Nostalgie de la sécheresse
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06/01


- Nous y sommes Monsieur, c’est cette porte-ci.

- Merci agent Anton.

Voila donc la cellule de confinement de D-0315.

- Au fait je me demandais, pourquoi on garde D-0315 en vie ? Je sais que les Classes-D sont une ressource précieuse, mais il n’y a pas un risque de contamination ?

- Vous êtes Niveau 2 Anton ? D-0315 n’est pas infecté. L’entité en lui, quoi qu’elle soit, ne se réplique pas. S’il contamine quelqu’un, il ne fait que la transmettre, et s’il venait à mourir, l’entité irait dans un corps proche qui lui convient.

- Il lui suffirait donc de vous contaminer pour en être débarrassé.

- C’est pour cela qu’on lui a dit qu’il s’agit d’une simple infection anormale. Et c’est aussi pour cette raison qu’on a choisi un Classe-D coopératif avec de bonnes évaluations psychologiques. Un suicide reviendrait à une brèche de confinement.

Je vois qu’il aimerait en savoir plus. Je pourrais lui raconter comment on a trouvé le premier hôte de l’entité, comment un chercheur est devenu son nouvel hôte après que le premier se soit suicidé, et ce malgré toutes les précautions prises. Je pourrais lui expliquer tout ça, c’est Niveau 2, mais il a du travail et moi aussi. Et puis, ça figurera bientôt dans le rapport. J’ouvre la porte.

- Oh non, attendez, je mets mon masque ! s’écrie le Classe-D. Ma maladie se transmet par les fluides, on m’a dit.

- Oui, j’ai lu le rapport.

- Oh.

Il ouvre une nouvelle boîte de masques chirurgicaux et en prend un.

- Je préfère que vous restiez à distance, il paraît que ça ne se soigne pas.

- Tout va bien. C’est de vous dont j’aimerais que l’on parle.

- Oh je sais ! Vous voyez ces vitres en plastique qu’ils mettent dans les supermarchés maintenant ? On pourrait en installer une sur la table, juste ici, comme ça si vous revenez on pourra discuter sans masques.

- Je ferai part de votre requête, mais parlons de vous, c’est pour ça que je suis là. Comment vous sentez-vous ?

- J’ai déjà tout dit au médecin, ce n’est pas sur votre… document ? Comment vous avez dit déjà ?

- Rapport. Je préfère l’entendre de vive voix, et je vous le demande surtout pour voir l’évolution des symptômes.

- Donc vous reviendrez ? Cool ! Vous avez l’air bien plus sympa que le médecin. Du coup, je vais bien en fait, mais parfois quand je dors je vomis du liquide. Je le remarque le matin, quand mon oreiller est humide. Ça sent presque rien heureusement.

- J’ai lu que votre estomac se remplit d’eau quand vous vous endormez.

- Ne dites pas ça comme ça, c’est un peu effrayant. Mais oui, c’est ça. Heureusement c’est assez lent. Oh, j’arrête pas de tirer la langue aussi, dès que j’y fais pas attention. À vrai dire, ça a été le tout premier symptôme.

- Je l’ai remarqué, mais ce n’était pas dans le rapport.

- Et bien, à vrai dire, je me concentrais pour la garder à l’intérieur. Mais avec vous je me sens plus en confiance, j’arrive plus facilement à me laisser aller. À vrai dire, vous êtes le seul ici qui me traite comme une vraie personne.

Une vraie personne. Est-ce que je le vois vraiment ainsi ? Ou ce n’est que par politesse que je lui parle de cette façon ?

- Vous auriez dû en parler au médecin, on ne pourra pas vous trouver de traitement si vous nous cachez certains symptômes.

- Un traitement ? Je pensais que vous vouliez juste éviter que je contamine quelqu’un.

- Si c’était le cas, je ne vous rendrais pas visite. Nous cherchons réellement un traitement. J’aimerais que vous ne me cachiez rien à l’avenir.

Le Classe-D acquiesce.

- Bien, on a terminé.


20/01


- Bonjour, D-0315. Oh, je vois que vous l’avez eue, votre vitre en plastique ? Je me permets de retirer mon masque.

- Oui ! Merci beaucoup, cela me rassure de savoir que vous êtes protégé.

- Ce n’est pas moi qu’il faut remercier. Comment allez-vous ? Les symptômes se sont allégés ?

- Non, pas vraiment. Je retrouve mon oreiller mouillé presque tous les matins.

Je m’attendais à ce que les symptômes s’aggravent, mais pas aussi vite. L’effet était plus lent chez l’hôte précédent.

- Oh tout va bien, je vous assure ! Vous ne devriez pas vous inquiéter pour moi, et puis je suis bien conscient de ne pas avoir beaucoup de valeur ici, je ne devrais pas en avoir pour vous non plus.

J’avais l’air inquiet ? Je veux dire, je l’étais, mais est-ce que j’étais inquiet pour lui ou à cause de l’entité ?

- Vous avez raison. Mis à part la fréquence, il n’y a pas d’autres évolutions dans les symptômes ?

- Euh… Je ne pense pas. Ah ! Peut-être mon oreiller, j’ai l’impression qu’il est de plus en plus humide. Peut-être que je vomis plus tard dans la nuit ?

Non, il est évident que c’est la quantité d’eau qui augmente. Son estomac se remplit de plus en plus vite.

- Sûrement. Je pense que nous avons fait le tour, je vais vous laisser.


03/02


- Bonj-

- Oh vous voilà ! J’ai demandé si vous pouviez venir plus tôt cette fois, mais personne ne m’a répondu.

- Qu’y a-t-il ? Je vous manquais ?

- Ne vous moquez pas, il m’est arrivé un truc vraiment pas cool.

- Oh. Racontez-moi ça.

- Il y a 4 jours, j’ai été subitement réveillé par une douleur à l’estomac. J’ai à peine eu le temps de tourner la tête avant de vomir. Le même genre de vomi que d’habitude, pratiquement que de l’eau. C’est la pire sensation que j’ai pu avoir de toute ma vie.

- La pire ? Vous n’exagérez pas un peu ?

- J’aimerais bien. Ce n’est pas si douloureux que ça, c’est surtout désagréable, je sais pas comment le dire autrement. Pas la sensation la plus douloureuse que j’ai pu expérimenter, mais la plus désagréable.

- Je vois ce que vous voulez dire, certaines sensations sont pires que la douleur.

- Je ne voulais pas que vous veniez seulement pour vous le raconter, j'espérais que vous ayez une solution contre ça. Rien que de repenser à cette nuit je me sens pas bien. J’ai vraiment pas envie que ça arrive à nouveau.

Il se lève en direction de l’évier et se sert un verre d’eau.

- Écoutez, j’aimerais vous aider, mais je ne pense pas qu’une solution existe actuellement.

- Je m’en doutais un peu à vrai dire. Je vous fais confiance, je sais que si vous trouvez un moyen de m’aider vous le ferez. Vous le ferez hein ?

- Bien sûr, c’est aussi pour ça que je vous rends visite. Si on peut vous soigner vous, on pourra soigner d’éventuels autres infectés. Sur ce…

Je me lève et me dirige vers la porte. Je pose la main sur la poignée.

- Monsieur.

- Oui ?

- … Je sais que vous ne faites pas ça pour moi. Vous voulez juste en apprendre plus sur ma maladie et trouver un remède pour les autres malades. J’en suis bien conscient, mais je voulais tout de même vous remercier. Pour avoir fait semblant, pour agir comme si mon état vous importait. Si vous voulez bien, j’aimerais que vous continuiez à faire semblant, ça me rend heureux.

Je… Que répondre à ça ? Il n’a pas vraiment tort, je ne fais pas ça pour lui. Mais ça ne veut pas dire que je m’en fous totalement. Les Classes-D sont des humains à la base, tant que je ne m’attache pas à lui, pourquoi ne pourrais-je pas le traiter comme tel ?


17/02


Ça va faire cinq minutes que je suis devant cette porte. Je repense à ses paroles de la fois passée. Que devrais-je faire ? Devrais-je changer mon comportement ? Être plus distant, ou le traiter comme un collègue ? Oh et puis merde, c’est juste un Classe-D, ni plus ni moins. J’entre.

- Bonjour !

- … Bonjour.

Tiens, il est bien moins enjoué que d’habitude.

- C’est encore arrivé ? Quand vous vous êtes réveillé pour vomir je veux dire.

- Oui. Depuis votre dernière visite, j’ai été réveillé en sursaut à six reprises, dont deux les trois derniers jours. Et la sensation était à chaque fois plus forte. Cette impression de se noyer tout en pouvant respirer… insupportable. Insupportable parce que contrairement à la noyade il n’y a pas d’échappatoire, il n’y a pas de surface au-dessus de laquelle remonter, il n’y a rien que l’eau, et il faut qu’elle sorte. Alors elle sort, et me réveille avec cette douleur.

Et bien, c’est un vrai poète ce Classe-D. Peut-être que ça arrive à ceux qui n’ont personne à qui parler.

- Vous arrivez à vous rendormir ensuite ?

- Non, les premières heures, le souvenir de cette sensation ne quitte pas mon esprit, je ne peux pas me rendormir avant de penser à autre chose, ce qui n’arrive pas avant le matin.

- Vous avez l’air de manquer de sommeil, vous devriez penser à faire des siestes.

- Mais… et si ça arrivait la journée aussi ? La nuit me fait déjà suffisamment peur, voir le soleil se lever est à chaque fois un soulagement. Je ne veux pas avoir à craindre la journée aussi.

- À ce point ? J’ai entendu dire que vous ne buvez plus pendant les repas.

- Je consomme bien assez d’eau comme ça, et en plus je n’ai jamais soif. Il m’arrive de me faire une tisane quand je stresse, pour me calmer. Celles qu’on me donne sont vraiment pas bonnes, mais ça fait du bien de boire autre chose que de l’eau.

- Je vois, je vais voir si je peux faire quelque chose.

- Vous vous donnez trop de mal pour moi. Je ne suis pas sûr que ce soit bien pour vous.


03/03


- Bonjour 0315, je vous ai apporté quelque chose.

- Tiens, vous m’avez trouvé un surnom.

Un surnom ? "0315" est juste plus facile à prononcer.

- Je plaisante. Enfin, je suis pas sûr d’avoir envie de rire ces temps-ci.

- Vous ne voulez pas savoir ce que j’ai pour vous ?

- Allez-y, je vous écoute.

- On en a parlé la dernière fois, alors je vous ai préparé ma tisane préférée. En fait-

- Une tisane ? Non merci ! Je vous suis reconnaissant, mais s’il vous plait, gardez ce liquide loin de moi.

- Oh je vois. L’idée même de boire vous dérange ?

- Elle vous dérangerait aussi si vous étiez dans ma situation. Je ne passe plus une nuit sans me réveiller, et la sensation est toujours pire à chaque fois. La fatigue me permet parfois de me rendormir, mais à cause de ça il m’arrive de me réveiller pour vomir deux fois en une nuit. J’en peux plus. J’ai même essayé de faire une nuit blanche pour y échapper. Ça a marché, mais la deuxième nuit je me suis quand même endormi, à 6h du matin. J’ai vomi à 7h30.

- 7h30 ? Vous ne dormez que 1h30 par nuit alors ?

- En effet.

- Vous ne pouvez pas continuer comme ça. J’ai peut-être une solution pour vous, le sommeil polyphasique. Ça consiste en découper sa nuit en plusieurs siestes réparties sur un cycle de 24h. Si vous faites 4 siestes de 30 min, vous auriez besoin d’un temps d’adaptation mais au bout du compte vous ne manquerez plus de sommeil.

- J’essayerai, au point où j’en suis, ça ne peut qu’être bénéfique.

- Parfait, gardez espoir, on finira par trouver un moyen de contrer cette anomalie.


17/03


- Bonjour 0315.

- Bonjour. Oh ! Ça y est !

D-0315 se lève et va aux toilettes. Je l’entends pousser un soupir de soulagement. Il revient avec un faible sourire.

- Tout va bien ? Vous avez des problèmes urinaires ?

- Absolument pas, simplement, la sensation de ce liquide qui s’échappe de mon corps, c’est un tel soulagement. C’est le moment le plus agréable de mes journées, mis à part vos visites bien sûr.

J’aurais pu me sentir flatté, si le seul autre concurrent n’était pas de l’urine. Mais se sentir soulagé par le fait d’évacuer de l’eau, c’est inquiétant. Enfin, dans sa condition c’est une bonne chose qu’il trouve une activité qui le fasse aller mieux.

- Qu’en est-il de vos nuits ?

Son sourire s’efface instantanément.

- J’ai essayé votre sommeil bizarre. Je m’y suis vite habitué à vrai dire, et les premiers jours ça m’a vraiment aidé. Et puis les vomissements ont repris, alors que je ne dormais pas plus d’une demi-heure d’affilée. Je n’en pouvais plus, je me réveille après vingt minutes à cause de cette eau dans mon estomac. J’ai du réduire le nombre de siestes au maximum.

- Qu’entendez-vous par là ?

- Je ne dors pas. Je fais tout pour l’éviter, mais il arrive que je finisse quand même par m’endormir. Quand je dors, je rêve que je suis perdu quelque part, sans eau potable, que j’ai soif. Cette sensation d’avoir soif est si agréable, mais quand je me réveille, le contraste avec la réalité est plus dur que jamais, et cette douce sensation est remplacée par l’impression de se noyer dans cet océan sans surface. Je n’ose même pas baisser les yeux vers l’eau que je viens de vomir. Ce liquide… vicieux qui stagne au sol. Mais je me force à nettoyer. Pas pour l’odeur, pas pour l’hygiène, mais pour éviter qu’il sèche. S’il sèche, ça veut dire qu’il s’évapore, qu’il est dans l’air. L’idée de respirer de l’eau me rend malade.

- Je comprends, mais il faut quand-même que vous dormiez, vous ne tiendrez pas longtemps avec ce mode de vie.

D-0315 se lève brusquement.

- Je ne PEUX PAS dormir ! Vous ne comprenez rien, vous ne savez pas ce que je vis. Je vous suis toujours reconnaissant, mais ne prétendez pas comprendre.

La porte s’ouvre, deux agents armés entrent. Le Classe-D les regarde un instant puis s’assoit.

- Excusez-moi.

- Bien, ça suffira pour aujourd’hui.

Je ne l’avais jamais vu comme ça. D’après ce que j’ai lu sur lui, D-0315 n’a jamais été violent ni eu d’excès de colère. Je suppose qu’il a raison, je n’ai aucune idée de ce qu’il peut ressentir, mais je ne peux pas le laisser se mettre en danger pour autant, le confinement en dépend.


27/03


J’accours vers la cellule de confinement de D-0315. Plus tôt, j’ai été réveillé en urgence à cause d’un risque de brèche de confinement. J’aperçois un infirmier à quelques couloirs de la cellule. Je m’arrête pour lui demander ce qu’il s’est passé.

- D-0315 s’est tailladé les avant-bras. Il va bien, il n’a pas perdu tant de sang que ça.

- Il a tenté de se suicider ?

- C’est ce qu’on pensait, mais il affirme que non. Et puis, si c’est le cas, il n’est pas très doué.

- Personne n’a touché son sang ? L’entité se transmet par les fluides, il ne faut prendre aucun risque.

- Bien sûr que non, la sécurité du personnel passera toujours avant celle d’un Classe-D.

- Je vous rappelle tout de même que s’il meurt, l’entité pourrait trouver refuge dans n’importe lequel d’entre nous. Ce n’est pas qu’un Classe-D, c’est une mesure de confinement.

Je poursuis mon chemin jusqu’à 0315. Il est allongé dans son lit. Dès qu’il me voit, il se lève et s’assoit à la table, comme lors de mes visites.

- Qu’est ce qui s’est passé ? On m’a dit que vous ne comptiez pas vous ôter la vie ?

- Vous parlez de me suicider ? Pourquoi je ferais une telle chose ? J’ai peur de la mort plus que tout, et j’ai encore de l’espoir, je crois encore que vous trouverez un remède.

- Alors pourquoi vous être ouvert les avant-bras de la sorte ?

- Enfin, vous ne comprenez toujours pas ? Pour évacuer toute cette eau bien sûr ! Pisser ne suffit pas, cracher non plus, il me fallait un moyen d’évacuer de l’eau plus efficacement. Evidement je n’aurais pas été jusqu’à en mourir. Mais il faut qu’elle sorte.

- Je comprends, mais ce que vous avez fait, c’est dangereux, je ne veux pas que vous recommenciez.

Il se lève et pose violemment les mains sur la table.

- Je … !

Il regarde la porte, se redresse et se retourne. Il marche quelques secondes en rond, comme pour se calmer.

- Écoutez. Vous ne savez pas ce que ça fait d’être à ma place mais je vous en ai suffisamment dit pour que vous vous fassiez une idée. Je… je me suis déjà demandé pourquoi la mort me faisait si peur, pourquoi je ne pouvais pas la voir comme une délivrance. Cette eau me fait peur, elle m’effraie vraiment. Ce qui me permet de tenir c’est ce sentiment de soulagement que j’ai quand je sens du liquide sortir de moi. Je pourrais presque dire que j’aime ça. Oui c’est ça, j’aime ces moments où ma peur s’atténue.

- D’accord, laissez-moi réfléchir une seconde.

Lui retirer ce sentiment reviendrait à le faire souffrir encore plus. Le risque est trop gros, il aurait pu se suicider aujourd’hui s’il l’avait voulu. S’il ne peut plus se soulager, ça finira sans doute par arriver. Mais on ne peut pas non plus le laisser saigner, surtout qu’il est déjà affaibli par le manque de sommeil. Ça le tuerait. Uriner et cracher ne lui suffisent plus…

Mon regard se laisse porter vers la fenêtre de la cellule.

- Pourquoi laissez-vous la fenêtre fermée ?

- Enfin, ça tombe sous le sens, il fait bien trop chaud dehors.

- Exactement. Que se passe-t-il quand vous avez trop chaud ?

Ses yeux s’illuminent. Il ouvre la fenêtre.

- Aaah cette chaleur est incroyable, merci beaucoup, je sens que je commence déjà à transpirer.

- Moi de même, c’est étouffant. Ça vous dérange si je prends un verre d’eau ?

- Et bien… oui, mais allez-y.

Il se tourne et se bouche les oreilles. Le bruit de l’eau aussi le dérange ? Je me demande s’il serait capable de boire à nouveau si on le débarrasse de l’entité. Sa transpiration est odorante, je suppose qu’il ne se lave plus à l’eau. Je reviens avec le verre. D-0315 place immédiatement sa main devant sa bouche et tourne la tête. On dirait qu’il va vomir. Je pose le verre sous la table.

- Puisque je suis là, dites-moi si votre situation a encore évolué.

- Comme d’habitude, j’ai peur de m’endormir, quand je dors j’ai encore plus peur de me réveiller. Et quand je me réveille, j’ai peur que tout recommence. J’ai arrêté tout ce qui implique de l’eau, je ne mange même plus la nourriture trop liquide. Aaah cette chaleur, si agréable. À cause de la fatigue, j’ai parfois des hallucinations, j’entends des gouttes tomber du plafond alors qu’il n’y a rien. Mmmh si je pouvais continuer à transpirer indéfiniment…. Mes rêves se transforment en cauchemars, aussi. C’est toujours le même rêve, où je suis perdu sans eau. Et soudainement, tout vire à l’enfer. Parfois il commence à pleuvoir, parfois je tombe sur un puits, mais le pire c’est quand ma gourde se remplit comme par magie, et sans raison je me sens obligé de la boire. Je bois, je bois, mais elle ne se vide pas, et soudain je me réveille et j’ai l’impression de vomir mes organes.

Je prends mon verre et m’apprête à boire une gorgée.

- Non ! S’il vous plaît. Je pensais pouvoir le supporter mais je.. non… je peux pas voir ça. Rien que vous imaginer avec de l’eau en vous j’ai l’impression d’en avoir en moi.

Il se lève précipitamment, se dirige vers l’évier et fait le bruit de quelqu’un qui va vomir, mais rien ne sort. Il a les larmes aux yeux.

- Il faut que j’arrête de penser à de l’eau. Oui voilà, la chaleur, je dois me concentrer sur la chaleur, et sur cette eau qui s’en va. Aaaaah… si agréable…

Ça m’étonne que la chaleur lui fasse cet effet, c’est comme s’il interprétait la douleur d’avoir trop chaud par une sensation positive.

- Je vais vous laisser, j’ai un peu de mal avec les fortes chaleurs.


31/03


J’entre dans la cellule de confinement. D-0315 a l’air bien plus reposé, malgré le fait qu’il aie toujours ces cernes fort marquées.

- Bonjour 0315, vous semblez aller mieux.

- Oh oui ! J’ai passé une nuit incroyable, j’ai dormi plus de quarante minutes et je me suis réveillé naturellement, sans vomir ! C’était tellement agréable que j’aurais voulu que vous le ressentiez aussi.

- C’est un bon progrès. Enfin, c’est le tout premier progrès. Vous devez être sur la voie de la guérison.

0315 n’a pas l’air convaincu. Je suppose qu’il ne veut pas se faire de faux espoirs et préfère se réjouir de sa nuit. Mais tout de même, c’est étrange, c’est la première évolution positive que j’observe. Ce n’est pas normal, il a peut-être transmis l’entité à quelqu’un d’autre ?

- …Monsieur ?

Non, impossible, à aucun moment ça n’a pu arriver, tout le monde a pris les précautions nécessaires. Aussi, tout le personnel médical présent lors de l’incident de la fois passée a été placé en quarantaine. L’entité s’est peut-être calmée ?

- Monsieur ?

Mais alors pourquoi ? Est-elle consciente au moins ? Peut-être que 0315 s’est adapté à sa présence, ou alors c’est l’entité qui l’a accepté comme hôte.

- Monsieur !

- Mmh ?

- Désolé, mais depuis tout à l’heure vous tirez la langue, je ne voudrais pas que vous vous blessiez.

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