Noyé de Fonte et autres histoires de l'Ouest
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Le crépitement du feu qui résonnait dans l’air nocturne était là une chanson que Joey connaissait bien. Certains de ses compères, de tout âge et de toute réputation, aimaient l’agrémenter du son de l’harmonica ou d’une guitare, plaçant un instant seulement la nuit noire et solitaire sous l’égide des jeux et des chants. Mais lui n’avait jamais vraiment été grand musicien ; et il n’avait pas activement sollicité la protection des arbres et des roches pour leur camp, pour ensuite révéler leur position aussi bêtement.

L’homme supposait qu’il devait se montrer redevable envers le ciel que sa cliente n’occupe pas ses soirées à un passe-temps plus dangereux que celui de l’écriture. Le bruit de la plume sur le papier était aussi délicat que possible. Elle griffonnait, griffonnait, griffonnait, couchant dans son journal des mots et des secrets dont il ne connaissait pas encore le contenu exact. Non pas que cela soit ses affaires, lui qui était d’habitude si réservé, mais depuis le début, ce travail ingrat et singulier qui était le sien avait éveillé son sens de la curiosité, et surtout de la prudence. D’Hélène de Fontenois, il ne savait après tout rien : sinon qu’elle parlait le français, dont il reconnaissait l’accent, qu’elle avait assez d’argent pour se permettre des folies telles ce voyage, et qu’elle se comportait comme une petite aristocrate arriviste à qui l’on avait tout juste octroyé la permission de faire ce qu’elle voulait. Joey n’entendait là aucune insulte : il disait simplement les choses comme elles étaient. Des excentriques, des arrogants et des fous, il en avait vu passer au cours de sa vie, et pas des moindres ; Mlle de Fontenois était en comparaison on ne peut plus agréable.

Elle relevait justement le nez de ses feuillets, faisant glisser son attention de la page à la flamme. L’exploratrice en herbe mettait toujours beaucoup de temps à s’endormir, ce qui voulait dire que son garde du corps devrait également veiller malgré leur manque critique de café ; ce soir particulièrement, la nuit les voyait plus que d’ordinaire. Cela ne faisait après tout que quelques jours qu’ils avaient croisé la route de l’équidé vénéneux, lequel avait eu un effet singulier sur la jeune femme ; elle n’en dormait plus. Une commotion intellectuelle que l’ancien chasseur de prime ne comprenait pas, et qu’il n’avait d’autre choix que de satisfaire.

« Les hurlements que nous avons entendus en passant près du chêne, à quoi pensez-vous qu’ils soient dus ? 
— C’tait des coyotes. Rien d’bizarre.
— En êtes-vous bien certain ? »

Bon sang, voilà qu’elle recommençait. Toujours à chercher la petite bête, à voir une aventure là où il n’y en avait pas. Joey ne savait pas vraiment ce qu’elle espérait trouver en contestant ainsi tous les acquis portant sur la faune et la nature, ni pourquoi elle l’en croyait visiblement le détenteur. Il était un homme simple : s’il voyait des traces d’ours, il fuyait. Si un aigle flottant à l’horizon se faisait soudainement plus proche et plus gros qu’un ours, il fuyait aussi. Et puisqu’il avait effectivement accepté de la protéger moyennant finance, peu importait que la menace semble surnaturelle à sa cliente. Il ferait son travail et rien d’autre.

Or pour le moment, il jugea nécessaire de la protéger contre sa propre imagination :

« Oui.
— Avez-vous souvent vu des phénomènes singuliers lors de vos pérégrinations ? Lesquels ? »

Le réflexe initial du tireur fut de hausser les épaules d’un air taciturne, ce qui sembla beaucoup décevoir son interlocutrice. Il n’était pas loquace de nature et n’avait pas envie d’entretenir sa paranoïa. Rapidement cependant, une idée lui vint ; il commençait à connaître Mlle de Fontenois. Elle était certes dotée d’une forme d’inconscience vivace qui aurait sans nul doute possible provoqué sa perte, eut-elle eu de surcroît la déraison d’effectuer le voyage seule. Mais cette témérité ne survivait qu’au sein des limites du bon sens : la jeune femme était aussi impressionnable, et il pourrait peut-être en jouer ce soir pour la dissuader de poursuivre dans cette direction. Oh, rien de trop méchant ou choquant, juste ce qu’il fallait d’inquiétant.

« J’ai pt’ête bien une histoire, hasarda-t-il après s’être raclé la gorge avec gêne. C’vôtre nom qui m’la rappelle.
— Oh? »

Il n’en fallut pas plus pour que la touriste se déleste de son carnet et de son crayon et pose sagement ses mains gantées entre les plis que sa robe de voyage faisait par-dessus ses genoux. Une nouvelle lumière brillait dans les yeux de la Française, une lumière qui le prit de court. Il n’avait jamais été homme à rêver de vie domestique ou de mariage ; mais à l’instant présent, alors qu’il sentait sur lui le regard avide de connaissance et d’aventures de la jeune femme, le cowboy se surprit à se demander : et s’il s’était plutôt trouvé au coin d’une cheminée, racontant à une bande de marmots, des marmots à lui, ses aventures passées ? N’aurait-ce pas été plaisant, d’une certaine manière ? Cette lubie ne le posséda qu’un instant seulement, et il s’ébroua bien vite. S’il ne pouvait s’imaginer interagir avec des enfants, s’improviser conteur au coin du feu ne le dérangeait guère plus que cela.

« J’ai rencontré un Fontenois, une fois. Un type français qui parlait très mal la langue. Pt’être un cousin à vous, pour c’que j’en sais. Mais j’crois pas. Plutôt un valet qu’avait pioché dans la caisse, prit l’nom d’son maître pour s’rendre riche en Amérique. C’était pas un homme honnête, pour sûr. Il était obsédé par les métaux, une mine qu’il voulait ouvrir. Les gens du coin lui disaient que c’tait pas malin, que c’était l’terres des natifs qu’il dérangeait là, et qu’un jour on l’retrouverait criblé de silex. Rien à faire. Il y revenait toujours, passait pas trop de temps en ville, sauf lorsqu’il arrivait plus à chasser. On l’disait pas correct avec les dames, je veux pas vous choquer, je vous le dis comme c’est, mais seulement avec celles qu’étaient pas mariées, les ‘filles’ s’vous voyez c’que je veux dire. Seulement une fois, il a touché une fille, une vraie gamine j’veux dire. Les gens d’la ville ont attendu patiemment qu’il revienne, pour que le shériff se l’fasse ou la ville même si l’étoile lui mettait pas la main dessus assez vite. Il s’est terré comme un lapin dans les collines, alors j’ai été appelé. »

Il profita d’une pause pour reprendre son souffle et observer la réaction de son auditrice unique. Il ne cherchait pas à garder le secret sur son ancienne profession, il ne s’en était jamais caché même, mais entre avouer et sous-entendre, il y avait un pas qu’il venait de franchir. Fort heureusement, la petite Française et ses beaux principes ne semblèrent guère s’en formaliser. Elle était suspendue à ses lèvres, si bien qu’il reprit :

« J’ai passé du temps à l’chercher. Son camp était désert, sans trace de vie d’puis une semaine au moins. Pis un jour, je suis tombé sur la grotte qu’il comptait transformer en mine, dont il parlait à tout l’monde sans jamais donner l’endroit. J’ai trouvé un truc bizarre à l’entrée, rigide. C’était un genre d’statue de métal, comme si on avait r’couvert quelqu’un d’acier brûlant.
— Brrr…
— J’avais ma p’tite idée sur qui je trouverai dans la coque, donc je l’ai embarquée et ramenée à la ville. Le forgeron me l’a craquelée pour l’ouvrir, mais ça a pas été facile. L’métal s’colle à la peau en refroidissant, m’vous voyez ? On l’a identifié grâce à ses fausses dents et ses bijoux. C’tait bien ma prime. L’plus bizarre dans tout ça, c’est que la bouche était remplie d’un liquide noir et bouillant : l’corps était resté chaud tout ce temps.
— Qui aurait pu lui faire ça ? s’interrogea à voix haute l’aristocrate, au grand dépit du conteur qui aurait aimé la voir plus apeurée que cela.
— Pas les amérindiens, pour sûr. Ils ne fondent pas le métal. Pt’être que c’était des rivaux qui voulaient sa mine, ou des parents de la petite qui ont fait la loi à leur manière. Ou autre chose. J’ai juste collecté ma paye et je suis parti sans d’mander mon reste.
— Et vous n’inventez rien ? »

Il y avait dans la voix de la jeune femme une incrédulité qui piqua quelque peu l’ego de l’homme. Joey était un tueur, peut-être, mais certainement pas un menteur. Il accusa le coup et, pour valider son propos, frappa son torse de son poing avec virilité. Le bruit de ses mains calleuses contre son imperméable résonna dans la cavité de son cœur.

« Aussi vrai que j’me tiens devant vous. Pourquoi ?
— Pour rien. Pour une… curieuse coïncidence. Voyez-vous, phonétiquement parlant, le nom ‘De Fontenois’ rappelle dans ma langue maternelle une expression qui me paraît trop adaptée à votre histoire pour être… comment dire… involontaire.
— J’parle pas français.
— Je ne pourrais pas mieux traduire en anglais que par ‘drowning in cast iron1’. »

Joey se mit subitement à caqueter, et il fallut quelques instants à Hélène pour comprendre qu’il riait. C’était un curieux rire : ses mâchoires se desserraient à peine, si bien que l’air devait passer dans l’interstice tel une toux importune et ses dents s’entrechoquaient parfois, produisant un claquement sourd qui évoquait davantage le prédateur que l’homme en joie. Et pourtant, il riait.

« J’sais pas qui l’a tué, reprit-il lorsque son éclat fut terminé, ou quoi, mais ça avait un sacré sens de l’humour.
— Et ça parlait français, apparemment.
— Ah ! Un démon qu’il a ramené d’chez vous, peut-être. J’sais pas si vous en avez beaucoup. Probablement pas. »

Cela faisait trois phrases à la suite, nota Hélène en son for intérieur. C’était plus que Mr Vencelas en avait jamais aligné pour lui faire la conversation. Il devait se sentir particulièrement bavard, ce soir, ce qui expliquait qu’il lui ait partagé cette histoire. Sans doutes que ses charmes et ses sourires devaient finalement parvenir à bout de la nature silencieuse de son guide, et qu’ils seraient bientôt très bons amis ; mais en ce qui concernait l’instant présent, la conversation était en train de mourir plus sûrement que le feu qui réchauffait leurs corps et non leurs âmes. Déterminée de lui donner un aperçu de l’horreur à la française, la jeune femme sourit et prit la parole à son tour :

« Oh, nous avons eu notre part d’occulte, soyez en assuré ! Avez-vous déjà entendu parler, par exemple, de la Bête du Gévaudan ?
— Non, répondit simplement son escorte en revenant à ses anciens travers de brièveté. »

Toutefois, il sembla bien à la conteuse que l’homme se prêtait au jeu de l’histoire : il avait redressé son stetson afin de mieux la voir et s’était allongé sur la souche qui lui servait de siège, comme pour mieux profiter de l’instant à venir. Encouragée par ces infimes signes de réussite, Hélène reprit, d’une voix caverneuse :

« Nous sommes en 1764. Les villageois du Languedoc tremblent chaque nuit à la venue de la lune. Les journaux s’affolent ; car des meurtres abominables ont lieu à travers le pays de Gévaudan… Des enfants, des jeunes filles surtout, pas plus vieilles que quatorze printemps, sont retrouvés déchiquetés dans les bois. Leurs vêtements sont en lambeaux, leurs os sont broyés par une force qui dépasse l’entendement, et leur chair est mise à vif par des traces de morsure… Le curé fait alors appel à la garde pour débusquer la bête…
— Un coyote, proposa Joey en l’interrompant soudain, ce qui la désarçonna.
— Quoi ? Non. Les traces de crocs étaient bien plus larges.
— Un grand coyote, alors.
— Non ! Cessez de m’interrompre, se fâcha Mlle De Fontenois. Il n’y a pas de coyotes en France, de toute façon.
— Un loup, m’est avis. »

La Française ignorait si le garde du corps était sérieux dans sa résolution du mystère ou s’il se payait sa tête, mais elle était infiniment contrariée. Vexée, également. Elle n’avait plus envie de raconter son histoire, puisque le seul auditeur à sa disposition lui manquait ainsi de respect.

« Eh bien, puisque vous êtes si versé en surnaturel et en ce qui ne l’est pas, je vous en prie. Une autre de vos histoires me ravirait ! marmonna-t-elle sur un ton qui n’exprimait rien, sinon le contraire du ravissement. »

Joey soupira. Il avait énervé la petite dame, et c’était souvent mauvais pour les affaires d’énerver le client. La triste vérité était qu’une histoire comme celle de la Bête du Gévaudan était monnaie courante dans l’Ouest et ne l’effrayait tout bonnement pas. Mais il ne voulait pas décevoir davantage sa patronne, aussi se mit-il en quête d’une autre légende à lui narrer.

Sa complaisance avec cette nouvelle requête, il se l’avouait bien volontiers, était également intéressée : les yeux de la jeune femme, suivant le déroulement de la soirée, s’étaient faits plus brillants, plus lourds. Avec un peu de temps encore passé à rêver éveillée, sans doute s’endormirait-elle bientôt ; et le veilleur serait libéré de son fardeau. Pour atteindre ses fins, il lui fallait une histoire intrigante, mais pas aussi saisissante que celle du Noyé en Fonte.

Ah. Il avait une idée.

« Y a une légende, commença-t-il rudement sans se donner la peine de la replacer dans le contexte, un peu drôle qui circulait à un moment chez les vachers et les chasseurs de prime. Dans le métier, vous savez, on a pas le temps de s’occuper d’son menton. On s’rase comme on peut, quand on peut. Mais les jeunes qui viennent explorer l’Ouest ont pas ct’idée en tête, q’des rêves. Ils viennent avec leurs belles chemises et leurs belles moustaches. On a vu de plus en plus de cowboys charmants comme des demoiselles, propres sur eux, avec des barbes taillées comme celle des sergents en temps de paix. Les gens ont commencé à parler d’un parasite.
— Un parasite ? répéta Hélène, entraînée malgré elle par cette drôle d’histoire.
— Ouais. Un parasite qui s’fout juste au-dessus de la lèvre, s’accroche et fait pousser le poil. Qu’ça gratterait comme le pou du pouilleux, mais impossible à enlever parce que les barbiers veulent pas y toucher. C’est un truc qu’a fait jaser, y a eu beaucoup d’rumeurs sur le sujet. La plus drôle… mais j’sais pas si je devrais, c’est assez cru. »

Hélène roula des yeux, exposant à la lumière des flammes les cernes qui commençaient à se former en deçà de ses paupières. Tout en dévissant le bouchon de sa gourde d’eau pour en boire, elle déclara d’un air ferme :

« Je ne suis pas venue en Amérique visiter le nouveau monde pour rougir devant ses aspects les plus primitifs. Je dors bien à la pleine étoile, n’est-ce pas ? Continuez donc.
— C’comme vous voulez… J’disais donc : les uranistes. »

La Française ne s’étouffa que légèrement, à peine prise au dépourvu, ce qui ne le surprit pas : après tout, on parlait beaucoup des Européens et de leurs manières en Amérique. Elle finit sa gorgée avec grâce, reposa la fiole et attendit la suite avec beaucoup de mesure. L’homme reprit :

« Quand un vacher s’fait chopper en train de rédiger un poème pour son beau, et qu’il a la chance d’être moustachu, il l’blâme souvent sur l’influence d’ce parasite. Voyez, les gens pensent qu’c’est un genre de bête et qu’elle s’reproduit comme vous et moi. Il joue avec l’esprit, pour pousser un homme parasité vers un autre contre leur volonté à eux. Et puis, l’temps qu’ils fassent le tour dans la paille, leurs parasites profitent d’la proximité pour s’accoupler.
— Mes aïeux ! s’exclama Hélène tout en riant et en fronçant son nez de dégoût. C’est tout bonnement ridicule.
— Ouais. D’autant plus qu’ça touche aussi bien les hommes qu’les femmes. »

Elle cessa de rire, laissant subitement régner le silence et le craquement du feu.

« Attendez. Ce parasite existe vraiment ? Ce n’est pas une blague ?
— Je l’ai vu de mes propres yeux ravager un petit village dans le Nord. Les trappeurs, les enfants, les épouses, tout le monde l’avait.
— … Une moustache ?
— Un truc vivant qui y ressemble. Y a des gens qu’ont la gale, d’autre la teigne, et puis y a ça. Mais ça s’attrape par l’contact, pas parce qu’deux parasites ont couplé pour faire des petits. Pardonnez l’expression. »

D’expression justement, Mademoiselle de Fontenois en avait une belle. Cette histoire-ci, bien qu’autrement moins violente que celle de son homonyme, semblait l’avoir plus dérangée encore ; et elle contemplait la barbe de trente jours de son compagnon de route avec un air cocasse. Joey se retint de rire et décida de porter le coup de grâce :

« Parfois, le parasite s’trompe d’endroit et rate la lèvre. Il s’installe autre part. J’ai entendu parler d’un type qui s’était fait engagé par un cirque comme ça, parce qu’il l’avait sur le…
— Je crois que ça ira pour aujourd’hui, l’interrompit gravement Hélène avec une sévérité qui ne masquait en rien son trouble ou son dégoût. Je me sens lasse. Bonne nuit à vous. »

Et elle de se lever précipitamment pour aller vers sa couche, si vite qu’elle en oublia presque son carnet. Le garde armé vit venir le moment où il pourrait mettre la main dessus et en apprendre tous les secrets ; mais la femme revint bien vite sur ses pas, le récupéra tout contre sa poitrine et s’échappa sans plus un mot. Ce serait pour une prochaine fois.

« Bonne nuit aussi, lui jeta Joey en retenant un rire qui, bien que bienveillant, n’aurait pas été reçu avec élégance se doutait-il. »

Il apaisa les braises du feu sans jamais cesser de ricaner intérieurement. Cette soirée l’avait mis dans une humeur follement heureuse, sans qu’il ne sache pourquoi, et il alla se coucher le sourire aux lèvres. Il serait peut-être intéressant, finalement, de redécouvrir l’Ouest et ses mystères à travers l’œil d’une néophyte.

Sur cette pensée curieusement frivole pour un homme de son acabit, il s’endormit en attendant le jour prochain.

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