Mémoire et Mort
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Merde.
Ça fait un mal de chien. Je… Mes bras. Ils ne répondent plus. Je les sens encore, pourtant. Ils me font si mal… Je sais qu'ils sont allongés contre mes flancs. Je peux les sentir… La chair est à vif. Je ne veux pas mourir. Je veux retrouver les gars de la FIM. Je peux pas mourir. Je veux pas disparaître.
Merde.
Je me suis rendormi ? Mais est-ce que là, au moins, je suis réveillé ? Je ne vois rien. J'en ai marre, laissez moi partir. Je dois me lever, je veux retrouver mes amis. Je dois bouger, je dois ouvrir les yeux. Enlevez le bandeau. Je sens le tissu sur mon visage, c'est insupportable… Je crois que mon visage est à vif aussi. J'ai froid, je veux rentrer chez moi. J'arrête. La Fondation, tout ça, j'arrête. Mourrez inconnus si vous voulez, je veux vivre, laissez-moi partir ! Je veux me lever, mais je ne réagis pas.
Merde.
Encore ? Je sens toujours le drap contre mes bras, toujours le bandeau contre mes yeux. Je tousse. Ça me gène. Le tube me gène. Il touche mon palais, et fait ce bruit sourd de respiration maladive. J'entends, maintenant. J'entends le bip irrégulier d'une machine, près de mon oreille droite. C'est insupportable. Je veux crier, mais ne sort de ma bouche qu'un petit sifflement faible. Je tousse. Je veux retrouver ma mère. Je dois lui manquer, elle doit s’inquiéter, quelqu'un doit lui dire que j'ai survécu. Allez la chercher, dites lui que c'est fini, dites lui de me dire que c'est fini. Les larmes me brûlent les yeux, mais ils ne s'ouvrent toujours pas. Je me sens si seul. Comment leur faire savoir ? Comment leur hurler que je suis prisonnier de mon corps ?
Oui !
Un bruit ! Un simple bruit que je n’espérais même plus. Un souffle modulé, un son apprivoisé, le timbre si particulier de la voix humaine.
" Bonjour, agent Leva. "
Je veux me relever, lui crier que je suis conscient, lui demander de me relever, d'enlever ce tube de ma gorge, ce bandeau de mes yeux, ce drap de mon corps. Mais ce qui parvient à mes oreilles n'a rien de ce que je veux lui dire. Ça ne ressemble même plus à ma voix. Juste un sifflement mourant entre mes lèvres.
" …aide… "
Je sens les larmes alourdir cet insupportable morceau de tissu. Comprends-moi, je t'en supplie… Ne me laisses pas.
" N'essayez pas de parler, agent Leva. Tout va bien. Vous avez été rapatrié et hospitalisé. Vous êtes en sécurité ici."
En sécurité. Je ne peux pas bouger, je ne peux pas te voir. Comment pourrais-je être en sécurité ? Je sens bien cette retenue dans ta voix. Je le sens, autant que je sens en moi que je suis bien au delà de tout espoir. Tu m'as donné tous les espoirs, et tu ne sais même pas que tu viens de me les retirer. J'aimerais que tu le saches, mais je ne te l'apprendrais pas. Je peux tenter, si tu veux. Tu as l'air de te mourir comme moi, dans ton silence.
" …Mourir… "
Alors ? Tu comprends ? Tu ne peux pas. Tu n'es pas allongé, coincé dans ce que tu as toujours cru être toi même. Ton corps n'est pas devenu ta propre prison. Tu lui fais encore confiance ?
" Oui. "
Quoi ? Je suis étonné. Vois-le, car je ne le montrerais pas. J'essaye de me tourner, mais seules mes lèvres remuent doucement. Je ne parviens même pas à l'articuler.
" Oui, vous allez mourir. Je suis désolé, Agent Leva. Je ne vais pas vous cacher la gravité de votre état. Vous avez été brûlé sur la quasi-totalité du corps, visage compris. "
Merde.
Dans un certain sens, je m'en doutais. Je me souviens a peine. L'hélicoptère, l'explosion… Je ne croyais pas vraiment m'en sortir, mais je ne pensais pas que j'aurais à y faire face. Une mort rapide, brutale, de celles qu'on espère en redoutant. Mais la mort n'est pas qu'un état. C'est un terrifiant aboutissement. C'est le néant complet dans lequel tombera tout ce que j'ai passé mon temps à créer. L'effondrement d'un château de cartes qui m'aura pris une vie à monter sans but. J'ai appris à parler des langues que je n'entendrais jamais. Des années, j'ai appris des données qui ne serviront ni à moi, ni à qui que ce soit. J'ai entraîné mon corps à des situations qu'il ne connaîtra pas. J'ai dépensé mon temps à essayer de croire qu'il m'en restait. Et voilà que la réalité vient m'arracher au pathétique jeu qu'est l'existence, qui ne sert qu'à lui donner un sens. Alors, à ce point…
" …Valentin… "
Vas-y. Je n'ai plus beaucoup de temps, et je ne veux pas qu'on le passe à m'appeler par le nom d'une famille, d'une lignée qui remonte si loin et qui s’arrêtera brutalement à mon échec. Je ne veux pas voir ce gâchis. J'ai besoin de toi, qui que tu sois. Toute ma vie, je l'ai consacrée à protéger une humanité que je n'ai jamais pu connaître. Dehors, ils vivent pour vivre, ils s'épousent, ils tombent et se relèvent, ils meurent entourés. Laisse-moi connaître un peu ce sentiment. Laisse-moi me dire que je ne glisse pas vers une obscurité qui emmènera mon souvenir avec les restes de mon corps. Mens-moi, dis-moi que j'ai compté. Dis-moi que quelqu'un a déjà vu cette minuscule pierre, dans la muraille, et a admiré sa ténacité. Dis-moi que j'existe. Moi dont même les formulaires ne donnent pas le nom. Moi qui avait une mère, aussi, et qui ne la reverra jamais. Moi qui ai choisi cette vie.
" Je sais ce que vous pensez, Valentin. C'est terrifiant. Pas la mort, pas cette libération de la douleur, mais la fin même de l'existence. Cette conscience qu'on a utilisé, façonné. Imaginer qu'il n'en restera plus rien est horrible. La disparition de la mienne me terrifie tout autant. Me dire que toutes ces sensations, tout ça… Je n'aurais plus rien. Je n'aurais même pas la sensation du soulagement, du travail accompli. Non, le néant. Plus rien. L'oubli ? Pas pour tous. Mais nous… "
Arrête. Je sais tout ça, et je n'en peux plus de pleurer. Je sais que personne, dans quelques jours, ne se souviendra de Valentin Leva. Je sais que plus personne ne saura que j'excellais en danse de salon. Tout le monde se fichera de savoir les heures que j'ai passé à apprendre à mon chien à s'allonger avant de passer des soirées serrés contre lui jusqu'à sa mort. Personne ne saura même que je suis passé par là. Et toi ? Toi, que je ne connais même pas, tu saurais la garder ? Préserver cette flamme que j'ai mis une vie à créer ? Tu saurais… te souvenir de moi ? Garde-moi dans un coin de ta tête, et je ne mourrais jamais. Garde mon nom précieusement, et je n'aurais pas vécu en vain.
" Vous ne mourrez jamais. Je vous le promets. Que ce soit pour moi ou pour les autres, vous ne mourrez pas vraiment. N'ayez pas peur. Je m'en assurerai. Chaque jour, des gens passeront devant votre nom gravé. Chaque jour, d'autres se remémoreront votre sacrifice héroïque pour la Fondation. Les gens sauront qu'il y eu, et qu'il y aura toujours, un Valentin Leva. De l'autorité qui m'est conférée, moi, O5-04, je vous décore de l’Étoile de la Fondation pour le don de votre vie à la dure tâche qu'est la nôtre. "
Je peine à respirer. C'est de plus en plus difficile, mais je sais que ça n'est pas vraiment à cause de mes sanglots. Je sens qu'Elle se rapproche. Mais je sens le poids de la décoration que tu apposes sur ma poitrine. Merci. Tu as raison. Je ne mourrais jamais. Je suis Valentin Leva, récipiendaire de l’Étoile de la Fondation, et mon nom sera gravé sur le Monument aux Morts. Vous passerez devant mon nom sans même le remarquer, mais vous l'aurez en vous. Je ne suis pas mort. Vous me faites vivre. Ne m'oubliez jamais. Merci. Si seulement ma mère pouvait voir ça. Souvenez vous d'elle aussi. Ne laissez mourir personne. Merci, O5-04. Tu sais que tu mourras sans même que moi, qui te dois tout, n'ai jamais appris ton nom. Mais pourtant, tu sais l'importance de tout ça. Tu as fait le sacrifice de ta vie, bien plus que moi. Et pourtant, je sens la mienne partir…
Adieu, je passe de l'autre côté…
Mais grâce à toi, je suis immortel.
Merci.
Je n'ai plus peur.

Parti. Il pose ses mains sur ses genoux. C'est toujours le moment le plus difficile. Il aimerait hurler, crier au monde que Valentin Leva a existé. Mais il sait que seul en lui vivra sa mémoire. Il le sait, car personne ne s'est jamais soucié de l'Agent Leva. Et pourtant, il le méritait. Donnant sa vie pour des gens qui ne baisseraient jamais le regard sur ses derniers mots, il méritait au moins de partir avec un sourire. C'est tout ce que " O5-04 " pouvait faire, mais c'est ce qu'il ferait à chaque fois qu'il le pourrait.
" Docteur Goupil ? "
Il se retourne. Il a beau essuyer ses lunettes rondes, les larmes lui embuent trop la vue pour discerner l'infirmière.
" Oui ? 
- L'Agent Leva est-il décédé ?
- Valentin.
- Pardon ?
- Il s'appelait Valentin Leva. Ne l'oubliez pas. "
Le docteur Goupil se lève, et ramasse le presse-papier délicatement apposé sur la poitrine du corps de l'ami qu'il aurait aimé connaître. Il fourre " l'Etoile " dans sa poche d'un main tremblante. Il sait que sa voix est brisée, qu'il ne rendra jamais à justice à celui qui gît sous ses yeux, mais lui ne le saura jamais. Et c'est tout ce qui compte. Il saisit le drap et couvre le visage encore souriant. Il contourne l'infirmière, et sort. Il aimerait tant que chacun ait sa minute de silence. Il aimerait tant que personne n'ait pour dernière vue une pièce vide de tout ami et de tout espoir. Deux couloirs. Il est dehors. Il pleut, mais il s'en fiche. Les gouttes se mêlent à ses larmes, collant ses longues mèches contre son visage. Encore une fois, il tombe à genoux face à l'immense mur serti des noms de tous ceux qui ont eu la chance de mourir au bon moment. Encore une fois, il sort son couteau et commence à gratter la pierre, patiemment, sous la pluie, sous les noms dorés. Encore une fois, il grave, doucement, avec toutes les précautions du monde, sous les noms de ceux qui n'ont pas reçu la dorure mais seulement sa visite. Valentin Leva. Tu le mérites autant que les autres. Goupil reste à genoux. Il a perdu le compte du nombre de mensonges qu'il a proféré mais celui ci s'affiche face à lui. Il a gravé tant de noms lui même. Tant de noms emplis du plus beau des mensonges. L'espoir.
La pluie ruisselle sur son visage. Il l’accueille d'un sourire, les bras écartés. Merci de tomber aujourd'hui. Valentin aura enfin les larmes qu'il mérite. Celles d'un homme en blouse, agenouillé seul devant un mur immense, et toutes celles que le ciel pourra t'offrir.
Valentin Leva. Ne l'oublions jamais.

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