Perdition
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- « … Et maintenant, voici l'horoscope du jour, afin que vous puissiez aborder la journée en toute sérénité ! Sagittaire : Vous ne serez capable d'atteindre votre but, que si vous prenez le temps de réfléchir à votre projet et de coordonner vos actions. Poisson : Si vous persistez dans cette direction, vous risquez non seulement d'échouer, mais de tirer d'autres personnes vers le bas. Peut-être leur en demandez-vous trop ? Vierge : Il est temps pour vous de cesser de tourner autour du pot, et de prendre une décision. Gémeaux : Attention aux déceptions, il se pourrait bien que vos proches ne s'avèrent pas à la hauteur de vos espérance. Lion : Évitez les décisions hâti… »

La voix à la radio mourut subitement dans un grésillement sonore, laissant place à un silence salvateur dans l'enceinte du véhicule.

- « Eh, j'écoutais moi ! » protesta faiblement Raaida sur le siège passager, après un sursaut nerveux.
- « C'est des conneries tout ça. » gronda son frère, Salem, tout en extirpant son buste hors du cockpit afin de retourner s'asseoir sur la banquette arrière. « Je vois pas pourquoi on serait obligé de supporter cette merde pour tes beaux yeux. »
- « J'approuve, » fit Lizzy en hochant la tête, un sourire de soulagement sur le visage, tout en continuant à apprêter son arme.
- « Sérieux, si ça vous gêne tant que ça, mettez vos casques de protection… » soupira à l'inverse Eudes. « Ils servent à ça. Laissez Raaida écouter ses trucs. »
- « Ils ont été conçus pour protéger de l'influence hypnotique d'une entité. » nota son interlocutrice du groupe, en levant les yeux de son petit bijou militaire pour affronter le regard de son collègue. « Pas pour être utilisés comme des vulgaires boules quies. »
- « Vos gueules à l'arrière ! » gronda le conducteur, Thibaud, tout en virant à droite. « Vous m'empêcher de me concentrer. Salem, tu rattaches ta ceinture. Pas le moment d'avoir un accident. »

Les quatre agents auraient bien répliqué, mais une règle très simple avait été établie dans la FIM Kappa-4 : celui qui se trouvait au volant avait le dernier mot lors des litiges. Fut-ce pour dire à tout le monde de fermer sa gueule et d'astiquer son matériel durant tout le reste du trajet.

- « Mieux, » gronda le chef temporaire, avant de reporter son attention sur la route.

Frustrée, Raaida s'enfonça dans le siège avant, le regard tourné en direction de la vitre droite. Derrière le verre, les arbres se succédaient à une vitesse régulière, mais les cahots incessant du véhicule ne permettaient pas de profiter du paysage.
Tant mieux, d'une certaine manière. Elle n'avait jamais vraiment été fan de la nature et des randonnées en forêt.
Son frère en revanche…

La femme sentit une sueur froide lui couler dans le dos.

N'y pense pas.

Elle ne put s'empêcher cependant de jeter un rapide coup d’œil en direction de la section arrière de la voiture blindée. L’intéressé observait lui aussi l'extérieur, d'un air plus passionné et serein cependant.
Salem était d'une inconstance exacerbée, passant du calme le plus plat à des émotions bien plus violentes. Il en était conscient, et avait tendance à canaliser ses sentiments dans le cadre d'activités personnelles : des sports divers et variés, le tennis prévalant en général, parfois des domaines artistiques, ou encore en se lançant corps et âme dans une cause bien définie. Ses centres d'intérêt changeaient tous les mois environ, et chaque fois il s'y consacrait avec une intensité presque terrifiante.
A l'inverse, sa sœur cadette Raaida se savait beaucoup plus posée, plus routinière. Sa vie était assez simple, menée par quelques lignes de conduites, au nombre de quatre seulement : son travail, qui lui prenait beaucoup de temps et la tenait terriblement à cœur, la natation, sa grande passion depuis la petite enfance, sa famille, qui malheureusement se réduisait de plus en plus selon l'ordre naturel des choses, et enfin, la religion… Quand elle se sentait d'humeur pieuse, il fallait l'avouer.

- « On arrive. » déclara Thibaud en freinant doucement.

L'agent jeta un second coup d’œil au dehors. Le lieu était ensoleillé, ça se voyait qu'ils se trouvaient dans le Sud de la France. Les rayons de l'astre allaient doucement se poser sur les rives d'un fleuve, au cours bien plus impétueux que ne l'était la course de la lumière sur sa surface : le Loup.
Raaida ne vivait pas dans cette région du pays ; mais elle se doutait bien que les remous de l'onde étaient inhabituels. L'eau semblait enfler sous la pression d'un souffle disparate, éclatant en une multitudes de vagues violentes. Ce n'était que le début ; leur FIM était toujours déployée lors des Événements Fluminis, qui précédaient l'apparition de l'entité, afin de sécuriser la zone et de prendre position sur le terrain. Ce n'était pas la première fois qu'elle faisait ce travail. En revanche, c'était bien la première fois qu'elle devrait l'accomplir, en ayant si lourd sur le cœur.

Juste à cet instant, alors qu'ils descendaient tous du véhicule, une voix cracha quelques mots par le biais du talkie-walkie.

- « Groupe Scylla, tous les membres sont en position. Zones S3 et S4 couvertes. Groupes Kelpie, Kraken et Hafgufa, où en êtes vous ? »
- « Hafguga au rapport, on vient de recevoir le signal que nos derniers membres étaient bien à leur place. Zones H1 et H2 couvertes. »
- « Ici l'agent Aquene, du Groupe Kraken. Les zones K3 et K4 sont couvertes. On est prêts. Groupe Kelpie ? »

Lizzy décrocha le talkie-walkie avant les autres, et marmonna dans le récepteur :

- « Groupe Kelpie, on vient d'arriver sur les lieux. On devrait pas tarder à prendre position. »
- « Vous êtes les derniers, » constata une voix que Raaida reconnut comme étant celle d'un de ses collègues affecté au Groupe Scylla. « Vous paierez les bières.. »
- « Eh, on était placé plus en amont que n'importe qui. » riposta à son tour Eudes dans son communicateur. « On est hors-concours. »
- « Ta gueule, » ordonna Lizzy en grinçant des dents, et en couvrant son talkie-walkie de la main. « Ce n'est pas une compétition. »
- « Agent Aquene, Groupe Kraken. On arrête là les enfantillages et on se concentre, les gars. La rivière commence à être beaucoup trop agitée, la cible ne devrait pas tarder. N'oubliez pas : on sécurise les infrastructures à proximité de l'eau, on éloigne les civils, et on surveille l'activité de l'entité. Pas de faux pas. » fit la voix de leur supérieure à travers le transmetteur.
- « Bien reçu, » maugréèrent en cœur les deux responsables de la querelle.
- « Bien, dépêchons-nous. » ordonna Lizzy, satisfaite, en indiquant une direction.

Quatre véhicules de cinq hommes avaient été déployés sur le terrain aujourd'hui, deux de chaque côté du Loup. Le but était de couvrir une portion de terrain suffisante pour pouvoir déceler et encadrer rapidement l'activité de l'entité surnommée « Le Vieux dans la Rivière ». Les gars du labo avaient délimité auparavant la zone dans laquelle SCP-094-FR agirait le plus probablement, en se basant sur des statistiques. Il revenait maintenant à la FIM Kappa-4 de s'occuper de l'aspect pratique. Le groupe Kelpie avait été déployé au point d'apparition supposé de leur cible, et devrait superviser sa progression sur les premiers mètres.
Les cinq individus ne dirent mot durant leur progression à pieds. C'était des professionnels, ils savaient ce qu'ils faisaient. Eudes et Lizzy furent les premiers à se poster, en laissant le reste de leurs coéquipiers avancer ; Thibaud, Salem et Raaida continuèrent leur route, observant le torrent gonfler et enfler avec une inquiétante intensité.

Enfin, les trois agents parvinrent jusqu'à l'emplacement où ils avaient été affectés : un genre de petit talus qui, d'ordinaire, surplombait l'onde. Aujourd'hui cependant, les flots avaient pris une telle ampleur que le souffle de l'eau virevoltante semblait presque capable de les atteindre.

- « Ici Salem, Raaida et Thibaud. » lâcha Salem dans son talkie-walkie, sur la fréquence réservée au Groupe Kelpie. « Zone K1 couverte. »
- « Je transmets. » lâcha Lizzy à son tour, avant de couper les communications.
- « Je déteste cette partie là de la mission. » gronda Thibaud en s'étirant, difficilement. « On ne fait qu'attendre, et le fleuve est si puissant qu'on a du mal à s'entendre réfléchir. »
- « Pas que ça t'arrive souvent de toute façon. » ironisa Salem avec une pointe de sarcasme cruel.
- « Oh vraiment ? » gronda l'intéressé.

Il se retourna et ficha un coup de poing dans l'épaule de son compagnon. Celui-ci vacilla sous le choc – Salem était moins bien taillé que son congénère – et manqua de s'approcher dangereusement du torrent.

- « Arrêtez vous-deux ! » cria Raaida, plus fort qu'elle ne l'aurait voulu.

Son cri résonna sous les arbres un instant. Les deux hommes cessèrent immédiatement leur querelle. Consciente d'avoir hurlé, elle haussa les épaules, comme pour se débarrasser de la gêne, et ajouta plus posément :

- « Ce n'est pas le moment de tomber dans l'eau. »
- « Tu vas bien, Raaida ? » demanda après un silence prolongé Thibaud. « En ce moment, tu as l'air… Plus tendue que d'habitude. »
- « Une vraie gamine. » renchérit Salem avec beaucoup plus de dureté.
- « Ça va. » se hérissa la jeune femme. « Mêlez-vous de vos affaires. »

Le regard de Thibaud alla d'abord de sa collègue, qui s'était subitement assombrie, jusqu'à son frère, qui la contemplait, le visage fermé. Son seul commentaire fut :

- « Ah bon. »

Le silence gênant qui suivit fut brisé par une émission salvatrice, venant d'un membre du Groupe Hafgufa.

- « Ici l'agent Tonrfal, du groupe Hafgufa. On a repéré des tentes de campeurs au bord de la rive, un peu plus en amont de nous. Sur la rive opposée, au-dessus de la zone K1. »
- « Les Kelpies, c'est votre terrain. » fit remarquer un second agent, sans prendre la peine de préciser son patronyme ou groupe.
- « Sont-ils dans le périmètre établi dans le cadre de notre mission ? » s'enquit la voix de Lizzy à travers le transmetteur.
- « Négatif, je crois. » répondit le premier agent. « Juste un peu plus amont. »
- « Est-ce qu'ils ont seulement le droit de camper ici ? » entendit-on en arrière-plan, sûrement l'un de ses compagnons.
- « Qu'est-ce qu'on fait ? » lança alors Salem par le biais de son propre communicateur.
- « On intervient. » décida leur supérieure, l'agent Aquene. « Groupe Kelpie, envoyez un agent évacuer les civils. Ils ont beau être hors-limites, s'ils sont trop proches de la zone d'influence, cela pourrait mal finir. »
- « Bien reçu, j'envoie quelqu'un. » déclara alors Lizzie.
- « N'en dis pas plus. » intervint pratiquement immédiatement Thibaud, sur la fréquence leur étant privée. « J'y vais. »
- « Bien reçu Thibaud. »

Alors que l'individu coupait la communication, Raaida se força à demander :

- « Tu veux que je t'accompagnes ? »
- « Ça ira, je crois. » déclina l'agent. « Si ce ne sont que des campeurs, je pense pouvoir m'en tirer, surtout avec nos faux badges. Et puis, la priorité numéro une va à la zone K1. Pas besoin de différer trop de la répartition originelle. »

Avec une moue crispée, la jeune femme acquiesça, et son collègue s'éloigna d'un pas leste. Ils étaient pressés par le temps : le Vieux n'allait pas tarder à apparaître.
Raaida et Salem furent donc laissés seuls. Elle détourna la tête pour suivre le cours du torrent furieux, ne voulant pas passer les prochaines minutes à regarder son frère en chien de faïence. Mais lui ne la quittait pas des yeux.

- « Va-y, crache le morceau. » finit-il par lâcher après un long silence.
- « De ? »
- « Tu me fais la gueule depuis pratiquement deux semaines déjà. Et j'ai eu beau me creuser la cervelle, je n'ai aucune idée de pourquoi. C'était à cause de l'argent que je ne t'ai pas rendu ? Ou de la voiture ? Je me suis déjà excusé auprès de Papa, alors pourquoi tu… »
- « Ça n'a rien à voir. » le coupa l'agente en frissonnant légèrement – les remous de l'eau envoyait des brassées d'air glacé dans leur direction.
- « Alors quoi ? Je veux bien que tu m'expliques. » persista-t-il.
- « On est en mission, là. Tu vois pas que c'est pas le moment ? »
- « Bien sûr que c'est le moment. Après, tu encore vas te débrouiller pour m'éviter, et j'ai horreur de ça. Alors, qu'est-ce que j'ai encore fait ? »

Raaida inspira profondément, comprenant qu'il ne lâcherait pas l'affaire. Les y voilà. Mais comment aborder le sujet ?

- « Tu sais, l'ordi de notre oncle, le vieux minable dont personne ne voulait dans la famille, sauf toi ? Et que t'as laissé dépérir dans un coin, vu que tu n'aimes pas franchement tout ce qui est électronique ? »

Elle l'observa attentivement, à l’affût d'un quelconque signe de tension, désespérément prête à croire en son innocence.
Il lui sembla le voir se raidir très légèrement.
Bordel, Salem, espèce de con.

- « Oui ? »
- « Quand on a passé les vacances chez toi, je l'ai utilisé pour vérifier mes e-mails, vu que j'avais laissé le mien j'ai ma pote. Je te l'avoue, j'ai un peu fouiné, tu vois. Et… J'y ai trouvé des infos… Des infos assez troublantes. »
- « Quel genre ? »
- « Des listes. De coordonnées, de chiffres, de montants, de statistiques. Je n'ai pas tout reconnu, mais je suis presque certaine que c'était affilié à la Fondation. »
- « C'est à dire ? »
- « Certaines colonnes m'évoquaient franchement nos listes de payes. Les nôtres, et celles des collègues. Et je ne vois qu'une seule raison pour laquelle quelqu'un chercherait à stocker toutes ces infos sur son ordinateur personnel. »

Elle déballa le tout en bloc, avec brutalité :

- « Pour les faire sortir du système. Autrement dit, les transmettre à quelqu'un n'étant pas habilité à les recevoir. »
- « Mais… Pourquoi est-ce que Tonton aurait ce genre d'infos sur son ordi ? Ça n'a pas de sens… »
- « Te fous pas de ma gueule ! » cracha-t-elle, à bouts de nerfs.

Salem lui jeta un regard en coin. Il fronça les sourcils.

- « Raaida, qu'est-ce que tu es allée t'imaginer exactement ? »
- « Tu as été le seul à utiliser cet ordinateur, Salem, et surtout, tu n'as jamais voulu que qui que ce soit d'autre n'y ait accès. Avoue que c'est tout de même troublant. »
- « Je l'ai choppé y a un mois à peine, et c'était déjà une vieille bécane ! Bien sûr que je me montre prudent avec ! » s'insurgea-t-il. « Tu ne vas pas imaginer que… »
- « J'imagine ce que je veux. Ce qui est sûr, c'est que Tonton était une brêle avec les ordis. Il n'aurait jamais su comment foutre un mot de passe sur le dossier en question. Surtout si le mot de passe était le nom de ton ex. »
- « Mon ex s'appelait Rose. » lui rappela alors Salem. « N'importe quel abruti peut être foutu de mettre une couleur au hasard comme mot de passe. »

Comme sa sœur ne répondait pas, il s'échauffa :

- « Bordel Raaida ! Je suis loyal à la Fondation, tu devrais le savoir depuis le temps ! Personne ne peut m'accuser de trahison, surtout pas toi ! Ma propre sœur, quoi ! Fait chier ! »

Son interlocutrice le regarda droit dans les yeux. Salem avait l'air on-ne-peut-plus sincère, mais il avait toujours été très bon comédien, et elle en avait souvent fait les frais. Cette fois-ci, elle ne s'y laissa pas tromper.

- « Salem ».
- « Quoi ?! » rétorqua-t-il avec mauvaise humeur.
- « Salem, répond moi franchement. »
- « … »
- « Est-ce que tu as regroupé ces informations pour les envoyer à un groupe d'intérêt ? »

L'intéressé s'immobilisa, et affronta le regard plein de sévérité de sa cadette.

- « Qu'est-ce que tu es encore allée cherch… »
- « Ferme ta grande gueule, ou alors répond moi. Je ne répéterai pas. »

Ils se confrontèrent durant quelques secondes, aucun ne détournant les yeux. Salem était buté comme une mule, mais Raaida avait ruminé durant deux semaines ses résolutions. Elle ne voulait plus vivre dans le doute permanent et la paranoïa la plus crasse.
Sa victoire n'eut aucune saveur, quand son frère rompit brusquement le contact visuel.

- « Oui. »

Le cœur de la jeune femme se serra terriblement.

- « Lequel ?. »
- « SAPHIR. »

Elle inspira très lentement, rassemblant son calme. Bien. Bien.
Au moins ce n'était pas ces tarés de l'Insurrection du Chaos. C'était déjà ça de pris.

- « Et… Dans quel merdier… Non, laisse-moi reformuler… Comment… Pourquoi ?! » se contenta-t-elle de lâcher après avoir bataillé contre sa colère pour éviter d'exploser vainement.
- « Tu as encore des problèmes d'argents ? Ils t'ont promis quelque chose ? Ils te font chanter ?! »

Salem releva la tête, hésita un instant, haussa les épaules, l'air maussade. Raaida s'assombrit davantage. Elle commença à faire les cents pas, enchaînant les pensées à la vitesse de l'éclair.

- « Tu vas me dénoncer ? » finit par demander son frère en la suivant des yeux.
- « Dis pas de connerie. » gronda-t-elle. « J'ai des soupçons depuis les vacances dernières, je vais pas te balancer aujourd'hui. T'as beau être un sacré con, tu restes mon frère. »

Elle le sentit se détendre sensiblement ; aussi ajouta-t-elle avec sévérité :

- « Mais je veux des explications, Salem. Et hors de question que ça continue dans le dos de tout le monde. Je veux bien t'éviter le pire, mais certainement pas te couvrir. »

Comprenant qu'il n'y couperait pas, il lâcha l'affaire. Son regard se fit plus enflammé.

- « La Fondation ne sert à rien, Raaida. Tout ce qu'on fait, c'est mettre des horreurs dans des boîtes et étudier leurs effets. On espère qu'en les comprenant un peu mieux, on saura s'en préserver. Les hauts-gradés se réclament de la Science, mais ce n'est vraiment qu'une foutue croyance. L'espoir qu'un jour on puisse se protéger de l'inévitable. Et tu sais à quel point j'ai horreur des superstitions… »
- « Oui, mais je ne vois pas bien ce que… »
- « Tiens, ce qu'on est en train de faire là, maintenant… » fit-il en indiquant du bras le fleuve en colère. « Tu l'as vu se répéter. Encore, et encore, et encore. Le vieillard dans la rivière. Il est condamné à se noyer, pour l'éternité. Rien ne peut le sauver. Ni les hommes, ni une quelconque divinité, ni rien d'autre. C'est cruel, c'est terriblement cruel et injuste. Et je n'en peux plus. »
- « Je ne… Je ne savais pas que cela te touchait à ce point… Salem ? »
- « Comment peux-tu encore croire à l'existence d'un dieu après avoir été témoin de cela ? Comment peux-tu encore croire qu'Allah est bon, grand, tout puissant ?! »
- « Salem. »
- « La réponse est simple. Allah, Dieu, ou quelque soit son nom, n'existe pas. Des divinités, des miracles, il n'y en a pas. Ou s'ils existent, alors ils ne méritent pas d'exister. Encore moins d'être révérés, encore moins que l'on laisse leurs mirages nous dicter notre conduite. Les membres de SAPHIR l'ont compris, eux. Je ne fais rien de mal, je balance juste une ou deux infos quand j'en ai l'occasion. Ils n'ont rien contre la Fondation. Ils en ont après les croyances et leurs dangers. »
- « Salem ! »

Cette fois-ci, Raaida parvint à se faire entendre. Son frère s'immobilisa, cessa d'agiter les bras comme un dément. Il était comme pris par une fureur que la jeune femme ne connaissait que trop bien.
Voilà donc quelle était la nouvelle passion de Salem. Voilà donc ce à quoi il se consacrait corps et âme maintenant.

- « Ce n'est pas le discours d'un collaborateur, ça. » marmonna-t-elle après avoir cherché ses mots. « C'est celui d'un partisan. »

Pris d'une soudaine froideur, Salem la regarda sans broncher. Elle explosa :

- « Bordel Salem ! Je ne peux pas croire… Ce sont des putains de terroristes ! Que tu ne croies en rien, merde, je m'en fous comme de ta première baise ! Mais tu ne peux pas ordonner à tout le monde d'abandonner leur religion ! Ce n'est pas… Ce n'est pas juste ! Ni raisonnable ! »
- « Raaida, » intervint-il, le visage fermé. « Tu devrais le savoir aussi bien que moi. On fait partie d'une FIM. On sombre un peu plus dans l'horreur à chaque intervention. On a vu des innocents, des enfants, des collègues se faire tuer par ces abominations. Le paradis, ça n'existe pas. Nous ne sommes que des humains sur une terre cruelle, où les croyances ne sont que des mensonges. Mais je compte bien faire en sorte que ce ne soit plus le cas. Rendre le monde plus doux. Quitte à…. »
- « Arrête ! » le coupa violemment Raaida en haussant la voix. « Arrête d'essayer de te justifier avec des conneries pareilles. Bon sang, tu t'entends ? Tu t'écoutes parler ?! On dirait un gamin qui se prend pour le messie ! Tu n'es pas le sauveur du monde, SAPHIR encore moins ! Ma religion, ça ne regarde que moi ! Bordel de merde, Salem, tu m'aurais dit que tu faisais ça pour l'argent, j'aurais été moins choquée ! »
- « Raaida… »
- « Ferme. Ta. Gueule. T'es vraiment qu'un petit con, Salem. Risquer ton job, ta vie, pour une putain d'organisation de merde, qui ne fait rien à part détruire et nuire à autrui ?! Bordel ! C'est à cause d'eux que Louis et Victoria se sont faits bouffer, tu te souviens ?! »

A la mention en l'incident, Salem détourna brusquement le regard. Raaida s'arrêta en milieu de tirade, prise d'un doute horrifiant.

- « Salem. Dis-moi que tu n'as rien à voir avec ça. »
- « Je leur avais simplement donné les coordonnées… Ils n'étaient pas censés se trouver là. » répliqua-t-il fermement, sans pour autant oser la regarder en face.

Abasourdie, Raaida laissa retomber ses bras le long du corps, incapable de prononcer un mot. Elle tourna le dos à son frère pour faire face au fleuve, et cracha une suite de jurons en arabe, avec toute la puissance de ses poumons.

- « Mais quel con. » marmonna-t-elle ensuite en faisant lentement volte-face. « Mais quel putain de con. Tu te rends compte ?! Tu te rends compte de ce que tu as fait ?! »
- « Ce n'était pas ma faute, » voulut-il se défendre.
- « Mon cul. On verra ce qu'en dira le tribunal quand tu seras allé te dénoncer. »

Salem la regarda comme si elle venait de proférer une insanité.

- « Je n'irai pas. »

De nouveau, Raaida se laissa aller à la colère :

- « Oh que si tu iras ! J'ai autre chose à foutre que de m'inquiéter pour ta pomme. Arrête d'être un gosse, Salem. Assume. Bordel, assume ! »

Elle le vit hésiter. Il n'avait sans doute jamais vu sa sœur dans un tel état de rage.
Peut-être parce que Raaida n'avait jamais été dans une colère aussi noire.

- « Raaida… » commença-t-il en s'approchant d'elle.
- « Ne me touche pas ! » cracha-t-elle en reculant, tant elle était furieuse.

Les yeux de Salem s’agrandirent sous le choc. Tant pis, elle n'avait pas le cœur à se laisser attendrir, ni à lui pardonner ses erreurs… Si on pouvait encore nommer cela ainsi, à ce stade.

- « Raaida ! »

C'est alors que son talon buta contre quelque chose, et que le sol se déroba sous ses pieds.
Raaida chuta en arrière, si vite qu'elle n'eut même pas le temps de crier. Son talkie-walkie quitta sa main et s'envola en l'air.

Bordel…

Elle fut avalée par les flots.

Le choc de l'eau fut comme si elle avait foncé contre une plaque de verre. Elle s'enfonça sous la surface sans rien pouvoir faire, trop sonnée. Le courant la ballottait dans tous les sens, violent, impétueux, impitoyable. La jeune femme n'était pas mauvaise nageuse ; mais aucun être humain n'était capable de faire plier la fureur de l'onde. Elle était entraînée.

Elle n'avait pas eu le réflexe de prendre une bouffée d'air avant d'être engloutie.
Elle étouffait.

Bordel.

Elle donna des coups de pieds dans l'eau, tentant vainement de discerner le haut du bas, de remonter à la surface. A cause de la crue surnaturelle, le torrent était trouble et boueux, elle n'y voyait rien. Quelque fois des ombres la frôlaient, à une vitesse effrayante – des débris, eux aussi ballottés au loin. Il ne fallait pas qu'elle soit touchée, elle n'était pas sûre d'y survivre.

Elle se sentit soudainement agrippée par l'épaule. Quelque chose en haut, la tirait.
Reprenant pleinement conscience, elle cessa de se débattre comme un animal pris au piège, se remémora son entraînement. Ses mouvements se firent plus précis ; et, avec le concours de son sauveur, bientôt elle put crever la surface de l'onde, crachant l'eau et la boue qu'elle avait avalé, respirant comme une forcenée.

- « Raaida ! » entendit-elle tout près de son visage, malgré les éclats furieux de l'onde tout autour d'elle.

Sa vue se fit plus précise, et elle réalisa que c'était son frère qui lui parlait ainsi. Il avait sauté dans l'eau pour se porter à son secours, malgré le grand principe que l'on leur avait inculqué à force d'exercices et de tests : ne jamais se mettre en danger pour sauver quelqu'un de la noyade.

Mais quel con.

Les deux agents agrippèrent l'un à l'autre, en une posture apprise et répétée lors des entraînements. C'était censé les empêcher de couler à pic.

- « Qu'est-ce que tu fous ?! » gueula Raaida.

Il ne fit aucune attention à elle. Salem se rapprocha d'elle, l'enserrant d'un seul bras. De l'autre, il dégaina son talkie-walkie et l'approcha de sa bouche.

- « Ici Salem, j'ai Raaida ! » hurla-t-il pour couvrir le bruit de l'eau, alors qu'ils dérivaient au gré du courant. « On est en K1, on est entraîné plus en aval ! »
- « Je t'avais dit de ne pas sauter putain ! » grésilla le talkie-walkie, en empruntant la voix de Lizzy.

Le transmetteur se remit presque immédiatement à crachoter, et les deux agents en péril durent se concentrer pour entendre malgré le fleuve faisant rage :

- « Ici Aquene. Mes gars vont déployer un filet de sauvetage en K4. Laissez-vous dériver jusque là et on vous aidera à sortir. Ne paniquez pas, et débrouillez-vous pour garder la tête hors de l'eau. Les autres, balancez des bouées et des cordes au cas-où, signalez-leur position si vous les voyez, et surtout restez à l'affût de notre cible première. »
- « Le vieux a émergé ! Je répète, le vieux a émergé en zone H1 ! » intervint alors une troisième voix.
- « Mettez les casques, tout le monde, on passe sur les oreillettes. Vous y compris, les noyés, si vous pouvez le faire. »

Salem serra plus fort encore sa petite sœur.
Elle remarqua alors qu'il avait perdu son casque pendant ou après son plongeon.

- « Ici Noyé n°2. Je n'ai plus mon casque. » se contenta-t-il de répondre dans le communicateur.
- « Merde. Gardez votre talkie-walkie en l'état alors. Je vous contacterai par ce biais. »

La chef de FIM raccrocha. L'agent, à tête découverte, poussa un long soupir.

- « On est dans la merde. » conclut-il.
- « Non, tu crois ? » ironisa Raaida.

Elle le regretta immédiatement quand des éclaboussures vinrent frapper son visage, et se mit à recracher l'eau. Elle croisa le regard de son frère : d'un signe de tête, ils convinrent qu'il valait mieux garder leurs forces et éviter de parler. Ce fut moitié par instinct, moitié par gestes et impulsions, qu'ils commencèrent à s'accorder dans leur nage chaotique, afin d'éviter les dangereux débris transportés par le courant, et de se rapprocher petit à petit de la rive.

Ils passèrent devant Eudes et Lizzy, tous deux à l'affût, à la fois de leurs collègues, mais aussi de l'entité. Ils n'avaient pas encore eu le temps de mettre en place un quelconque système de secours. Impuissants à les aider, ils leur firent de grands signes de la main. Raaida vit Eudes leur crier quelque chose, mais sa voix fut avalée par le roulement de l'eau. A peine plus tard, elle l'entendit signaler leur position au reste de l'escouade.
Les deux agents commençaient à être à bout de force. Le poids de leur équipement leur pesait, même pour des professionnels tels qu'eux. Ils s'étaient déjà délestés tant bien que mal du matériel superflu, mais rester constamment à flots, avec la force du courant, n'était pas une mince affaire.

Il ne fallut pas longtemps pour que le talkie-walkie de Salem soit de nouveau actif :

- « Y a eu une première anomalie, une vague. Passage du vieux en H2-K2. Il se rapproche de la rive opposée. »

Les deux noyés se jetèrent un regard plein de terreur. Leur inquiétude s'avéra fondée. Peu après, l'agent Aquene les recontacta :

- « On a calculé approximativement votre trajectoire, et celle du vieux. C'est la merde. Vous risquez de vous croiser. »
- « Bordel. » murmura Raaida.
- « Essayez de vous rapprocher de la berge, l'entité a tendance à rester au centre du fleuve. N'oubliez pas, ne vous approchez jamais à moins de six mètres de lui. Ne répondez pas à ses appels, ne le contactez d'aucune manière. Noyée n°1, je veux que tu mettes ton casque. Si vous voyez l'entité, faites en sorte qu'il vous soit inaudible. Gueulez aussi fort que vous pouvez, plongez, bouchez-vous les oreilles, n'importe quoi. Je ne veux pas que Noyé n°2 soit pris dans sa transe, on a pas besoin de ça. Tout va bien se passer. Tenez-bon. »

A contre-cœur, Raaida obéit. Salem la maintint stable pendant qu'elle ajustait son casque pour se couper du monde extérieur, et activait l'oreillette. Aussitôt, le bruit de l'onde ne fut plus qu'un sourd grondement en arrière-plan, et ses tympans furent envahis par les messages de ses collègues.

- « Ici S3, on vient de voir le vieux entrer en K3. Comment vont les noyés ? »
- « Ici K3. Ils nous sont passés sous le nez. La bouée que l'on avait envoyé n'était pas à leur portée. »
- « Putain, l'entité va les cueillir à ce rythme. »
- « La ferme. Ici Aquene en K4, le filet de sauvetage a été déployé. S'ils tiennent encore un peu plus longtemps, on pourra les récupérer. Vous entendez ça, Noyée n°1 ? »
- « Courage Salem. » fit alors Raaida, le cœur battant. « On arrive bientôt en K4. »

Elle entendait à peine le son de sa propre voix. Mais Salem hocha la tête, lui signifiant qu'il avait bien compris.

Elle se concentra de nouveau sur les commentaires de ses collègues, suivant avec attention la situation. Cela n'était pas facile, puisqu'elle devait également se maintenir à flots, et que ses mouvements étaient de plus en plus lourds. Mais Salem était là pour la supporter ; et ils s'appuyaient l'un sur l'autre, s'accrochaient au corps de l'autre comme à une bouée de sauvetage, refusant de lâcher malgré les forces terribles qui manquaient à chaque seconde de les séparer.
Raaida était en train d'écouter ce qui se disait dans son oreillette, quand son frère enfonça brutalement ses doigts dans l'épaule. D'une pression du doigt et d'un mouvement de menton, il lui indiqua un point bien précis, un peu en amont d'eux.

D'abord elle ne vit rien. L'eau s'échappait en volutes autour d'elle, troublant sa vision. Puis, elle discerna au loin ce qui ressemblait à une forme humaine, dans l'eau. Son sang se glaça dans ses veines.

C'était un vieillard. Un vieillard aux yeux fous, un vieillard ballotté par le torrent et incapable de reprendre constance, un pauvre vieillard fatigué aux orbites creuses et aux yeux paupières cernées. Un vieillard qui s’époumonait, à en croire sa bouche grande ouverte sur une supplication pour l'instant inaudible, qui hurlait au secours, attendant vainement que l'on vienne enfin le sauver des flots. Un vieillard que Raaida reconnut immédiatement, pour l'avoir souvent aperçu depuis la berge, lorsqu'elle assurait les intérêts de la Fondation.
Le vieux dans la rivière.

Salem ne dit rien. Elle le sentait se presser contre elle. Sans rien ajouter, elle décala ses mains, les plaça à plat sur les tempes de son frère, pour couvrir ses oreilles. Ce n'était pas la posture la plus recommandée, car l'agent masculin était maintenant le seul à soutenir la structure, maintenir la fratrie hors de l'eau. Mais tous deux connaissaient les chiffres. 60% de chances de survie si l'on était pris dans un Événement Fluminis. 0% si l'on était interpellé avec succès par SCP-094 et que l'on se lançait à son secours, franchissant la limite fatidique des 6 mètres. Sans se concerter, ils avaient su sur quoi parier.

- « Ici Raaida… Noyée n°1. On voit le Vieux. »
- « Courage. Vous vous rapprochez de nous. N'attirez pas son attention. Restez-loin de lui. Tout va bien se passer. »
- « Il nous a vu. » murmura la jeune femme, lorsqu'elle croisa le regard de l'entité.

Et de ce fait, cette dernière commençait justement à nager vers eux, l'air suppliante. La bouche du vieillard ne cessait de marmonner des appels à l'aide. Raaida se raidit un peu plus, renforça sa prise sur les oreilles de son frère, à lui en faire éclater la tête.

D'un seul coup, elle vit ses yeux s'élargir, sa bouche se tordre en ce qui semblait être un avertissement. Elle ne pouvait entendre ce qu'il disait à cause du casque, mais elle se raidit malgré tout.
Ils heurtèrent un débris d'arbre, de plein fouet.

Sous le choc, Raaida lâcha prise, mais pas son frère, qui s'était préparé à l'impact. Il la garda dans ses bras tout en essayant de se maintenir à flots, désespérément, alors qu'elle peinait à reprendre ses esprits. La jeune femme était terriblement sonnée, son épaule lui faisait mal, elle n'était plus qu'un poids mort pour son coéquipier.

- « Noyée n°1, vous m'entendez ? Noyée n°1 ! »

L'agent se força à reprendre ses esprits, et délesta Salem de son poids, reprenant malgré tout sa place. Mais son épaule droite et une partie de son dos, continuaient de la lancer douloureusement.

- « Oui, je vous entends. »
- « Bordel, sacré coup. Ça s'est entendu jusque dans l'oreillette. »

Salem la serrait de plus en plus fort, les yeux fous. Elle jeta un regard par-dessus lui : le vieillard continuait à se rapprocher, aussi vite que le courant lui permettait.

- « Si ça continue, on est foutu, chef. »
- « On vous voit, Raaida. Vous êtes à portée de vue. Le filet est déployé. Débrouillez-vous pour le garder à distance d'ici-là. »

La jeune femme jeta un coup d’œil en aval, et un pauvre sourire vint fleurir sur ses lèvres. Au loin, comme des petites tâches de peinture animées sur une toile, ses collègues s'activaient pour finir les préparatifs du sauvetage. Un pôle avait été planté mécaniquement dans le limon, malgré le courant, et un filet était tendu entre la berge et le poteau, à portée de main. Il suffisait de s'en saisir, et ils seraient sauvés.
Salem attira son attention. Ils se regardèrent droits dans les yeux.

- « Prêt ? »

Pour toute réponse, son frère remua les lèvres.

- « Moi aussi. »

Leur salut se rapprochait à la vitesse de l'éclair, mais pourtant l'attente paraissait éternelle. Ils guettaient tous deux le moment où il leur faudrait attraper au vol le filet de sauvetage.
Enfin, ils arrivèrent sur les mailles.
Salem et Raaida saisirent chacun d'une main le filet. De l'autre, ils s'accrochaient l'un à l'autre, comme si leur vie en dépendait. Le courant continuait à agir sur le bas de leur corps, si bien qu'à chaque instant ils auraient pu être entraînés par les flots, perdus dans l'écume.
Mais ils tinrent bon.
A travers son oreillette, Raaida crut distinguer des encouragements. Mais elle était trop occupée à s'arrimer aux mailles comme une tique sur la peau d'un chien, pour s'en rendre vraiment compte. Dans sa tête, une seule pensée.

Ne lâche pas, ne lâche pas, ne lâche rien.

Depuis la rive, leurs collègues leur firent signe de se déplacer dans leur direction, mais les deux agents étaient tout simplement trop épuisés pour oser faire le moindre mouvement. Alors, deux de leurs coéquipiers sur les trois présents sur la rive, prirent sur eux pour affronter à leur tour l'onde, agrippant le filet pour se rendre prudemment jusqu'aux rescapés.
Un peu plus loin sur sa droite, Raaida aperçut le vieillard, défilant en amont. Il était trop loin pour saisir le filet, à plus de six mètres. Son visage exprimait la plus pure terreur, l'épuisement le plus profond. Sa bouche marmonnait des mots perdus dans l'onde, ses supplications restaient inaudibles pour les membres de la FIM. Leurs casques les protégeaient.
La jeune femme reporta son attention sur son frère aîné. Lui aussi l'observait, la bouche à moitié ouverte. Il marmonnait quelque chose qu'elle ne comprenait pas.
Dans ses yeux dansaient des lueurs terrifiées.

- « Tout va bien Salem. » fit-elle, tentant de le rassurer, de se rassurer. « On est en sécurité. Tout va b… »

Elle le vit écarter les doigts, sentit sa prise se défaire.
Il lâcha le filet, lâcha sa sœur, et se laissa couler.

Raaida tendit le bras pour le rattraper, manquant de sombrer à son tour, mais ne trouva que le vide.

- « SALEM ! »

Elle voulut se laisser aller à sa suite, lui porter secours à son tour. Mais alors qu'elle lâchait prise, un autre agent la saisit et la retint. Raaida tenta de se débattre, hurlant le nom de son frère, mais elle était épuisée par son naufrage, et n'avait plus assez de force pour se dégager. Sa vue se brouilla, comme si elle s'enfonçait dans un tunnel, loin de la lumière. Elle se sentit ramenée vers la berge, quand son frère, lui, s'éloignait du rivage.
Dans son oreillette, les autres s'organisaient déjà.

- « On a Noyée n°1, mais n°2 a lâché le filet. »
- « Volontairement ? »
- « Il n'avait pas de casque. »
- « Où est-il maintenant ? »

On la hissa sur la terre ferme, la posa délicatement sur le sol. Raaida repoussa d'un faible mouvement du bras l'assistance que l'on souhaitait lui prodiguer ; en tremblant, elle se releva en titubant.

- « Toujours en K4. Putain, le vieux nous a rarement fait un trajet du genre. »
- « L'agent ? »
- « En train de nager vers l'entité. »

Raaida se précipita en direction du fleuve ; on la retint. Mais cette fois-ci, elle ne voulait pas se jeter à l'eau. Elle voulait juste savoir où était son frère.
Elle le vit. En train de nager, corps et âme, en direction de l'entité. Il disparaissait parfois sous l'eau du Loup, mais parvenait toujours à refaire surface.
La jeune femme craignait l'instant où il ne reparaîtrait plus.

- « Il est dans la zone des six mètres ? »
- « Négatif. On peut encore le sauver. »
- « Bien. Je veux que Scylla rejoigne leur véhicule et les suive. On va essayer de le chopper avec une corde ou une bouée de sauvetage. »
- « Il va sortir de K4, je crois qu'on avait pas prévu assez de zone de manœuvre. »
- « On improvise. Hafgufa, Kelpie, faites comme Scylla, mais dépassez le noyé et le vieux, et larguez un agent tous les cinquante mètres environ. Normalement tout a été évacué, mais si y a des civils, procédure habituelle. Magnez-vous ! »
- « Reçu. »

Salem et le vieillard devenaient de plus en plus petits au loin. Raaida, occupée à les suivre des yeux sans jamais les perdre de vue, ne vit pas tout de suite ce qui se tramait devant eux.

Un maelström. Un putain de maelström. C'était comme si le fleuve voulait avaler toute trace des êtres présents dans son cours.

- « Tourbillon ! »
- « Merde, on aura jamais le temps de le récupérer ! » pesta l'agent Aquene.
- « SALEM ! » hurla Raaida, terrorisée.

Allah, Allah tout puissant, si tu as une once de pitié, laisse-le vivre.

Mais rien ne pouvait sauver son frère maintenant. Même Allah resta sourd à ses appels.
Horrifiée, elle fut obligée de le regarder disparaître sous l'eau, en compagnie du vieillard.

Bientôt, le fleuve cessa d'enfler, reprit son cours. La crue s'amenuisait, le courant s'avérait moins fort. Ce fut comme si tout revenait à la normale.

Sans mot dire, les membres de la FIM regardaient l'onde, respectueux.
Leur frère d'arme reposait maintenant sous la surface de l'eau.

- « Il faudra envoyer quelqu'un chercher le corps. » lâcha après quelques minutes l'un des agents par l'oreillette, sinistrement pragmatique.

Dévastée, Raaida enleva son casque et le jeta à terre avec violence. Quelqu'un la saisit fermement par l'épaule, et l'obligea à lui faire face. C'était l'Agent Aquene.

- « Agent Abaad bis, » commença-t-elle avec gravité, la forçant à croiser son regard. « Qu'est-ce qui s'est passé ? »

La jeune femme ne répondit pas. Son regard dérivait sur l'onde, à la recherche d'un quelconque indice, un signe du ciel, indiquant que son frère était toujours en vie, qu'il allait crever la surface à un moment ou à un autre.

- « Raaida ! » s'énerva sa supérieure en la secouant de plus belle. « Qu'est-ce que c'était que ce merdier ?! »

Il ne reviendrait pas. Salem ne reviendrait pas.
En un instant, tout fut clair dans l'esprit de la jeune femme.

Ce n'était pas sa faute. Ce n'était pas la faute de Salem. Ce n'était même pas la faute du vieil homme dans la rivière.

SAPHIR.

La colère et le chagrin embrassèrent l'esprit de la jeune femme.

- « Je dois prévenir le DS. » murmura-t-elle.

Elle ne leur pardonnerait jamais.

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