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Palais de la Moncloa, 22 septembre 2017, Madrid

Cela faisait six ans qu'il était à son poste mais jamais personne n'avait vu Mariano Rajoy dans un état semblable. Et pourtant, ses collaborateurs l'avaient vu énervé lorsque Carles Puidgemont avait annoncé qu'il tiendrait l'organisation contre vents et marées du referendum d'indépendance. Et pour ne pas arranger la situation, ni son humeur, tout ce qu'il faisait contribuait à entretenir la ferveur indépendantiste, au grand dam du Président du Gouvernement. L'envoi de la Garde Civile, la saisie des bulletins et convocations à ce referendum inconstitutionnel, les amendes de plusieurs milliers d'euros, même l'annonce, l'avant-veille, de la suspension du financement des régions par son ministre des finances… Tout cela n'obtenait en retour qu'une augmentation de la détermination du groupe majoritaire du parlement catalan à voir se produire ce qu'ils avaient annoncé, envers et contre tout ce que le gouvernement central et les plus hautes instances du Royaume pouvaient dire ou faire.
Et voilà que le Ministère de l'Ombre, cette épine noire du Royaume comme il l'appelait, venait de l'appeler pour le convier à une réunion urgente. Le seul avantage qu'il pouvait voir à la situation, c'était qu'il allait pouvoir se défouler sur eux sans que cela ne devienne public. Après tout, ceux qu'il allait voir n'existaient pas. Officiellement tout du moins.

Il dut ainsi se refréner à l'ouverture de la porte pour ne pas la faire claquer contre le mur, dévoilant à ses yeux l'unique pièce de cette branche du gouvernement espagnol dédiée à l'Occulte et les trois hommes, se tenant debout, qui y travaillent. Les costumes identiques sombres, tirés à quatre épingles, inconscients du chaos constitutionnel qui se préparait, n'apaisaient par le Premier Ministre espagnol.

"J'espère que vous avez une bonne raison de me faire venir alors que j'ai autre chose à faire."

"C'est à ma demande que vous êtes ici, M. Rajoy." fit une voix derrière le chef du gouvernement.

Ce dernier se retourna et il dût dissimuler sa colère avant de s'incliner devant celui qui l'avait interpellé de la sorte.

"Votre majesté ? Que faîtes-vous ici ?"

"N'oubliez pas que le Ministère de l'Ombre reste la prérogative de la Cour Royale d'Espagne. Ma présence ici est naturelle." répondit le roi Felipe VI en fermant la porte du bureau derrière lui avant de poursuivre : "M. Villar, exposez la situation à notre invité."

L'interpellé, Javier Villar, s'inclina brièvement, puis remit ses cheveux grisonnants en place avant de tendre un dossier à Mariano Rajoy qui s'en empara de mauvaise grâce. Il invita ensuite tout le monde à s'asseoir autour du bureau.

"Comme vous le savez, l'occultisme est une menace pour la normalité du monde connu. Et nous avons laissé à la Fondation SCP la lourde tâche de récupérer ces Occultes et de les isoler afin que nous n'ayons plus à nous en occuper. Leur nombre était trop élevé pour que nous puissions nous en charger avec toute la discrétion requise."

"En effet, je sais tout cela Javier. Nous les payons à hauteur de plusieurs centaines de millions d'euros par an pour qu'ils s'occupent de la situation. Ce n'est pas parce que je n'ai pas eu de rappel il y a six ans que j'ai oublié ce que vous m'aviez dit quand vous m'aviez informé de votre existence. Qu'est ce qui a changé depuis ?"

Le responsable du Ministère invita son interlocuteur à ouvrir le dossier.

"Depuis quelques mois, tout porte à croire que les Occultes ont cessé d'apparaître. De fait, tous ceux qui sont actuellement localisés par nos services, ou même ceux de nos alliés, sont des résidus non sécurisés. Et la demande de budget de la Fondation n'a pas baissé."

L'homme à droite, que Mariano connaissait de mémoire comme étant Pedro Casal, le nouveau venu au moment de sa première arrivée au gouvernement espagnol, poursuivit:

"Cet argent est utilisé par la Fondation non seulement pour permettre la couverture des nouveaux Occultes mais également pour ne pas laisser s'échapper ceux qu'elle contient déjà, dont certains pourraient réduire à néant le monde tel que nous le connaissons. De fait, son financement a continué à être versé par les pays du monde, même si chacun commençait à récupérer certains Occultes à leur propre compte. Nous y compris."

Le président du gouvernement haussa un sourcil tout en lisant le dossier fourni. Ce dernier récapitulait les différents objets anormaux repérés sur le territoire espagnol, ceux transmis à la Fondation mais aussi ceux que le Ministère de l'Ombre avait conservé sans le tenir au courant. Enfin, sans qu'il se soit pris la peine de se tenir au courant serait plus correct, Mariano le reconnaissait.

"Bien. Tout cela est intéressant, mais je ne vois toujours pas ce qu'il y a de plus urgent que le problème cata…"

"Il y a moins de trois semaines, le gouvernement états-unien a cessé le financement." l'interrompit le roi.

Mariano Rajoy se tourna vers lui, surpris.

"Ce ne sont pas les seuls : les russes l'ont suivi moins de vingt-quatre heure après. La Chine, le Japon, le Canada… Nos alliés européens commencent eux aussi à lâcher la Fondation. Si les Occultes cessent d'apparaître, tous se disent qu'il vaut mieux conserver ceux qu'ils trouvent que de continuer à payer une organisation sur laquelle ils n'ont aucun contrôle et qui ont le potentiel de les détruire tous." continua Felipe.

"Ils n'oseraient pas… Ce n'est pas ce pour quoi nous les payons."

"Si le paiement cesse, ils vont devoir trouver des moyens d'obtenir leur financement ailleurs. Et avec tous les Occultes en leur possession, ils ont les moyens d'obtenir ce qu'ils veulent de n'importe qui. Y compris, et surtout, de nos ennemis. Et comme ils n'auront plus de lien avec nous, ils pourraient tout oser."

Mariano s'affala sur sa chaise, avant de se ressaisir. S'il n'y avait que les membres du ministère, il se serait laissé aller. Mais devant le Roi, il tenait à garder une certaine constance.

"Je comprends mieux l'urgence. Vous estimez qu'il est temps d'arrêter de faire confiance à la Fondation et récupérer tous les Occultes que nous trouvons, afin d'être en mesure de nous défendre si elle venait à s'opposer à nous."

Javier acquiesça.

"Mais nous aurions alors un autre problème: nous n'avons pas les infrastructures ni même les moyens humains de nous lancer dans une récupération à grande échelle. Nos agents au sein de la Benemérita ne sont pas assez nombreux ni suffisamment formés pour le travail que nous leur demanderions. Nous aurions besoin de plus de temps pour nous préparer à cela."

"Et avec les menaces de Barcelone, nous devons rester sur le qui-vive. Hors de question de diviser trop nos forces. Sauf votre respect votre Majesté, votre père m'a confié la tâche de gouverner l'Espagne, et toute l'Espagne. Je ne peux pas risquer de manquer de personnes si jamais l'intervention de la Garde Civile se révélait requise."

Felipe VI hocha la tête. Il est vrai que les deux évènements, inédits depuis le retour de la Couronne, requéraient chacun une attention toute particulière. Ils se trouvaient dans une position délicate.

"Pour autant, si nous n'agissons pas maintenant envers ce nouveau problème, nous aurons un retard irrattrapable sur les autres pays en termes de ressources Occultes. Notre crédibilité sur la scène de l'anormal en serait réduite à néant. Comment pourrais-je avoir droit à la parole à ce sujet si même des pays mineurs se présentent avec plus de moyens que moi ?"

"Que proposez-vous alors ? Il nous faut une solution."

Personne ne répondit à la question du ministre. Aucune des deux solutions ne semblait bonne et personne ne voulait prendre la responsabilité des conséquences d'un mauvais choix. Finalement, quelqu'un prit la parole.

"On pourrait simplement marchander."

Les regards se tournèrent vers lui. Baltasar Domínguez, nouvel arrivant au sein du Ministère de l'Ombre, déglutit et poursuivit.

"Nous pouvons continuer le financement de la Fondation mais en mettant de nouvelles contreparties, comme la conservation de certains objets anormaux trouvés sur le territoire espagnol avec leur consentement et la formation de nos agents. Qui mieux qu'eux pourraient nous expliquer comment traiter avec l'Occulte ? Nous devrions ainsi rester au même stade dans l'anormal que nos alliés, peut-être même les devancer. Nous pourrions même profiter de ceci pour demander l'accès à certains Occultes historiques de la Fondation, pour avoir des informations et des équipements qui sont inaccessibles aux autres pays."

Tout le monde prit le temps de réfléchir aux possibilités d'une telle réorganisation.

"Vous pensez qu'il existe une chance qu'ils acceptent ?"

"Quelle est l'autre alternative qu'ils ont, votre Majesté ? Ils perdent du financement de toute part. On leur propose de conserver notre apport, certes pas aussi important que certains de leurs anciens alliés, mais qui leur permet d'organiser leurs opérations sur le territoire espagnol, ainsi que d'assurer l'isolation des Occultes représentant une réelle menace, tout en diminuant leurs dépenses en nous confiant, même temporairement, certains objets dont nous pourrions trouver une utilité."

Mariano Rajoy fut le premier à décider de sa position.

"Cela me semble être un compromis acceptable. Qu'en pensez-vous, votre Majesté ?"

"Je suis d'accord. Cela pourrait même avoir des conséquences intéressantes dans la confiance qu'accorde la Fondation aux différents gouvernements. Si nous sommes les derniers à lui accorder un intérêt, nous pourrions voir arriver depuis l'extérieur de nouveaux Occultes. Occultes que nous pourrions récupérer quand nous serons prêts à nous affranchir définitivement d'eux."

Javier Villar hocha la tête.

"Très bien, je vais organiser cela. M. Domínguez, pouvez-vous aller chercher celui qui se fait connaître sous le nom de Sergio Cabestany Pastor, à la Calle Amador de los Ríos, je vous prie ?"

"'Se fait connaître' ? Ce n'est pas son vrai nom ?"

"Baltasar, vous avez encore beaucoup à apprendre sur le monde Occulte et la Fondation. Celle-ci ne donne jamais le véritable nom de leurs agents à nos services. Mais vous pouvez les reconnaître à leurs initiales."

"Leurs initiales ? Que… Oh, je crois comprendre."

Baltasar se dirigea vers la porte, avant de se faire interpeller par Mariano Rajoy.

"S'il n'a pas changé d'emplacement depuis mon premier mandat en tant que vice-président, il doit être dans la seconde salle du couloir principal."

Le président répondit aux interrogations muettes de ses interlocuteurs.

"Ce n'est pas parce que je n'éprouvais aucun intérêt pour vos activités que je n'ai pas retenu les informations essentielles que vous m'aviez communiquées. Maintenant, si vous le permettez, je pense que ma présence n'est plus requise. Je vais retourner m'affairer aux affaires normales du pays."

Sur ces mots, il se leva, s'inclina devant son roi avant de sortir à la suite du chargé de message. Felipe VI se tourna alors vers son ministre, le seul sur lequel il avait une influence directe.

"Est-ce que ce Baltasar est fiable ?"

"Votre majesté, je n'ai peut-être pas été nommé à mon poste par la Couronne, mais votre père me faisait confiance pour choisir mes associés. C'est un homme totalement fidèle au pays qui n'ira pas avertir nos ennemis. Ni même la Fondation. Et maintenant, si vous le souhaitez, que diriez-vous de commencer à rédiger notre message à l'attention du commandement de la Fondation SCP ?"

"Très bien, allons-y."


8 heures plus tard, bureau du directeur du site 34.

Le directeur Suárez relut pour la quatrième fois le courrier qui lui venait du gouvernement espagnol. C'était inconcevable. Au vu des évènements récents, l'arrêt complet du financement aurait été plus compréhensible, mais cette proposition, cette "nouvelle formule" comme ils le désignaient… C'était du jamais vu.

Il releva enfin la tête et regarda le responsable des relations gouvernementales Álvarez.

"Vous en pensez quoi ?"

"Qu'il faut que la situation soit désespérée pour que l'on accepte ces conditions. Ce qui est malheureusement le cas. Et ils le savent."

Suárez soupira et relut une nouvelle fois la lettre. De toute façon, il savait ce qu'il allait devoir faire : il ne pouvait pas prendre cette décision qui impliquait toute la Fondation. Tout ce qu'il pouvait faire, c'était transmettre le message et un maximum d'informations au Conseil des O5.

"Avez-vous des nouvelles de notre agent anonyme au Ministère de l'Ombre ?"

"C'est une solution temporaire. Ils ont l'intention de profiter un maximum de nous avant de rompre le contact également. Ce n'est pas une solution pérenne."

"Bien. Je crains qu'il ne faille nous jeter dans la fosse… On va devoir contacter le Conseil et leur transmettre l'offre. Ce n'est pas comme si nous avions le choix…"

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