La motivation de l'Homme
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Locke était assise dans la 'salle d'attente' et lisait le rapport qui lui avait été envoyé. Il avait été confirmé que 'Anabase' était anormale, et elle portait maintenant la désignation SCP-1856. C'était un truc lié à l'espace-temps. Elle n'y comprenait rien, mais elle doutait que les personnes ayant rédigé le rapport soient plus avancées qu'elle — il y avait tellement de notes de bas de page, d'hypothèses divergentes et de bla-bla technique impliquant de la science théorique. Ce n'était pas le seul objet que la Fondation possédait qui pouvait plier la réalité. C'était simplement le premier qui était réellement capable de le faire avec précision.

Rien de tout cela ne dérangeait Priscilla Locke. Ce qui la perturbait, c'était de voir le nom de Jaime Marlowe imprimé partout. Les mots, les notes et même le premier croquis de Priscilla Locke étaient inclus dans le rapport. Et son nom n'apparaissait nulle part. Le nom du Dr Jaime Marlowe décorait chaque page.

Elle poussa un grognement en laissant tomber le rapport sur ses cuisses. Elle ne se sentait pas particulièrement froissée de ne pas recevoir de crédit ; elle détestait simplement Jaime Marlowe.

Son attention se tourna vers le petit homme debout à côté d'elle qui venait tout juste de sortir du bureau de Marlowe. Il l'observait d'un regard distrait, comme s'il attendait qu'elle lui dise quoi faire.

"Hé," dit-elle.

Il trembla nerveusement et se redressa, lui faisant un signe de tête :

"M'sieur. Je veux dire, madame."

Sa combinaison indiquait qu'il était un membre de Classe-D, mais celle-ci n'aurait pas été nécessaire pour le savoir. On aurait dit un toxico tout droit sorti de la rue qu'on aurait lavé comme un chien jusqu'à ce qu'il ait l'air assez présentable pour se faire passer pour un être humain. Priss se remémora sa querelle avec sa sœur la semaine dernière et se sentit mal à l'aise en prenant conscience de la couleur de peau de cet homme. La plupart des Classes-D étaient noirs ou latinos. Certains docteurs l'étaient aussi, mais le pourcentage de Classes-D non blancs était énorme. Ça ne pouvait pas être intentionnel… tout le monde ici venait de la région.

"Comment tu t'appelles ?" lui demanda-t-elle.

Il se remit à trembler, la dévisageant avec méfiance avant de répondre :

''Mon numéro d'identification est D-9…99401.''

"C'est ta mère qui t'a donné ce nom ?"

Il secoua la tête :

''Non, madame. J'ai jamais connu ma mère. J'ai grandi dans un orphelinat… tout l'monde là-bas m'appelait Bic. Comme la marque, parce que je trainais toujours un briquet au butane Bic avec moi.''

''Est-ce que tu as encore ce briquet ?'' se renseigna-t-elle, ne pouvant s'empêcher de demander.

''Non, madame. Ils me l'ont pris avant que j'arrive ici. J'sais pas où il est maintenant. C'est pas grave, tout le monde m’appelle encore Bic.''

''Es-tu en train de parler avec mon Classe-D ?'' s'enquerra une nouvelle voix, coupant la discussion.

Priss regarda par-dessus son épaule. Marlowe. Elle avait l'allure d'une poupée de porcelaine : de grands yeux bleus, une peau d'un blanc immaculé, un petit nez retroussé absolument parfait et des lèvres souples. Priss détestait chaque petit détail de son visage.

''Ne parle pas à mon Classe-D,'' déclara Marlowe d'un ton se voulant froid et rauque.

Bic s'avança lentement vers elle, et elle lui tapota l'épaule en l'escortant hors de la pièce. Comme s'il était un animal… Priss sentit la colère monter en elle. Elle se leva brusquement de sa chaise et en profita pour faire un doigt d'honneur en direction de la porte avant que Marlowe ne revienne. À son retour, Marlowe lança un sourire à Priss et lui fit signe de la suivre en utilisant son propre majeur. Quelle putain de connasse. D'une manière ou d'une autre, elle le savait. Elle le savait toujours d'une manière ou d'une autre.

Priss la suivit dans le couloir jusqu'à une salle de conférence. Sharpe était là, en compagnie de l'agent Maximo et des Drs Horner, Domingo et Valens. Priss s'assit à côté de Sharpe.

"Agent Locke," entreprit Valens en se tournant vers le reste du groupe, ''Commençons.''


De : 11311OULH@.com
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CC : ten.dkuf|n0n1eihr#ten.dkuf|n0n1eihr
Objet : Aucun

Je ne peux penser à un meilleur événement à titre de comparaison que la chute d'Istanbul en 1966, lorsque toutes les magouilles que les Ottomans tentaient de cacher depuis 1870 ont été dévoilées. Tout le monde est devenu au courant des morts et des déplacements de peuples ; certains comparaient ça à la Piste des Larmes. Nous ne savions pas que c'était un effort systémique. Ils appelaient ça le ''génocide des chrétiens'', parce que les Arméniens étaient chrétiens, j'imagine. De toute façon, ce n'est pas comme si quelqu'un ici se préoccupait vraiment de l'Arménie, ou était même capable de situer le pays sur une carte. En plus, tout était déjà terminé depuis une cinquantaine d'années lorsque les nouvelles sont sorties. J'étais en train d'écrire ''Le fait que le sultan ait réussi à garder toute cette situation cachée pendant aussi longtemps est une véritable preuve de son pouvoir'', mais je réalise que rien n'était caché — rien ne l'est jamais. C'est juste que personne ne se souciait de ce qui se passait là-bas à cause de la guerre.

À ce propos, il y a des années, les infos concernant les plans d'invasion de la Russie par les Ottomans ont énervé pas mal de nos gars. Un gros con nommé Enver Pasha voulait anéantir les défenses du Moyen-Orient et de la Thrace en plein milieu d'une invasion britannique afin d'effectuer une percée au cœur de la Russie. D'énormes piles de papiers décrivaient ce plan en détail. Il n'a fallu qu'une seule lettre pour expliquer son annulation.

Je sais que tu t'en fiches, Locke, mais ça vaut la peine de te le répéter ; si les Ottomans n'avaient pas remporté la guerre du Moyen-Orient, nous serions probablement en guerre totale avec la Grande-Bretagne, la France, la Russie et la Chine à l'heure actuelle pour le contrôle du monde arabe. Même à l'époque, nous étions au courant de tout le pétrole qu'ils possédaient. La terre était précieuse. Une partie du quatrième armistice de 1925 assure encore aujourd'hui le partage du pétrole avec l'Allemagne pour que l'Europe entière puisse profiter de bas prix sur l'essence, rendant le sultan encore plus riche qu'il ne l'était.

La victoire des Ottomans était une aubaine formidable pour tout le monde, excepté les Turcs. À vrai dire, la souveraineté des Ottomans au Moyen-Orient les ont probablement placé dans une position plus favorable que celle dans laquelle ils se trouvaient en 1969. Tu sais comment les États-Unis sont avec l'occupation militaire. Rappelle-moi de te parler de la Chine un de ces jours.

Ces musulmans ne sont pas des sauvages écervelés. Ne laisse surtout pas la propagande nationaliste te convaincre du contraire. J'ai rencontré beaucoup d'Arabes à l'époque, avant mon premier tour au Moyen-Orient. Cette idée que les Arabes sont des nomades à turban chevaucheurs de chameaux qui vivent du pillage et de la chasse au trésor en trainant leurs petites tentes avec eux, c'est des conneries. On appelle ces types des Bédouins. Les Arabes que j'ai vus étaient vêtus de belles robes et de turbans faits pour impressionner ; à la maison, ils portaient des T-shirts, des polos et des jeans. Ils fumaient des cigarettes et des cigares, buvaient du whisky et de la bière, mangeaient du steak et regardaient des émissions et des films américains. Même que parfois, ils se rasaient tout en gardant la moustache.

Alors pourquoi toute cette mascarade de stupides sauvages orientaux ? Du pur racisme, Locke. Et tu n'as que tes nationalistes à blâmer pour ça. Les nationalistes détestent voir les sauvages ''voler de leurs propres ailes''. Ils coupent les liens avec tous ceux qu'ils considèrent comme devenant trop ''occidentalisés'' s'ils ne peuvent pas les contrôler, et le Moyen-Orient est une bête enragée en guerre avec elle-même. Tu ne peux même pas imaginer être capable de contrôler le Moyen-Orient.

Alors oui, ils ont fait semblant d'être stupides, et les États-Unis leur ont jeté de l'argent. Les guerres civiles, les problèmes de sectes, le chiisme contre le sunnisme, tu penses vraiment que les nationalistes se préoccupaient de ça ? J'ai vu de mes propres yeux un projet de loi approuvé par les deux chambres du Congrès qui promettait d'offrir de l'aide à un pays sunnite auquel nous venions de déclarer la guerre huit semaines plus tôt. Quelqu'un avait déconné avec les acronymes. Penses-tu qu'ils ont révoqué cette loi et qu'ils en ont proposé une nouvelle, révisée correctement ? Non. Ils ont fait la paix avec ce pays et ont déclaré la guerre à un autre — leurs ennemis — simplement pour maintenir notre présence militaire dans la région. Rédiger un nouvel accord de paix et une nouvelle déclaration de guerre demandait beaucoup plus d'efforts, mais ils ont quand même préféré faire ça plutôt que d'admettre qu'ils ne se sont pas donné la peine d'apprendre de leurs putains d'erreurs.

C'était avant la Grande Chute. Ton école ne t'a vraiment rien appris si tu ne sais pas ce qu'est la Chute.

Après avoir exploité l'Occident pendant plus d'une décennie, quelle était la prochaine étape ? C'est évident : nous faire combattre leurs guerres à leur place. Un plan ingénieux dans sa simplicité. Une tribu faisait alliance avec les Qing, une autre les attaquait et venait nous demander de l'aide. Ils cachaient leurs armes et déploraient qu'ils étaient sans défense, tandis que nous, on leur envoyait des troupes pour les ''conseiller''. Les Qing faisaient la même chose. L'argent coulait à flots dans les régions de l'est. Des fois, deux tribus — parfois plus — faisaient semblant de se battre et d'entrer en guerre pour ensuite demander de l'aide à deux superpuissances différentes. C'était sans aucun doute la meilleure arme que les habitants de la région détenaient contre les grands dirigeants colonialistes. S'il n'y avait pas eu autant d'Américains tombés au combat, j'aurais probablement considéré cette situation comme la plus grande comédie du siècle.

N'oublie pas, Locke ; les gens veulent ce qu'ils veulent, peu importe qui ils sont ou d'où ils viennent. Plus tu les empêches d'obtenir ce qu'ils veulent, plus leurs méthodes deviennent sophistiquées. Tu ne peux pas t'attendre à ce que les gens abandonnent et arrêtent de se battre pour obtenir ce qu'ils veulent.

Note bien que j'ai dit ''ce qu'ils veulent'' et non ''ce dont ils ont besoin''. Un besoin est une exigence physiologique. Les gens ont besoin de nourriture et d'eau. Ils ont besoin de commodités essentielles. Peu importe l'origine d'une personne, son corps lui dicte quoi faire et elle le fait. Vouloir quelque chose nécessite plus que ça. Vouloir quelque chose requiert un effort conscient de la part d'une personne. Une force intérieure qui doit être vive d'esprit et intelligente, clairement définie et exécutée à la perfection. La révolte des Turcs contre le sultan ottoman était un acte nécessaire, et elle a été écrasée par la puissance de feu supérieure de ce dernier. Le coup d'État militaire contre le sultan était un acte de désir, et il fut un succès en raison de sa rapidité et de son efficacité indomptable. Bien sûr, une poignée de chars d'assaut et d'avions de combat ne font pas de mal non plus.

Envoyé depuis le bureau du lieutenant-colonel Umber (retraité)


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Objet : Rendre à César ce qui appartient à César

Il faut bien croire que même les lâches peuvent avoir raison

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