Miroir Fumant
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Chapitre 1 : Où l'on parle de reflets et de serpents

« Il semble que le mauvais temps ait décidé de s'installer. Thomas ! Un apéritif pour mes si inattendus convives, je vous prie, » s'exclama De Corbiac en tapant des mains.

Le domestique leva les yeux au ciel et quitta le salon d'un air résigné. Son maître, qui lui tournait heureusement le dos, s'accouda au dossier du fauteuil qu'occupait l'individu qu'Ashcroft s'était pour le moment résolu à désigner mentalement comme « l'homme à la malle ». Leur hôte, De Corbiac, était de toute évidence ravi d'avoir des visiteurs imprévus dans sa demeure au bord du lac, comme un acteur à la recherche perpétuelle d'une audience. Il avait une apparence quelque peu négligée, avec ses cheveux bouclés coiffés au petit bonheur la chance, mais un examen plus poussé permettait de deviner qu'il s'agissait d'un effet recherché volontairement et non d'un accident dû aux circonstances. L'un des boutons de son col était défait, et sa cravate, nouée de travers d'une manière clairement étudiée pour attirer l'attention vers son cou dénudé - Ashcroft devait admettre que le charme opérait, du moins sur lui.

La diligence d'Ashcroft s'était renversée en prenant un détour par erreur sous la pluie sur la route de Rouen, et leur conducteur les avait informés qu'il ne pourrait pas trouver de solution de remplacement à un problème technique avant le lendemain matin au moins. En descendant à l'auberge la plus proche, les quatre passagers avaient rencontré le domestique d'une sorte de dandy excentrique local, et de fil en aiguille, ils s’étaient entassés dans son véhicule à cheval et avaient tous été invités à passer la soirée dans sa résidence, une confortable maison à étage perdue en pleine campagne et remplie de bibelots. Le fait qu'un domestique prenne ce genre d'initiative avait semblé très curieux à Ashcroft, jusqu'à ce qu'il constate la relative absence de surprise de son maître, et en vienne à supposer que ce dernier lui avait donné l'ordre permanent de lui ramener de la compagnie à la moindre occasion possible.

Thomas revint, portant un plateau où brillaient cinq verres d'une liqueur transparente, que De Corbiac attrapa entre ses doigts, paumes vers le haut, et distribua à la ronde en souriant comme un magicien satisfait d'un bon tour. Le domestique jugea judicieux de battre en retraite vers la cuisine, l'air déjà las de toute cette théâtralité.

« Je propose de boire aux ornières, porteuses de nouveaux amis autant que de difficultés, » déclara leur hôte en levant son verre.

La liqueur sentait exactement comme l'un des produits dont Ashcroft se servait pour nettoyer ses instruments à la faculté de médecine. Plutôt que de la boire immédiatement, il porta son regard sur ses compagnons d'infortune.

« L'homme à la malle » portait une moustache soignée, mais était affecté d'un léger strabisme de l'œil droit qu'il tentait de cacher derrière d'épaisses lunettes. Ses habits un peu usés et trop grands lui donnaient l'allure d'un homme d'âge moyen imposant qui aurait perdu beaucoup de poids très rapidement et croyait encore devoir se faire tout petit pour s'asseoir quelque part. Il n'avait pour le moment ouvert la bouche qu'à deux reprises lors de ce voyage, à chaque fois pour demander que personne ne touche à son énorme et mystérieuse malle.

Monsieur Klein, pour sa part, était un grand échalas aux favoris élégants, et il se dégageait de lui un mélange de parfums capiteux ainsi qu'une sorte d'énergie paresseuse, une langueur contagieuse qui donnait envie de répondre « à quoi bon ? » à tout ce qu'on pourrait bien vous proposer. En dépit de cela, il affichait en permanence un sourire qui avait quelque chose de malsain et de fiévreux, comme s'il mourait d'envie de raconter toutes sortes d'horreurs à son auditoire, mais se retenait par politesse. Il s'était pourtant d'ores et déjà avéré très bavard.

Ashcroft se sentait inadéquat, ayant peu voyagé dans sa vie jusqu'alors, ce qui était somme toute triste lorsqu'on avait déjà vingt-deux ans. Il n'y avait rien de bien fascinant à devoir rencontrer un maître de thèse à Rouen. Sa veste lui semblait mal ajustée, ses cheveux blonds mal coiffés, ses connaissances peu intéressantes. Il s'était contenté d'écouter distraitement Klein pendant une bonne partie du voyage en acquiesçant de temps à autre pour se donner une contenance.

Il fut donc très surpris lorsque De Corbiac se tourna vers lui en premier. « Vous ne buvez donc pas, monsieur… monsieur ?
- Ashcroft, monsieur.
- Un nom bien anglais que voilà. Quelles nouvelles nous apportez-vous de la perfide Albion ?
- J'ai bien peur de ne pas en avoir, monsieur. Je vis en France depuis plus de huit ans pour mes études. »

Déçu, le dandy vida son propre verre, puis, avec dextérité, prit celui d'Ashcroft afin de le reposer sur le plateau d'un geste exagérément compliqué, comme une mouche qui cherche où se poser sur des fruits pourris. En dépit d'une certaine tension autour des yeux, il devait être à peine plus âgé que son interlocuteur. « Qu'étudiez-vous ? L'art de la tempérance et de l'abstinence ? »

Ashcroft craignait d'avoir vexé son hôte en ne vidant pas son verre, mais en observant son visage, il n'y vit que de l'amusement.

« La médecine, monsieur.
- Inutile de ponctuer chacune de vos phrases d'un « monsieur », je ne suis pas votre professeur. Nous sommes entre amis, ici, n'est-ce pas ? La médecine, dites-vous ? Fascinant. Comment vous est venue cette vocation ? »

Tu es dans l'équivalent d'une soirée mondaine en petit comité, se dit Ashcroft. C'est un bon exercice pour ta vie active. Sois poli mais pas trop, adapte-toi à l'ambiance du lieu, et surtout, de grâce, essaie d'être spirituel.

« Certains ressentent l'appel du devoir et prennent les armes, » expliqua-t-il avec assurance. « J'ai ressenti le même appel, sauf que j'ai pris un stéthoscope. »

Klein, jouant avec son verre encore à moitié plein, le gratifia d'un de ses sourires de hyène et susurra : « Un bien noble sentiment pour quelqu'un qui tuera probablement davantage de personnes dans la pratique de son art que ne le ferait un soldat. »

Ashcroft, décontenancé, ne trouva rien à rétorquer, et fut très heureux que De Corbiac prenne les devants en se tournant vers Klein. « Et vous, mon ami si spirituel, d'où venez-vous donc ?
- De ma destination précédente.
- Et cryptique, avec ça.
- Les voyageurs ne viennent de nulle part, par définition. Disons que je suis à la recherche du mouvement humain perpétuel pour tromper l'ennui. »

Une expression désagréable passa sur le visage de De Corbiac comme si son masque de comédien avait brièvement glissé. Ce salon était clairement trop étroit pour deux acteurs à la recherche du rôle principal. Le sourire qu'il rendit à Klein était légèrement forcé. « On dit que chaque homme fuit l'ennemi qu'il redoute le plus. »

« Et je crains que mon séjour ici ne lui donne une occasion de me rattraper, » déclara Klein en regardant leur hôte droit dans les yeux.

La tension entre les deux hommes devenait palpable. En désespoir de cause, Ashcroft opta pour une diversion et se tourna vers l'homme à la malle. « Et vous, monsieur ? Êtes-vous également un voyageur sans attaches ? »

Il fut presque surpris de l'entendre répondre. « Lacroix, monsieur. J'ai bien peur d'avoir trop de fardeaux à porter au contraire, à l'image de mon nom.
- Vous voulez peut-être parler de vos bagages ?
- Oh cela ? Non, il s'agit de quelque chose pour ma collection.
- Vous êtes donc collectionneur ?
- D'instruments de musique anciens. De partitions, également – je transporte quelque chose de tout à fait incroyable. »

Lacroix semblait s'être subitement réveillé à présent qu'une possibilité de parler de sa passion s'était présentée. Ashcroft se dit qu'il l'avait mal jugé.

« Une de mes connaissances a découvert une stèle remarquable au royaume de Bulgarie, sur la côte de la mer Noire, en 1890. Il m'a fallu deux ans, mais j'ai enfin mis la main dessus. Il la prenait pour une tombe, mais je suis persuadé qu'il s'agit d'une forme antique de notation musicale, inconnue jusqu'à aujourd'hui. » L'homme était à présent animé et assis tout droit sur son siège, semblant avoir rajeuni de dix ans en discutant avec l'étudiant. Il parlait de musique comme un patriote parle de son pays, ou un amant de sa maîtresse. Cela est beau d'avoir des passions pareilles, se dit-il.

Visiblement vexé de ne plus être au centre de l'attention, Klein se pencha vers le dernier convive, qu'il dévorait des yeux depuis quelques minutes. Sous cet angle, il devenait évident que l'auto-proclamé éternel voyageur souffrait de quelque insomnie, s'il fallait se fier à l'ombre sous ses yeux. « Et vous ? Êtes-vous un partisan de l'ennui, ou de la nouveauté ? Qui êtes-vous donc ?»

Mister Glass. Ashcroft l'avait presque oublié. Des boucles brunes et un regard intelligent. Un nez fort peu gracieux, qui évoquait presque le hibou. Quelque chose d'éthéré dans sa manière de se tenir. Des mains fines comme celles d'une demoiselle. Des vêtements bien trop gris pour quelqu'un d'aussi inhabituel. Comment avait-il fait pour occulter sa présence ?

Il était bien venu avec eux par la diligence, pourtant. N'est-ce pas ? N'avait-il pas lui aussi raconté d'étranges anecdotes de pays lointains pendant le trajet ?
Pourquoi se posait-il soudainement ces questions ?

« Personne de bien intéressant, j'en ai peur, » répondit une voix douce, presque féminine.
« Tout m'intéresse, mon cher.
- Autant dire que rien ne vous passionne.
- Finement observé. »

A bien y réfléchir, Ashcroft ne se souvenait pas avoir vu Glass monter dans la diligence. Il n'était pas là, puis il l'était l'instant d'après, et personne ne semblait avoir été surpris de sa présence ni de son arrivée.

Klein se pencha encore un peu plus en avant sur son siège ; à ce rythme, il finirait bientôt sur le tapis, se dit Ashcroft. Le voyageur dévisageait son interlocuteur d'une manière qui frôlait l'indécence. « Glass, n'est-ce pas ? Le mot anglais pour miroir. Un nom bien narcissique, si je puis me permettre. »

« Un miroir où vous ne vous lassez pas de contempler votre reflet depuis tout à l'heure, si je ne m'abuse, » déclara Glass en déposant son verre vide sur le plateau.

« Touché. J'aime le répondant. Avec un tel patronyme -
- Disons plutôt un surnom.
- Soit. Avec un tel surnom, vous venez certainement d'Amérique ?
- D'ici et là, à vrai dire. Mes recherches m'appellent partout où je dois être.
- Certains cherchent ce que d'autres trouvent.
- Je doute que ce soit le cas du sujet qui me concerne.
- Étonnez-moi, mon cher Glass. »

Ashcroft commençait à comprendre, confusément, pourquoi Klein observait aussi attentivement son interlocuteur depuis tout à l'heure. Il y avait une bizarrerie fondamentale chez Glass, et il lui était impossible de mettre le doigt dessus.

De peur de paraître impoli en dévisageant quelqu'un, il décida d'enfin goûter la liqueur et récupéra son propre verre. La boisson était sirupeuse et brûlait terriblement la gorge. Il toussa, ce qui déclencha un petit gloussement amusé chez De Corbiac, à présent accoudé à une cheminée couverte d'objets exotiques divers et variés.

C'était maintenant au tour de Glass de dévisager Klein, d'une manière qui n'avait en revanche rien d'inconvenant ni de lascif, mais contenait une sorte de violence latente. De manière absurde, Ashcroft pensa aux animaux qu'il avait disséqués en classe il y a plusieurs années et à l'odeur répugnante qui s'en élevait toujours. Klein était en train de se faire ouvrir par ce regard, du bas-ventre jusqu'à la gorge, au risque de révéler ses entrailles nauséabondes.

Glass se leva posément et tapota de ses ongles une boite en bois noir laqué qui se trouvait sur la cheminée. Il s'agissait d'un de ces puzzles d'extrême-orient qui ne peuvent s'ouvrir qu'avec une manipulation spécifique.
« Je pourrais vous répondre, monsieur, mais pourquoi faire mine de vous intéresser à l'énigme alors que vous n'êtes intéressé que par la boite ? »

Pour toute réponse, Klein termina son verre, sans cesser de déshabiller Glass du regard pour autant. Lentement.

C'est une femme, pensa abruptement Ashcroft. Voilà la bizarrerie qu'il n'arrivait pas à cerner. Glass était une femme habillée en homme. Une gynandre1, comme dans ce livre qu'il avait lu récemment, ce drame écrit par Péladan. C'est cela qui le troublait tant. Il fallait qu'il trouve un moyen de penser à autre chose, et vite. La boite laquée, par exemple ? Qu'y avait-il d'autre d'intéressant sur la cheminée ?

« En parlant de cela, vous avez là de bien belles choses sur cette cheminée, monsieur De Corbiac. D'où vient cette tête dorée ? »

L'intéressé, ravi, saisit ladite tête, se laissa tomber mollement avec dans le dernier fauteuil inoccupé, et entreprit de l'examiner. Avec son air savamment débraillé, Ashcroft lui trouvait l'allure d'un singe admirant un fruit qu'il venait de cueillir. « Voyez-vous, mon grand-père a fait fortune dans le commerce maritime. Rien que des choses très ennuyeuses, j'en ai peur, il ne s'agissait pas là de flibuste. Toujours est-il qu'il me rapportait toujours des curiosités de contrées lointaines, et j'en ai conservé un certain goût de l'exotisme. » Il caressa la statuette, semblant apprécier la texture des boucles dorées sous ses doigts. « L'autre chose que j'ai conservée de lui est sa fortune, que je me fais un plaisir de dépenser sur tout ce qui attire mon regard. Ceci, par exemple, m'a été vendu par un gentleman anglais qui revenait de Chine. La tête d'une divinité locale, paraît-il. En dépit de mon goût des belles choses, j'ai bien peur de devoir avouer mon ignorance en matière de superstitions extrême-orientales. »

« Il s'agit d'un Bouddha, » l'interrompit Lacroix.
« Un Bouddha, dites-vous ?
- Le dieu du bouddhisme. Il est bon d'ouvrir un almanach de temps à autre, et je ne parle pas du Vermot ; on y apprend toutes sortes de choses intéressantes, vous savez.
- J'y songerai à l'occasion. Que fait-il, ce Bouddha ?
- Il enseigne aux hommes comment se détacher des choses de ce monde pour être enfin paisibles et satisfaits, car les maux d'ici-bas proviendraient du désir d'obtenir toujours plus de choses matérielles. »

Klein, qui avait entrepris de sortir un pilulier de sa poche pour s'administrer quelque médecine, renifla de rire. « Cette acquisition revêt soudain une ironie extraordinaire. »

« Je regrette à présent de ne pas m'être documenté plus tôt à ce sujet, » pouffa De Corbiac. « Et dire que cela fait des années que cette tête est sur ma cheminée ! Imaginez le nombre de plaisanteries auxquelles cette anecdote aurait pu mener pendant mes soirées si matérialistes. Quel gâchis. »

« Ces statues sont souvent assez lourdes, » expliqua Lacroix, qui s'avérait décidément très érudit pour un homme aussi réservé. « C'est pour cela que les anglais se contentent souvent de ne rapporter que leurs têtes. »

« Quelque part en Chine doivent se trouver des dizaines de statues à la tête tranchée pour le bon plaisir de quelque Lord anglais qui, lui aussi, pensait que cela serait du plus bel effet dans son salon, » enchaîna Glass d'un air rêveur. « Leur identité disparue à jamais, emportée à l'autre bout du monde et transformée en bibelot. » Sa main s'attarda sur une coupe remplie d'œufs sculptés dans divers minéraux. « J'ai eu l'occasion de voir une statue de pierre, au Mexique, avec deux serpents en guise de tête, et un collier de cœurs, de mains et de crânes humains. Pourtant, il s'agit paraît-il d'une divinité protectrice, bienveillante. Ainsi va de l'empire anglais comme de tous les empires des hommes ; il coupe des têtes, et se déclare protecteur de son peuple. »

Ashcroft ne put s'empêcher d'intervenir. « Seriez-vous en train de comparer la Reine Victoria à une paire de serpents venimeux ? »

« Oh, si ce n'est que cela qui vous vexe, je peux aussi traiter le président Carnot de vipère, pour rétablir l'ordre des choses, » répondit Glass avec impertinence, ainsi qu'un sourire qui le désarma complètement.

« Ainsi s'écroulent les empires en cette extraordinaire fin de siècle, » déclama De Corbiac en extirpant une bouteille de quelque compartiment caché dans une boiserie et en la présentant à son public avec toute l'effronterie d'un magicien qui l'aurait sortie de sa manche. « Je propose de porter un second toast : aux serpents mortels qui sifflent sur nos têtes et gouvernent ce monde en perdition ! »

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Bien que la maison de leur hôte ne soit guère imposante, elle était de toute évidence destinée à accueillir des invités régulièrement, et Thomas leur ouvrit plusieurs chambres à l'étage. Il semblait être le seul domestique sur place et devait sans doute avoir fort à faire pour maintenir les lieux dans un état convenable, s'il fallait en juger par l'allusion de son maître à des « soirées matérialistes » tantôt.

Ashcroft déposa sa sacoche en cuir près de la table de chevet et alluma brièvement la lampe à pétrole. La chambre était petite et sentait un peu le renfermé, mais elle était aussi décorée avec goût, la fenêtre donnait du côté du lac, et le lit était bien plus confortable que celui qu'il possédait à l'université. Une vieille tapisserie pré-révolutionnaire aux couleurs un peu passées était suspendue au mur d'en face, représentant un chien débusquant des faisans tandis que plusieurs personnes à cheval approchaient dans le lointain.

Une telle œuvre demandait plus de cent points de couleur par pouce, et il était désormais possible de prendre une photo presque aussi bonne, bien qu'en noir et blanc, avec un de ces nouveaux appareils dont les journaux vantaient les mérites. Ashcroft se sentait contaminé par le même fatalisme qui imprégnait le salon du rez-de-chaussée deux heures plus tôt.

La modernité était une bonne chose, essaya-t-il de se convaincre. Tu es scientifique et rationnel. Tu sais très bien que les choses n'étaient pas mieux avant, et que toute cette mélancolie à la mode dans les hautes classes, où l'on se complaît dans une forme de tristesse voulue, étudiée, agressivement perverse, est de la poudre aux yeux. L'électricité est en train de révolutionner le monde. Tout va plus vite. Des maladies qu'on croyait fatales sont aujourd'hui traitées. Il faut être un riche oisif pour trouver tout cela ennuyeux, et une personne odieuse pour trouver cela détestable.

C'était pour cela qu'il évitait de traîner avec les étudiants en lettres de Paris, même si c'était parfois inévitable – on peut choisir ses amis, mais pas les amis de ses amis, et l'une de ces connaissances non-souhaitées était un jeune homme nommé Mercier qui portait un anachronique col en dentelle, s'autoproclamait chevalier moderne, et ne cessait de parler des « beautés du temps jadis » d'un air rêveur. Ashcroft croyait au départ qu'il s'agissait d'une affectation, pour se donner un style, mais lorsqu'au cours d'une partie de cartes un autre de ses amis avait risqué une plaisanterie suggérant que Mercier devait sans doute lécher les gravures de Jeanne d'Arc dans ses livres d'Histoire, l'intéressé avait rougi jusqu'aux yeux et quitté la table précipitamment. Un certain malaise avait persisté après cela.

Au moins, la compagnie accidentelle qu'il s'était fait dans cette maison au bord du lac ne se complaisait pas dans cette sorte de romantisme tragique et malsain. De Corbiac, plutôt que de se vautrer dans la mélancolie de fin de siècle, semblait y puiser une certaine énergie et y trouver de la joie. C'est peut-être pour cela qu'Ashcroft n'arrivait pas à le mépriser comme Mercier et appréciait réellement sa compagnie.

Tandis qu'il glissait peu à peu vers le sommeil, une mélodie étouffée par plusieurs cloisons lui parvint. Le rythme était hésitant et clairement l'œuvre d'un amateur, mais les sonorités en étaient tout à fait étranges. Quel était cet instrument et qui pouvait bien en jouer à une heure aussi tardive ? Lacroix, testant l'une des pièces de sa collection musicale, peut-être ?

Dehors, la pluie tombait toujours.

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Chapitre 2 : Où l'arbre ne cache guère la forêt

Lorsqu'Ashcroft, après une nuit sans rêve, descendit au rez-de-chaussée, il eut la surprise de voir le domestique Thomas, très agité, raccrocher brutalement le combiné du téléphone mural. Après que les occupants de la maison se soient rassemblés pour s'enquérir du problème, il s'avéra que le mauvais temps avait empiré au-delà de toute anticipation durant la nuit ; de véritables coulées de boue avaient emporté plusieurs arbres, et les routes étaient impraticables dans l'immédiat. Il était même étonnant que la ligne téléphonique jusqu'au village fonctionne encore.

Les fenêtres, comme pour confirmer la nouvelle, ruisselaient d'une pluie torrentielle, masquant la vue sur le lac et les bois environnants.

Après avoir disparu quelques minutes afin de s'enquérir auprès de Thomas de l'état des réserves du cellier, De Corbiac réapparut au salon et annonça : « Il semblerait que vous ayez le malheur de devoir supporter ma compagnie encore un jour ou deux, mes chers amis. Vous m'en voyez navré. » Ashcroft nota cependant qu'il prononçait ces mots en souriant, les yeux pétillants de satisfaction. « Si d'aventure vous veniez à trouver le temps long, ma bibliothèque vous est bien entendu ouverte. »

Ashcroft s'étonna que quelqu'un d'en apparence aussi peu cultivé que De Corbiac possède une bibliothèque, bien que celle-ci soit aussi petite que sa chambre à l'étage, mais sa confusion fut de courte durée. Les livres étaient pour la plupart des éditions rares et chères, voire, pour quelques uns, de véritables manuscrits vieux de plusieurs siècles ; certains étaient dans des langues étrangères, et il était assez évident que le propriétaire des lieux n'avait dû en lire que quelques uns. Il s'agissait là encore de son goût pour les objets rares qui s'exprimait, plutôt que l'intérêt pour leur contenu.
En dépit de cela, de nombreux ouvrages avaient été mal rangés par leurs précédents lecteurs, et plusieurs, de façon tout à fait incongrue, étaient même directement posés sur le plancher - un désordre sans aucun doute laissé par des invités précédents, si récemment que Thomas n'avait pas encore eu le temps de mettre de l'ordre dans cette pièce-ci. Ashcroft se demanda de nouveau à quelle fréquence se succédaient les fameuses soirées de De Corbiac et si leur petit groupe n'en était qu'un de plus dans la cohorte sans fin d'invités que le dandy et son domestique étaient parvenus à attirer sous ce toit.

Tandis qu'il sélectionnait quelques ouvrages (sa main s'attarda sur l'Odyssée, qu'il n'avait jamais eu l'occasion de lire jusqu'à présent, mais s'empara de quelque chose qui ressemblait à un ancien traité de médecine à la place), une odeur curieuse lui sembla devenir perceptible aux alentours.

La pièce sentait bien évidemment le renfermé, la poussière, le bois et le vieux papier, cela était naturel… mais dans ce cas, d'où venait cette bizarre odeur sucrée ?

En sortant de la pièce, distrait par ses pensées, Ashcroft trébucha sur un livre sur l'histoire du transport, qu'il ajouta à sa pile de lectures sans y réfléchir.

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« Pardonnez mon impertinence, Lacroix, mais est-ce votre musique que nous avons entendue la nuit dernière ? »

L'interpellé cessa d'écrire dans son carnet et leva les yeux vers le maître de maison, qui venait d'entrer dans le salon principal avec un journal datant visiblement de quelques jours, à en juger par son état. La journée était déjà passablement avancée, et la pluie ne s'était toujours pas arrêtée. Ashcroft, Lacroix et Klein se trouvaient tous dans le salon, écrivant et lisant, et Glass semblait être resté à l'étage, si l'on en jugeait par les bruits de pas et les claquements de portes intermittents.

Lacroix semblait passablement gêné. « Je n'ai pas pu résister à l'envie de tester une de mes possibles interprétations de la notation musicale de la stèle. Je suis navré que le son vous ait dérangé. »

« Un son bien étrange, d'ailleurs, » ajouta l'étudiant en fermant son livre, curieux mais espérant surtout tuer le temps en incitant le collectionneur à s'épancher sur son sujet favori.

« Probablement un ocarina. Un instrument des Andes, » déclara Klein, l'air profondément ennuyé.

Un léger rouge monta au cou de Lacroix, visiblement contrarié qu'on lui coupe l'herbe sous le pied. Il sortit un petit instrument de terre cuite d'une de ses poches, comme on l'aurait fait d'une montre à gousset. Ashcroft ne put s'empêcher de sourire ; l'image que donnait leur interlocuteur était celle d'un homme se préoccupant davantage de musique que de l'heure. « Il est vrai qu'un pipeau serait plus versatile, mais j'avoue que ce petit instrument est très commode à transporter. Le son en est également plus doux et moins incommodant pour mes… éventuels auditeurs. »

« Pourriez-vous nous en faire la démonstration ? » s'enquit De Corbiac, pliant son journal et s'asseyant sur une chaise, d'une manière qu'Ashcroft estima fort inconvenante.

Le collectionneur posa ses pouces de manière à couvrir deux trous situés sous l'instrument, et leur joua les premières mesures d'Au Clair de la Lune. De Corbiac semblait sincèrement intéressé ; peut-être son ignorance était-elle moins due à un manque de curiosité naturelle qu'au fait qu'il préférait voir les choses de ses propres yeux plutôt que de s'en tenir à la théorie d'un livre aride. Klein avait jugé préférable de se replonger dans son livre, mais semblait écouter d'une oreille distraite.

Lacroix enchaîna : « Certains collectionneurs ne s'embarrassent pas de comprendre ce qu'ils tentent d'amasser sans relâche ; il s'agit d'un bien triste état d'esprit, si vous voulez mon opinion. Ma quête de formes anciennes de notation musicale m'encourage à déchiffrer toutes sortes de documents, et à tester le résultat à la volée ; aussi, j'apprécie avoir un instrument qui tient dans la poche d'un gilet. » Il joua quelques mesures d'une mélodie qu'Ashcroft ne pouvait pas identifier, mais dont l'air lui semblait exotique. « Savez-vous que les hindous ont eux aussi une gamme de sept notes, très semblables aux nôtres ? Leurs noms dans le sud de l'Inde sont sa, ri, ga, ma, pa, da, et ni. Chacun est supposé représenter le son émis par une espèce animale. » Il souffla dans l'ocarina. « Ce do est nommé sa, et son animal est le paon. Nous parlons là d'une forme très ancienne de musique, qui a perduré depuis l'antiquité à nos jours. »

Il joua à nouveau quelques mesures de la même mélodie. Lorsqu'il eut terminé, De Corbiac frappa dans ses mains, clairement sous le charme de ce petit bonhomme à lunettes. « Lacroix, comment vous remercier ? Nous voilà prisonniers d'un manoir ennuyeux, et vous voilà avec votre flûte de terre cuite, nous transportant au pays des épices, des éléphants et des charmeurs de serpents sans bouger de ce salon ! » Il se leva et fit un geste exagéré en direction du tapis, comme Monsieur Loyal annonçant l'arrivée des artistes. « Je vous voyais d'ici avec un turban sur la tête, jouant pour les paons en gilet que nous sommes, dans quelque jungle mystérieuse qui aurait envahi cette maison. »

« Il n'y a guère de jungles dans le sud de l'Inde, » marmonna Klein, qui avait néanmoins eu la politesse d'enfin poser son livre. De Corbiac l'ignora.

« Ah, comme je regrette de ne pas posséder cette invention nouvelle pour garder une trace de cet après-midi, » conclut-il en ouvrant de nouveau le journal afin de montrer de quoi il s'agissait – un nouveau modèle de phonographe à aiguille, permettant d'enregistrer la voix humaine et la musique sur des cylindres prévus à cet effet par gravure. « Mais cela est peut-être mieux, n'est-ce pas ? Les souvenirs sont souvent plus beaux que les gravures que l'on veut bien en faire sur le moment. »

Lacroix fronça du nez en observant le schéma du nouvel appareil. Sa réaction était surprenante aux yeux d'Ashcroft, qui pensait que l'existence d'un tel objet rendrait l'étude de la musique bien plus aisée à l'avenir, si celui-ci venait à se répandre et à se démocratiser. « Je n'aime pas cela, » décréta le collectionneur.

« Oh ? Et pourquoi donc ? » s'enquit leur hôte.

« Eh bien, j'ai déjà vu de ces phonographes payants de foire, qui jouent un air pour peu qu'on soit prêt à y mettre un sou. Mais ceci va bien plus loin. Il s'agit d'enregistrer sur le moment toute musique que l'on pourrait bien entendre, et la restituer chez soi. Qu'adviendra-t-il des orchestres s'il s'agit de ne jouer qu'une fois une symphonie, qui peut ensuite être recréée par un appareil de la taille d'une petite table ?
- Ma foi, je suppose que l'expérience réelle est bien plus enrichissante que le fait de regarder un appareil sur un guéridon.
- Certes, monsieur, mais cela ne me dit rien qui vaille.
- Allons donc.
- La vitesse à laquelle de telles choses sont découvertes, en particulier, m'inquiète. Nous allons vers un monde où les musiciens vont disparaître.
- Lacroix, mon cher, vous divaguez. Une machine peut sans doute imiter un orchestre, mais elle ne peut pas inventer une symphonie. Elle n'a pas d'imagination, elle n'est qu'un instrument sans musicien pour l'actionner, une feuille blanche sans compositeur pour écrire dessus.
- Pour le moment. »

Klein se pencha un peu plus en avant sur son siège, comme à chaque fois qu'il avait décidé de s'impliquer davantage dans une conversation. « Il va falloir vous y faire, mon ami. Nous sommes dans un monde où tout va plus vite, mais où rien de vraiment intéressant ne sera plus créé. La science est en train de percer les derniers mystères des choses qui nous entourent, l'art ne fait plus que tourner en rond à tel point que même l'excès ne surprend plus, et il ne reste plus aucune terre à explorer en ce monde, plus aucune montagne à conquérir, plus aucun océan à traverser. »

« Il reste le pôle sud, » suggéra Ashcroft.

Le voyageur renifla. « Et que croyez-vous y découvrir ? Des engelures, sans doute ? Ross lui-même a déclaré le continent tout entier comme dépourvu d'intérêt scientifique. »

Ashcroft ne s'avouait pas vaincu. « De plus, je ne suis pas convaincu par votre affirmation en ce qui concerne la science. Des progrès médicaux considérables sont d'ores et déjà à l'œuvre.
- Là encore, pour quoi faire ?
- Eh bien, vivre mieux, et plus longtemps, pardi.
- Quelle joie ! L'ennui ineffable de l'existence, mais en plus long.
- Je vous ai pourtant bien vu avec un pilulier pas plus tard qu'hier soir. »

Le sourire de Klein s'évanouit aussi rapidement qu'une bulle à la surface d'une mare. Ashcroft ne savait pas s'il devait se réjouir d'avoir touché un point sensible ou se maudire d'avoir commis quelque gaffe. Cependant, le sourire s'épanouit de nouveau sur le visage de son interlocuteur après une ou deux secondes de flottement. Il semblait quelque peu carnassier, cette fois. « C'est tout à fait différent. Je me vois dans l'obligation de consommer des somnifères, faute de quoi je ne peux dormir que deux heures tout au plus. J'ai d'ailleurs entendu dire que leur consommation excessive réduisait le nombre d'années qu'il me restait à vivre ! En ce sens, il est vrai que votre médecine moderne est miraculeuse. Enfin un remède à ce mal nommé existence !
- Les grecs avaient le même mot pour remède et poison, vous savez. Tout est question de dosage.
- Comme pour tout en ce monde, disent les gens sans intérêt. Je suis plutôt partisan de l'excès.
- Cela va sans dire. »

Les mots avaient quitté ses lèvres sans qu'Ashcroft puisse les retenir, et il les regretta dès qu'il les prononça. Il était fort possible que tous les individus présents soient forcés de passer encore plusieurs jours sous le même toit, et s'il y avait bien une personne qu'il ne voulait surtout pas se mettre à dos, c'était Klein.

Fort heureusement, celui-ci éclata de rire. « Je suis très flatté qu'un orchidoclaste tel que vous me juge excessif, cela me prouve que je suis sur la bonne voie ! »

Ashcroft n'avait jamais entendu ce terme, mais il s'agissait certainement d'une insulte, quelle qu'elle soit. Il ne voulait cependant pas envenimer davantage la situation et décida de ne pas insister.

Lacroix, béni soit-il, profita du bref silence qui s'ensuivit pour ramener la conversation à ses recherches. Il se leva pour montrer à l'étudiant une page de son carnet, où il avait esquissé (de façon assez malhabile, mais néanmoins tout à fait lisible) une sorte de rectangle couvert d'inscriptions circulaires. La page de droite, quant à elle, était couverte de portées. « Voici le croquis de la stèle que j'ai dans ma malle. Je suis bien sûr incapable de déchiffrer son contenu dans l'immédiat, mais même en se contentant de lire les points de manière à y voir des notes littérales, on en tire déjà quelque chose d'intéressant. Écoutez donc. »

Le même air que l'on entendait la nuit précédente à travers les murs s'éleva dans le salon. Il sonnait faux ; ou l'interprétation des signes ne correspondait pas du tout au sens d'origine, ou la sensibilité artistique de leur auteur était très différente des standards auxquels les occupants de la maison étaient habitués.

« Je ne pense pas qu'il s'agisse de l'air véritable, » déclara Glass, fronçant les sourcils.

Glass ? Quand était-il redescendu de l'étage ? Ou fallait-il dire 'elle' ?
Ashcroft, qui ne voulait vraiment pas réfléchir à cette dernière question, la remisa dans un coin de sa tête, comme un présent embarrassant dont on n'ose pas se défaire mais que l'on retrouve régulièrement en mettant de l'ordre dans ses possessions.

« Moi non plus, » répondit Lacroix sans paraître s'étonner le moins du monde de cette apparition soudaine.

Glass sortit un second carnet de sa poche – vu sa tranche et son degré d'usure, l'objet semblait avoir peu de pages vierges. « Puis-je vous aider à travailler à son déchiffrement ? »

Le sourire de Lacroix aurait pu aveugler davantage que les neiges de l'Antarctique.

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A la fin du dîner, à l'heure où les petits verres commençaient à s'enchaîner avec les cigares dans une atmosphère de plus en plus enfumée, et après que leur hôte eut de nouveau sorti une bouteille de liqueur d'on ne sait où, Lacroix et Glass s'installèrent ensemble dans un coin du salon afin de travailler sur les gravures de la fameuse stèle. De Corbiac, de son côté, tentait de soutirer quelque histoire exotique à Klein, ayant compris de sa remarque sur les jungles qu'il avait voyagé en Inde au cours de ses mystérieuses pérégrinations. Celui-ci disait avoir été témoin d'une chasse au tigre, et avoir également voyagé à dos d'éléphant ; la manière dont il racontait ces événements somme toute merveilleux manquait pourtant de vie et de passion. Il semblait également qu'il s'agisse de souvenirs assez anciens pour lui. Ashcroft se demanda s'il ne s'agissait pas d'anecdotes de ses jeunes années, qui avaient dû l'enchanter à l'époque, mais que cette mentalité lasse et fataliste de fin de siècle dont il avait fait étalage à maintes reprises, sans doute acquise sur le tard, avait repeintes de grisaille et d'ennui.

Quelque chose avait dû se produire dans sa vie pour le changer à ce point. Difficile de croire que l'on puisse passer d'un adolescent ébahi de se promener à dos d'éléphant à un adulte désenchanté qui riait du degré de toxicité de ses propres médicaments juste par effet de mode, ou simplement par mimétisme, pour imiter l'état d'esprit général des soirées décadentes à Paris.

De Corbiac, un peu trop échevelé et débraillé pour que cela fasse partie de son apparence de débauche d'habitude savamment maîtrisée, buvait néanmoins ses paroles et avait semble-t-il momentanément renoncé à être le centre de l'attention. Il était allé chercher un numéro du journal L'Illustration et l'avait ouvert sur une page représentant une sorte de temple envahi d'arbres. « Êtes-vous allé ici ? »

Klein renifla, comme à son habitude lorsque quelque chose l'amusait. « Ne faites-vous donc que regarder les images sans lire les articles ? Cet endroit est en Indochine, à des milliers de kilomètres de l'Inde. Toutes les jungles ne se situent pas au même endroit, vous savez ? »

Chaque remarque de ce style semblait glisser sur le dandy comme de l'eau sur les plumes d'un canard. « Que croyez-vous qu'il soit advenu de cette civilisation pour qu'elle soit ainsi engloutie dans la forêt ? S'est-elle ruinée en guerres inutiles ? Une terrible maladie, peut-être ? Si je n'étais pas aussi incrédule, un châtiment divin serait envisageable. »

« Il s'agirait alors d'un dieu bien paresseux, » ajouta Klein, appréciant visiblement pour la première fois de la soirée une conversation. « Certains frappent par la foudre, d'autres envoient un déluge, mais celui-ci a préféré attendre des siècles pour cultiver patiemment son jardin, comme une grand-mère taillerait ses rosiers. »

Ashcroft songea subitement aux patients atteints de grande vérole, dont le dos se couvrait au fil des ans de taches roses, avant que le mal ne s'attaque aux articulations, aux nerfs, aux organes, aux os, sur une durée pouvant aller jusqu'à des décennies avant que le malade ne succombe. Il avait eu l'occasion de voir le crâne d'un homme mort après des années de ce supplice défigurant ; l'os était si irrégulier et poreux qu'il semblait avoir séjourné des siècles au fond de l'océan.

« N'est-ce pas là un châtiment bien pire ? » suggéra-t-il. « Passer des années à l'agonie, plutôt que mourir brutalement ? Nous parlons bien sûr d'une civilisation entière et non pas d'une personne, mais si d'aventure vous rencontriez quelqu'un souffrant d'un mal inguérissable infligé par quelque divinité exotique, vous songeriez certainement qu'il s'agisse d'un dieu bien sournois et cruel. »

Curieusement, Lacroix sursauta au milieu de sa prise de notes. Klein, quant à lui, afficha de nouveau le sourire fiévreux qu'il réservait à ses anecdotes les plus horribles.

« Vous vouliez une histoire d'extrême-orient, messieurs ? J'ai eu l'occasion de me rendre au Siam, une contrée où l'on trouve toutes sortes de produits très raffinés. Ce que j'ignorais jusqu'à ce que l'on me le raconte, c'est que ce raffinement s'étendait également aux méthodes d'interrogation des mauvais éléments. Savez-vous qu'un jeune bambou peut grandir d'un pouce par heure, et ce à travers toutes sortes d'obstacles ? Je vous prie de croire qu'attacher un agent ennemi au dessus d'une telle plante a le don de le rendre subitement très, très bavard.
- Et dans le cas contraire ?
- Eh bien, je suppose qu'on obtient un ornement de jardin particulièrement morbide, mais également un bon sujet de conversation lors d'une soirée mondaine. »

Il souffla la fumée de son cigare tout droit, comme un arbre, afin d'illustrer son propos.

« Avez-vous déjà vu un bonsaï, monsieur ? » demanda Glass, qui avait quitté la table d'étude sans que nul ne le remarque, et avait allumé une de ces nouvelles cigarettes américaines. La question semblait orientée, curieusement, vers De Corbiac.

« Il s'agit de ces petits arbres japonais d'ornement, n'est-ce pas ? » dit l'intéressé en tournant sur ses talons pour faire face à son nouvel interlocuteur. Ashcroft sourit en se disant que l'information venait très certainement du même numéro de l'Illustration qu'il avait ouvert tout à l'heure, mais la suite le détrompa. « J'en ai vu à l'exposition universelle de Paris, il y a quatre ans. Ils n'étaient malheureusement pas à vendre, mais cela vaut mieux, après tout. Je fais un piètre jardinier. Leurs dimensions étaient remarquables, une véritable forêt miniature. »

« Tout à fait. Il s'agit de tailler les branches et les racines d'un arbre planté dans un très petit pot, bien trop étroit pour qu'il puisse se développer naturellement. Dans certains cas, l'arbre parvient néanmoins à produire des fleurs et même des fruits en dépit de ces circonstances.
- Je suppose qu'il est possible d'être heureux dans un tout petit pot, et de s'y épanouir.
- Certains n'y parviennent guère, et deviennent amers et racornis quel que soit le talent de leur jardinier. »

Abruptement, Ashcroft réalisa qu'on ne parlait plus réellement de bonsaïs.

« Tout ça est sans importance lorsque l'arbre se contente de pousser dans un salon, ignorant à quoi ressemble véritablement un autre membre de son espèce, » enchaîna Glass, qui fixait à présent un tableau accroché au mur, représentant un paysage boisé, une de ces forêts domestiquées remplies d'allées où se promener à cheval. « Imaginez cependant replanter un de ces arbres tordus et minuscules dans la jungle où ils sont supposés croître et atteindre des proportions faramineuses. Si les arbres les plus grands pouvaient s'exprimer, ils hurleraient de voir la monstruosité qu'est devenu leur compagnon, après tant d'années planté au mauvais endroit. »

Ashcroft fit mine de se replonger dans la lecture de son livre sur l'histoire des transports pour éviter de prendre part à l'affrontement. Il entendit néanmoins qu'on écrasait un cigare dans un cendrier, et risqua un coup d'œil en entendant que Klein se levait, probablement pour quitter le salon, vexé.

Au lieu de cela, il constata que le voyageur s'était planté devant Glass, à une distance qui aurait pu se compter avec un décimètre d'écolier ; la gynandre le fixait droit dans les yeux de manière complètement imperturbable, comme s'il s'agissait simplement d'un autre tableau d'un goût douteux.

Klein se pencha à son oreille et murmura, assez fort toutefois pour être entendu à la ronde : « Faites très attention, mon cher, à mettre des gants lorsque vous décidez de tailler un arbuste appartenant à une espèce empoisonnée. »

Sur ces mots, il quitta le salon. Quelques secondes plus tard, une porte claqua à l'étage.

« Dommage qu'il l'ait aussi mal pris, » soupira De Corbiac. « C'était une pique tout à la fois spirituelle et philosophique. Pour ma part, Glass, je suis très flatté que vous me compariez à une petite plante en pot s'épanouissant dans un salon enfumé. N'hésitez pas à recommencer. »

Glass eut un petit rire et retourna s'asseoir à la table en compagnie de Lacroix, qui semblait si absorbé par les mystérieux cercles de pierre qu'il n'avait rien suivi de la discussion.

Le regard d'Ashcroft retomba sur la page qu'il lisait de manière si distraite depuis tout à l'heure ; il s'agissait de l'invention de la roue.
Il leva de nouveau les yeux vers la table d'étude.

« Si vous le permettez, je crois avoir une nouvelle hypothèse ; imaginons que ces cercles ne soient pas une notation musicale au sens où vous l'entendiez, mais un schéma décrivant différentes sections d'un cylindre, ou plusieurs roues ? »

Lacroix posa lentement son crayon et se tourna vers lui. « Veuillez développer. »

« Eh bien, nous parlions tantôt d'un phonographe à cylindre. Imaginons un instrument, tel une boite à musique à manivelle, comportant plusieurs roues où serait planté quelque chose, figuré par les points du schéma…
- Oui… Oui, en effet. Dans ce cas, chaque cercle représenterait une note unique… mais répétée de multiples fois au cours de la mélodie. »

Glass tira sur sa cigarette, semblant partager leur illumination soudaine. « Il ne s'agit pas d'une partition. Il s'agit d'un schéma de construction, d'un mode d'emploi. » Sa main droite s'empara de l'ocarina. « En imaginant que le premier cercle soit la fréquence d'apparition de do… puis-je ?
- Faites donc. »

La mélodie était cette fois complètement différente. Lacroix prenait des notes à la vitesse d'un possédé.

Dehors, la pluie s'arrêta enfin.

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Chapitre 3 : Où les œufs ne sont pas ce qu'ils semblent être

La nuit que passa Ashcroft fut cette fois-ci assez agitée. Quelqu'un, quelque part, ne dormait pas, et fabriquait un objet quelconque, si l'on se fiait aux légers bruits évoquant un canif taillant un morceau de bois – des bruits qui avaient envahi le premier rêve qu'il avait fait, le peuplant d'oiseaux au bec ressemblant à des outils de menuisier. Un second rêve, en particulier, lui resta en mémoire dans ces minutes de flottement précédant le véritable éveil ; un rêve où les faisans de la tapisserie de sa chambre, blessés par le chien, étaient sortis de la trame et s'étaient réfugiés dans la pièce où il dormait. Ils s'effilochaient d'un peu partout, et leur sang brodait des points rouges sur les draps. Au lieu d'être horrifié, il les observait avec un certain détachement, et se demandait bien comment il allait pouvoir expliquer l'état du lit au domestique.

Lorsqu'il ouvrit les yeux pour de bon, cependant, quelque chose avait bel et bien changé.

Ce fut d'abord l'odeur qui le frappa, la même odeur doucereuse que la veille dans la bibliothèque, mais plus forte. Cependant, c'est en allant ouvrir la fenêtre qu'il remarqua que des excroissances avaient poussé sur le bois du lit.

C'était impossible. Ce bois devait être mort depuis des décennies. Et pourtant, cela ressemblait presque à…

« Des bourgeons ? »

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« Il y en a ici aussi, » confirma la voix de Klein sur le perron.

« Sur les boiseries des fenêtres également.
- Les objets laqués ou vernis récemment semblent y avoir échappé.
- Thomas, quelles nouvelles du village ?
- La ligne est coupée, monsieur. Pensez-vous qu'il soit souhaitable que je m'y rende à pieds ?
- Je préfère vous savoir en sécurité ici avec nous. »

De Corbiac semblait moins soucieux qu'intrigué par ce nouveau développement. Il portait aujourd'hui un foulard violet tout à fait incongru, et avait pris le temps de s'habiller aussi élégamment qu'à l'accoutumée, là où dans son inquiétude Ashcroft s'était pour le moment contenté d'enfiler une chemise et un pantalon.

« Venez voir, » les interpella Glass depuis l'autre côté de la maison, celui qui avait vue sur le lac.

L'étendue d'herbe en friche qui les séparait de l'eau s'était couverte de plantes nouvelles, semble-t-il en une nuit. Des feuilles d'une couleur sinistre, d'un brun presque noir, s'ouvraient au sommet de tiges tordues. L'odeur sucrée prenait à la gorge.

Le cheval, peut-être pour cette dernière raison, avait pris la fuite pendant la nuit.

Un débat s'ensuivit sur l'origine du phénomène. Lacroix suggérait que la pluie si intense de la veille avait peut-être apporté avec elle des graines d'un autre continent. Klein penchait pour un empoisonnement chimique du sol dû à une fabrique de la région. Ashcroft craignait une maladie inconnue, qui aurait gagné jusqu'aux boiseries de la maison. De Corbiac parlait, avec l'incrédulité et l'humour qui le caractérisaient cependant, d'une nouvelle version des plaies d'Égypte, envoyées pour punir les mœurs légères de cette fin de siècle.

Plaisanterie ou non, il régnait comme une atmosphère de guerre autour de la table du petit déjeuner – une morosité et une tension qui se prolongèrent jusqu'après le déjeuner et tard dans l'après-midi, la seule véritable distraction étant Lacroix qui s'était replongé dans ses recherches avec une ardeur renouvelée, et répétait régulièrement diverses variantes de l'air antique à voix haute ou sur son ocarina. De temps à autre, Thomas passait avec une lime ou une gouge afin d'arracher les étranges excroissances et de polir les menuiseries.

« Il doit bien y avoir une explication à ce phénomène, » finit par hasarder Ashcroft au milieu d'un silence, enhardi par sa curiosité scientifique. « Dommage qu'avec tous les talents rassemblés sous ce toit, aucun d'entre nous ne soit botaniste. Un historien de la musique, un globe-trotter, un médecin… Glass, il ne me semble pas que vous nous ayez vraiment parlé de votre travail. Vous mentionniez des recherches, tantôt ? »

L'intéressé sembla surpris que ce détail refasse surface. « Disons plutôt que je suis à la recherche de quelqu'un. »

« Vous seriez donc un agent du renseignement ?
- Il y a méprise. Je travaille à mon compte.
- Qui devez-vous trouver pour votre compte, en ce cas ?
- Il s'agit là d'une question un peu trop personnelle, ne croyez-vous pas ? »

Ashcroft n'était pas satisfait de cette réponse et rougit légèrement, mais décida de s'en tenir là, craignant d'être malpoli. Après tout, peut-être s'agissait-il réellement d'une affaire trop intime pour être étalée au grand jour dans un salon.

Il regarda de nouveau les plantes étranges au-dehors – il lui sembla qu'elles avaient grandi pendant le peu de temps où il les avait quittées des yeux. « Comme j'aimerais avoir un microscope avec moi, » soupira-t-il.

Klein s'amusa de cette remarque. « Et que souhaiteriez-vous prouver ? Je vous vois d'ici observer une de ces feuilles de plus près et vous exclamer tel un moderne Archimède "eurêka ! Il s'agissait bien d'une feuille !" »

Ashcroft ne put s'empêcher de pouffer. Vu sous cet angle, cela ne les avancerait en effet pas à grand-chose, il devait le reconnaître.

« La vitesse à laquelle ces végétaux se sont développés est vraiment étonnante, » admit Lacroix, levant le nez de ses notes frénétiques. « Il y a là un mystère. »

« Des scientifiques plus doués que nous auront tôt fait de nous fournir des réponses dans les jours prochains, je n'en doute pas, » dit l'étudiant.

« Ne croyez pas pouvoir trouver une explication à tout, » ajouta Klein.

« N'est-ce pas pourtant vous pas plus tard qu'hier qui prétendait que la science n'avait plus rien à découvrir, Klein ?
- Oh, pour cela, il faut se nourrir de certitudes. Seuls les scientifiques sont certains. Ce monde n'a en réalité que fort peu de sens, et les voyageurs savent qu'il existe ici-bas des choses que la raison ne peut pas toujours expliquer. »

Son ton suggérait davantage une menace que de l'amusement, et Ashcroft décida de ne plus le contredire à ce sujet, du moins dans l'immédiat.

Leur hôte choisit ce moment précis pour faire irruption dans la pièce, l'air toujours aussi nonchalant, mais avec la mine d'un vendeur de foire qui s'apprête à présenter un produit miracle d'un genre nouveau et s'en réjouit d'avance. Ashcroft remarqua qu'il avait déjà changé de foulard, et ajouté une épingle en forme de feuille pour l'empêcher de glisser. « Mes chers amis, je n'ai pu m'empêcher de remarquer une certaine morosité en ces lieux depuis notre réveil ! Nul ne sait en effet ce que nous réserve l'avenir – ce phénomène étrange va-t-il cesser ? Cette maison deviendra-t-elle un havre au milieu d'une jungle d'un nouveau genre ? Le monde s'apprête-t-il à finir dès demain ? Tout cela ne serait-il qu'un mauvais rêve ? »

Il accompagnait ce discours, comme à son habitude, de gestes aussi compliqués qu'inutiles ; cependant, l'étudiant devait reconnaître que la théâtralité, au cas présent, avait du bon, et dédramatisait quelque peu la situation en la transformant en spectacle.

« Nul ne peut le prédire ! » s'exclama De Corbiac en exécutant une légère courbette. « En des temps aussi troublés, je ne peux que me tourner vers un maître à penser, un des plus grands de notre siècle, et m'écrier… » Il saisit alors une bouteille qu'il avait, semble-t-il, dissimulée derrière une lampe, et la brandissant dans une main comme s'il s'agissait d'une épée, déclama : « il est l’heure de s’enivrer ! Pour n’être pas les esclaves martyrisés du Temps, enivrez-vous ; enivrez-vous sans cesse ! De vin, de poésie ou de vertu, à votre guise ! »

« Charles Baudelaire ! » ajouta Klein, que pour une fois ce petit numéro semblait enchanter.

« Tout à fait ! Le spleen de Paris ! » s'enthousiasma De Corbiac. « Et étant moi-même un piètre poète à la vertu somme toute plus que discutable, je me vois contraint de m'en remettre à la première possibilité. Thomas ! Des verres pour tout le monde, je vous prie ! Oui oui, pour vous aussi, mon brave. »

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Deux verres, pour Ashcroft, c'était déjà un et demi de trop ; à l'université, ses amis lui demandaient souvent, en guise de plaisanterie, pourquoi il ne s'inscrivait pas à une société de tempérance. A la vérité, il regrettait que les français n'aient pas de version bien délimitée du concept de teetotalism - apparemment, l'équivalent local du mot était abstème, mais jusqu'ici, chaque personne avec qui il l'avait employé l'avait regardé comme s'il tombait de la Lune. Depuis, il préférait refuser poliment ce qu'on lui proposait, la plupart du temps.

Ce qui était fort difficile à appliquer dans la situation présente, l'atmosphère de la maison n'aidant pas à maintenir ses bonnes résolutions – certes, celles-ci étaient dictées par ses convictions personnelles de santé et d'hygiène plutôt que par une quelconque religion, mais il avait l'impression de se dévergonder même en refusant plus de la moitié des verres.

Était-ce donc cela que l'on appelait la pression des pairs ?

Heureusement, c'est à Thomas que De Corbiac tendit une troisième bouteille que l'on venait d'ouvrir, et non à Ashcroft. En dépit des mœurs décidément bien étranges sous ce toit et du laisser-aller déplacé de son maître au regard de sa position de domestique, l'homme tentait de garder un minimum de distance, craignant sans doute d'être renvoyé suite à un faux pas. « Sans façon, monsieur », dit-il en se levant prudemment de sa chaise, « si monsieur le permet, je vais plutôt aller m'occuper des chambres. »

« Pas de monsieur qui tienne ce soir, Thomas ; je vous dirais même bien de prendre congé et vaquer à vos occupations au village auprès de votre mère si nous n'étions pas tous bloqués ici comme des fous dans un asile. Au diable les classes sociales en cette veille de fin du monde, » déclama le dandy en faisant dangereusement tanguer son verre, « les chambres attendront. »

Thomas pensait visiblement soit que les chambres n'attendraient pas, soit qu'il était plus judicieux de se réfugier ailleurs sous ce prétexte. Ashcroft le plaignait un peu.

« Au diable les classes sociales, De Corbiac ? Après tout le mal que vous vous êtes sans doute donné pour obtenir une particule ? » susurra Klein, qui malgré plusieurs verres semblait encore sobre comme un chameau.

L'expression affichée par De Corbiac indiqua en revanche que les rouages de son esprit, d'habitude bien vifs, étaient englués dans la boisson et tournaient comme un moteur grippé pour trouver une répartie. Il se contenta de rire, puis de clarifier : « Mon père, paix à son âme, suivant la coutume familiale d'acquérir tout ce qui attire l'œil, s'est acheté une particule dans les dernières années de la monarchie de Juillet. J'en ai hérité comme d'un bibelot un peu vieux jeu, j'en ai peur. Mais plutôt que de la peur, c'est de la déception que je ressens en constatant que vous, Klein, n'avez guère l'ivresse joyeuse. »

Un craquement bizarre se fit entendre quelque part dans la pièce. Ashcroft espéra vivement que le phénomène ne s'attaquait pas à la charpente.

« C'est qu'il en faudrait malheureusement bien plus pour m'abattre, » se vanta le voyageur. « Quelque chose de plus… disons… agressif et exotique. »

Lacroix émit un son haut perché qui se voulait moqueur mais trahissait principalement son état d'ébriété : « Eh ! Du Spleen de Paris aux Paradis Artificiels, je vois. La confiture verte, l'éther, l'opium, et toutes ces choses-là. Tout ça est très surfait. J'y ai goûté dans ma jeunesse ; on m'avait vendu un rêve incomparable, et j'ai juste été fort malade. »

« Il est moins question de rêve que d'abrutissement pur et simple, » se justifia Klein. « La condition humaine est parfois si insupportable qu'il est agréable d'en prendre congé de temps à autre. Pour ma part, en raison de mes insomnies chroniques, il m'arrive d'apprécier le luxe d'inhaler quelque chose d'oriental un lundi et de ne me réveiller que le mercredi. »

« Le luxe de certains est la guerre des autres, » dit pensivement Glass en tapotant la tête dorée toujours posée sur la cheminée, évoquant sans doute les guerres pour l'opium en Chine.
« Eh, que voulez-vous, il y a en ce monde des peuples qui sont incapables de savoir ce qui est bon pour eux ; il faut bien que d'autres puissent en décider.
- Et si je décrétais que les paradis artificiels ne sont pas bons pour vous, Klein ?
- Je vous conseillerais, dans ce cas, cher miroir américain, de ne pas toucher à mon pilulier. N'est-ce pas, monsieur le médecin ? » ajouta-t-il en se tournant vers Ashcroft. « Oh, excusez-moi, je vais un peu vite en besogne : futur médecin. »

L'étudiant essaya de se remémorer ses cours sur l'application des hypnotiques : « Eh bien… il est vrai que la famille du pavot est utilisée pour induire la somnolence chez les patients. »

Pour la première fois du séjour, le sourire amusé que lui renvoya Klein ne contenait aucune trace de méchanceté. « Je retire tout ce que j'ai pu dire précédemment sur l'absence de noblesse de vos études, mon ami ! Votre vocation est de toute évidence un don du ciel. »

Sans crier gare, Lacroix se leva de son fauteuil, comme pris d'une lubie, et pointa vers Glass un doigt réprobateur. Ashcroft ne put s'empêcher de rire ; le bonhomme lui rappelait un professeur des écoles s'apprêtant à distribuer des mauvais points. « En parlant de choses à ne pas toucher, » dit-il avec quelques difficultés d'élocution, « j'apprécierais que vous cessiez de fouiller dans mes affaires dès que j'ai le dos tourné. Si vous voulez admirer la stèle, il vous suffit de me le demander gentiment. »

Glass émit un rire trop gracieux pour la situation, et entreprit de réparer la gaffe : « Recevez mes plus plates excuses. Le sujet me fascine trop, et je crains de n'avoir pas pu m'en empêcher. Pour être tout à fait honnête avec vous, j'ai aussi lu une grande partie des notes d'un autre carnet, que vous gardez à l'étage. Des schémas fort instructifs, bien qu'un peu cryptiques. »

Ashcroft ne put s'empêcher de s'étonner que la gynandre considère quelque chose comme cryptique ; il lui avait jusqu'ici mentalement attribué une forme d'omniscience allant de pair avec sa manière d'être.

Ou, peut-être, les schémas n'étaient-ils pas si cryptiques que cela, et il ne s'agissait là que d'un moyen de flatter Lacroix. Ce qui, à en juger par l'intéressé, faisait effet. « Si vous voulez parler du bracelet musical, j'ai bien peur de ne pas en être l'auteur ; toutefois, si vous le connaissez, je ne dirais pas non à faire sa connaissance. Tout à fait remarquable. » Il s'enfonça de nouveau dans son fauteuil, l'air rasséréné : « Au moins avez-vous eu la décence de ne pas fouiller dans mes vêtements ! Et puis, je vous le dis d'avance, ils ne seraient guère flatteurs sur votre personne. »

«  Le seraient-ils ? » fit mine de s'interroger Glass en faisant tinter ses ongles sur son verre. « La mode est une affaire si changeante que nul ne peut dire quelle forme elle prendra d'ici quelques années. Peut-être vos vêtements trop grands seraient-ils alors d'avant-garde sur moi. »

« Pour une fois, je me vois contraint de me ranger de votre côté », admit Klein en lui souriant, « surtout qu'en tant que possible disciple de monsieur Oscar Wilde, vous devez être plus au fait que moi des tendances du milieu mondain et des mille manières de les contrarier.
- D'où vous vient cette notion ?
- Eh bien, n'est-ce pas Wilde qui encourage ces dames à porter des vêtements d'hommes dans ses articles ? Ne portez-vous pas un pantalon d'homme ?
- N'en portez-vous pas un vous-même, Klein ? »

Ashcroft toussa pour dissimuler un gloussement, ce qui devint de plus en plus difficile en voyant que l'intéressé finissait son verre pour se donner une contenance au lieu de répliquer. De Corbiac, lui, n'essaya pas de se cacher le moins du monde et éclata de rire si fort qu'on aurait juré voir trembler les œufs dans leur coupe sur la cheminée. Il leva de nouveau son verre : « Un toast ! Un toast à ces dames travesties, à ces espions en jupons, à ces demoiselles de Maupin qui trouvent encore moyen de choquer les plus dissolus ! Ah, je ne prétend pas y comprendre quoi que ce soit, mon cher Glass, mais je sais apprécier une bonne plaisanterie. »

La gynandre leva son verre en souriant. Ashcroft se demanda pourquoi le fait que Glass se travestisse le perturbait autant. Il estimait n'être pas particulièrement prude - simplement timide et poli - mais à chaque fois qu'il y repensait, son cerveau lui hurlait de toutes ses forces de penser à n'importe quoi d'autre. De Corbiac, lui, semblait voir en Glass une source d'amusement supplémentaire ; Klein, à en croire ses réactions, avait cessé de trouver cela plaisant dès le premier soir lorsque l'intéressé lui avait rabattu le caquet, et Lacroix… eh bien, il semblait que Lacroix divisait toutes les choses de la vie en deux catégories : celles en rapport avec sa passion, et les autres, qu'il se contentait d'ignorer.

Le craquement inquiétant se fit de nouveau entendre.

« En parlant de monsieur Wilde, il me vient à l'esprit une phrase très spirituelle que l'on m'a rapporté de lui au cours d'une soirée, » renchérit De Corbiac : « La mode est une forme de laideur si absolument insupportable que nous devons en changer tous les six mois. »

« Je n'ai pas le plaisir de le connaître non plus, » soupira Glass. « Je ne suis malheureusement pas aussi sociable que certains d'entre vous semblent le croire, et il semble que l'on m'oublie dès que je m'éclipse d'une pièce.
- Vous passez pourtant difficilement inaperçu.
- Voyez cela comme une forme de malédiction personnelle. A l'image de monsieur Wilde, je me vois dans l'obligation de présenter divers masques au monde, et d'en changer fréquemment afin d'atteindre mes objectifs.
- Plutôt qu'une malédiction, permettez-moi d'y voir un assez bon résumé de la société moderne. »

Ashcroft jeta un coup d'œil en direction de Klein. Comme lors de leur première soirée en ces lieux, il semblait de nouveau être en train d'observer Glass avec une lascivité malsaine. Mal à l'aise, l'étudiant préféra regarder Lacroix, qui, il ne s'en rendait compte que maintenant, s'était endormi après un verre de trop.

Il s'apprêtait à aller le réveiller pour l'aider à monter dans sa chambre lorsqu'un chant d'oiseau se fit entendre.
Non pas de l'autre côté de la fenêtre, mais au beau milieu du salon enfumé.

Un silence incrédule tomba sur l'assemblée passablement intoxiquée.

Là-haut, sur le luminaire, se trouvait un petit oiseau vert semblable à une fauvette, si ce n'était qu'il-

« Qu'est-ce que c'est que-
- Vous le voyez aussi ?
- Nous partageons apparemment tous le même délire.
- Impossible.
- Translucide ! Regardez-le ! On peut voir le plafond à travers ! »

L'oiseau impossible, comme pour se moquer, chanta de nouveau et se réfugia en haut d'un buffet.

Vert et transparent, comme du jade, se dit Ashcroft. Exactement comme…

« Regardez la cheminée ! » s'alarma-t-il.

Deux autres oiseaux, l'un rose comme un quartz, l'autre fauve comme un œil-de-tigre, se lissaient les plumes, perchés sur la coupe contenant les œufs de pierre.

Trois d'entre eux étaient brisés.

D'une main hésitante, il chassa les apparitions ailées, et prit délicatement l'œuf noir restant au creux de sa main. Il était déjà fissuré. Glass examina sans dire un mot les coquilles de pierre brisées, avec un sourire déconcertant qui ne fit qu'affoler Ashcroft davantage.

L'œuf qu'il tenait émit un nouveau craquement. Lui même commença à hurler intérieurement.

« C'est impossible, » répéta-t-il comme pour s'en convaincre, « c'est rigoureusement impossible. »

Dissipant le peu de rationalité qu'il restait à l'individu qui le réchauffait, le quatrième œuf éclot et laissa échapper un minuscule oiseau d'un noir de jais, aux plumes de pierre qui glissaient les unes sur les autres comme l'œuvre d'un horloger fou cherchant à reproduire la vie. Mais un automate, aussi parfait soit-il, comportait toujours quelque mécanisme perceptible, quelque subterfuge. Ceci était la vie même, Ashcroft l'avait su dès qu'il l'avait tenue entre ses mains ; une vie impossible, née d'une pierre inerte et froide, une matière morte, tout à fait morte, mais qui existait pourtant, et volait sous leurs yeux.

De Corbiac se gifla bruyamment. L'oiseau, comme ses trois compères, persista à exister.

« Cette fois, c'est moi qui me voit contraint de me ranger de votre côté, Klein, » dit enfin Glass, brisant le silence seulement entrecoupé de pépiements ; « il existe bel et bien, ici-bas, des choses que la raison ne peut pas toujours expliquer. »

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Chapitre 4 : Où il est question d'anciens mastodontes

Si la nuit précédente avait été mauvaise, on ne pouvait même plus parler de nuit pour celle-ci. Pour commencer, après avoir tenté d’attraper les oiseaux de pierre vivante pendant des heures, il avait fallu se résoudre à les laisser voleter à travers la demeure. C’est seulement à ce moment que l'on remarqua que certains meubles avaient comme fusionné avec le plancher et formé une sorte de système racinaire s’étendant vers l’extérieur ; en ouvrant une porte pour s’en assurer, Lacroix avait malheureusement laissé s’échapper l'un des oiseaux.

S’ensuivit un long débat sur ce qu’il convenait de faire et s’il était prudent de rester sur place. Au moment même où l’on s’accorda sur le fait que partir à travers champs à pieds en pleine nuit était une très mauvaise idée et qu’il vaudrait mieux attendre qu’il fasse jour, vers minuit trente, une porte claqua ; il s’avéra que Thomas avait décidé de prendre au pied de la lettre l’offre de congé faite plus tôt par De Corbiac, au risque de se faire renvoyer, et était parti avec ses meilleures bottes en emportant la seule lampe-tempête de la maison. On dut se résoudre, après un second débat, à monter se coucher.

En plein cœur de la nuit, alors qu’Ashcroft fixait désespérément le plafond en tentant de trouver le sommeil malgré tout, quelqu’un, quelque part, se mit à jouer de la musique. Il s’agissait cette fois d’un son semblable à celui d’un instrument à cordes, et il venait de l’extérieur de la maison.

C'était une variation de l’air de la stèle.

Il y eut du mouvement à l’étage, et quelqu’un sortit précipitamment. Ashcroft ouvrit la fenêtre de la chambre afin de mieux se rendre compte de ce qui se passait, mais la nuit était particulièrement sombre. Il finit par entendre Lacroix appeler Glass et lui poser ce qui sonnait comme une question. Une discussion à peine audible (mais très animée) s’ensuivit, pendant laquelle il réalisa qu’un chuintement constant se faisait entendre au-dehors. Cela ne sonnait pas exactement comme un bruit d'eau, ni tout à fait comme quelque chose d'origine animale ; il ne semblait pas non plus y avoir suffisamment de vent pour produire ce son dans les branches.

Un souvenir lointain refit surface dans sa mémoire - celui de son grand-père, en Angleterre, lui montrant une cabane où il faisait pousser de la rhubarbe dans l'obscurité. Les tiges des plantes cherchaient en vain la lumière et poussaient tout droit, à une telle vitesse que si l'on était très attentif, il était possible de les entendre pousser, dans un sourd chuintement entrecoupé de craquements. Ashcroft, encore très petit, avait trouvé cela fort inquiétant, et pendant quelques années après cela, il avait été incapable de savourer une des tartes à la rhubarbe de sa grand-mère sans repenser à ces plantes démoniaques bruissant dans le noir.

Ce même son, exagéré, démultiplié, entourait à présent complètement la maison, l'enveloppant aussi bien que le faisait la nuit.

L’énormité de la situation commença finalement à descendre sur lui. Le phénomène qui affectait les lieux était incompréhensible, et il semblait aller en s’intensifiant. Il devenait plus difficile chaque jour de quitter cet endroit ; peut-être était-il déjà trop tard. Il n’avait aucun moyen de contacter l’extérieur ou de chercher du secours, à part s’aventurer à pied à travers les mystérieuses plantes, qui avaient certainement recouvert la route en terre battue à présent, sans compter que celle-ci était déjà difficilement praticable à leur arrivée. Une sourde angoisse noua son estomac. Il faudrait absolument trouver une solution demain, à la première heure, et il prit la résolution d'en parler aussitôt que possible à Lacroix, qui lui semblait être l'individu le plus susceptible d'écouter son opinion.

La conversation s'était interrompue. Une porte se referma au rez de chaussée, mais Ashcroft n'entendit qu'une seule personne remonter l'escalier et regagner sa chambre.

Il ne put se résoudre à refermer la fenêtre que lorsqu'une sorte de liane issue des bourgeons de la veille commença à frôler sa main.

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A l’aube du quatrième jour, le lac se mit à bouillir.

Il n'y avait pas d'autre manière de le décrire. Lacroix et Ashcroft, armés de cannes pour briser les tiges des plantes anormales (dont certaines, cependant, commençaient à ressembler à des arbustes) avaient tous deux bravé l'extérieur et cherché à mieux voir ce qui altérait la surface de l'eau ; ils avaient découvert une étendue saumâtre constellée de poissons putréfiés, sans cesse agitée par d'énormes bulles venant crever sa surface, comme une soupe dans la marmite d'un rebouteux d'un autre âge. Une grenouille grosse comme une bottine, recouverte d'appendices étranges évoquant de très petits doigts, sauta dans cette fange infâme au moment où Lacroix décréta qu'ils feraient mieux de rentrer de crainte que les miasmes du lac ne contiennent quelque microbe inconnu lié au phénomène.

Lorsqu’ils rentrèrent, ils eurent la surprise de voir De Corbiac leur proposer du thé et, faute de pain frais, des biscuits qu’il avait trouvés dans un placard. « Veuillez me pardonner pour ce petit-déjeuner improvisé en l’absence de Thomas, » s’excusa-t-il. « J’espère que le thé n’est pas trop infusé. »

Sur ces entrefaites, Klein, qui avait décidé de vérifier la viabilité de la route en coupant les plantes à l’aide d’un sabre de collection prêté par leur hôte, revint de fort méchante humeur en leur annonçant qu’une sorte de répugnant marécage s’était formé dans cette direction. La vitesse de son apparition et de son développement suggérait que Thomas avait choisi le bon moment pour quitter les lieux. D’après les descriptions qu’en faisait le voyageur, les arbres abattus il y a plusieurs jours par la tempête avaient semble-t-il trouvé une seconde vie et formé comme une sorte de mangrove aberrante ; Lacroix proposa de couper à pied par le bois voisin plutôt que de s’y aventurer sans savoir ce qu’elle contenait. Ashcroft, pour sa part, se sentait gagner par le fatalisme, et Glass semblait avoir disparu.

La matinée passa dans une torpeur anxieuse, et bientôt, nul ne parla plus de fuir les lieux. Personne n’émit d’objection lorsque leur hôte se contenta de leur proposer un café pour tout déjeuner tant les estomacs étaient noués. On dut se résoudre à s’installer de nouveau dans le salon et, devant l’inaction générale, ouvrir une nouvelle bouteille d'alcool piochée dans les réserves semble-t-il infinies de la maison.

« 1892 est une bien piètre date de fin du monde, » remarqua De Corbiac après un long silence, en regardant une table prendre très lentement racine dans le parquet, avant de tourner son regard vers un tableau dont la peinture avait, inexplicablement, commencé à déborder hors de son cadre. « 1899 ! 1900 ! L’an mille, l’an deux-mille ! Voilà des dates qui donnent une aura mystique à l'apocalypse.»

« Ainsi s'écroulent les empires en cette époque, je suppose, » ajouta Klein ; « étouffés par la jungle, embrumés par le tabac, et assommés par les vapeurs d'alcool. »

« Avec pour tout requiem un air écrit sur une pierre millénaire déterrée à l’autre bout du continent, » renchérit Lacroix.

« Les os sont très anciens, et nous n’en sommes que des locataires temporaires, » enchaîna Glass.

C’est exact, se dit Ashcroft, Glass était de nouveau dans la pièce. Il avait cessé de s’étonner de sa faculté à s’infiltrer dans un décor sans s’y faire remarquer.

« Si nous n’en sommes que locataires, je dirais bien deux mots au propriétaire, » s’amusa De Corbiac, qui décidément trouvait matière à plaisanter en toute circonstance ; « les fondations sont pourries, la charpente ne vaut guère mieux, et je crois avoir vu quelques rats là-dedans », dit-il en passant la main dans ses cheveux. Avec ce type d’humour macabre, il aurait fait un malheur avec ses derniers mots lors d’une exécution publique médiévale, songea Ashcroft - probablement condamné pour outrage aux bonnes mœurs, ajouta-t-il mentalement en constatant qu’une fois de plus l’habit qu’il portait était un désastre, partiellement déboutonné et froissé.

Klein descendit son verre d’un trait et le posa sur le plateau. « Quel plaisir de vous revoir parmi nous, Glass. Votre petit jeu se déroule-t-il sans accroc jusqu’ici ? »

« Excusez-moi ? » s’enquit l’intéressé. Ashcroft remarqua que ses mains étaient couvertes de marques étranges, non pas comme des blessures mais plutôt comme celles que l’on se fait en portant quelque chose de trop serré ou en écrivant longtemps avec un porte-plume – mais dans ce cas, pourquoi y en avait-il sur tous ses doigts ?

« Ne faites pas l’innocente, » dit le voyageur en baissant la voix ; il semblait que cela se produisait toutes les fois qu’il cherchait à proférer une menace. « C’est votre œuvre, n’est-ce pas ? Je vous ai entendu jouer la musique de Lacroix dehors la nuit dernière.
- J’ai bien peur de ne pas vous suivre.
- Je ne sais pas comment vous faites cela, ni comment tout ceci fonctionne, mais c’est vous. C’est à cause de vous que nous sommes tous bloqués ici par cette folie.
- Je crois, mon cher, que vous avez trop bu.
- De façon regrettable, ma chère, il n’y a pas assez d’alcool dans cette pièce pour me faire perdre ma lucidité. Je ne sais pas quelle espèce de dieu païen vous servez ni quel but vous poursuivez, mais vous avez décidé de tous nous sacrifier pour l’atteindre.
- Vous divaguez, Klein, » soupira Glass.

L'oiseau de jade voleta à travers le salon, poursuivant une sorte de mouche au vrombissement inhabituel. Celle-ci se posa sur le papier-peint, et Ashcroft remarqua qu'elle était du même doré que la tête de Bouddha posée sur la cheminée. A bien y regarder, plusieurs des bouclettes de la statuette avaient disparu.

L'idée que quelqu'un puisse corrompre et métamorphoser tout son environnement en jouant une simple mélodie était complètement absurde, bien sûr, mais à ce stade, plus grand-chose ne semblait avoir de lien avec la réalité ; de plus, les absences de Glass étaient certes très suspectes, mais Klein était particulièrement agressif, aussi Ashcroft se garda d'intervenir en faveur de l'un ou de l'autre.

Le silence se fit pesant.

« Voulez-vous jouer aux cartes ? » se hasarda Lacroix.

Chacun le fixa d'un air ahuri.

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« Je repensais à ce que vous disiez tout à l'heure au sujet des os, » dit De Corbiac en ramassant les cartes qu'on venait de lui distribuer. « Au sujet de l'âge du monde. »

Ils en étaient à leur troisième partie de tarot, et la tension était quelque peu retombée grâce à la suggestion de Lacroix. Ashcroft n'avait pas une très bonne main et était encore trop tendu pour se concentrer pleinement sur le jeu ou la conversation.

« Il y a peu, j'ai vu dans le journal des illustrations montrant des os d'animaux antédiluviens d'une taille extraordinaire, » ajouta leur hôte. « N'est-il pas étrange que des bêtes aussi massives aient disparu, mais que nous existions toujours alors que l'espèce humaine est si ingénieusement mal faite ? »

« Il arrive qu'on retrouve des mastodontes pris tout entiers dans les glaces, paraît-il, » esquiva Glass en jouant une carte. « Et les Badlands américains regorgent de squelettes monstrueux. Des reptiles gigantesques, figés pour l'éternité dans la roche, eux qui devaient jadis faire trembler la terre. »

« Peut-être sont-ils morts subitement lors d'une grande catastrophe, » ajouta Ashcroft, voulant se rendre utile, « ou peut-être étaient-ils trop lourds, trop lents, trop bêtes. »

« Ce que diront probablement les créatures qui découvriront nos cadavres dans des siècles et des siècles, écrasés par les murs de cette maison, » conclut Klein en se resservant un verre. En dépit de toutes ses vantardises au sujet de sa consommation d'alcool, il semblait enfin commencer à en afficher quelques effets.

Le jour déclinait, ou peut-être était-ce le lichen qui avait commencé à recouvrir les carreaux.

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En désespoir de cause devant son incapacité à cuisiner, De Corbiac, qui s'efforçait néanmoins d'être un hôte convenable, avait exploré les placards de la cuisine et leur avait offert toutes sortes de biscuits et de sucreries disposés de manière hasardeuse dans des soucoupes en guise de dîner. En d'autres circonstances, la situation aurait sans doute prêté à rire.

Ashcroft était initialement heureux de n'avoir fait que vaciller dans ses résolutions au sujet de l'alcool plutôt que de sombrer tout à fait, mais maintenant que la nuit était tombée et que, toute la maisonnée navigant à tâtons entre une angoisse sourde et paresseuse dans l'attente d'une fin inéluctable et une certaine hystérie provoquée par la peur du surnaturel, personne n'arrivait à dormir, il regrettait de n'avoir pas cédé aux sirènes de l'alcool. Il aurait bien eu besoin du légendaire oubli que le vin était supposé offrir, mais le cellier était désormais verrouillé.

Lacroix s'était enfermé dans la bibliothèque (étudiait-il encore à cette heure?), Klein devait probablement être monté prendre ses médicaments, De Corbiac était affalé de tout son long sur le canapé du salon, et Glass avait de nouveau disparu. Ashcroft se résolut à monter dans sa chambre et espérer que rien de trop horrible ne soit arrivé à la tapisserie aux faisans.

Deux personnes parlaient à voix basse dans le couloir de l'étage. Il s'arrêta avant l'angle du couloir. Seuls des fragments de phrases surnageaient.

« …Impliqué dans… sans intention de… importance capitale », chuchota la voix de Glass.

« Quand avez-vous… moindre idée de ce que tout cela va… », grondait Klein, d'un ton si menaçant que Ashcroft tourna discrètement l'angle du couloir, se préparant potentiellement à tousser afin de signaler sa présence pour désamorcer la situation.

« Je ne peux rien vous dire, » chuchota Glass à l'interlocuteur qui se trouvait beaucoup, beaucoup trop près de son visage impassible. « Vous m'en voyez navré. Sachez simplement que demain, tout sera terminé.
- Tout sera terminé, me dit le héraut de l'apocalypse. Extrêmement rassurant, vraiment.
- Je ne peux rien promettre de plus, Klein.
- Donnez-moi une seule bonne raison de ne pas vous étrangler ici et maintenant.
- Parce que vous savez très bien que je suis le seul à pouvoir mettre un terme aux effets du chant avant qu'il ne commence à vous affecter. »

Klein serra et desserra les poings plusieurs fois en silence, puis recula de quelques pas. Il semblait réfléchir, mais avoir du mal à prendre une décision. Ashcroft se demanda s'il ne ferait pas mieux de descendre réveiller De Corbiac afin de l'appeler en renfort en cas de rixe.

« Tous condamnés demain, hein ? », dit le voyageur en baissant de nouveau la voix.

Glass fit un pas vers lui et soupira. Impossible de voir son visage dans la pénombre sous cet angle. « Normalement, personne ne mourra. Vous vous méprenez sur mes inten- »

Avec la soudaineté d'un piège à ours qui claque, Klein saisit Glass par les poignets et le plaqua contre le mur de tout son corps avec une telle violence qu'Ashcroft eut l'impression de recevoir un coup de poing dans la cage thoracique.

« Plus du tout d'alcool, plus du tout d'hypnotiques, » susurra Klein dans le cou de Glass, d'un ton lascif qui fit frissonner l'étudiant d'horreur. « Aucune importance. Il existe d'autres méthodes pour s'amuser une dernière fois avant une exécution, pas vrai ? »

Ashcroft n'avait toujours pas bougé, trop choqué par la situation. Ses pieds étaient comme vissés au plancher. Le sang battait à tout rompre à ses oreilles. Il fallait qu'il intervienne, tout de suite, maintenant, mais aucun mot n'arrivait à sortir de sa bouche.

Tout se produisit à une vitesse terrifiante.

Il n'eut même pas le temps de voir Glass esquisser un début de mouvement que Klein était déjà en train de hurler comme un putois en se tenant un côté du visage. Il lâcha sa proie et tomba à genoux sur le tapis, éclaboussé par son propre sang, hurlant toujours ; ses pieds se débattirent brièvement pour chercher un appui contre le sol avant qu'il ne parvienne à battre en retraite à reculons dans sa chambre. Glass, qui n'avait toujours pas bougé, cracha quelque chose à ses pieds, puis s'essuya la bouche de sa manche avant de se diriger vers l'escalier du grenier.

Lacroix, sans doute alerté par le bruit, sortit de la bibliothèque au moment où Ashcroft récupéra le contrôle de ses propres jambes et s'élança à la poursuite de Glass.

En dépassant le lieu du drame, Ashcroft manqua de marcher sur quelque chose d'organique et d'ensanglanté, et comprit qu'il voyait là un lobe d'oreille, arraché avec les dents.

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« Glass, vous êtes là ? Il y a quelqu'un ? »

Une voix sans émotion s'éleva dans la pénombre, près de la grande fenêtre du grenier. « Personne. Allez-vous en. »

Le peu de lumière qui entrait par les carreaux découpait nettement une silhouette grise portant un chapeau. Une cigarette allumée rougeoyait faiblement.

Il hésita.

« Désolé de vous avoir mêlé à cela », ajouta la silhouette, voyant qu'il était toujours là.

Ashcroft ferma doucement la porte et s'approcha comme on l'aurait fait d'un tigre en cage. « De mon point de vue, votre action semblait… légitime, » hasarda-t-il.

On entendait toujours Klein vociférer un étage plus bas.

« Je ne parle pas de la petite altercation du couloir, » dit la silhouette, sans élaborer davantage.

« Glass, est-ce-que -
- Je vous l'ai déjà dit, il s'agit d'un surnom.
- Quel nom dois-je vous donner, en ce cas ?
- Je n'en ai pas. »

L'étudiant essaya d'assimiler cette information, mais la silhouette s'exprima à nouveau avant qu'il ne puisse commencer à le faire : « Je ne suis personne. Je suis un miroir. Je ne sais qu'imiter la réalité le temps d'accomplir quelque chose, si bien qu'on s'y tromperait. Mais il n'y a rien derrière le verre. »

La voix ne trahissait toujours aucune émotion. Ashcroft se dit qu'il avait peut-être été lui-même plus ébranlé par l'incident que Glass – la personne sans nom - l'Autre ne l'était vraiment. Il jugea sans danger de faire quelques pas de plus. « Vous est-il jamais venu à l'esprit que nous vivons toute notre existence sans voir notre vrai visage ? » dit-il pour meubler le silence. « Les miroirs nous en renvoient une vision déformée, inversée. La terre entière peut voir ce à quoi nous ressemblons réellement – tout le monde, sauf nous. »

L'Autre souffla une bouffée de fumée. « Il y a quelque chose de différent chez vous, Ashcroft. »

« Je suis la personne la plus banale actuellement sous ce toit, Glass, et vous le savez parfaitement.
- Venez vous asseoir. N'ayez pas peur. Je vous dirais bien que je ne mords pas, mais nous savons que cela serait un mensonge. »

Hésitant, Ashcroft s'assit en tailleur, et regarda la fenêtre. Les carreaux étaient couverts de lichens aux formes peu naturelles. « Tout sera terminé demain, c'est bien ce que vous avez dit ? »

« En effet. J'ai presque fini ce pour quoi je suis ici.
- Vous aviez dit que vous alliez toujours où vous deviez être.
- C'est comme si quelque chose me soufflait mes répliques, sauf qu'on me souffle des personnes, des lieux, des situations. Je savais qu'il fallait que je sois dans cette diligence, parce que je savais qu'il fallait que je rencontre Lacroix, qui allait lui-même rencontrer d'autres personnes qui allaient mettre en marche une succession d'événements liés à mon objectif.
- Vous croyez donc à la prédestination ?
- Je n'ai pas besoin d'y croire pour me trouver où je dois être.
- Tout ceci est quelque peu ésotérique.
- Si vous avez une meilleure explication à ce qui m'arrive, je suis toute ouïe. »

Ashcroft avait l'impression d'être face à une maladie inconnue qu'on lui aurait demandé de guérir avec une infusion de tilleul.

Après un long silence, l'Autre s'exprima à nouveau. « On dit parfois qu'il faut revenir à ses racines pour savoir ce que l'on est et où l'on va, mais je n'en ai pas - je me suis réveillé un jour dans ce corps, dans un état de grande confusion, et depuis je n'ai cessé de suivre un but nébuleux. »

« Comme nous tous, » se hasarda-t-il à répondre. « Comme tout être humain. »

Un soupir. Une bouffée de cigarette, brillante comme une luciole dans un marais. « Je ne sais pas pourquoi je vous raconte tout ça, Ashcroft. Peut-être que je suis fatigué. Peut-être que sans m'en rendre compte, je suis tout simplement ébranlé par ce qui vient de se produire. Peut-être même que c'est ce fameux souffleur invisible qui m'incite à vous parler pour vous manipuler car vous avez un rôle à jouer. »

« Peut-être qu'il existe simplement une connexion entre nous.
- Ma nature rend une telle chose très improbable. Si je disparais demain, plus personne ici ne se souviendra que j'ai existé. Vous y compris.
- En êtes-vous bien sûr ?
- Êtes-vous si déterminé à vous souvenir de moi, Ashcroft ?
- Je me plais à le croire. »

Les mots lui avaient échappé sans qu'il puisse s'en empêcher. L'Autre resta imperturbable. Les voix s'étaient calmées à l'étage inférieur.

Ashcroft se pencha légèrement en avant. Le visage sous le chapeau aurait tout aussi bien pu être celui d'une statue.

« Si vous êtes si certain que je vais tout oublier de cette conversation d'ici peu, pourquoi ne pas me montrer votre vrai visage ? » risqua-t-il.

Un silence. Un filet de fumée. L'Autre s'exprima enfin, au bout de plusieurs longues secondes. « Il n'y a rien derrière le miroir, je vous l'ai déjà dit. Il n'y a qu'une succession de rôles, de masques endossés par un acteur, tant et tant qu'ils ont fini par le dévorer. Il n'y a plus personne là-dessous. »

« Montrez-moi ce personne, dans ce cas, » suggéra doucement Ashcroft.

Silence.

L'Autre cligna des yeux, puis se tourna vers lui, et pendant quelques instants, le masque tomba, le rôle disparut - le miroir fumant devint du verre limpide. Ashcroft eut un mouvement de recul tant l'apparence du visage en face de lui semblait différente. Des impressions et des sentiments contradictoires se bousculaient en lui à toute vitesse.

Regarder la personne sans nom était tout à la fois comme regarder un cadavre figé dans une expression d'horreur permanente, et un très jeune enfant qui ignore tout des malheurs du monde, perdu dans un lieu inconnu. Une chose capable d'une grande violence comme d'une grande douceur, hantée par une quête éternelle, et une lassitude infinie. Une créature issue du chaos de la nuit des temps, une chose dont l'existence n'avait aucun sens et dépassait l'entendement, et pourtant une entité insignifiante, anonyme, en marge, un simple spectateur indéterminé condamné à être le témoin de tout sans jamais être rien ni personne lui-même.

Il ressentit une forme de terreur primale, et un élan de compassion, comme s'il était face à l'un de ces monstres antédiluviens dont il était question tantôt, en train d'agoniser d'une longue maladie mystérieuse.

Il voulait le guérir. Il voulait qu'il disparaisse. Il aurait dû appeler à l'aide. Il voulait lui prendre la main. Il était au bord d'une crise d'angoisse. Il avait envie de s'enfuir à toutes jambes. Il voulait serrer l'Autre dans ses bras en lui disant qu'il était désolé et que tout irait bien.

Ce qui aurait été un mensonge. Rien n'irait jamais bien.

Il avait envie de hurler.
Il avait envie de l'embrasser.

Il ne fit ni l'un ni l'autre, et se contenta de regarder le visage sans nom reprendre peu à peu une expression banale et humaine, une normalité savamment étudiée et travaillée, aussi artificielle que les allures que se donnaient les individus décadents qu'il avait côtoyés ces derniers jours.

Le masque était de nouveau en place. Mais derrière, l'entité le regardait toujours fixement.

Il se rendit compte qu'il rougissait et détourna le regard.

Aucun d'eux ne s'exprima pendant plus d'une minute. La cigarette continuait de se consumer lentement entre les doigts de la personne sans nom, qui s'appuyait de son autre main sur le plancher. Ashcroft se sentait soudain très las et très fragile.

Avec hésitation, il posa sa main sur celle de l'Autre, qui n'esquissa pas le moindre mouvement pour la retirer.

Le silence persista.

« Personne, » murmura-t-il enfin en fixant les carreaux verdâtres de la fenêtre du grenier, « Personne, qu'est-ce que vous êtes ? »

La personne sans nom tira sur sa cigarette et souffla une bouffée de fumée, songeuse.

« Si vous pouvez répondre à cette question, Ashcroft, je vous en serai éternellement reconnaissant. »

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Miroir%20fumant%20-%20Chapitre%205

Chapitre 5 : Où la gynandre devient chef d'orchestre sans public

L'aube se leva sur le cinquième jour dans l'indifférence générale, chacun ayant des préoccupations plus pressantes que la possibilité d'un petit déjeuner suite à une seconde nuit troublée.

Après de longues négociations, Klein avait accepté qu'Ashcroft l'aide à nettoyer et panser son oreille déchirée. L'armoire à pharmacie de leur hôte était malheureusement très limitée et il avait dû se résoudre à faire bouillir les bandages pour les nettoyer et employer la liqueur qu'ils avaient bu le premier soir en guise de désinfectant.

Lorsqu'il redescendit au rez de chaussée, il entendit quelqu'un sangloter, et eut la surprise de réaliser qu'il s'agissait de Lacroix. « Je ne voulais pas que cela prenne de telles proportions, Glass, je vous jure. Je ne pensais pas à mal. Tellement de recherches, tellement de travail ! »

Il entra dans le salon, dont les portes et les fenêtres étaient grandes ouvertes, laissant pénétrer des entrelacs de végétaux aux feuilles noires, brunes, cuivrées, dorées, sur lesquelles se posaient toutes sortes d'insectes et d'oiseaux contre nature, faits de bois laqué, de tissus précieux, de pierre colorée. Un stupéfiant papillon aux ailes transparentes comme du verre voleta devant Ashcroft et se posa sur la fameuse malle contenant la stèle.

Lacroix pleurait, assis sur ce qu'il restait encore du canapé, ses lunettes dans la main gauche, la droite tapotant un mouchoir sur ses joues ; l'Autre lui tenait doucement les épaules et essayait de capter son attention en croisant son regard, comme s'il était un tout petit enfant aux prises d'un chagrin insurmontable. « Vous avez vu comme moi que la méthode ne fonctionnera pas. Il faut vous y résoudre. L'essayer serait une profanation. Elle ne reviendra pas. »

« Il y avait des légendes locales, des superstitions, parlant d'une pierre avec un chant de vie. Je pensais… Je croyais… » balbutia le collectionneur. « J'y ai cru si fort, vous savez. Je regrette presque que nous ayons réussi à la déchiffrer. »

L'Autre lui secoua les épaules, gentiment mais fermement. « Le chant ne vous rendra pas votre fille, Lacroix. Il faut y faire face. Il faut se débarrasser de ce nous avons découvert, maintenant. Imaginez que vos notes sortent de ces lieux, qu'elles soient lues, recopiées, que quelqu'un joue de nouveau cette musique en un autre lieu, un autre temps. » Une nouvelle secousse des épaules, plus agressive cette fois. « Imaginez qu'on l'améliore davantage encore que nous l'avons déjà fait, qu'elle se propage aux êtres humains, que quelqu'un l'enregistre sur une de ces machines nouvelles, la fasse entendre à d'autres personnes. Qu'arriverait-il alors ? »

Le collectionneur ne répondit pas immédiatement.

Lentement, il sécha ses larmes, rangea son mouchoir, remit ses lunettes, puis sortit le carnet de sa poche et le tendit à l'Autre. « Débarrassez-m'en, je vous en prie. Je n'en aurai pas la force. »

Ashcroft avait traversé le salon et se trouvait à présent dans l'espace indistinct qui avait dû être le pas de la porte donnant du côté du lac, mais était à présent envahi de sortes de ronces mi-organiques mi-minérales, apparemment issues du marbre de la salle de bain voisine. De Corbiac était dehors, contemplant avec effarement ce qui, pas plus tard que trois jours plus tôt, était encore le charmant terrain entourant sa propriété.

« L'autre cahier aussi, Lacroix, » demanda l'Autre à l'intérieur.

« Ah, non, permettez, » protesta l'intéressé d'une voix encore un peu tremblante, « il s'agit du cahier où sont les schémas de l'instrument. »

« C'est justement aussi ce dont je cherche à nous débarrasser, » dit la personne sans nom. « Comme disait l'un d'entre vous tantôt, il y a en ce monde des gens qui sont incapables de savoir ce qui est bon pour eux. J'ai décidé pour vous. Cet objet est bien trop dangereux pour tomber entre de mauvaises mains. »

« A part les vôtres, » marmonna Lacroix. Un bruit de pages déchirées se fit cependant entendre.

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Il leur fallut un bon quart d'heure pour aller jeter la malle et tout son contenu dans le lac qui bouillonnait toujours en contrebas. Chacun agissait comme sous l'emprise d'une transe, et nul ne songea à protester. Le surnaturel avait à ce stade émoussé toute logique, et il suffisait de jeter un coup d'œil sur le paysage environnant pour n'avoir plus aucune envie de remettre en question le danger des découvertes de Lacroix.

Il semblait que le processus avait mélangé inextricablement tout ce qui se trouvait dans la maison avec tout ce que les alentours avaient d'organique pour créer un jardin fantasmagorique. Le groupe avançait comme dans un rêve, et à chaque pas, une nouvelle merveille, une nouvelle horreur apparaissait. Ici, une plante aux feuilles évoquant les lourds doubles rideaux de l'étage, aux nervures brodées d'or ; là, une fleur aux pétales d'os en dentelle et au cœur évoquant le bouchon d'une carafe. Un petit animal de velours virevoltant parmi la végétation s'attarda assez longtemps près du convoi pour qu'il devienne évident que sa tête était un morceau de cuillère en argent entrelacé de veines et surmonté d'un œil presque humain.

Ashcroft frémit en se demandant ce qui aurait pu se produire s'ils avaient écouté le chant suffisamment longtemps pour eux aussi changer de forme. De Corbiac avait suggéré qu'une machine, aussi perfectionnée soit-elle, ne pourrait jamais composer de symphonie ; que penser, en ce cas, du fait qu'une symphonie puisse jouer au créateur et composer une nouvelle vie ?

La malle coula enfin à gros bouillons dans le lac, et l'on poussa un soupir de soulagement.

« Quel désastre, » conclut Lacroix. « Vous aviez raison, Glass, ce chant ne ramène pas à la vie ce qui est mort ; cela détruit les anciennes choses, et s'en sert comme terreau pour des choses nouvelles, mais qui n'auraient jamais dû exister. J'ai été naïf. »

Ashcroft craignait d'être indélicat, mais sa curiosité eut le dessus. « Vos recherches n'avaient pas pour unique but de satisfaire votre intérêt pour les formes anciennes de notation musicale, n'est-ce pas ? » demanda-t-il.

« Cela n'a plus guère d'importance, » dit Lacroix en ajustant ses lunettes pour se donner une contenance. « J'ai été idiot. Le deuil d'un être cher fait perdre tout sens commun, je le crains. Nul parent ne devrait avoir à enterrer son enfant. La douleur était trop grande, vous comprenez. »

« J'espère ne jamais avoir à le comprendre, » répondit-il.

On apercevait encore la maison depuis la berge, malgré les arbustes surnaturels envahissants. Cela n'était pas perceptible depuis l'intérieur, mais même ses proportions semblaient avoir été altérées, et plusieurs éléments de la façade n'étaient plus parallèles entre eux.

De Corbiac croisa les mains derrière son dos d'un air contrarié, comme un homme qui aurait découvert un cheveu dans son potage. Le degré de déplaisir qu'il affichait n'était pas le moins du monde proportionnel à l'ampleur des dégâts sur ses possessions. Peut-être n'avait-il pas encore tout à fait réalisé l'énormité de la chose. « J'ai l'habitude que mes invités laissent ma demeure sens dessus dessous après chacune de mes soirées, mais tout de même, mes amis, je dois avouer que ce désastre-ci dépasse mes prévisions les plus pessimistes, » commenta-t-il.

Il y eut un bruissement non loin d'eux. « C'est ici que nos chemins se séparent, je le crains, » déclara l'Autre, qui avait commencé à s'enfoncer dans la végétation.

« Vous nous quittez ? » s'enquit De Corbiac. « Quelle tristesse de vous voir prendre congé. Je regretterai nos discussions, et votre présence si singulière. »

« Vous ne regretterez rien du tout, mon ami, » répondit l'Autre en souriant. « D'ici demain, chacun d'entre vous m'aura purement et simplement oublié. Toutefois, je mentirais en prétendant que vous ne me manquerez pas. »

Cela sembla suffire au dandy, à en juger par le sourire sincère qu'il afficha.

« Lacroix… » enchaîna la personne sans nom, « la prochaine fois que vous irez fleurir la dernière demeure de votre fille, soyez certain que je penserai à elle également, où que je me trouve, quoi que je puisse être. »

Malgré les épaisses lunettes, il était assez évident que les yeux de l'intéressé étaient toujours un peu humides. Il se contenta de hocher la tête.

« Et vous, Ashcroft… » commença l'Autre. Le silence dura juste assez longtemps pour que l'étudiant recommence à rougir. « J'allais simplement vous dire adieu, mais… si vous ne m'avez pas encore oublié d'ici à ce que vous le revoyiez, transmettez mon bon souvenir à Klein, bien que je pense d'ores et déjà lui en avoir laissé un cuisant. »

Ashcroft aurait voulu pouvoir dire quelque chose, mais il n'avait pas la moindre idée de ce que cela aurait pu être. Absurdement, il avait envie de s'excuser ; de quoi, il n'en était pas certain. S'excuser de n'avoir été d'aucune utilité. De ne pas avoir contribué à la quête mystérieuse de l'Autre. De ne pas pouvoir le suivre là où il devait se rendre, peut-être. Il opta pour un salut discret.

La personne sans nom tourna les talons et coupa à travers les arbustes, tout droit en direction de la forêt.

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« Le plus sage serait sans doute de longer le lac par le sud afin de rejoindre une portion de route suffisamment éloignée du phénomène, » suggéra Lacroix à un De Corbiac peu attentif, tout occupé qu'il était à rassembler divers effets importants ou sentimentaux dans une sacoche afin d'évacuer les lieux. La perspective de quitter son domicile semblait le perturber davantage que toutes les aberrations que le groupe avaient vécues jusqu'alors. Il ouvrait et refermait des tiroirs, entassait divers papiers, allait d'un bibelot à l'autre en marmonnant de façon inintelligible avec la mine d'un païen qu'un tribunal médiéval viendrait de condamner à passer une ordalie impossible pour prouver sa foi envers dieu.

Ashcroft, qui n'avait pas défait ses maigres bagages depuis son arrivée excepté pour changer de vêtements, avait à peine jeté un coup d'œil au cauchemar de plumes et de tissu qui avait remplacé la tapisserie du mur de sa chambre avant d'attraper sa propre sacoche en cuir pour redescendre au rez-de-chaussée. Il était à présent occupé à dessiner l'Autre sur une page de son carnet d'adresses, alarmé qu'il était par la vitesse à laquelle les détails sur son apparence disparaissaient de sa mémoire. Les boucles, le nez en bec de hibou, les habits gris, le chapeau noir…

Il réalisa que le visage qu'il griffonnait n'avait rien de particulièrement beau, et qu'une femme ayant un tel visage passerait, au mieux, pour quelconque. Le drame qu'il avait lu récemment lui revint en mémoire – une fois démasquée, la gynandre écrite par Péladan, dont le charme avait opéré jusqu'alors, était soudain l'objet du mépris et de la risée des autres personnages.

Il entreprit de dessiner sur la page voisine une silhouette inversée, où le visage en creux n'était qu'étoiles et fumée.

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S'il s'était avéré difficile pour De Corbiac de faire ses bagages, convaincre Klein de sortir de sa chambre et d'évacuer les lieux se révéla une tâche herculéenne. Lorsque la porte s'ouvrit enfin, le voyageur les regarda tous à tour de rôle sans mot dire, puis saisit son manteau et son bagage sans cérémonie aucune. Il faisait vraiment peine à voir – même en s'efforçant d'oublier les cercles violets sous ses yeux, nul ne pouvait ignorer l'hématome qui dépassait de sous le bandage de fortune confectionné plus tôt par Ashcroft.

Une fois le petit groupe dehors, une tâche tout aussi délicate les attendait : convaincre De Corbiac de les accompagner dans leur fuite sans se retourner à chaque pas pour contempler ce qui restait de sa chère maison.

Plus ils s'éloignaient, plus il paraissait évident que tout ce que le chant avait créé était condamné à périr très bientôt – de nombreuses plantes étaient déjà flétries et cassantes, comme si la nature elle-même rejetait l'aberration qu'elles représentaient à ses yeux.

C'est alors qu'un air joué par un instrument à cordes se fit entendre au loin, en direction de la forêt. Ashcroft sentit ses bras se hérisser comme sous l'effet d'un courant électrique.

De Corbiac, lui, se retourna une fois de plus, si troublé par la perte de ses possessions qu'il semblait presque inconscient du danger. « Hâtons-nous, monsieur, » le pressa Lacroix en le tirant par la manche. Cependant, la reprise du chant surnaturel n'était pas ce qui inquiétait le plus l'étudiant.

Klein s'était immobilisé comme un chien d'arrêt, tourné en direction de la source de la musique, et son visage tout entier était l'image même de la haine - une haine intense, absolue, dévorante.

Après quelques instants d'une tension horrible, il s'élança vers la forêt à toutes jambes. Ashcroft hésita.

« Je vous rejoindrai plus loin sur la route, » dit-il enfin à ses deux compagnons restants, avant de se hâter à la poursuite du voyageur sans attendre de réponse.

Il n'avait aucun doute sur la capacité de l'Autre à se défendre, voire même à tuer de sang froid si cela s'avérait nécessaire – il sentait juste, confusément, que cette fois, il ne fallait surtout pas interrompre le chant.

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Suivre Klein s'avéra rapidement impossible ; en dépit de son état de santé général et de sa blessure de la veille, le voyageur était bien meilleur coureur et plus endurant qu'Ashcroft, qui se retrouva rapidement perdu. Plus il s'approchait de sa source, plus le chant semblait venir de partout à la ronde – les plantes, les insectes, la terre même semblaient l'amplifier comme un écho dans les montagnes, le reprendre comme un chœur païen dont le cantique lui-même était la divinité qu'ils honoraient.

Tout est le même organisme, songea-t-il. Tout ce que cela a créé est un être unique dans plusieurs corps, partageant une même conscience, une même identité.

Des feuilles ouvragées et décorées comme des enluminures frôlaient ses épaules, des tapisseries végétales pourtant ornées de plumes et soutenues par des os entrelacés se déployaient de toutes parts, toutes sortes de petits êtres impossibles vrombissaient dans l'air, et tout semblait respirer d'un même souffle, tel un poumon aberrant. Des lianes translucides, pulsantes comme des veines, serpentaient et s'entrecoupaient sur le sol, en direction de -

En direction d'un cœur, réalisa-t-il.

Il se remit à courir, suivant la piste des veines de lianes, ignorant les feuilles fouettant son visage. Là, n'était-ce pas une sorte d'artère végétale où tout convergeait, exactement comme dans un corps véritable, disséqué dans cette forêt, vivant à l'envers, attendant qu'on le referme afin de commencer une existence née dans la mort et la décomposition, son identité encore reflétée en une multitude de fragments ?

Je ne suis personne. Je suis un miroir. Je ne sais qu'imiter la réalité le temps d'accomplir quelque chose, si bien qu'on s'y tromperait.

Était-ce là le but nébuleux pourchassé par l'Autre ? Distiller sa conscience dans plusieurs formes de vie ? Trouver un moyen de laisser une trace, savoir si son existence avait un sens, découvrir quel impact chacune de ses vies laissait sur le monde ?

Un coup de feu suivi d'un hurlement de douleur, le même que la veille dans le couloir, se firent soudain entendre au milieu du maelstrom sonore.

A bout de souffle, Ashcroft déboucha dans une clairière douloureusement lumineuse ; du moins le croyait-il, jusqu'à ce que ses yeux s'adaptent et réalisent qu'elle était en réalité anormalement sombre, mais remplie d'une vie aberrante d'où émanait une lumière intérieure maladive. La vitesse de croissance en ce lieu semblait avoir été encore décuplée, et les métamorphoses s'y succédaient suivant une cadence démoniaque - en quelques instants, il vit près de lui une branche de cerisier fleurir, puis blanchir et devenir ivoire, puis colonne vertébrale, avant de se désagréger en une multitude de fragments qui prirent immédiatement racine et se transformèrent en autant de fougères semblables à des plumes d'oiseau. Tout s'entrecroisait et se rejoignait, défiant toute description, pulsant de lumières sourdes et confuses ; les matériaux se mélangeaient, les formes avaient perdu toute signification, convergeant vers une sorte de tumulus au sommet duquel se tenait une silhouette. Il était arrivé au cœur du chaos, et ce cœur s'appelait Personne.

À ses mains, deux étranges appareils à cordes étaient harnachés, avec lesquels il jouait une nouvelle variation du chant de vie, accompagné d'amples mouvements des bras, guidant le flot de la musique tel un chef d'orchestre d'un autre monde, la bouche grande ouverte. Ashcroft, encore tétanisé par cette vision, réalisa que faute de véritable instrument, il avait dû se résoudre à utiliser son propre corps comme caisse de résonance pour produire le plein effet du son.

Quelque chose ne collait pas dans ce tableau de folie pure, un élément n'était pas à sa place – au pied d'un arbre déformé à la structure monstrueuse, Klein gisait assommé, pitoyable comme une poupée de chiffons, ses membres faisant des angles peu naturels, une de ses mains clairement fracturée. A quelques mètres de là, une arme à feu de petit calibre lui avait été arrachée.

Ce fut seulement à ce moment qu'Ashcroft réalisa que l'habit gris de Personne était taché de sang.

Il voulut crier quelque chose au-dessus du barrage sonore, mais à sa plus grande horreur, d'autres mots que les siens sortirent de sa bouche.

« Une fois ma quête accomplie, » hurla la voix qui était pourtant bien la sienne, « quelqu'un d'autre prendra toujours ma place. Lorsqu'il aura accompli la sienne, quelqu'un d'autre viendra. Notre existence continuelle n'a pas de sens à l'échelle de l'univers. »

Il recula, trébuchant sur une nouvelle absurde création végétale, les yeux rivés sur la tache sombre qui s'étalait de plus en plus sur la veste grise de Personne. D'autres phrases voulaient s'échapper de la gorge d'Ashcroft contre sa volonté. Il serra les mains autour de son propre cou pour les en empêcher.

« Je ne suis Personne, » prononça malgré tout sa bouche, « et mon successeur le sera également, et le successeur de son successeur. Je veux faire autre chose. Devenir autre chose. Je veux savoir s'il est possible qu'un éternel spectateur laisse une trace de sa conscience passée derrière lui. Et s'il s'agit d'une monstruosité, qu'il en soit ainsi. »

Il tomba à genoux, les mains sur les oreilles, les yeux fermés, tentant de se protéger tout à la fois contre l'assaut du chant, la vision de l'Autre en train de mourir à petit feu dans cette obscure clarté aberrante, et cette voix qui n'aurait pas dû être la sienne.

Elle était désormais très rauque et fatiguée.

« Vous autres l'avez dit vous-mêmes. Le tournant d'une nouvelle ère approche. Que chutent les rois et les empires. Qu'apparaisse quelque chose d'autre. »

Soudain, tout fut terminé.

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Au moment où De Corbiac récupéra toute sa conscience, il se trouvait au milieu d'un carrefour, ses pieds endoloris par une longue marche dont les détails lui semblaient quelque peu confus. Il se souvenait avoir dû abandonner momentanément sa maison après avoir passé plusieurs jours en l'aimable compagnie de plusieurs personnes fascinantes. Quelque chose de très étrange et singulier s'était produit, mais il se rappelait surtout de la douleur physique qu'il avait ressentie en laissant derrière lui toute une vie d'objets et d'acquisitions.

Il se remémora soudain un petit homme à lunettes, lui parlant d'un dieu oriental au visage paisible, qui enseignait aux hommes que les maux de ce monde découlaient de l'envie d'acquérir toujours plus de choses matérielles. Pourtant, il ressentait toujours… il désirait… non, il s'agissait de quelque chose de différent, cette fois.

Au diable les salons enfumés, les joutes verbales, la langueur contagieuse de fin de siècle. Il était las de cette comédie. Il voulait voir de ses propres yeux tous les curieux pays dont lui avaient parlé ses éphémères amis.

Perclus de courbatures, égaré, son avenir incertain pour la première fois depuis qu'il était né, De Corbiac se mit à rire, du rire libérateur de celui qui a tant perdu qu'il ne désire plus rien d'autre que partir à l'aventure.

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Lacroix reprit connaissance assis dans un champ boueux. Les merveilles et les terreurs de ces derniers jours étaient toujours bien vivantes dans son esprit, mais distantes comme le sont les souvenirs d'adolescence. Plus que du soulagement, il ressentait quelque chose qu'il ne se souvenait pas avoir connu depuis des années… oui, c'était cela, c'était du bien-être. Du contentement.

Il se leva, ignorant la boue et les débris couvrant ses habits, et observa les nuages qui avançaient paresseusement dans le ciel, se remémorant le temps où sa fille Eugénie passait des heures à leur donner des formes et des noms. Ici, une baleine, là, un guerrier s'apprêtant à attaquer un lion ; celui-ci ressemblait à un chat endormi sur le dos d'un rhinocéros. Pour la première fois depuis bien longtemps, ces souvenirs n'évoquaient rien de douloureux pour lui, mais une joie mélancolique. Il sortit l'ocarina de sa poche afin de jouer un air qu'il avait composé pour elle, il y a des années.

Cela lui avait pris bien longtemps et bien des détours périlleux, mais se sentait enfin prêt à aller de l'avant. Il était de nouveau prêt à vivre.

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Klein se réveilla dans un fossé, à moitié couvert de terre et de plantes flétries, une douleur diffuse et profonde dans la poitrine, un goût de vomi dans la bouche. Il avait comme une impression de déjà-vu d'une soirée catastrophique d'il y a plusieurs années, où il avait trop bu et fini dans un caniveau. À en juger par le mal qu'il eut à sortir de là ainsi que l'état de ses mains, il avait, en plus de son oreille déchiquetée, au moins deux côtes et trois doigts cassés, et une de ses chevilles le lançait lorsqu'il s'appuyait dessus.

Ces derniers jours lui semblaient très confus et bizarrement lointains. Pourquoi ne parvenait-il pas à s'en souvenir clairement ? Plus étrange encore, pourquoi ne ressentait-il pas le même épuisement qu'à chaque fois qu'il se réveillait ? Avait-il dormi naturellement dans ce fossé, de son premier vrai sommeil réparateur depuis des années, en dépit de ses blessures ?

Titubant vers la civilisation, il se demanda si sa fuite en avant perpétuelle, de colonie en lieu exotique, de salon enfumé en spectacle outrancier, d'hypnotiques en verres d'alcool, n'avait pas pris fin dans cette bizarre maison au bord du lac qui l'avait forcé à rester en place un moment, juste assez pour se rendre compte que quelque chose ne tournait pas rond dans sa vie.

Il n'avait jamais été heureux, et aucun affect de voyageur mystérieux à l'humour grinçant et aux mœurs choquantes ne pourrait rien y changer. Peut-être était-il temps d'essayer quelque chose de nouveau.

Peut-être était-il temps d'arrêter de courir.

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Lorsqu'il revint à lui, il était en train de marcher sur une route. Pourquoi marchait-il sur une route ? Avait-il réussi à s'échapper de la maison ? Oui, c'est cela, il était dans une maison auparavant, avec d'autres personnes. Et il avait essayé d'aider quelqu'un, mais il avait échoué - les détails s'étaient presque tous effacés, comme un rêve dont seules les couleurs seraient restées au réveil, mais il s'agissait de quelqu'un d'important pour lui. Il ne parvenait pas à se souvenir du nom de cette autre personne. Ni du sien, d'ailleurs.

Il regarda ce qu'il portait sur l'épaule. Un sac en cuir. Il le posa sur le bas-côté et l'ouvrit en quête de réponses.

Des vêtements de rechange. Des livres de cours de médecine. Des cahiers remplis d'une écriture qui devait être la sienne. Des notes, des dessins, des adresses dans un carnet ; certaines lignes étaient bizarrement effacées, comme si une main invisible avait spécifiquement décidé d'enlever un nom en particulier.

Un chapeau noir. Des cigarettes américaines.

Sa curiosité était piquée. Il y avait là un mystère.

Mais il pouvait toujours s'en soucier plus tard. Il était attendu quelque part, pas vrai ?

Personne remit le sac sur son épaule et se contenta de marcher dans la direction que lui dictait son instinct. Où que ce soit, il sentait confusément qu'au bout du chemin, il découvrirait la réponse à une question que personne, pas même lui, ne s'était encore posée.

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