle avait à dire. À voir son air attentif, Géraud n'était pas non plus au courant de la suite des événements.

« Vous n'allez pas tous nous tuer, non. » reprit le centre de l'attention. « Du moins, vous n'allez pas la tuer elle. »

Et, d'un petit mouvement de la tête, elle indiqua Raaida.

Tout se figea dans l'esprit de l'agente française.

Est-ce qu'elle… ?

« Et pourquoi cela ? » voulut savoir l'Astronome, curieux.
« Parce que, » reprit son interlocutrice. « Parce qu'elle est enceinte. »

La bombe tomba. Et tua net toute conversation.

Puis, Raaida souffla, abasourdie :

« Comment… »
« J'en ai eu deux avant toi. » lâcha son amie avec nonchalance. « Je sais comme ça débute. Même si tu t'es bien débrouillée pour le dissimuler, tu ne pouvais pas me tromper. »

D'un vif mouvement, Géraud se redressa soudainement, faisant cliqueter ses liens métalliques. Il posa son regard sur la future-mère, et cette dernière eut soudainement l'impression de retrouver le chef qu'elle connaissait bien, l'homme franc, droit, fort.
Du genre à lui passer un savon devant l'ennemi sans aucune considération.

« Agent Raaida Abaad ! » se mit-il à vociférer, avec certes une certaine faiblesse dans la voix, mais des flammes de fureur dans le yeux. « Putain de merde, tu viens de signer un aller simple pour le chômage ! Tu aurais du me le dire ! On t'aurais rapatriée illico ! Bordel, mais qu'est-ce qui t'es passé par la tête, espèce de demeurée ! »
« Je doute qu'il soit utile de discuter de cela maintenant… » intervint l'Astronome, tout à fait déstabilisé par la tournure que prenaient les événements.
« Si on s'en sort, je te jure que plus jamais, jamais, tu ne remettras les pieds dans une FIM ! » continua pourtant Géraud sans se soucier une seule seconde de la remarque.

La scène était absolument surréaliste. Peut-être était-ce pour cette raison que les trois scientifiques, pour une fois à court de mots, restèrent les bras ballants.

« De toutes les idées de merde que j'ai vu, celle-ci remporte haut la main la médaille d'or ! Irresponsable au point de mettre en danger son futur gosse ?! Non mais je rêve… T'es pas un peu conne ?! »
« Oui, chef. » répondit laconiquement Raaida.

Comme si tout cela avait la moindre importance. Mais elle s'était tant investie dans cette opération… Dans l'appréhension de ces ennemis de la Fondation… Comment aurait-elle pu faire défaut au moment critique, sachant que de toute façon elle serait affectée à un poste loin des conflits et du contact direct ?
Mais tout était allé de travers. Tout avait merdé. Elle avait merdé.
Et l'idée que son enfant, que malgré tout elle désirait de tout son cœur, pourrait en pâtir, la poussait au bord de la panique.

« Et toi ! » reprit l'homme en colère, cette fois-ci à l'attention de Varya. "Tu savais tout, et tu n'as rien dit ? Tu… Tu…"

Géraud s'interrompit et se mit à tousser brutalement. Les températures froides n'avaient pas épargné l'homme, qui depuis quelques jours, semblait sous le coup d'une vilaine maladie. Une lueur d'inquiétude balaya les sentiments confus de l'agente française : il commençait sérieusement à l'inquiéter.
Le Logicien en profita pour marmonner :

« La prise d'une décision concernant ce… cas particulier, s'impose. Que pouvons-nous faire ? »
« Depuis combien de temps ? » voulut savoir l'Astronome, comme si ce petit détail saurait résoudre la problématique qui se posait à eux.
« Deux mois à peu près. » estima Varya en voyant que Raaida se refusait de répondre. « Peut-être un peu plus. »
« Avec un peu de chance, nous sommes toujours dans les délimitations temporelles pour un avortement, selon la législation française. » énonça la Mathématicienne avec un détachement terrible.

Raaida se raidit avec violence. Si ses mains avaient été libres, elles aurait sans aucun doute enveloppé son ventre d'une étreinte protectrice.
Elle avait envie de vomir, mais cette nausée-là n'avait rien à voir avec la grossesse.

« Vous êtes vraiment immonde. » lâcha Varya, visiblement choquée au plus haut point.

Les collègues de la Mathématicienne eurent au moins la présence d'esprit de paraître gênés pour elle.

« Peut-être… » intervint l'Astronome, avant de s'interrompre pour se racler la gorge, visiblement troublé par la proposition abominable de sa consœur. « Peut-être devrions-nous réfléchir un moment avant de proposer une alternative aussi… extrême. »
« Hors de question de transiter sur les termes. » s'opposa avec plus de violence le Logicien. « Si un avortement est réalisé sans le consensus explicite de la mère, alors nous accomplissons un meurtre, celui de l'individu qu'elle espérait mettre au monde. Si nous tuons cette femme, alors le meurtre est double. Et même si le premier serait justifié, il ne permet en aucun cas de légitimer le second. Et je ne supporterais pas que nous nous abaissions plus bas que l'animal, en provoquant une mort injustifiée. »

Cette prise de position fut suffisante pour que Raaida lui pardonne instantanément tous ses anciens torts. Elle le vit avec un regard nouveau, presque – presque–… empli de respect ?

« Que faire, que faire, que faire, hmm ? » soupira l'intéressé, visiblement bien conscient que ses prochains mots pourraient décider du sort d'une vie. « La logique me recommande de suivre ma morale… Mais pour les intérêts de notre organisation, seule garante de cette logique, cet individu devrait cesser de respirer… Ne pourrions-nous pas attendre que l'enfant soit né, et après seulement exécuter notre sentence ? »
« Patience, cher collègue, je réfléchis… » tint à établir l'Astronome, en proie au doute. « Voyons… Quelle serait l'opinion d'Hypatie à ce sujet ? »
« Je déteste quand un et un font trois. » marmonna la Mathématicienne, visiblement davantage pour elle-même que pour apporter à la discussion.

Varya sauta sur l'occasion.

« C'est pourtant vous qui promettiez que "les générations futures seront mieux préservées par vos soins". » ironisa-t-elle. « Cet enfant est la génération future. Il est temps pour vous de vous tenir à votre idéal. »
« Vous êtes avant tout humains. » attaqua à son tour Géraud, un peu remis. « Donc sensibles. Aussi illuminés que vous soyez, n'allez pas me dire que vous ne savez pas faire la différence entre le meurtre d'un enfant et celui d'un ennemi. »

La Mathématicienne fit une grimace, peu charmée par ce changement de ton. Tout à fait ironiquement, elle se tourna vers Raaida et lui fit :

« Vous avez entendu vos collègues. Un avis sur la question, vous aussi ? »
« Son père ne travaille pas pour nous. » murmura-t-elle, à la grande surprise de son interlocutrice. « C'est un civil. Kolya Dvornikov. Rendez-lui l'enfant. S'il vous plaît. »

Un long silence fit suite à cette supplique aux allures d'ordre. Puis :

« Le premier impératif de toute espèce, c'est la perpétuation de sa propre continuité. » énonça l'Astronome, visiblement résolu. « Je crains que nous ne devions attendre encore sept mois avant d'aviser. Tant de cycles lunaires gâchés… Quelle misère que cette affaire. »
« Vraiment ? » s'amusa le Logicien avec un sourire mystérieux. « Pour sauver la progéniture de leur compagne, il me semble que ces individus ont usé de trésors de logique que nous ne leur soupçonnions pas. »
« Il est vrai que leur argumentation se tient. » reconnut la Mathématicienne. « Peut-être ne sont-ils pas au-delà de tout espoir. »
« Monsieur, Madame, il me paraît logique de revoir notre stratégie. Si vous voulez bien me suivre… » conclut le Logicien avec une invitation du bras à sortir de la pièce.

Le nouveau problème s'étant présenté à leurs cerveaux géniaux ne leur fit néanmoins pas oublier de verrouiller la porte en sortant.
Une fois qu'ils furent partis, Raaida marmonna :

« Je suis désolée les gars. Je suis tellement désolée. J'ai merdé, je le sais. »

Géraud observa un silence scrutateur, avant de lâcher :

« Ouais. T'es con. Mais que veux-tu, maintenant qu'on y est, autant se débrouiller. Et avec un peu de chance, cette "bourde" te permettra de survivre un peu plus longtemps. C'est plus que tout ce que j'avais pu espérer ces derniers temps. »
« On ne les laissera pas faire du mal au gosse, d'accord ? » intervint Varya, pleine de douceur. « Cette enfant n'est pas seulement innocente, c'est aussi la fille.. ou le fils… de deux de mes meilleurs amis. Hors de question que je les laisse lui faire quoi que ce soit. »
« Merci. » fut tout ce que la future mère put répondre.

Elle n'était d'ordinaire pas très émotive, mais le soutien de ses collègues l'émut jusqu'aux larmes.

« Roh arrête, pleure pas. Je vais m'y mettre aussi sinon. » plaisanta Géraud, gêné.
« Bande de petite nature. » s'amusa Varya.

Avec un rire, Raaida s'efforça de se contrôler. Mais malgré le rayon de lumière qui éclairait maintenant sa situation, elle savait que l'horizon qui se profilait au loin pour elle, n'était fait que d'ombres.

Comment savoir ce que les membres de S.A.P.H.I.R. comptaient faire d'elle et du petit… ?

***

Le Logicien, au cours de son long périple intellectuel, avait vu bien des prodiges de logique et des perles de raisonnement sur son chemin.
Mais il peinait encore à comprendre comment, en neuf mois, la nature était capable de produire une telle merveille.

Avec un gazouillement de plaisir tout à fait inapproprié pour un homme de son rang, le scientifique se mit à chatouiller délicatement la petite fille qu'il tenait dans ses bras. Elle était si minuscule qu'il craignait de lui faire du mal s'il se montrait trop brusque.

« Tu sais Marc, si jamais elle te plaît tant, tu peux la garder tu sais. » remarqua la Mathématicienne, sans le dédain habituel qu'elle réservait aux prisonniers. « Aucun de ses deux parents n'est en position de la réclamer maintenant. »

Les deux esprits de science se reposaient dans un genre de mess privé à l'étage d'un immeuble. Ce n'était pas l'heure du déjeuner, aussi la pièce était-elle entièrement vide, à l'exception des deux individus. La femme était assise à une table, sirotant une boisson chaude tout en observant la rue en bas par les baies vitrées, l'air distraite. Son interlocuteur, lui, marchait en rond depuis un moment, le poupon dans les bras. Avec un soupir, il cessa de tenter de lui arracher un rire, et se tourna vers sa consœur.

« Malheureusement, la vie m'a fait logicien, et non père de famille. Or les deux sont des emplois à plein temps. Et puis, je n'ai pas l’outrecuidance nécessaire pour prétendre élever un enfant dont la mère doit probablement me haïr pour lui avoir arraché son nourrisson, à la seconde où il est né. »
« Je persiste à dire que le QG aurait du les éliminer, elle et les deux autres. Ils sont une menace. La racine perfide de l'obscurantisme, prête à s'infiltrer partout… »
« Ma chère Emma, cela n'était plus de notre recours. Les ordres sont les ordres, et vous savez comme moi que ceux-là étaient motivés par la plus haute autorité de cette très grande Logique que nous protégeons nous-même. Nos anciens "élèves" ont maintenant été transférés en dehors de notre juridiction, et c'est tout aussi bien ainsi. Contentez-vous d'oublier cette affectation, et attendez la suivante avec impatience. »
« Nul besoin de me le dire. »

Un silence se prolongea, le temps pour le dénommé Marc de venir s'asseoir aux côtés de son estimée collègue.

« Pauvre gamine tout de même. Une mère consumée par le spectre de la superstition et de la violence, un père décédé quelques jours seulement avant sa naissance dans un accident de voiture… Nul favoritisme probabiliste ne s'est penché sur son berceau, hmm ? »
« Que comptez-vous en faire, alors ? » demanda sa voisine de gauche, plus par politesse que par véritable intérêt.
« Moi, rien. C'est au service administratif qu'est revenu cette lourde tâche qu'est le soin de décider de son destin. »
« Vous ne me ferez pas croire que vous n'avez pas cherché à connaître le sort qu'ils lui réservent. »
« Touché. En temps normal, elle irait vivre avec le reste de sa famille, c'était donc la meilleure piste à suivre. Celle de ma compatriote française semblait compromise, mais nous avons vérifié du côté du paternel russe. Il avait un frère. Jeune, mentalement équilibré, étudiant brillant en linguistique, et sans aucun lien avec la Fondation SCP, ou un autre groupe de croyants occultes. Et surtout, il est athée. »
« Vous en êtes satisfait ? »
« Plutôt, oui. »
« Mais comment comptent-ils la lui faire accepter ? »
« Très logiquement, bien entendu. L'enfant sera déposée à l'orphelinat le plus proche, suite à quoi une lettre anonyme sera envoyée à son oncle, supposément de la part de la mère, décrivant une sombre histoire de manque d'argent et d'abandon. Pour plus de crédibilité, j'ai suggéré d'y joindre le bracelet récupéré sur notre ennemie enceinte, je me souviens avoir une fois entendu qu'il appartenait à son conjoint. Le frère devrait reconnaître la chaîne, et aller récupérer l'enfant. »
« Et s'il décide de malgré tout la laisser là où elle est ? »
« Alors, malheureusement, cette enfant fera partie du système. Avec un peu de chance, elle sera rapidement adoptée par une famille aimante, sinon, eh bien… J'aurais fait tout ce que j'ai pu. »

Il y avait des notes de regret véritable dans les intonations du Logicien, alors qu'il rapprochait de sa poitrine le poupon. Ce dernier demeurait très calme, contrairement aux autres enfants qu'il avait pu rencontrer – c'est à dire très peu. Une lueur d'intelligence brillait dans ses yeux sombres. Marc avait l'intuition qu'elle deviendrait, un jour, un grand esprit. Peut-être même une partisane de la logique, qui sait ?

« Et quel est le nom de ce frère miracle ? » voulut savoir la dénommée Emma.
« Artyom Dvornikov. »

La porte du mess s'ouvrit à la volée, laissant entrer l'Astronome. Ce dernier était tout sourire.

« Mes amis, je suis comblé de pouvoir vous annoncer que nous avons été réaffectés. »
« À la bonne heure. » se réjouit la Mathématicienne. « L'enseignement commençait à me manquer. Quand partons-nous, Frank ? »
« J'ai des billets pour ce soir, dix-neuf heures trente. Marc, sois gentil, va remettre cette chose là où tu l'as trouvée. »

Avec regret, le Logicien contempla la petite durant quelques secondes.

« Je suis désolée, ma chérie, mais je dois te quitter. Entre toi et la raison, c'est cette dernière qui nécessite le plus mon attention et mon soutien. Si tu savais combien de personnes cherchent à lui faire du mal… »

Ses deux collègues se regardèrent furtivement : peut-être leur confrère en faisait-il un peu trop.
Fort heureusement, lorsqu'ils se retrouvèrent ensuite à l'aéroport, le Logicien avait retrouvé sa mise impeccable, son comportement calculé. Il les accueillit sans un sourire.

« En piste, mes amis. Pour la science. Pour S.A.P.H.I.R. »

Et ainsi, les trois bourreaux prirent leur envol vers une nouvelle mission.

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