Oculum pro oculo...
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« Si je puis me permettre, par quel nom souhaitez-vous que je m’adresse à vous ? »

La demande tira Hématite de sa rêverie somnolente. Depuis plusieurs minutes, elle regardait défiler devant ses yeux embués le paysage monotone d’une campagne quelconque, étalant à perte de vue une verdure qui lui donnait la nausée tant elle envahissait tous les recoins de sa vision. Les arbres courbés au-dessus de la route cahotante semblaient se pencher pour attraper de leurs feuilles la voiture qui filait là pour leur échapper. Leur écorce durcie, fruit d’années, de décennies de croissance lente et sans éclat se tordait pour laisser parfois apparaître un maigre creux qui renfermait quelques petits rongeurs ou animaux sylvains. La route s’étendait jusqu’à l’horizon, droite, plate, jalonnée de promesses déçues et de déceptions tues. Le ronronnement du moteur et le léger parfum de sapin que diffusait une babiole placée dans une portière suffisaient à produire chez la passagère un léger sentiment d’engourdissement, elle qui était d’habitude toujours alerte.

Hématite releva les yeux, et aperçut dans le rétroviseur intérieur le visage de son chauffeur qui lui souriait légèrement en attendant sa réponse. Il devait avoir une cinquantaine d’années, les cheveux poivre et sel, une peau glabre, un léger accent allemand. C’était surtout ses yeux qui intriguaient ; pétillants et malicieux, toujours contenus dans une sorte de politesse ironique, ils semblaient prêts à laisser éclater sur le visage qu’ils dominaient une joie communicative ou un air sombre qui envelopperaient l’habitacle.

C’était un drôle de bonhomme.

Ils n’avaient pas échangé un mot depuis qu’il était arrivé pour la chercher, il y avait déjà un certain temps. Il n’était pas payé pour parler, et elle n’était pas payée pour répondre. Il devait la conduire là où elle devait accomplir sa mission. Plutôt, là où elle accomplirait sa mission. Il n’existait pas réellement de doute possible quant à sa réussite. Peut-être faudrait-il aussi la ramener, si possible. Avec un peu de chance, cela serait le cas.

« Appelez-moi Hématite, cela suffira.

– Je suis ravi de vous rencontrer, Madame Hématite, continua-t-il en regardant distraitement la route. Dites-moi, Madame – il utilisait Madame comme un prénom –, je me demandais de quelle contrée de notre planète vous venez… »

La femme métisse avait plus que l’habitude d’entendre ce genre de questions stupides, aussi elle était prête à le rembarrer violemment quand celui-ci ajouta :

« Loin de moi l’idée de vous juger sur cela, je vous rassure. C’est simplement que j’ai moi-même beaucoup voyagé. Peut-être ai-je déjà croisé votre village natal au gré de mes pérégrinations.

– Ça m’étonnerait, lui répondit Hématite. C’est compliqué.

– Je vois, fit l’homme. Je suis né dans le comté de Mecklembourg, en Allemagne, mais j’ai passé toute mon enfance en Autriche. Mon père était viticulteur, entre autres choses. Ma mère… et bien ma mère, c’est comme vous, c’est compliqué, ajouta-t-il avec un petit rire. »

Il y eut un silence, assez long, alors qu’Hématite examinait plus particulièrement l’intérieur de la voiture. Le tableau de bord était fait comme d’un bloc de chêne poli d’où surgissaient à intervalles réguliers des petits interrupteurs rajoutés là, et les sièges, fort confortables par ailleurs, étaient recouverts d’un cuir taupe du plus bel effet. Les lumières tamisées entretenaient une impression qu’Hématite n’aurait su définir, mélange de calme et de langueur chaleureuse.

« Prenez-vous plaisir à tuer, Madame Hématite ? »

Elle lui jeta un regard interloqué. Une telle curiosité lui semblait malsaine. Mais la question était légitime.

Aimait-elle tuer ? Comment savoir ? Avait-elle envie de mener à bien ses missions ? Oui, ça, en effet. Mais tuer en soi ? Est-ce qu’elle ressentait une forme d’excitation, de plaisir pervers, à l’idée d’assassiner sa cible du jour, un vieil homme dans un ancien manoir encerclé par une grande forêt que seuls quelques visiteurs venaient parfois visiter, conseillers ombrageux ou courtisans sirupeux ? Le vieillard déjà n’était certainement pas loin de la dernière épreuve ; et sûrement ses lèvres tressauteraient quand Hématite se tiendrait devant lui. Elle pourrait lire dans ses yeux la peur froide et absolue qui englobe alors tout, sans que rien ne puisse lui échapper, comme une douleur sourde et unique qui définit alors chaque mouvement, chaque seconde, chaque regard, et pourtant, ce moment ne serait que finalement une énième rencontre entre la tueuse et cette peur, qu’elle avait pu assez observer dans les yeux des autres pour la connaître désormais intimement, comme une femme que l’on a assez vu déshabillée pour reconnaître de dos la forme de ses jambes, la couleur de ses épaules et les courbures de ses hanches.

Le motif semblait trivial pourtant, et le vieillard était sans aucun doute un horrible personnage, comme tant d’autres. Cela n’empêchait pas Hématite de penser à sa mort avec un étrange sentiment, qu’elle était incapable de définir. C’était pourtant le genre d’histoires d’intérêts bassement matériels que Primordial savait susciter mieux que tout le monde et auxquelles Hématite essayait de se mêler le moins possible. Mais les Primats avaient cette fois-ci fait appel à elle, et elle ne pouvait pas refuser. Elle réentendait la voix mielleuse de l’émissaire qui lui annonçait sa mission, son sourire qui savait apporter une mauvaise nouvelle ; juste avant de partir cet homme venait lui annoncer un nouvel ordre des Primats. Ils voulaient que la scène de meurtre soit un macabre massacre dont l’horreur sanguinaire et âcre se porterait chez les autres barons qui chercheraient à causer quelque trouble dans les affaires des mercenaires. Hématite détestait ce genre de boulot, et ils le savaient, ce qui ne faisait que la mettre plus en colère.

Et voilà que le chauffeur qu’on lui avait attribué pour l’emmener à sa cible, cet homme aux cheveux poivre et sel et aux yeux pétillants lui posait des questions sur le meurtre.

« Je ne sais pas, répondit-elle d’une voix blanche, tentant d’apercevoir dans le visage à moitié dissimulé et impénétrable de son interlocuteur une raison à cette demande grotesque et ironique, à laquelle elle regrettait déjà d’avoir apporté une réponse. Pas plus que ça, ajouta-t-elle cependant. »

L’homme lui jeta un regard, sourit légèrement – ce maudit sourire, qui semblait la sonder, voir en elle toutes ses fautes et ses regrets, ses échecs et ses remords, et qui les exposait ensuite devant elle, chacun bien rangé en ordre serré comme ses dents blanches, et qui comme elles l’éblouissaient de leur clarté révélatrice, écrasant sans fin son âme sous les assauts des volontés refoulées et des canines acérées – puis il se retourna et fit face à la route. Hématite croyait qu’il n’allait rien rajouter lorsqu’il répondit :

« Oh, je vois. Je dois vous avouer que moi non plus, je n’aime pas spécialement tuer. Premièrement parce que c’est une activité rarement propre. Deuxièmement, parce qu’elle arrive généralement dans un contexte peu propice à l’amusement. Troisièmement, je doute que cela améliore mon dossier lorsque je me présenterai devant le tribunal divin lors du Jugement Dernier. Si tant est que j’en sois à cela près. »

Hématite l’écoutait religieusement. Elle continuait lentement de s’engourdir. L’extérieur semblait désormais distant ; les arbres s’étaient rapprochés et formaient une épaisse couche de branches entre la route et le ciel. Celle-ci devenait plus chaotique ; les Nocturnes qui sortaient des enceintes juste derrière ses oreilles se distordaient : elles étaient désormais un attelage biscornu de violons voguant sur une mer agitée et vengeresse. Toute sa vision tanguait désormais, du tableau de bord verni aux sièges devant elle qui se confondaient désormais avec des silhouettes difformes et macabres chuchotant dans l’ombre des lumières tamisées quelque sombre secret.

« Vous savez, Madame Hématite, je me suis fixé il y a bien longtemps une ligne de conduite. Ne rien faire d’immoral dans un lieu sacré, ou à un enterrement. »

Il se retourna, et son petit sourire s’était changé en rictus narquois.

« J’ai une mauvaise nouvelle pour vous. Nous ne sommes ni dans un lieu sacré, ni à un enterrement. »

Dans un formidable rassemblement de ses dernières forces, Hématite se jeta en avant alors que les tasers dissimulés derrière la banquette s’enclenchaient pour la neutraliser. Dans un même geste, elle donna un coup de coude dans sa fenêtre, qui se brisa et évacua l’anesthésiant que diffusait la babiole en forme de sapin et qui s’accumulait dans l’habitacle.

Reprenant rapidement ses esprits, Hématite se retourna vers la place du chauffeur. À sa grande stupeur, elle était inoccupée : la fenêtre était brisée, et l’on voyait accroché à celle-ci un morceau de tissu. Sur le tableau de bord s’affichaient trois messages en lettres capitales rouges :

– CEINTURES DÉCROCHÉES.

– CONDUITE AUTOMATIQUE ENCLENCHÉE.

– [2] VITRES BRISÉES.

Alors qu’Hématite finissait de lire ces messages, le dernier changea :

– [3] VITRES BRISÉES.

Le chauffeur pénétra les pieds devants par la fenêtre passager, propulsant Hématite sur la portière du conducteur qui s’ouvrit sous le choc. Sonnée, la tête frôlant le bitume cahoteux de la route, Hématite esquiva de justesse un coup de poing au visage, s’accrocha à la portière de toutes ses forces et s’en servit pour se propulser sur le toit de la voiture, tandis que le chauffeur essayait de l’agripper.

Il monta aussitôt lui aussi sur le toit de la voiture qui filait de plus en plus vite sur la route. Le vent froid leur fouettait le visage et les nombreux soubresauts que la berline subissait les faisaient tressauter alors qu’ils se battaient. Hématite, encore engourdie par les vapeurs, essayait tant bien que mal d’esquiver les coups rapides et précis de son adversaire, lequel combattait avec un calme surprenant. Il finit par réussir à balayer les jambes d’Hématite, qui s’effondra sur le dos, enfonçant le toit de la voiture. Sonnée, cette dernière arriva tout de même à se dégager et roula jusqu’à retomber sur la portière ouverte. Elle s’y accrocha et, rentrant dans la voiture, tenta d’actionner les interrupteurs sur le tableau de bord.

Le premier alluma les feux de position avant, jetant une lumière crue sur la route sans fin qui continuait de se profiler devant elle et qui était désormais le long canevas d’un duel qui avait quelque chose d’artistique, tant dans les postures de ses danseurs que dans sa chorégraphie burlesque et imprévue. Le second ouvrit le coffre et propulsa un filet de nylon assez grand pour envelopper des voitures dans la nuit noire qui recouvrait derrière eux la toile.

Le troisième, enfin, dévoilait quelque chose d’utile.

Lorsqu’Hématite l’enclencha, et alors que son agresseur venait de la rattraper dans l’habitacle, un discret compartiment à côté de l’interrupteur s’ouvrit pour dévoiler trois petits couteaux de lancer. Tout en bondissant vers la place passager, elle s’en empara d’un geste souple. Adossée à la portière, les cheveux flottant au vent par la fenêtre brisée, elle les lança sur son adversaire qui lui faisait face, les cheveux décoiffés et l’air mécontent.

Le premier siffla à ses oreilles et se perdit dans la nuit ; le second entailla sa tenue à l’épaule droite, et une perle de sang coula sur le cuir du siège conducteur ; le troisième enfin vint se ficher dans la cuisse du chauffeur, qui laissa échapper un grognement de douleur. Il s’empressa de le retirer d’un coup sec et tenta de poignarder Hématite au bras tandis que celle-ci se faufilait entre les deux sièges pour rejoindre la banquette arrière, encore chamboulée par le sursaut précipité de son occupante et les deux tasers qui pendouillaient encore, légèrement rétractés dans leur cachette. Il ne fit que lacérer le dossier du siège en diagonale.

Alors qu’Hématite, adossée à la banquette, cherchait désespérément une échappatoire, son adversaire lui lança le couteau, qui vint se ficher dans son bras droit et le plaqua à la banquette. Hématite alors immobilisée, il se jeta sur le dernier bouton du tableau de bord, ce qui fit apparaître deux sangles de contention qui la maintinrent en place.

L’homme se jeta sur elle, sortit une seringue de sa poche de costume et lui planta dans le cou.

Hématite ressentit de nouveau l’engourdissement prendre possession de tous les muscles de son corps. Elle ne voyait désormais plus que tourbillonner sans fin les lumières tamisées de la voiture, la route devant elle et les branches effilées qui fouettaient sans relâche l’habitacle. Tous ses sens finissaient par se mélanger, et les violons dissonants de la vingtième Nocturne prenaient l’odeur âcre du bois fraîchement coupé et de la nuit glaciale alors qu’elle s’endormait dans un sommeil sans songes et sans repos, déjà insensible aux ennuis que cette nuit avait semblait-il décidé d’accumuler.

L’homme, qui décidément était un drôle de bonhomme, commença par souffler un instant pour calmer sa respiration. Puis il se réinstalla dans le siège conducteur, désactiva la conduite automatique, freina doucement jusqu’à s’arrêter sur le bas-côté de la route et descendit de la voiture. Il regarda autour de lui à la recherche d’autres menaces ou d’animaux sauvages curieux, rajusta son costume quelque peu entaillé, puis, satisfait, il entreprit de déplacer Hématite de la banquette arrière pour l’appuyer contre un arbre. Enfin, il prit son téléphone et appela celui qu’il devait appeler.

« M. Waltz à l’appareil. C’est fait. »

Cela faisait bien longtemps qu’Hématite n’avait pas perdu conscience. La sensation désagréable d’un éveil laborieux ne lui avait pas manqué. Le sommeil artificiel dans lequel on l’avait forcée à plonger la laissait maintenant la bouche sèche et la tête douloureuse, en plus d’autres meurtrissures qui martelaient son corps.

La jeune femme entrouvrit les yeux.

Elle était allongée sur le sol d’une cage brillante, assez large pour qu’elle s’y tienne debout a priori, dont les barreaux étroits garantissaient sa captivité. Cette même prison se trouvait au sein d’un genre de hangar terne et désaffecté, empli de rouille et de machines bigarrées, monstres mécaniques éteints depuis belle lurette et cernés par des échafaudages abandonnés, ou la forme de plateformes suspendues à bonne hauteur. Curieux détail, son ravisseur avait eu pour douce attention de recouvrir le sol de la cage d’un tapis épais et chaud, sur lequel elle reposait inconfortablement.

Il y eut du bruit, sur le côté. Des affaires plus récentes, martiales, se trouvaient étalées çà et là. Des sacs d’armements, des caisses, des armes en tous genres, soigneusement éloignés de la main baladeuse de la prisonnière. Et en leur centre, les ordonnant, un homme.

Le mercenaire qui l’avait trompée se retourna, brusquement. Hématite ferma les yeux, avec précipitation. Après un silence long, trop long, elle entendit :

« Vous êtes éveillée, à ce que je vois. »

Agacée, la femme ouvrit ses yeux clairs et les darda sur l’inconnu, d’un regard froid et égal dont elle se servit pour le transpercer de part et d’autre. Hématite était réputée pour cette aura de prédation inconsciente, dont elle usait et abusait pour intimider ses adversaires. Mais l’homme était fait d’un calibre solide, elle pouvait le lire dans sa carrure. Il ne broncha pas.

Lentement, Hématite se releva. Elle était encore nauséeuse, mais aussi butée comme une mule. Vacillante, elle étendit sa large taille, riva à nouveau son regard hostile sur son geôlier.

« J’avais une mission. Vous êtes un contre-temps agaçant.
– J’en suis navré, croyez-le bien. Mais je crains que vous n’ayez plus l’occasion d’accomplir grand-chose de votre vie. Maintenant que vous avez vu mon visage, vous laisser m’échapper me serait grandement préjudiciable. Même si vous ne connaissez pas mon nom, même si votre tête n’était pas mise à prix. »

Il aimait trop le son de sa propre voix, nota Hématite en grognant légèrement, ses canines pointant légèrement d’entre ses lèvres noires. Un bavard. Elle n’aimait pas les bavards.

L’hémovore leva les yeux vers les larges vitres qui plafonnaient le bâtiment, notant que le ciel prenait les couleurs du crépuscule. Elle devait gagner du temps.

« Vous êtes M. Waltz. »

L’intéressé parut surpris tout d’abord, décontenancé et dépité d’avoir été si facilement percé à jour. Mais rapidement, un sourire revint sur son visage, comme un éclair brillant sous ses cheveux poivre et sel. L’expression d’un homme coupable, qui l’assumait avec dignité, à laquelle se mêlait une pointe de malice.

« Je suis découvert. Comment avez-vous su ?
– Les gadgets. La voiture piégée. Les bavardages incessants et superflus. Les compétences avancées. Le costume vieux jeu dans lequel vous vous êtes changé. »

M. Waltez gronda à son tour, d’une façon bien plus humaine et noble.

« Ne vous méprenez pas, la tenue bas de gamme que je portais auparavant n’était qu’un bien malheureux sacrifice, consenti pour remplir le rôle de votre chauffeur. Je trouve le port du costume plus agréable et seyant, d’habitude. »

De fait, il était actuellement vêtu d’un habit élégant qui dissimulait son corps athlétique et soutenait au contraire son port altier de doyen. Un homme d’affaires, du monde, plutôt qu’un mercenaire impitoyable.

« N’ayez crainte, je n’ai pas l’intention de révéler votre écart vestimentaire à qui que ce soit, répliqua Hématite avec nonchalance. Votre réputation n’en sera pas entachée. »

M. Waltz eut un sourire narquois, comme s’il semblait heureux de la voir rentrer dans son jeu. Le pauvret ne devait pas rencontrer souvent des victimes en mesure de lui répondre avec autant de flegme. La torture et la mort avaient tendance à tuer net toute tentative de conversation. Non, M. Waltz était un habitué des monologues, ça se voyait.

Et peut-être pourrait-elle en jouer.

« La vôtre vous précède, énonça-t-il à son attention, avec une forme de reconnaissance, de pair à pair, qui ne lui échappa. Si j’étais vous, je ne toucherais pas aux barreaux de la cage. C’est un alliage en argent. J’ai aussi une lanterne allumée par un véritable croyant – pas moi, cela va de soi – et mes vêtements sont empreints d’ail. Je vous conseille de ne rien tenter de fâcheux. »

Hématite pencha la tête sur le côté, songeuse.

« Puis-je connaître le responsable de votre commande ?
– Allons, nous sommes tous deux des professionnels. Vous savez bien que je ne peux pas répondre. Mais de vous à moi, je peux au moins vous dire que…
– La liste n’est pas longue, cela dit, je peux trouver toute seule, continua-t-elle sans prendre garde à sa réponse. Un ennemi de Primordial, un Primat mécontent, la famille d’une ancienne victime ou un membre d’une cellule familiale de la Capitale. Quoi que cette dernière option me paraisse assez peu probable. Ma sœur est la nouvelle Gardienne de la Porte, elle ne laisserait pas sortir quiconque me voudrait du mal. J’espère. »

Le mercenaire sembla agacé d’être ainsi ignoré, de ne pas comprendre ce à quoi elle faisait référence. Il leva un sourcil.

« J’ai peur de ne pas suivre.
– Ce n’est pas grave, vous n’en avez pas besoin. Vous disiez ?
– … Je peux au moins vous dire que votre mort ne sera pas vaine. J’ouïs dire que les crocs, le sang et la chair d’une hémovore de votre espèce, les mutants M-26, sont rarissimes et très prisés par les alchimistes et les sorciers. Vous valez à vous seule une petite fortune. »

Hématite eut un rictus ironique, qui anima un instant sa morne face.

« Vous m’en voyez aussi flattée que ravie.
– Cela peut peut-être vous paraître insensible de ma part, nota M. Waltz en haussant les épaules, relevant bien le sarcasme. J’en suis désolé. La barbarie n’est pas ma voie de prédilection, vous savez, aussi le sort réservé à votre cadavre m’outrage tout autant que vous.
– Je bois le sang des vôtres pour me nourrir, fit remarquer la femme. Je suis mal placée pour juger cette ambiguïté qui est la vôtre. »

Elle jeta un coup d’œil au ciel, en même temps que son geôlier jetait un coup d’œil à sa montre. La nuit était en train de tomber.

« Vous attendez un rendez-vous ?
– Dans quelques heures, oui, avoua le mercenaire d’une voix guillerette.
– Et ensuite, vous serez débarrassé de moi. La conscience légère.
– Mais les poches lourdes d’un joli pactole. »

Hématite eut un sourire, carnassier. Lentement, elle se lécha les babines, d’un geste calculé. La nonchalance de M. Waltz valait au moins la sienne, mais il lui manquait une connaissance essentielle. N’était pas piégeur celui qui pensait l’être.

« Je n’en serais pas si sûre, à votre place. Vous avez oublié de prendre en compte une information capitale.
– … À quel sujet ? »

Prudent, il avait reculé de quelques pas et posé la main sur son arme, un Walther PPK en très bon état, choix judicieux qu’Hématite approuvait, sans le craindre pour autant.

« Une information sur moi, tout d’abord, puis sur vous. Moi, je ne suis pas une hémovore M-26 classique. Et vous, vous allez très vite avoir un gros problème sur les bras. Un très gros problème. »

La nuit était tombée. Et avec elle, la malédiction qui frappait Hématite depuis sa plus tendre enfance, depuis qu’elle avait commis un acte abominable, contre-nature… s’éveilla.

Sous les yeux ébahis, alertes du mercenaire, la silhouette ferme et menue de la femme commença à grandir jusqu’à toucher le sommet de la cage, à se pourvoir d’une fourrure épaisse et brune, de crocs énormes et de griffes acérées.

Avec un rugissement, Hématite éclata les barreaux de sa cage sans même prendre garde à leur alliage d’argent, qui ne la brûlait pas. Elle ne craignait pas plus la lanterne ou l’ail de Waltz. La bête nouvellement formée ouvrit les paupières, rompant de force la peau semi-humaine qui encore demeurait unie en cet endroit de son anatomie, se résorbant à l’instant pour révéler deux yeux fendus et bestiaux. Elle chercha du regard sa proie.

M. Waltz s’était volatilisé. Le rictus déformé de la Sang-Maudit s’élargit encore davantage. Furieusement revigorée par l’adrénaline, elle se sentait joueuse, une fois n’était pas coutume.

« M. Waltz… chantonna-t-elle d’une voix basse et rauque, inhumaine. Je ne vous veux pas de mal. Je veux juste quelques informations. »

On tira à trois reprises depuis le ciel, chaque fois dirigée droit sur son crâne. Grâce à sa vitesse et à son cuir, Hématite évita les balles, ou les encaissa simplement d’une épaule, sans broncher. Avec une rapidité et une souplesse surprenante, Waltz était monté sur les échafaudages de l’étage supérieur. Le sourire du mercenaire avait disparu. Voyant que ses projectiles n’avaient aucun effet, l’homme tourna les talons et se mit à courir, planifiant sans doute une sortie par les toits. Cela, elle ne pouvait le permettre.

Mettant à profit ses muscles gibbeux et ses capacités surhumaines, elle se lança en avant. D’un bond, elle fut à la base d’un échafaudage. D’un autre, elle s’éleva dans les airs. Le fugitif avait choisi d’emprunter une voie étroite dans laquelle son grand corps ne pourrait manœuvrer ; mais la structure était instable. Plutôt que de viser les jambes de sa proie, elle heurta de plein fouet les barres fondatrices, les ébranla. Ses pattes noueuses se refermèrent dessus, et d’une pression appuyée par ses pattes monstrueuses et son poids gargantuesque, elle les arracha du mur et les fit basculer dans un grincement sinistre. M. Walt tomba avec elle.

Hématite accusa le choc de la chute. Même pour un organisme comme le sien, le poids des barres de fer et le rude atterrissage sur le ciment ne furent pas agréables. Elle se releva et s’ébroua, inquiète de savoir ce qu’il était advenu de sa cible. Cette dernière s’en était tirée par un énième tour de passe-passe technologique, un grappin qui lui avait permis de se balancer au sol avec une certaine maîtrise. L’acrobate amortit son arrivée au sol, utilisa l’élan du balancement pour reprendre sa course folle, cette fois-ci les deux pieds sur le plancher des vaches. L’hémovore ne s’amusait plus. Elle se tapit sur elle-même, s’élança. Le bitume trembla.

Alors que la bête s’apprêtait à faucher net l’humain, celui-ci fit volte-face et alla au contact, la surprenant. Elle sentit la morsure froide de deux piques de métal au niveau de son encolure ; puis une décharge puissante parcourut tout son corps. La créature de la nuit se redressa et hurla, frappée par la douleur, mais pas assommée. Le taser de M. Waltz aurait sans doute pu tuer un être humain lambda, mais pas un rhinocéros ; et il aurait fallu au moins cela pour venir à bout de la Sang-Maudit. La colère de celle-ci n’en fut que décuplée.

Sonnée, elle lança un revers de bras massif, geste maladroit et impulsif, qui aurait pu faire voler sa victime et lui briser les os s’il avait été touché. M. Waltz esquiva le coup et profita plutôt de l’occasion pour saisir à pleine main la fourrure de l’animal, grimpant le long de son échine jusqu’à atteindre la tête. L’anatomie d’Hématite ne lui permettait pas de se débarrasser de ce petit singe avec facilité, et il essayait maintenant de lui planter une lame à travers l’œil pour atteindre le cerveau, ce qu’elle trouva passablement irritant. Consciente que sa vie était en jeu, elle se montra violente.

Avec force, elle se jeta à terre, écrasant le mercenaire entre le ciment et sa chair. Son ouïe fine détecta un râle, un bruit sinistre de craquement. Elle se releva immédiatement, la tête en sang tant elle s’était fracassée le crâne contre le bitume. Mais la douleur était passable. Ce n’était pas elle qu’il fallait plaindre.

M. Waltz avait lâché, et reposait maintenant au sol, crachant de la salive et du sang. Il semblait tétanisé.

« Foutu clébard… l’entendit-elle murmurer. »

Il tenta de se relever, mais d’une seule patte, elle le plaqua au sol. Il la couvait maintenant d’un regard furieux et incendiaire, ne semblant pas apprécier le traitement. Elle approcha son museau de son visage, découvrant ses crocs.

« Combien vaut ma prime ? »

M. Waltz haussa un sourcil. Il s’attendait davantage à se faire déchirer le nez, visiblement. Des gouttes de bave tombèrent sur son beau costume, la formation complexe des babines et des dents de son ennemie handicapant l’élocution de cette dernière. Comme la pression sur sa poitrine se fit plus forte, il laissa de côté sa conscience professionnelle et donna un chiffre. Le montant vexa Hématite, qui grogna.

« Déçue ? Moi aussi. Si j’avais su, j’aurais demandé le triple, approuva vigoureusement le mercenaire. »

Il fallait lui reconnaître ça, il avait un certain panache, un courage et des compétences dignes de respect. Et puis, il amusait l’hémovore, et ça, c’était précieux. Elle prit une décision.

« Donc, c’est ce que vaut ce travail. Et ta vie ? Combien vaut-elle ? »

Il comprit, hocha lentement la tête.

« Je dirais qu’un bien aussi inestimable vaudrait presque un changement d’allégeance de dernière minute.
– On se comprend. »

Avant de le laisser se redresser, elle le laissa patienter un instant au contact inconfortable du ciment.

« Ne me traitez plus de clébard, s’il vous plaît.
– J’y réfléchirai si vous arrêtez de baver sur mon costume flambant neuf. »

Marmonnant des excuses, elle décala et sa gueule et sa patte, le laissant se relever. Voyant les difficultés que cette action posa à l’homme blessé, elle craignit un instant d’y être allé un peu trop fort. Malgré tout, il se redressa et tint bon, épousseta son vêtement avec dégoût et dépit. Il alla même jusqu’à lui tendre un bras amical.

« C’est un contrat, donc ? »

Hématite vérifia discrètement si la paume ouverte ne dissimulait pas dans son creux une lame empoisonnée. Ce n’était pas le cas. Elle tendit doucement deux de ses griffes et enveloppa les petits doigts d’une étreinte aussi lente que possible.

« C’est un contrat. Un contrat pour vous, M. Waltz. Tant que vous arrivez à retarder la rencontre avec votre commanditaire jusqu’à demain matin… »

Il put ce faire sans problème.

De là où elle se tenait, Hématite entendit son nouvel allié insolite prendre le prétexte de sa petite évasion pour justifier un contre-temps à son commanditaire. Ce n’était qu’un demi-mensonge, après tout ; et M. Waltz assura que la situation serait sous contrôle très bientôt.

Il raccrocha en grimaçant.

« Notre ami commun n’a pas trop apprécié ce que je viens de lui annoncer. Il a mis en doute mes compétences en tant que professionnel, laissez-moi vous le dire. Je n’ai pas gardé un C.V. immaculé tout ce temps juste pour me faire insulter par un has-been du métier… »

Sa voix devint boudeuse sur cette dernière déclaration, un simple marmonnement vexé semblable à celui d’un gamin mal luné. Cette consternation distinguée s’attira un léger rire d’Hématite, qui émana de sa poitrine enserrée et parcourut le reste de son cœur. De crainte que le mercenaire ne prenne cela pour une moquerie, et par sincère bienveillance également, elle ajouta avec douceur :

« C’est un imbécile, alors. La preuve en est qu’il a mis ma tête à prix. Ses choix de vie laissent à désirer. »

Impassible, son collègue lui jeta un regard qu’elle fut bien en peine d’interpréter. Il n’était pas du genre à se laisser émouvoir par un mot gentil ; elle-même n’était pas non plus du genre à en donner, et se surprenait elle-même. Il fallait croire qu’elle était vraiment de bonne humeur aujourd’hui.

« Les cordes ne sont pas trop serrées à votre goût, j’espère ? s’enquit-il avec la politesse d’un maître d’hôtel, sans relever.
– Oh, j’ai vécu pire. Merci de votre sollicitude. »

Il était vrai que les cordes qui enserraient son être étaient assez désagréables, mais elle ne voulait pas déranger son hôte.

La femme avait davantage de mal que lui à affecter la dignité, à user de sa verve pour converser en société. Non pas que ce talent lui manque, mais elle était solitaire et renfermée. Cela se ressentait dans son ton laconique, parfois lent comme par calme, alors que c’était plutôt de l’hésitation.

Heureusement, M. Waltz parlait pour deux. C’était lui qui avait dû monopoliser toute la parole, après tout, en exposant les plans et l’identité de son commanditaire et en répondant aux questions d’Hématite. Sans surprise, c’était le même homme que les Primats voulaient voir mort de sa main qui avait décidé de la devancer en mettant sa tête à prix. Si elle avait eu des réserves plus tôt sur la nécessité de le faire souffrir lors de la complétion de son contrat, tout scrupule avait désormais disparu. C’était avec froideur qu’elle avait conclu d’un plan pour le piéger avec l’aide de son nouvel allié.

Il avait fallu beaucoup d’enjolivement et de caresses verbales pour que l’hémovore accepte de remettre son sort entre les mains de son ancien rival. Elle était naturellement méfiante, et l’on ne pouvait le lui reprocher. Mais l’homme avait très justement fait remarquer que de simples cordes ne suffiraient sans doute pas à la retenir, même sous sa forme humaine.

Qu’il avait eu l’air légèrement soulagé de la voir retrouver à la petite aurore visage humain, malgré tout son flegme. C’est alors seulement qu’il avait pu la ligoter, avec grand égard. Qui plus est, il avait fragilisé les cordes en les entamant avec la lame d’un couteau, pour être sûr que le moment venu, elle saurait les faire éclater. Hématite se retrouvait donc bras liés, ayant pour unique distraction les arabesques élégantes des nuages dans le ciel matinal.

Et chaque rayon de soleil supplémentaire rapprochait l’échéance fatidique, elle ne le savait que trop bien.

« Je vous jure, parfois les caprices de mes clients me laissent perplexe, continua de pester M. Waltz tout en prenant soin de ses armes pour éviter toute défaillance au point critique. Si ça n’avait tenu qu’à moi, je vous aurais tuée sur place avant de collecter ma paye.
– Mais il tenait à me cracher au visage, ainsi qu’à celui des Primats, et à me faire souffrir avant mon exécution, devina-t-elle. »

C’était pour des raisons similaires d’arrogance et de cruauté qu’il avait poussé Primordial à la dernière extrémité. Le personnage était franchement détestable apparemment.

« Exactement, confirma-t-il avec ferveur. Franchement, venant d’un collègue en plus, je trouve ça révoltant, ce manque de prudence. Et glauque. »

L’homme avait l’air sincèrement heureux d’être tombé sur une sœur de profession, capable de compatir à ses malheurs. Elle ignorait s’il voulait obtenir des réponses ou simplement épancher sa frustration. Dans le doute, elle participait à la conversation avec humilité :

« Vous devriez étudier la possibilité d’entrer en CDI au lieu de collectionner les CDD. Les contrats, c’est bien, mais ça ne vaut pas la sécurité d’un employeur à plein temps.
– Vous voulez dire rejoindre une organisation, comme Primordial ? ricana-t-il. Non merci. Je tiens à ma liberté, et vous êtes trop… contraignants à mon goût.
– Je comprends. »

Le téléphone de M. Waltz se mit à sonner. Les deux mercenaires échangèrent un regard entendu, grave, avant que celui qui avait les mains libres ne réponde à l’appel.

« Oui, entendu. Vous pouvez entrer. C’est le troisième bâtiment. On sera faciles à voir. »

Au loin, le bruit de larges portes métalliques qu’on faisait glisser dans leur cadre coulissant se fit entendre. Sur le fond urbain et sinistre d’un complexe industriel désaffecté, se détachait la silhouette d’un homme, qui s’empressa de s’introduire dans l’entrepôt. Hématite le reconnut pour avoir longuement détaillé son portrait lorsqu’elle avait reçu la mission de son assassinat. Horace de Wazières, le mercenaire aristocrate. Descendant d’une longue lignée de sorciers, mais qui n’avait hérité ni des pouvoirs ni du goût pour la magie noire de ses ancêtres… Ce qui ne l’empêchait pas, disait-on, de profiter des sortilèges et des créations alchimiques d’un ancêtre immortel tombé dans les oubliettes de leur château, et que sa famille n’avait jamais jugé utile de sortir de là.

Il était d’âge mûr, sans doute approximativement aussi vieux que M. Waltz, et partageait son goût pour les vêtements élégants, quoique davantage désuets. Mais ses cheveux bruns et non poivres et sels lui donnaient l’air plus jeune, plus dynamique. Son pas était pressé et nerveux, mais ce n’était pas inhabituel ; il était connu pour avoir la colère facile et le sang chaud. Hématite entendait d’ailleurs son sang battre dans ses veines, son cœur s’accélérer sous le coup de l’excitation. Elle ne le percevait pas que par son ouïe : son nez fin détectait le plasma d’un adulte en bonne santé, qui ne s’était jamais adonné plus que de raison à la drogue ou au tabac. Un sang de prime qualité, qui lui faisait plisser les yeux et sortir les crocs par simple instinct. Elle se maîtrisa. Les deux gardes armés qui l’accompagnaient, un peu en retrait, avaient un effet dissuasif certain. Ils ne quittaient pas des yeux la prédatrice.

« Ah ! Je vois que vous avez réussi à la recapturer ! Fort bien. Félicitation, s’exclama-t-il avec ravissement dès qu’il fut assez proche pour observer la prisonnière.
– Je fais ce qu’il faut pour mériter ma paye, répondit l’intéressé en haussant les épaules. En parlant de cela…
– C’est dans ma voiture, j’irai vous la faire chercher. Mais déjà… »

Le nouveau venu contourna son employé d’un soir pour se rapprocher de la femme. Ses sourcils se froncèrent.

« Je croyais que nous avions convenu d’une cage en argent pour ce qui était de la détention.
– Elle a réussi à détruire la serrure, j’en ai peur. J’ai dû improviser. »

L’explication parut le satisfaire. Il s’agenouilla devant elle, sans crainte.

« Hématite Sang-Brisé. La chienne de Primordiale, leur éclaireuse, leur machine de massacre. On vous dit silencieuse comme la nuit, dangereuse comme le tigre et plus terrifiante que les invocations d’un nécromancien. »

Il laissa planer un silence théâtral, avant de conclure sa pique moqueuse :

« Je pense votre réputation imméritée. Vous n’êtes qu’une vampire en déclin, chassée par les vôtres et sans existence propre. Une servante vide et vile. »

Hématite se contenta de hausser les épaules en toute réponse, peu sensible aux insultes. Enfin, elle manifesta son indifférence autant que possible, ses bras étant liés. Mais rien que son silence suffit à agacer M. de Wazières, qui se redressa avec une grimace.

« Pas très loquace non plus. Mais ça m’arrange. Moins vous fatiguez votre langue, plus fraîche elle sera pour mes expériences. »

M. Waltz semblait contempler l’idée de l’assommer ici et maintenant, et cela rassura l’hémovore, qui craignait malgré tout une trahison de dernière minute. Cependant, Horace fit volte-face pour s’adresser à lui, et l’occasion prit fin.

« Détachez-la. »

Son interlocuteur haussa un sourcil. La demande, incongrue, l’avait pris de court.

« Je vous demande pardon ?
– Enlevez-lui ces liens, s’impatienta le commanditaire.
– Cela ne la rendrait que plus dangereuse.
– Je sais ce que je fais. »

M. Waltz s’exécuta donc sous le regard attentif de l’escorte de son commanditaire, laquelle semblait trop alerte pour lui permettre une quelconque marge de manœuvre. Sitôt qu’il fut proche de Hématite, il fit rouler ses yeux à l’attention de cette dernière, avec un maigre sourire. Elle ne lui répondit pas, trop préoccupée par cette curieuse demande de l’homme qui voulait la perdre, et qui pourtant la faisait libérer à l’instant.

Si son confrère n’avait pas été mis au courant de son insensibilité pour les faiblesses usuellement propres à sa race, il était fort probable que Horace de Wazières ne le soit pas non plus. Son plan, assurément, reposait sur l’ail, de l’argent, une lanterne, une luciole… Tout autre point faible qui touchait les hémovores dotés du mutagène M-26. Si Hématite n’avait pas été une Sang-Maudite, elle aurait été morte depuis longtemps.

Quand elle vit l’aristocrate dégainer un fin surin, elle pensa qu’il l’avait enduite d’un genre de poison qui saurait neutraliser sa personne.

Mais Horace de Wazières se pencha plutôt, et, avec négligence, entama le cou de M. Waltz.

Ce dernier n’eut que le temps de pivoter, main sur un couteau de combat, pour se défendre de l’assaut ; un grand frisson parcourut tout son corps, et il se retrouva immobilisé par quelque force inconnue, comme un acteur figé par la timidité.

Hématite, choquée, écarquilla les yeux. Une goutte de poison goutta du surin jusqu’au sol, malsaine. Le mercenaire tomba au sol, paralysé à terre dans un simulacre de position fœtale.

Voilà qui était surprenant.

« Vous qui êtes un professionnel, M. Waltz, admirez donc cela, gloussa l’homme en rangeant la lame. Je me débarrasse de la chienne de Primordial qui veut ma mort… J’évite de payer une somme considérable à votre personne… Et je récolte la prime qui existe sur votre tête. Entre nous, un mercenaire primé, c’est quand même le comble ! »

Tout en conversant, Horace de Wazières sortit ce que Hématite reconnut être un pistolet à clou, anormal sans aucun doute. Il allait exécuter l’homme, de sa propre main qui plus était. Avec un sadisme tout particulier.

« Ne vous inquiétez pas, ma chère, lui adressa-t-il en voyant que la prisonnière ne le quittait pas des yeux, je m’occupe de vous dès que j’ai collecté ma prime sur votre geôlier. Le travail avant le plaisir, après tout. »

La femme ne voyait pas le visage de M.Waltz. Elle s’interrogea quelques secondes sur l’expression qu’il arborait en ce moment, curieuse : était-ce de la peur, de la terreur ? De la colère ? Mais elle l’imaginait surtout affublé d’un masque d’élégance indignée.

Horace de Wazières se pencha, aligna son arme avec le crâne de sa future victime. Hématite, de son côté, plia les jambes, qu’elle avait heureusement demandé à garder libres de toute entrave.

Elle faucha la figure raide de M. Waltz d’un coup de pied violent dans l’arrière des jambes. Il s’écroula comme un tronc d’arbre coupé et frappa brutalement le bitume. Le clou rasa le cuir chevelu de sa victime paralysée. L’hémovore craignit pour l’homme, pour sa coiffure si bien arrangée ; puis elle s’inquiéta pour sa propre personne, car les deux gardes de son ennemi commençaient à crier et à pointer sur elles leurs armes à feu.

Elle fit exploser les cordes qui la retenaient, se releva avec toute l’agilité féline de ceux de sa race. De Wazières s’était lui aussi relevé ; il avait changé de visage, et de cible. Il essaya de tirer, mais elle arriva sur lui avant qu’il ne puisse la blesser et dégagea son bras armé d’un coup vif. Ses soldats retinrent leur feu, incapables d’obtenir une ligne de tir nette, et commencèrent à se mouvoir en avant pour venir au contact. Il fallait faire vite.

Ses lèvres dévoilèrent ses canines, prête à mordre et à égorger.

Horace eut un geste malheureux, et de son autre main, la frappa au visage, à la bouche plus précisément. Une douleur insupportable la prit ; elle recula brusquement, éternuant et secouant la tête comme un animal. Un grondement issu des profondeurs de sa gorge résonna, mais il était teinté de souffrances : contrairement aux humains, les hémovores M-26 avaient des dents très sensibles et nervées.

Quand elle rouvrit les paupières, Horace s’élançait vers la sortie pour sauver sa vie, couvert par son escorte qui faisaient fuser dans sa direction nombre de balles. L’objectif n’était pas de l’atteindre, puisque les projectiles ne pouvaient pas la tuer, mais plutôt de fournir un feu de couverture qui l’empêcherait de parvenir jusqu’à eux. De Wazières disparut à l’extérieur de l’usine, aussi rapidement qu’il était venu, quoi qu’avec moins de prestance. Ses hommes suivirent.

Hématite hésita à le poursuivre, mais se ravisa et fit volte-face. M.Waltz était toujours à terre, immobile, et si cette position lui avait permis d’éviter une quelconque balle perdue, elle craignait que le poison ne provoque des lésions irréversibles. En un mouvement fluide, elle fut agenouillée à ses côtés.

Sur son cou, la plaie fine laissait échapper quelques gouttes de sang. L’hémovore soupçonnait que la mixture avait besoin de s’intégrer aux veines pour pouvoir agir sur l’organisme. Elle n’était pas alchimiste, ni une sorcière. Elle ne voyait qu’une solution.

« Désolée, murmura-t-elle tout en avançant ses lèvres vers sa chair, et en dévoilant ses crocs. »

Elle mordit, et sentit sitôt s’éveiller sous sa langue le goût agréable du fer et du feu vivants. Ses pupilles se dilatèrent quelque peu, mais elle maîtrisa ses instincts. Les Sang-Maudit étaient plus sensibles que les autres hémovores M-26 à la soif de sang et à la sauvagerie, mais ce n’était pas dans sa nature profonde que de se bâfrer. Chaque gorgée de sang, elle la recrachait aussitôt, pour drainer le poison. Dès que M. Waltz se mit à remuer sous elle, elle arrêta son office de guérison et le laissa retrouver ses esprits, pressant ses mains contre la plaie pour éviter qu’il ne perde trop de sang.

« Merde, fut son premier mot au retour à la conscience. Foutu… Indigne personnage.
– En effet. »

Avec brusquerie, l’homme dégagea ses mains pour s’occuper lui-même de sa blessure, s’éloigna d’un sursaut de la prédatrice. Hématite ne s’en formalisa pas. Elle se doutait bien que l’expérience qu’il venait de vivre était peu agréable. Elle garda ses mains sagement posées sur ses cuisses, sans même prendre le temps d’essuyer sa bouche.

« Je devais le faire, expliqua-t-elle d’un ton doux. Autrement le poison serait resté dans votre corps.
– Oui, je comprends, je comprends. »

Il avait l’air de ne pas lui en vouloir. Aussi évita-t-elle de lui préciser que maintenant qu’elle avait goûté à son sang, il lui semblerait d’autant plus appétissant à l’avenir.

Le mercenaire pesta une deuxième fois avant de se relever, vacillant. Il massait son cou avec douleur.

« Avec un surin. Il a essayé de me tuer avec un surin et des clous.
– Il est vieux jeu, que voulez-vous. Ça va ?
– Je m’en remettrai.
– Une idée de quelle prime il parlait ? Sur vous ?
– J’ai énervé pas mal de gens à force de travailler à droite et à gauche. S’il me tuait, il en collecterait plusieurs. »

Il vacilla un peu. Son teint était blanc.

« Une fois, une agence a fait une erreur et m’a proposé d’accepter un contrat sur ma propre tête…
– Vous devriez vous asseoir.
– Jamais de la vie, fit-il en balayant sa remarque d’un geste dérisoire de la main. Pas avant d’avoir retrouvé ce salaud. »

Horace de Wazières avait sans doute pris la poudre d’escampette à l’heure actuelle. Mais il ne serait pas difficile à traquer. Hématite était sûre qu’il irait se réfugier dans sa demeure, un château reclus et protégé par des dizaines de sortilèges et de pièges. C’était là où elle avait initialement prévu de le coincer, avant le contre-temps qu’avait constitué M. Waltz. Elle regarda ce dernier droit dans les yeux.

« Vous pouvez conduire votre voiture ?
– Je pense qu’il serait préférable que vous preniez le volant.
– Je n’ai pas le permis.
– … Alors oubliez. Je ne laisserai pas mon véhicule entre des mains néophytes. »

Elle hocha la tête, pas vexée pour un sou. L’homme retrouvait peu à peu des couleurs, et fouillait dans ses affaires pour trouver de quoi se soigner. Il appliqua une compresse désinfectée sur la plaie. Son regard était sombre, au-dessus des nombreuses contusions de son visage.

« Vous n’êtes pas obligé de venir, précisa Hématite, même si elle se doutait de la réponse.
– Vous plaisantez. Ce n’est plus une histoire de contrat, à ce stade, c’est personnel.
– Comme vous voudrez. »

Avec élégance, il s’inclina. Le geste était audacieux étant donné qu’il semblait encore un peu faiblard, mais il maintint son équilibre et tint bon, ne serait-ce qu’au nom de la politesse.

« Je suis garé près des portes arrières. Après vous. »

Hématite lui jeta un dernier regard glacial, avant de mener la marche.

La traque, enfin, pouvait commencer.

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