Bâtardisation
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Les responsables de l'école rassemblés autour de la scène portaient tous un masque en raison de l'odeur. Priss trouvait que c'était un peu exagéré. Elle n'avait pas l'habitude d'être confrontée à des cadavres dans son travail, mais celui-ci avait presque une odeur agréable comparativement à certaines horreurs que l'on peut sentir lorsqu'on vit dans une grande ville.

"La porte était verrouillée ?" demanda l'agent Sharpe une nouvelle fois.

"Verrouillée," répéta le directeur de l'école, jetant un rapide coup d’œil à Priscilla Locke comme s'il était le plus astucieux dans la pièce.

Priss s'agenouilla, faisant craquer ses jointures au travers de ses gants de latex avant de passer son doigt le long de la bouillie sanglante presque écrasée au sol. On aurait dit que le corps avait passé des années à rôtir au soleil, à un tel point que son identification était désormais impossible. Elle leva la tête et inspira profondément une bouffée de l'odeur pestilentielle qui régnait dans la pièce. Une odeur de pourriture, de sécheresse et de naphtalène.

''Quelque chose d'anormal, Locke ?'' demanda Sharpe.

Priss dévisagea la femme. Elle haussa les épaules, puis regarda les représentants de l'école :

''Si vous voulez bien nous excuser.''

Le groupe — le directeur de l'école et les membres de la faculté ayant découverts le corps — se faufila hors de la pièce. Les bruits de fond du système de plombage de l'école étoufferaient leur conversation.

"Alors ?" demanda Sharpe d'une voix douce, se penchant pour être au même niveau que Priss.

"Ce n'est pas sec."

Priss enfonça son doigt au premier endroit qu'elle avait touché. La chair céda au toucher mais ne tomba pas en morceaux, comme de la viande hachée couverte de graisse.

"Agent Locke, on est en Floride. Bien sûr que ce n'est pas sec."

Priss ricana et pointa vers le haut. Sharpe suivi son mouvement du regard.

''Sent.''

''Ça sent la mort,'' commenta Sharpe en haussant les épaules.

''Ça sent la mort près du sol, mais lève-toi et inspire à nouveau. Ça ne sent pas la moisissure.''

"Parce que ça sent la mort," ajouta Sharpe.

''Tu n'as jamais vécu dans un appartement au bord de la plage. Si le temps est humide, on peut sentir les moisissures. C'est une odeur… de boue, de pisse et de tabac rassis. Il aurait pu y avoir une odeur de décomposition, mais dans ce cas, quelqu'un l'aurait remarqué il y a déjà bien longtemps.''

Sharpe compris finalement ce que Priss voulait dire :

"Autrement dit, si ce cadavre est ici depuis longtemps, il aurait dû être sec, sinon quelqu'un l'aurait senti bien avant qu'on ne le trouve il y a deux jours. Je ne comprends pas, en quoi est-ce suffisant pour justifier une intervention de la Fondation ?''

Locke hocha la tête en fixant l'appareil à côté. Une petite machine à l'apparence robuste avec des câbles jaillissant d'un embout évoquant une théière. Les câbles semblaient avoir été soigneusement coupés. De la poussière recouvrait un côté, révélant une empreinte de main. Un bout de papier avec de l'écriture était collé sur le côté.

''Je ne vois toujours pas en quoi cela mérite notre attention.''

Priss s'assit sur le sol, déposant ses bras sur ses genoux en examinant attentivement la pièce :

''Le concierge a dit qu'il a vérifié cette pièce il y a quelques semaines en cherchant un élève disparu, et elle était vide.''

''Le concierge pensait qu'il avait vérifié cette pièce. Ce n'est pas une preuve suffisante. La porte était carrément bloquée, on a presque été obligées de la démolir.''

''Peu importe, nous avons là un cadavre qui git ici depuis bien plus qu'un an ou deux. Nous avons des preuves évidentes qui montrent que cette pièce a été ouverte à quelques reprises au cours des deux dernières années. Par conséquent, cela signifie qu'il y a deux jours, ce cadavre ne se trouvait pas dans cette pièce.''

''Est-ce qu'ils ont réussi à trouver le gamin disparu ?''

''Ouais, il était dans l'auditorium,'' Priss sorti un calepin et se mis à prendre des notes, ''Quelqu'un lui avait parlé d'anciens abris nucléaires situés en-dessous de l'école et il est parti à la recherche d'entrées secrètes dans l'école.''

''Ça ne me semble pas improbable que quelqu'un ait voulu cacher un corps ici. Le concierge avait l'air, enfin, un peu… latino, non ? Tu sais comment ces gens sont…''

''Non,'' Priss fini d'écrire et se releva, ''Je ne le sais pas.''

Elle cogna à la porte, attendant que les responsables de l'école ouvrent. Elle remarqua qu'ils portaient encore leurs masques en revenant dans la pièce.

''Pouviez-vous sentir l'odeur depuis l'extérieur ?'' demanda-t-elle.

Le directeur acquiesça en détournant son regard de la masse de chair au sol :

''Oui, surtout dans la pièce à l'étage. C'est l'odeur qui a attiré notre attention. Nous pensions qu'il y avait des rats dans le système de ventilation, mais l'odeur n'a fait qu'empirer lorsqu'on l'a éteint. Nous l'avons finalement retracé jusqu'ici.''

Locke se retenu de lancer un sourire narquois en direction de Sharpe puisque cette dernière évaluait déjà tristement la quantité de paperasse à remplir.

''D'accord. Merci pour votre temps. Si vous voulez bien aller voir le Dr Horner à l'étage. Ce ne sera que pour un court examen, au cas où.''

Ils hochèrent de la tête et sortirent de la petite pièce d'un pas lourd avant de monter les escaliers. Sharpe, la bouche en cul de poule, résista à l'envie de donner un petit coup de pied au corps :

''Tu crois qu'ils ont attrapé quelque chose à cause du corps ?''

''Tu sais que ce n'est pas ce que Horner fait.''

''Mmm… Tu penses qu'ils recevront quelle classe ? J'ai toujours eu un faible pour les Classes-B. Une sacrée gueule de bois sans la gueule de bois.''

''Est-ce que ça m'intéresse ?'' Elle ne leva même pas le regard de ses notes, commençant à écrire des informations sur les vêtements du cadavre — ou du moins, ce qui en restait, ''Jette un œil à ses vêtements.''

Sharpe baissa à nouveau son regard vers le corps :

''Quels vêtements ?''

Elle pointa du doigt, et Sharpe s'accroupit. Cette dernière tira doucement sur une bande de tissu près de ce qui était autrefois l'épaule de quelqu'un. Elle était bleue avec un motif brillant. Les fils étaient toujours attachés à une plus longue bande descendant le long du bras et se finissant par une large ouverture.

''On dirait une robe. Je ne vois pas de boutons,'' Elle s'approcha encore plus près et regarda sous le cou, ''Je n'aperçois pas d'étiquettes, mais je ne vais pas y toucher pour tenter d'en trouver. Qu'est-ce que tu en penses ?''

Priss haussa les épaules :

''Peut-être que ce n'est rien. Le tissu a l'air de qualité. Les motifs pourraient être d'origine orientale. Le directeur a mentionné que les vêtements avaient l'air chinois.''

''Ça pourrait être une chemise hawaïenne.''

''Je pars du principe que cette personne n'était pas originaire de la Floride. Peut-être même pas originaire des États-Unis.''

''Peut-être même pas originaire de la Terre, tant qu'à y être ?'' Sharpe se releva, ''Allez, arrête un peu. Je suis fatiguée de jouer aux devinettes.''

Priss observa le corps, puis l'appareil à côté :

''Et ce truc ?''

''Aucune idée, je ne peux pas le lire. C'est du putain d'ancien sanskrit ou quelque chose du genre.''

''C'est du grec, espèce de débile. Ça dit 'Anabase'.''

Priss essaya de déchiffrer le reste des lettres. Elle pouvait lire le grec ancien, mais était incapable de le comprendre.

''Elle est trop moche pour un si joli nom,'' Sharpe renifla en se tournant vers la porte, ''Quels numéros sont disponibles ? Au cas où elle serait impliquée d'une manière ou d'une autre ?''

"Tu es en train de brûler des étapes. On ne sait encore rien de cette chose. C'est peut-être juste un réservoir d'essence.''

''Au cas où on découvrirait quelque chose, je propose d'utiliser '1856'.''

"Pourquoi ?"

"J'aime ce chiffre. En plus, c'est l'année où les Qing ont chassé les rosbifs hors de Canton," dit Sharpe en souriant.

''Je ne comprends pas pourquoi tu es si obsédée avec la Chine,'' fit Priss en secouant la tête d'un air absent.

''L'empire du Grand Qing est notre plus grand ennemi politique, Priss. C'est une bonne chose de connaître tout ce qu'il y a à savoir sur son ennemi.''

Priscilla sortit de la pièce et monta à l'étage en ignorant Sharpe.


Priss tenait son calepin par-dessus sa tête pour se cacher du soleil alors qu'elle sortait de l'école, se dirigeant vers sa voiture garée à proximité. La zone grouillait de véhicules de la Fondation ainsi que d'agents de la police locale. L'école avait été fermée pour la semaine suite à la découverte du corps. Soudain, sortie de nulle part, Rhiannon apparut et s'avança vers Priss avant qu'elle ne puisse s'échapper.

"Hé Hé HÉ Prissy-chérie ! Tu retournes à l'école ?"

"C'est pour le travail, espèce d'abrutie."

Rhiannon fit la moue en examinant les véhicules de police tout près :

''C'est difficile à dire parfois. Les hommes en noir un peu mystérieux n'aiment pas vraiment se pavaner avec leurs merdes en public. Qu'est-ce qui t'amène ici soudainement ?''

"Le travail,'' répéta Priss, ''espèce d'abrutie."

Ces mots décrochèrent un sourire à Rhiannon. Ses lèvres paraissaient sèches, et ses dents ne reflétaient pas la lumière du soleil :

''Continue de me parler mal, sœurette, tu sais à quel point j'aime ça.''

En se rapprochant, Priss remarqua que Rhie reculait légèrement. Un mouvement typique de son pas chancelant et paresseux habituel.

''Tu as encore bu. Rhiannon, il n'est même pas encore 10 heures du matin,'' grimaça Priss.

Rhiannon fit à nouveau la moue. Elle se redressa et leva un bras en l'air, puis, d'un air mortellement sérieux, elle toucha son nez avec deux doigts, comme pour passer un test de sobriété :

''Je te jure, sœurette, je n'ai pas bu aujourd'hui. Aujourd'hui. Aujourd'hui,'' dit-elle avec un clin d’œil.

Priss attrapa son bras et la traina jusqu'à sa voiture :

''Je te ramène à la maison. Comment est-ce que t'as fait pour dormir au bar ?''

''J'ai horreur de ça, Prissy-chérie ; le bar a fermé à 5 heures du matin. Je n'ai pas dormi un instant,'' expliqua Rhiannon en bougeant de façon erratique sans offrir de résistance.

Priss la lança sur le siège passager et prit sa place au volant, déposant finalement son calepin. Rhiannon attrapa le calepin avant qu'elle ne puisse réagir.

"Rhiannon, c'est classifié."

"Va te faire enculer," Elle commença à feuilleter les pages en les tenant verticalement entre son pouce et son index, parfaitement consciente que Priss détestait lorsqu'elle faisait ça. Si elle voulait essayer de reprendre son calepin, la page se déchirerait à coup sûr, "'Chinetoque', tu utilises encore le mot 'chinetoque' ?''

''C'est ce que le directeur a dit, en se basant sur les vêtements.''

Rhie continua de feuilleter le calepin, sautant dédaigneusement tous les trucs techniques, jusqu'à ce qu'elle tombe sur une page montrant le croquis d'une machine :

''Anna Base. C'est un joli nom pour une petite fille aussi moche.''

''Ce n'est pas une fille,'' Priss patienta alors que Rhiannon commençait à feuilleter le calepin d'une seule main, laissant retomber la page. Elle tendit la main pour le reprendre, ''C'est un objet inanimé.''


C'était typique pour Rhiannon de picoler toute la soirée et de ramper jusqu'à la maison bien après minuit sans être vue. Ça a toujours été la responsabilité de Priss de la réveiller pour ne pas qu'elle soit en retard au boulot. Le fait que Rhiannon n'était même pas rentrée à la maison le soir d'avant inquiétait Priss par-dessus tout. De retour à la maison, Rhiannon se débarrassa de sa chemise avec insouciance et se laissa tomber sur le canapé à moitié nue. Priss remarqua de nouveaux tatouages sur la hanche de sa sœur. Des silhouettes stylisées brandissant des lances, prises dans une explosion de couleurs et de motifs incohérents.

''Tu as été virée,'' grogna Priss.

"Je n'ai pas été virée. C'est moi qui ai choisi de démissionner de mon plein gré," répliqua Rhiannon en la dévisageant.

''Qu'est-ce qui s'est passé cette fois-ci ?" La dernière fois que Rhiannon avait ''démissionné de son plein gré'', c'était par mesure préventive afin d'éviter de se faire virer parce qu'elle avait volé des fournitures de bureau et essayé de faire passer le blâme sur le personnel de sécurité.'

''Tu te souviens du discours que notre président Tas-de-merde a donné l'an dernier lors de sa campagne ?''

''Nous ne soutenons pas les sous-hommes métissés ?''

"'Nous ne soutenons pas et nous ne faisons pas de commerce avec les sous-hommes métissés,'" corrigea inutilement Rhiannon. Elle se pinça le nez en l'étirant pour imiter celui du président, puis s'arrêta et observa Priss, ''Mon patron engueulait une stagiaire. En fin de compte, il l'a traitée de sous-homme métissé et l'a virée.''

"Qu'est-ce qu'elle a fait ?"

Rhiannon se dirigea brusquement vers sa sœur comme si elle était sur le point de la frapper, mais se pencha ensuite sur le bras du canapé :

''Rien. Ou peut-être quelque chose. Qu'est-ce que ça change de toute façon ?'' murmura-t-elle.

Après une pause, elle continua à voix haute :

''La fille pleurait. Je l'ai vu marcher à côté de moi. Elle était encore plus blanche que moi, Prissy. Qu'est-ce que ça fait de moi, Prissy ?''

Priss regarda sa sœur pendant un long moment avant de répondre :

''Tu es sérieuse ? Tu veux que je… ?''

''Qu'est-ce que ça fait de moi, Priscilla Locke ?''

''Tu sais très bien que la couleur de la peau n'a pas d'importance, merde. C'est… une question de génétique et d’ethnicité de nos jours. Les gens te voient comme un citoyen ou non en fonction de ta blancheur. C'est pour ça que les mulâtres ont le droit à un demi-vote, le tiers d'un vote, etcétéra, peu importe s'ils sont plus noirs qu'un pur-sang.''

''J'en ai marre, Prissy-chérie. J'en ai tellement marre,'' fit Rhiannon en secouant la tête. Elle s'affala sur le canapé et y enfouit son visage, ''Le racisme… le racisme systémique. La catégorisation et la subdivision des gens en blocs et en sous-blocs et en 'groupes d'intérêt spéciaux', comme si avoir un papa blanc et une maman blanche était un truc 'spécial' que tu pouvais activer et désactiver quand ça te convient. Pourquoi est-ce que t'es raciste, Priscilla Locke ?''

"Je ne suis pas raciste, Rhie. Je comprends simplement le monde dans lequel on vit et je j'agis en conséquence," répondit Priss en roulant des yeux.

''Tu ne devrais paaaaaas avoir besoin de faire ça, Prissalope.''

"Et bien, c'est ce que je fais. Pourquoi est-ce que tu me fais soudainement la morale sur mon éthique ?"

"Tu ne comprends pas, Prissy."

Priss s'empara de la chemise de Rhiannon où celle-ci l'avait laissée et la lui jeta au visage :

''Non, je ne comprends pas. Tu quittes ton emploi parce que ton patron a perdu son sang-froid envers une stagiaire. Tu vas avoir un sacré plaisir dans le monde réel, Rhie.''

''Ce n'est pas de sa faute… c'est un homme qui a grandi à une époque où le racisme était la norme.

''Est-ce qu'il y a déjà eu une époque où ce n'était pas la norme ?''

Priss gloussa en voyant Rhiannon rester silencieuse, puis elle se dirigea vers la salle de bain pour se laver le visage et les mains. Lorsqu'elle fut de retour, Rhiannon s'était changée et fouinait dans l'ordinateur de Priss.

''Columber t'embête toujours avec ses trois ou quatre e-mails interminables chaque semaine ?''

''Oui, le colonel Umber m'écrit toujours. Tu devrais lire ses histoires. Il est exactement comme toi — un libéral cynique qui vit aux dépens des autres. Il se plaint du racisme systémique autant qu'il peut, mais juste assez pour ne pas avoir de problèmes. Tu pourrais t'inspirer de lui pour apprendre comment avoir la bonne approche,'' déclara Priss avec un mince sourire en s'approchant de sa sœur.

''C'est un autre homme de la vieille école. Un homme bon. Et un lâche. Le gentil lâche qui critique les mauvais hommes qui gouvernent ce monde corrompu et qui se lève le lendemain pour aller travailler pour ces mêmes hommes.''

''Parce que tu penses sincèrement que tu es un bon exemple à suivre, n'est-ce pas ?''

Rhiannon se tourna lentement vers sa sœur :

''Mon problème est que je me fais trop de soucis. Mais au moins, je ne me préoccupe pas uniquement de ma petite personne et de ma précieuse race blanche à la con.''

''Et qu'est-ce que tu fais pour les aider alors ? Jusqu'à hier, tu allais au boulot chaque matin pour travailler pour ces 'mauvais hommes qui gouvernent ce monde corrompu.'"

Ces mots la firent finalement taire. Pendant longtemps, on aurait dit. Rhiannon ferma tous les onglets avec désinvolture, éteignit l'ordinateur et se leva.

''Merci, Priscilla,'' dit-elle en serrant sa sœur dans ses bras.

''Tu pourrais au moins faire du bénévolat pour une fondation caritative ou un truc du genre.''

Rhiannon la laissa et la contourna en se dirigeant vers la porte :

''Merci, Priscilla,'' répéta-t-elle, perdue dans ses pensées.

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