Petite Histoire
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La poussière lui chatouilla les narines. Cependant, malgré la gêne, il inspira profondément. L'odeur du vieux papier l'envahit. Dieu, qu'il adorait cet endroit ! Les tables croulaient sous le poids des livres et certaines semblaient sur le point de céder.
Un vieil homme l'appela. Il tressaillit : il n'aimait pas quand l'un d'eux l'appelait avec l'espoir de vendre un de ces vieux livres. Il s'avança tout en se frottant les mains. Le froid était mordant en ce début de journée. Il se prépara à expliquer au vendeur qu'il regrettait mais qu'il ne venait ici que pour admirer les vieilles reliures de cuir et les pages jaunies par le temps. Cependant, le vendeur ne lui en laissa pas le temps et, brandissant un ouvrage, lui dit d'une voix fatiguée :
« Un euro le livre ! Ce sont des livres de contes… Vous avez des enfants m'sieur ? »
Il voulut lui mentir, lui dire qu'il vivait seul dans son monde d'adulte mais en fut incapable. Il s'entendit dire d'une voix grelottante à cause de l'hiver :
« Si, une petite fille mais… je dois y aller. »
En effet, il était en retard. Son travail l'appelait et il imaginait sans mal la pile de dossiers qui l'attendait sur son bureau. Encore une table chargée de pages… Il savait aussi qu'il finirait encore très tard et n'arriverait à temps que pour souhaiter « bonne nuit » à sa fille adorée avant que cette dernière ne s'évade dans le monde des rêves.
Il allait faire demi-tour mais le vendeur insista :
« Moi, j'avais une petite-fille… Elle est décédée le printemps dernier. Ce sont ses livres et je serai très heureux qu'une autre enfant puisse lire ces contes. »
Il soupira, pourquoi avait-il dit la vérité ? Maintenant, le vendeur ne le lâcherait plus. Il se mordilla la lèvre, gêné. Finalement, il fouilla dans sa poche et en sortit une pièce d'un euro. Il la lui tendit et prit, sans un mot, le livre que le vieux marchand lui tendait puis tourna les talons, courant presque. Il était très en retard…

Il arriva avec dix minutes de retard et son patron l'incendia. Il en fut quitte pour faire le travail de Lambert, le petit préféré du boss. Il dut donc éplucher une pile dossier qui faisait le double de ce qu'il avait imaginé dans ses pires cauchemars. Il détestait son travail mais c'était le seul moyen d'assurer l'avenir de sa famille. Il pensa à sa femme qui devait certainement faire le ménage à cette heure, femme au foyer qu'elle était. Sa fille était très certainement à l'école, en train de courir dans la cour de récréation. Il divagua, pensant à ce qu'il était, ce qu'il aurait pu être…
« Vous gêne-t-on, Dujardin, demanda une voix en colère. »
Il leva les yeux vers le haut de la pile de dossiers. Il ne pouvait voir que les sourcils et les yeux de son interlocuteur et gémit mentalement. Il se hâta de répondre :
« Je réfléchissais à un dossier. C'est tout, monsieur. »
Son patron haussa l'un de ses sourcils puis, tout en s'en allant, lui lança :
« Si vous avez besoin de réfléchir, vous serez peut-être plus à votre aise dans votre canapé… ? »
Il ne répondit pas, laissant les menaces couler sur lui. Il soupira discrètement : ça allait être une très longue journée.

Sa montre lui indiquait neuf heures du soir. Elle leva des yeux navrés vers sa fille :
« Désolée ma chérie mais papa va encore être en retard… Il est temps d'aller au lit. »
La petite soupira et descendit avec effort de la chaise qui était trop grande pour elle. Elle fit un câlin à sa mère puis alla se brosser les dents. Nicole voyait bien que son enfant était triste, son père lui manquait. Elle débarrassa la table et commença à nettoyer la vaisselle sale. Elle entendit les petits pas de Marie qui résonnaient dans le couloir. Puis, un matelas grinça, sa fille était dans sa chambre. Nicole allait border Marie quand la porte s'ouvrit. C'était Antoine. Son mari avait l'air épuisé et pressé. Il courut vers elle et l'embrassa. Puis, tout essoufflé, lui demanda d'une voix inquiète :
« Elle est couchée ?
- Non, le rassura-t-elle, elle t'attend comme toujours. »
Antoine se détendit puis l'embrassa une nouvelle fois et alla voir sa fille chérie. Il n'avait même pas enlevé son manteau ni retiré sa sacoche. Nicole était un peu émue, Antoine prenait toujours son rôle de père très au sérieux. Elle alla vers la gazinière et mit la casserole sur le feu afin de réchauffer le repas de son mari.
Antoine ouvrit brusquement la porte de la chambre et s'exclama :
« Devine qui est là ! »
Un rire cristallin s'éleva du lit puis un petit être se jeta dans ses bras. Son père la serra fort puis lui confessa :
« J'ai pensé à toi toute la journée ma chérie… »
Les petits bras entouraient son cou avec force. Puis, Antoine l'éloigna de lui pour mieux la regarder : sa fille était toujours aussi belle, comme sa mère.
Marie retourna dans son lit et Antoine la borda. Il allait lui dire au revoir mais son arrivée si soudaine empêchait Marie de retrouver le calme propice au sommeil. Antoine se maudit d'avoir été aussi énergique mais il était si content d'avoir pu finir son travail à temps ! Marie le regarda de ses grands yeux attendrissants puis demanda :
« Je peux avoir une histoire ? »
Antoine cacha un soupir de fatigue. Il était épuisé et n'avait clairement plus la force de lire quoi que ce soit. Mais, lorsqu'il regarda sa fille, il se dit que décidément, il ne pourrait rien lui refuser.
Les livres qui étaient sur les étagères avaient déjà été tous lus. Marie voulait une nouvelle histoire. Antoine se souvint alors du livre qu'il avait acheté et le sortit de sa sacoche. Il le regarda véritablement pour la première fois :
Le livre était vieux, la reliure abîmée. Les coins de la couverture étaient cornés et jaunis. Le titre était écrit en grosse lettres au-dessus d'une image représentant une femme endormie : La Belle au Bois Dormant.
Antoine l'ouvrit à la première page tandis que Marie s’emmitouflait dans sa couette, ne laissant que sa petite tête dépasser.

Nicole trouvait qu'Antoine mettait beaucoup de temps à souhaiter bonne nuit à sa fille. Le repas allait être brûlé ! Elle se dirigea vers la chambre et vit Antoine, pris au piège par Marie qui lui avait demandé une histoire. Elle sourit et posa ses mains sur les épaules de son mari.
Antoine sourit puis commença à lire :
« Il était une fois… »
Une irrésistible envie de dormir les saisit. Ils luttèrent. Antoine fut incapable de lire un seul mot de plus : les ténèbres les submergèrent.

La casserole était toujours sur le feu, le repas fumait et se réduisait en cendres.
Dans la chambre, la petite aiguille de la montre de Nicole indiquait dix heures.
Une étincelle puis une flamme, bientôt, ce fut un véritable feu qui se déclencha. Le gaz, toujours allumé, sifflait et chantait à tue-tête.
Le feu se propagea dans la cuisine.
Nicole et Antoine auraient pu entendre le chant sinistre du gaz mais ils étaient piégés dans un sommeil profond. Marie était enfermée dans le monde onirique.
La chaleur ne les réveilla pas non plus. La fumée ne les gêna pas, le monde des rêves était sans nul doute plus fort que la réalité.

Deux jours plus tard :

« C'est terrible, murmura-t-il. »
Son talkie-walkie crachota. Il le décrocha de sa ceinture et régla la fréquence. La voix de son supérieur s'éleva dans les airs :
« Selon le rapport, tout a été détruit sauf un objet qui n'a subi aucun dommage. »
L'Agent haussa les épaules :
« Bah… Il a eu juste un coup de chance…
- C'est un livre, Agent Mills. Un livre a survécu aux flammes alors que tout le reste est parti en fumée. Même les corps… »
L'Agent frissonna puis dit une chose assez stupide :
« Il est peut-être ignifugé ?
- Ouais… Un livre plein de pages inflammables… Tu en as de bonnes toi ! »
Puis, la voix dans l'appareil soupira profondément. L'Agent se crispa. Ce n'était pas bon d'énerver ses supérieurs hiérarchiques. La voix reprit avec un ton plus pincé :
« Bien. L'objet a l'apparence d'un livre de conte sur la Belle au bois dormant.
- C'est… Ironique… »
Pas de réponse. L'Agent s’asséna une gifle mentale. Il fallait absolument qu'il arrête avec son humour grinçant et très lourd. Sinon, il allait se faire… Incendier ?
Il attendit les ordres et se dirigea vers le poste de police qui avait pris le livre comme pièce à conviction. Il ajusta sa casquette, ainsi que son uniforme de faux policier. Il s'avança d'un pas décidé.
Le poste de police était étrangement calme. L'Agent Mills ouvrit la porte avec appréhension. Il n'y avait personne. Le silence était terrible. Il déglutit et effleura du bout des doigts la crosse de son arme, prêt à la dégainer. Le poste de police était petit, il en fit rapidement le tour, il ne lui restait plus qu'une pièce à inspecter : c'était là que la police stockait les pièces à conviction. Il ouvrit la porte et buta sur un objet mou. Il alluma vite la lumière et comprit que ce n'était pas un "objet". C'était un corps. L'Agent Mills prit son talkie-walkie et annonça d'une voix blanche :
« Il y a un… »
Il s'arrêta net. Son supérieur s'impatienta :
« Quoi donc Agent Mills ? »
Ce dernier vit qu'il s'était trompé et rectifia :
« Il y a trois corps… »
Il vérifia s'ils étaient en vie. Il jura :
« Ai besoin de soutien médical de toute urgence ! Trois hommes endormis.
- Seulement endormis, demanda la voix. »
L'Agent Mills essaya de les réveiller mais en vain. Il vit alors le livre recherché, ouvert à la première page. Il répondit à la voix :
« Impossible de les réveiller, je suspecte l'objet que nous recherchons d'avoir causé cela.
- Le livre est là ? Équipe médicale en route.
- Oui, il est là. »
Il voulut s'en approcher mais la voix le prévint :
« Surtout, ne regardez pas ce qui est écrit, on ne sait jamais. Prenez l'objet et partez avant que les secours n'arrivent. »
L'Agent Mills ferma les yeux et chercha le livre à tâtons. Sa main se posa sur l'objet. Il le referma d'un coup sec et le mit dans son sac. Il ouvrit enfin les yeux et regarda les corps. Il murmura :
« Les pauvres… J'espère qu'un jour ils pourront se réveiller… »
Rien n'était moins sûr.

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